ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Le requiem de Tom Warrior


« Tu te rends compte ? Peut-être que demain, ma carrière sera fichue ! » nous confiait un Tom G. Warrior un brin anxieux la veille de sa performance à la dernière édition du Roadburn. La pression était en effet à son comble : événement unique, le concert s’annonçait l’aboutissement d’un projet entamé par le musicien il y a 33 ans, alors que Celtic Frost était au faîte de sa carrière. Intitulée Requiem, composée de « Rex Irae », sorti sur le légendaire Into The Pandemonium en 1987, de « Winter », qui fermait Monotheist en 2006, ainsi que d’une longue partie centrale inédite, jouée par les musiciens de Triptykon et un orchestre, le Metropole Orkest d’Hilversum aux Pays-Bas, la pièce n’avait en effet jamais été jouée en live auparavant. Un moment historique, donc, mais aussi un numéro sans filet pour un artiste qui, en plus de trente ans de carrière, a forgé comme peu d’autres le metal extrême contemporain.

C’est le lendemain, quelques heures après que son Requiem avait été acclamé par une salle comble, que nous avons retrouvé Tom pour échanger à chaud sur la genèse de ce projet de longue haleine. Majestueux, dense en émotion, véritable mariage du ciel et de l’enfer, le Requiem est en effet plus qu’une pièce musicale : condensé d’une carrière et de l’histoire d’un groupe mythique, c’est aussi une évocation en clair-obscur de la mort. Littéralement d’abord, celle des proches de Warrior, son ancien camarade de Celtic Frost Martin Ain en tête. Et puis plus abstraitement, celle qui semble être la muse inépuisable de l’artiste, toujours inextricablement liée à son processus de création. L’occasion aussi de faire un point sur les autres projets de cet artiste prolifique qui a encore beaucoup à nous offrir…

« La mort devient une réalité lorsque tu prends de l’âge. […] Avec le temps, le Requiem n’est plus seulement une pièce de musique inoffensive, ça devient quelque chose de plus profond, quelque chose de réel. »

Radio Metal : Le concert a eu lieu il y a quelques heures. Comment tu te sens ? Est-ce que tout s’est passé comme prévu ?

Tom Warrior (chant & guitare) : Absolument. Avant tout, je me sens extrêmement soulagé, parce que ça fait un an de notre vie que nous venons de consacrer au Requiem. Plus nous avancions dans le projet, plus intense ça devenait ; plus ses proportions prenaient de l’ampleur, plus de choses étaient impliquées… Au début, ce n’était que moi derrière mon ordinateur à écrire de la musique, à mettre à plat des choses que j’avais en tête depuis des années. Ensuite, après avoir fait huit versions du Requiem, j’en ai enfin soumis une à notre arrangeur, Florian Magnus Maier. Nous avons échangé par Skype et en personne pour établir le nombre de musiciens dont nous aurions besoin, les instruments, à quel point ils seraient impliqués, et puis nous avons commencé à composer des éléments supplémentaires. Lorsque nous avons choisi les musiciens, nous avons pu ajouter d’autres détails, puis il a fallu se mettre à répéter… À chaque étape, le projet s’étoffait, devenait plus complexe, et tout ça est devenu très intense. Ces dernières semaines, il a fallu prendre tant de décisions, de la position des musiciens à l’équipement que nous allions utiliser pour enregistrer… Il y avait tant de facteurs qui entraient en jeu, c’était devenu un projet énorme. Et puis en toile de fond, il y avait toujours cette idée que nous n’avions jamais joué avec un orchestre, que ce serait une première – les trois parties du Requiem n’ayant jamais été jouées en live auparavant – directement jouée non seulement en public mais devant la presse du monde entier… C’est devenu énormément de pression, avec des attentes très élevées… Lorsque nous avons commencé à répéter à Hilversum, au moment de monter sur scène, nous étions tous tellement tendus que nous étions presque crispés ! Nous avons l’habitude d’être sur scène, ça n’a rien d’extraordinaire pour nous, mais c’est un type de projet complètement différent. Et puis cet après-midi, quand nous avons joué toute cette pièce sans erreur majeure et que nous avons vu que le public semblait avoir apprécié, toute cette pression est retombée. C’est une sensation tellement agréable après un si long travail ! Là, je me sens vraiment super bien. Je suis soulagé, très fier, très heureux, et plein de gratitude envers le public. Plein de gratitude envers Walter [Hoeijmakers, directeur artistique du Roadburn] évidemment d’avoir rendu tout ça possible, et envers les membres de l’orchestre avec qui il a été vraiment facile de travailler, qui ont été vraiment ouverts à l’idée de travailler avec un groupe de metal, prêts à nous donner une chance… Là, en ce moment, c’est un bonheur incroyable.

Combien de personnes étaient impliquées ? Il y avait du monde sur scène !

Sur scène, je crois qu’il y avait environ trente personnes en plus du groupe, et plus largement, ont été impliqués dans le projet les personnes qui se sont occupées de l’enregistrement, de filmer, le chef d’orchestre, Walter et son équipe, la production, l’équipe de la salle, notre management qui s’est occupé de tous les contrats, notre maison de disque parce que ça va devenir un album… Comme je te le disais, c’était tellement de monde, c’est devenu un projet tellement gros ! Ça a commencé comme un requiem très intime composé il y a des années de cela, et c’est devenu cette chose énorme… C’est une opportunité rare pour un groupe, c’est un honneur et un privilège immense de pouvoir faire une chose pareille. Mais évidemment, c’est Walter avant tout qui est à remercier pour tout ça : sans lui, ç’aurait été impossible, notamment financièrement, car c’est très coûteux de travailler avec une telle équipe…

C’est Walter qui a été à l’initiative de ce projet, n’est-ce pas ?

Il a pris contact avec moi il y a un peu plus d’un an. Depuis l’année dernière, ils avaient ce nouveau concept où ils ne se contentaient plus de programmer des groupes pour qu’ils jouent des titres préexistants, mais leur commandaient des pièces inédites. Il est passé par ma manager, qui se trouve être l’une de mes amis de longue date les plus proches, et lui a demandé si elle pensait que je serais intéressé par l’idée de travailler avec des musiciens classiques. Il voulait une pièce classique et savait que j’avais déjà travaillé avec ce genre de musiciens… Elle m’en a parlé et j’ai immédiatement compris que c’était une opportunité extraordinaire. Walter est aussi un très bon ami, donc nous nous sommes très vite mis à en parler. Il m’a expliqué le concept qu’il avait en tête, et je lui ai dit : « Tu connais l’histoire de Celtic Frost, tu sais que Martin [Ain] vient de mourir, et tu sais que j’ai toujours voulu terminer le Requiem. Qu’est-ce que tu dirais si je finissais la partie principale du Requiem et jouais l’ensemble au Roadburn ? » Walter a tout de suite approuvé et compris la signification d’un tel projet. Nous nous sommes donc mis d’accord là-dessus : la pièce commissionnée serait le Requiem de Celtic Frost, enfin terminé. Et puis il venait de perdre Bidi [van Drongelen, manager et membre actif de la communauté metal hollandaise décédé en 2017], de mon côté, Martin venait de mourir… Tout prenait sens. C’est devenu bien plus qu’un projet artistique, quelque chose qui avait une signification très forte sur le plus personnel. C’est là que ça a vraiment commencé. Je me suis dit : « Maintenant que je suis engagé dans ce projet, il faut vraiment que je sois à la hauteur, il faut que ce soit vraiment bien, vraiment spécial ! » Comme je te le disais plus tôt, le Roadburn est un festival unique, les gens y viennent pour voir de l’art, et puis la presse du monde entier s’y retrouve, donc si tu te plantes au Roadburn, c’est vraiment la honte… Il fallait que je me montre à la hauteur de ceux qui venaient de mourir, des attentes de Walter, de la réputation du festival, et de mes propres attentes à moi : j’essaie d’être perfectionniste… Tout ça explique la sensation que j’ai eue il y a quelques heures en sortant de scène. Je m’excuse, mes réponses sont un peu longues mais c’est une histoire complexe !

« C’était très intéressant de devoir réapprendre ma propre musique, d’être confronté à mon moi de 22 ans. […] Le Requiem, ce n’est plus l’œuvre d’un jeune homme qui imagine la mort, mais celle d’un adulte qui y a été confronté. »

Est-ce que tu te serais imaginé il y a 30 ans, alors que tu composais la première partie, qu’elle prendrait de telles proportions ? Est-ce que tu savais déjà que ce n’était qu’une partie d’un projet plus grand ?

Bien sûr ! Quand j’ai écrit cette première partie en 1986, j’avais 22 ans, et 23 quand nous l’avons sortie ; dès cette époque avec Martin nous rêvions d’un jour la jouer sur scène avec un orchestre, mais évidemment, c’était très compliqué… Nous n’étions personne à l’époque, et nous savions très bien que ça coûterait extrêmement cher. Nous nous sommes donc dit que nous le ferions un jour. Nous ne savions pas quand, mais c’était notre rêve – un rêve pas très réaliste… Et puis le groupe a splitté. Lorsque nous l’avons reformé au début des années 2000, nous nous sommes tout de suite mis à reparler du Requiem et nous avons décidé de faire la partie suivante dans l’album qui allait sortir. Et puis le groupe s’est écroulé à nouveau ! À l’époque, nous aurions sans doute eu le budget nécessaire, pourtant, le groupe avait pris de l’ampleur… Là, je me suis dit : « OK, je le finirai un jour avec Triptykon, et j’inviterai Martin pour l’occasion. » C’est ce que je me suis dit jusqu’à la mort de Martin. Je me suis ensuite dit que je le lui dédierais. Donc le lien existe. Je savais que ce serait une pièce très importante, qu’elle nécessiterait un véritable orchestre, et en sachant que ça coûterait dans les 100 000 euros… Tu connais l’état de l’industrie de la musique, n’est-ce pas ? Plus personne ne vend d’albums, donc ça devient très compliqué de financer ce genre de projet quand on n’est pas un groupe du genre Guns’N Roses… Nous savions que ce serait compliqué. Et puis Walter a appelé. Même si je n’avais pas eu envie de le faire, j’aurais accepté parce que c’est une opportunité qui ne se présente pas deux fois dans une carrière. Il m’a dit : « Je veux que tu aies les mains et l’esprit libres, je vais m’occuper de tout, du financement, de la logistique, j’ai même un orchestre en tête… Je m’en occupe, et toi tu t’occupes de la partie artistique. » C’est un cadeau immense ! Nous ne pouvions pas laisser passer ça.

Est-ce que tu as le sentiment que ce grand cycle a été refermé, qu’une page se tourne ?

Absolument. C’est ce que je ressens, mais je sais aussi qu’il va me falloir quelques semaines pour vraiment en prendre conscience… Un cycle aussi long, après une année aussi intense… Mais oui, maintenant que c’est terminé, joué, enregistré, évidemment qu’il y a un sentiment d’achèvement, de clôture. En ce moment à vrai dire je ne sais même pas si je me sens soulagé, heureux ou triste… Nous n’allons pas beaucoup rejouer cette pièce, peut-être une fois, voire deux si nous avons beaucoup de chance, mais peut-être pas du tout. Pour le moment, c’est une performance unique, et elle va le rester pour un moment. C’est à la fois très agréable, excitant et triste. Sur scène avec l’orchestre, je pensais à Martin. Je sais que c’était aussi le cas de beaucoup d’autres personnes impliquées dans le projet. Walter devait penser à Martin et à Bidi… Je pense que la performance a joué le rôle qu’elle devait jouer. Nous allons dédier l’album à Martin Ain et H.R. Giger pour leur rendre hommage. Ces personnes ont été extrêmement importantes pour nous, comme Bidi pour Walter. Ça donne à tout ce projet une raison d’être plus importante, c’est plus qu’un simple morceau de musique. Durant toutes ces années, beaucoup de proches sont morts…

Est-ce que c’est donc un requiem littéral pour ces personnes ?

J’ai toujours eu dans l’idée que ce serait un requiem littéral. À l’origine, je l’ai écrit pour moi, même si à 22 ans, je ne pensais pas vraiment à la mort. J’étais fasciné par la mort de loin, comme sujet. Mais plus tu vieillis, plus tu es confronté à la fin de la vie… Ces dix dernières années, j’ai perdu non seulement beaucoup de gens, mais en plus des amis très proches, souvent morts du cancer. Je ne sais pas si tu l’as vu sur mon blog, mais en février l’un de mes meilleurs amis est mort ; il s’est suicidé après avoir combattu le cancer pendant des mois. J’étais chez lui, je suis resté à ses côtés jusqu’à la fin. La dernière chanson qu’il a écoutée, c’était « Aurorae » de Triptykon. Ça m’est arrivé tant de fois ces dernières années… La mort devient une réalité lorsque tu prends de l’âge. Quand j’avais 22 ans, tout le monde était jeune et en pleine forme, maintenant je vais sur les 56. Plus le temps passe, plus il y a de chances pour que les gens qui te sont chers meurent. Ça a été le cas de Giger, de tant d’autres… Voilà de quoi ont été faites ces dix dernières années. Avec le temps, le Requiem n’est plus seulement une pièce de musique inoffensive, ça devient quelque chose de plus profond, quelque chose de réel. Ce n’est plus seulement un texte écrit par un groupe un peu puéril, c’est quelque chose de très réel. Certains passages de la deuxième partie sont très émouvants, parfois, chez moi, j’écoutais les démos des différentes versions du Requiem et pensais à Martin… J’en ai écrit une bonne partie alors que l’ami dont je te parlais était en train de mourir. Il savait que je travaillais là-dessus. Tout devient plus sérieux quand tu vieillis, que tu le veuilles ou pas…

Qu’est-ce ça fait de revenir à un morceau que tu as écrit il y a plus de 30 ans, après avoir accumulé toute l’expérience de vie dont tu parles ?

C’était une expérience assez étrange. Nous n’avions jamais joué « Rex Irae » en live parce qu’il faut un orchestre et une chanteuse, choses que tu n’as pas toujours sous la main [rires], mais j’ai écouté le morceau à quelques reprises au cours des années. Je n’écoute pas ma propre musique très souvent, donc ça ne s’est produit que quelques fois. C’était très intéressant de devoir réapprendre ma propre musique, d’être confronté à mon moi de 22 ans. Certaines parties des paroles, maintenant que je parle mieux anglais, me semblent un peu naïves, mais globalement, j’ai trouvé que ça marchait. Notre arrangeur, Florian, un très bon ami qui est aussi le chanteur de Dark Fortress, adore cette chanson, c’est l’un de ses titres favoris de Celtic Frost. Quand il l’a entendu lors des répétitions, il avait les larmes aux yeux, il était très ému. Ça faisait des années qu’il attendait ça, et enfin, ça arrive… Là aussi, c’était très ambivalent ; être confronté au jeune homme que j’étais, avoir à analyser ma propre musique pour pouvoir la réapprendre, c’était très intéressant. Aujourd’hui, je trouve que ça s’est vraiment bien passé, ça a fonctionné ! Nous l’avions enregistrée en quelques semaines dans un studio à Hanovre en Allemagne ; l’entendre maintenant pour la première fois complètement en live, avec chaque violon, la voix féminine, etc., c’était incroyable ! Je ne l’avais jamais entendue comme ça. Nous l’avions enregistrée partie par partie.

« Pourquoi se limiter ? C’est pour se libérer des contraintes quotidiennes, de la routine, de la censure, des ‘fais pas ci, fais pas ça’, de ce que te disent tes parents, profs ou hommes politiques que tu deviens musicien. Tu t’affranchis de tout ça, tu te mets à écouter du metal, et tu recommences à te poser des limites ? Ça n’a aucun sens ! »

Comment avez-vous choisi la chanteuse ?

Elle m’avait été recommandée par Victor [V. Santura], notre guitariste, et Florian. Ils avaient déjà travaillé avec elle avec Dark Fortress. Nous parlions de différentes chanteuses, et ils me l’ont chaudement recommandée, m’ont dit qu’elle chantait très bien, qu’elle était inconnue et donc pas associée avec une certaine image ou un groupe, etc. Je ne voulais pas avoir une chanteuse connue. Je ne voulais pas que le Requiem devienne un spectacle, une sorte de cirque, je voulais vraiment qu’il ne soit question que de la musique, donc je voulais vraiment une inconnue. Dark Fortress ont joué une chanson avec elle lors d’un festival à Zurich et ils m’ont invité pour la voir. J’ai trouvé que sa voix était fantastique, donc je suis allé backstage et je lui ai demandé si elle serait intéressée pour chanter le Requiem. Elle a failli tomber dans les pommes [rires], mais elle s’est immédiatement jointe au projet ! Et puis elle n’a pas seulement été embauchée pour chanter quelques lignes, je lui ai donné la liberté d’écrire ses propres mélodies, d’essayer de faire des vocalises et de nous proposer des choses si elle en avait envie, et elle a trouvé de très bonnes idées. Elle est créditée pour la composition. Je ne voulais pas qu’elle ne soit qu’une chanteuse de session, je voulais qu’elle prenne part au projet si ça l’intéressait. C’est ce qu’elle a fait, et c’est pourquoi son chant sonne si vrai, si sincère. Elle y a mis ses propres idées, ses propres sentiments.

Comment as-tu approché l’écriture de la partie centrale, « Grave Eternal », qui relie « Rex Irae » et « Winter » ?

J’ai toujours su que cette partie centrale serait très longue, que ce serait la partie principale. J’en avais le concept en tête depuis des années ; je voulais que ce soit très rythmique, très mélodique, parfois presque ambient. Par contre concrètement, je n’avais aucune mélodie, seulement ce concept en tête. Quand Walter m’a donné le feu vert, je me suis posé pour réécouter les deux autres parties, et c’est devenu évident : la première partie, « Rex Irae », est en gros un groupe qui joue avec un peu d’orchestration classique, et la dernière partie est composée par un groupe mais jouée entièrement par des musiciens classiques. Il allait donc falloir créer une transition entre les deux. Je ne voulais pas que le changement soit complètement brutal : je voulais qu’il soit organique, progressif. J’ai essayé de faire des allers-retours, des échanges, de donner parfois le dessus à l’orchestre, parfois au groupe. Comme je te le disais, je voulais que ce soit hypnotique, fondé sur le rythme, ce qui n’est pas commun en musique classique, pour aboutir sur la dernière partie, qui est très ambient et très triste. Il m’a fallu écrire huit versions pour arriver à un résultat dont j’étais à peu près content. Ce n’a pas été simple ! Mais quand je l’ai entendue pendant les balances cet après-midi… Il y avait encore beaucoup d’imperfections au moment des répétitions, mais les balances étaient vraiment bien. La performance m’a semblé très bien aussi, j’en suis très content. Je crois que la partie centrale a bien fonctionné comme transition. Je voulais m’amuser un peu avec les moyens que nous avions, aussi : nous avions trente personnes sur scène et évidemment, d’instinct, tu as envie de tout utiliser – en plus, chacune de ces personnes sur scène coûte une fortune. Mais non, je voulais m’en servir un peu plus finement. Parfois, la seule chose que tu entends, c’est une cymbale. J’avais vraiment envie de m’amuser avec ça, à la fois y aller mollo mais utiliser tout l’orchestre, sans faire l’erreur du débutant : « J’ai un orchestre dont je vais utiliser chaque instrument à chaque instant ! » Le résultat aurait été ennuyeux. C’est pour cela qu’il y a deux passages où ça devient presque intimiste ; un seul musicien joue, et avec beaucoup de délicatesse. Et à partir de là, tu peux faire monter les choses en puissance à nouveau : j’adore faire ça ! Parfois, c’est heavy. Ça devient hypnotique, répétitif, lourd, et puis à nouveau plus introspectif, intime… J’ai adoré me servir de tout ça. Je le fais avec Triptykon aussi : notre musique est parfois très minimaliste, parfois plus ornée… Je m’ennuie très vite avec la musique, donc je fais en sorte que ça reste intéressant pour moi.

Comment as-tu travaillé avec l’orchestre ? Je suppose que c’était pour eux une manière inhabituelle de jouer : comme tu le dis, la musique classique n’est généralement pas fondée sur le rythme comme ça…

Tout à fait ! Dans les années 80, quand nous travaillions en studio avec des musiciens classiques conventionnels, c’était toujours très difficile. C’était comme s’ils venaient d’une planète et nous d’une autre… À cette époque, il n’y avait pas de groupes de hard rock qui travaillaient avec des musiciens classiques, donc il fallait toujours des explications infinies, énormément d’expérimentations, et beaucoup de temps pour arriver à quelque chose. Beaucoup de conflits aussi, parce qu’ils ne voulaient pas jouer ce que nous avions à l’esprit… Mais cette fois-ci, lorsqu’il m’a proposé le Dutch Metropole Orkest, Walter m’a dit : « Ces personnes sont ouvertes, elles peuvent vraiment faire ça, elles trouveront un moyen de faire le pont entre les deux. » Et en effet, il avait tout à fait raison. Je ne pense pas que le résultat aurait ressemblé à ça avec un autre orchestre. Durant les répétitions, ils étaient tous si ouverts, faisaient des remarques très constructives, le dialogue était facile… Ils ne résistaient pas mais, au contraire, étaient curieux. Ça a rendu les choses très simples, et j’ai beaucoup de gratitude envers Walter pour ça. Florian, notre arrangeur, avait de son côté déjà travaillé avec des groupes de metal, ce qui est bien tombé aussi. Chacune des parties a travaillé remarquablement bien avec les autres, il y avait des liens à chaque niveau.

« [Le Requiem] est évidemment un chant du cygne, mais d’une certaine manière, c’est aussi ce qui rend Celtic Frost immortel. C’est un élément de notre héritage. C’est à la fois une commémoration et une page qui se tourne. »

Tu incorpores des éléments de musique classique à ta propre musique depuis les débuts de ta carrière. Pourquoi ? Est-ce que tu écoutes de la musique classique depuis toujours ?

Martin et moi étions très ouverts d’esprit musicalement parlant. Nous ne jouions pas pour le style. Certaines personnes ressentent le besoin de se dire : « Je n’écoute que du metal, je suis un vrai mec », ce genre de trucs, mais nous, nous n’étions intéressés que par la musique. Martin par exemple venait du monde de la new wave, il adorait des groupes comme Siouxie and the Banshees, Bauhaus, Sisters of Mercy, le Depeche Mode des débuts… Des groupes que j’écoutais aussi beaucoup, mais chez moi, j’écoutais du jazz, de la musique classique, du rock, du rock progressif… Avant d’être musicien, à la fin des années 60 et dans les années 70, Deep Purple avait sorti un album intitulé Concerto for group and Orchestra, et j’avais trouvé ça passionnant. J’étais un jeune adolescent à l’époque, pas encore un musicien. Et puis l’un de mes groupes de prog préférés, Emerson, Lake & Palmer, a fait une tournée avec un orchestre. À cette époque-là, à la fin des années 70, je rêvais de devenir musicien, et j’avais trouvé ça très intrigant. Mais évidemment, quand j’ai commencé à jouer, je n’étais pas assez bon pour pouvoir imaginer essayer des choses comme ça. J’étais toujours fasciné, cela dit. Puis quand nous avons formé Celtic Frost avec Martin, nous nous sommes dit que ce serait un groupe sans limitations, sans restrictions artistiques, mais nous avons commencé un peu timidement. Sur le premier album de Celtic Frost, il y a un tout petit peu de violon et de voix féminines. C’était une sorte de test, et ça a fonctionné. Donc sur le deuxième, nous avons continué dans cette direction, et au moment du troisième, nous avions pris confiance : c’est à ce moment-là que nous nous sommes attelés au Requiem. Nous voulions faire une version heavy de ce qu’avaient fait Emerson, Lake & Palmer et Deep Purple dans les années 70. À l’époque, personne ne faisait ça dans le monde du metal, c’est pour cela d’ailleurs que ça a été si compliqué à mettre en place, mais je suis content que nous nous soyons accrochés parce que ça a mené à ce concert aujourd’hui ! Je suis très, très content.

Même au niveau des thématiques, vous avez introduit des éléments qui ne se trouvaient pas du tout dans le metal avant…

Oui mais ça, nous ne le savions pas ! On nous dit souvent que nous avons été des pionniers, etc. Mais d’abord, nous n’en savions rien, et puis nous n’avions pas l’intention d’être les pionniers de quoi que ce soit. Nous étions trop jeune pour y penser dans ces termes. Nous ne savions même pas que nous finirions par être connus. Nous faisions ce que nous faisions parce que nous en avions envie. Nous nous sommes aussi servis d’éléments de musique électronique, de new wave, notre batteur pouvait utiliser des éléments de jazz… Nous faisions tout ça parce que nous aimions ces genres musicaux. Plus tard, les gens ont décrété que nous avions été des pionniers, les premiers à avoir fait ceci et cela, et évidemment nous en sommes fiers, mais nous n’avons pas fait exprès ! C’est un honneur pour nous aussi, tu sais. Nous voulions juste faire de la musique qui nous ressemble. C’est aussi simple que cela ! Et puis dans les années 80, il y avait ces groupes de metal qui écrivaient des trucs du genre : « Cet album ne contient aucun synthé », ce genre de choses, nous trouvions ça complètement stupide. Pourquoi se limiter ? C’est pour se libérer des contraintes quotidiennes, de la routine, de la censure, des « fais pas ci, fais pas ça », de ce que te disent tes parents, profs ou hommes politiques que tu deviens musicien. Tu t’affranchis de tout ça, tu te mets à écouter du metal, et tu recommences à te poser des limites ? Ça n’a aucun sens ! Martin et moi avons toujours détesté qu’on nous dise que ne nous pouvions pas faire ceci ou cela. Alors nous l’avons fait !

Oui, c’est l’un des grands paradoxes du metal…

C’est plus ouvert maintenant que ça l’était dans les années 80, mais il y a toujours des préjugés et des clichés, au sujet des musiciennes par exemple. Il y a toujours beaucoup de gens qui vivent dans le passé, qui pensent qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire… Je n’ai jamais aimé ça. L’art, c’est prendre des risques, et la musique, c’est de l’art. La musique, c’est prendre des risques, ne jamais choisir la sécurité, ne pas se poser de limites. Se poser des limites, c’est l’inverse de ce qu’est l’art, à mon avis. Le Requiem, à mes yeux, l’illustre parfaitement : comme c’est absurde et présomptueux pour un petit groupe de metal suisse d’écrire un requiem ! Nous n’étions personne à l’époque, nous n’avions rien à perdre, alors nous nous sommes dit : « Allons-y ! » Nous l’avons fait pour l’expérience, pour l’amour de l’art. Et puis si ça se soldait par un échec, tant pis, et par un succès, tant mieux. Ce n’était pas parfait, évidemment, mais au moins, nous avions essayé, et le morceau a survécu jusqu’en 2019 !

Est-ce que tu penses que le Requiem est le chant du cygne de Celtic Frost ?

D’une certaine manière, oui, évidemment. Avec la mort de Martin, c’est désormais terminé. C’est l’une de ces nombreuses choses qui n’ont jamais pu être finies par Celtic Frost… Il y a pas mal de choses que j’ai finies avec Triptykon, des chansons que j’avais commencées pour Celtic Frost par exemple. C’est ce que j’ai fait avec le Requiem. C’est évidemment un chant du cygne, mais d’une certaine manière, c’est aussi ce qui rend Celtic Frost immortel. C’est un élément de notre héritage. C’est à la fois une commémoration et une page qui se tourne.

Tu disais que tu as toujours eu ce projet dans un coin de ta tête pendant ces trois dernières décennies ?

C’est intéressant, parce que ce que tu as écouté aujourd’hui, c’est une combinaison de trois différents Tom. On change au cours d’une vie, tu sais, et tu changes énormément entre 22 et 56 ans. C’était intrigant pour moi d’être confronté à une version plus jeune de moi, un moi artiste différent, et de devoir l’intégrer à ce que je suis devenu. C’est moi à chaque fois, mais des moi différents. Ça a été l’un des aspects les plus passionnants du projet.

Ce requiem est donc autant sur le temps qui passe que sur la mort ?

C’est sur la mort avant tout, mais à mes yeux, il y a aussi des moments vraiment beaux. Ce n’est pas une chanson négative sur la mort… À certains moments, pendant les répétitions, nous avions tous les larmes aux yeux, pas parce que nous étions tristes mais simplement parce que nous étions émus par la beauté de ce que nous étions en train de faire. Je trouve qu’il évoque la mort d’une belle manière. Il n’y a rien d’horrifique là-dedans, au contraire, c’est très esthétique, je crois.

« La mort concerne tout le monde, chaque personne, chaque famille y est confrontée. Nous voulions l’évoquer de manière esthétique, belle, sans recourir à tous les clichés du metal où le but, c’est d’avoir l’air macho, dur à cuire et démoniaque. »

« Requiem » veut dire repos, c’est une vision calme et apaisée de la mort…

Exactement. Je suis encore abasourdi que nous l’ayons enfin terminé ! Après 33 ans ! Pendant 33 ans, ça n’a été qu’un rêve. Lors de la session Q&A, beaucoup de gens sont venus me voir pour me dire que ça leur avait évoqué des deuils qu’ils avaient pu vivre, leurs propres expériences, ils avaient pu les mêler à notre musique… C’est extraordinaire, après tout ce temps. Il y a trois semaines, le père de notre guitariste mourait, comme je te le disais en février l’un de mes plus proches amis mourait… Tout le monde peut s’identifier à cela. Comme tu le sais, la mort concerne tout le monde, chaque personne, chaque famille y est confrontée. Nous voulions l’évoquer de manière esthétique, belle, sans recourir à tous les clichés du metal où le but, c’est d’avoir l’air macho, dur à cuire et démoniaque. Certains passages sont délicats, fragiles… Il n’y a pas toujours besoin d’en faire des caisses !

J’ai l’impression que la manière un peu caricaturale dont certains groupes représentent la mort est plutôt une manière de la mettre à distance que de s’y confronter…

Tout à fait. Il faut avoir un peu de vécu, je crois. Nous faisions ça dans Hellhammer : nous étions jeunes, nous n’avions pas vécu grand-chose, nous ne savions pas vraiment comment parler de tout cela. Tout ce que nous en savions, ça venait de films, de la télé, de livres ou de comics ; nous, nous ne l’avions pas encore vécu. Nous étions quasiment des enfants ! Mais maintenant, j’ai 56 ans, et j’ai traversé des hauts et des bas spectaculaires au cours de ma vie. Comme je le disais, j’ai perdu des amis très chers, qui tous ont traversé ces hauts et ces bas. Tu approches ça complètement différemment, ce n’est plus abstrait. C’est la raison pour laquelle c’est sans doute une bonne chose que le Requiem n’ait pu être terminé que maintenant, ça lui donne un poids, une saveur bien plus réelle, plus proche de la vraie vie. Ce n’est plus l’œuvre d’un jeune homme qui imagine la mort, mais celle d’un adulte qui y a été confronté. C’est une drôle de coïncidence aussi que le claviériste d’Emerson, Lake & Palmer se soit suicidé il y a quelques années, leur chanteur-guitariste est mort il y a un an et demi… Sans eux, ce requiem n’aurait jamais existé. Ça prend un sens que je n’aurais jamais pu prédire il y a 30 ans, c’est bien plus réel, même si ça n’avait pas vraiment été notre intention, à l’époque. La vie s’écoule, se passe, et rien ne peut l’arrêter.

En parallèle, tu travaillais aussi sur le prochain disque de Triptykon ?

Oui, j’avais commencé à travailler sur le prochain Triptykon quand j’ai reçu l’appel de Walter. Au début, j’avais l’intention de mener les deux projets de front, mais c’est rapidement devenu impossible. J’avais aussi entamé deux autres projets, Triumph of Death et Niryth, avec la bassiste Mia Wallace, et sans son aide je n’y serais jamais arrivé. Elle a pris en charge la retranscription et les arrangements, etc., pour Triump of Death, le projet hommage à Hellhammer. Je n’y serais pas arrivé sans elle. J’ai dû annuler les sessions d’enregistrement de Niryth et les repousser à 2019, ce qui a contrarié pas mal de monde… Nous avions écrit plein de super choses, tout le monde avait hâte d’enregistrer tout ça, et j’ai dû leur dire : « Écoutez, je ne peux pas le faire là à cause du Requiem… » Ça a causé pas mal de problèmes, ce que je comprends tout à fait ; ça a aussi pesé sur ma vie privée : à la fin de l’année dernière, comme je devais remettre la musique à notre arrangeur, je bossais jour et nuit sur le Requiem… J’ai dû mettre Triptykon complètement de côté. C’est aussi pour ça que je suis soulagé, là : c’est fait, dès demain je peux me remettre à ce prochain album ! Nous allons mixer le requiem cet été, il sortira en décembre sous forme d’album. Puis le prochain Triptykon est en route, nous travaillerons dessus et nous l’enregistrerons cette année, puis nous le sortirons l’année prochaine. Ça fera deux albums de Triptykon en un an et demi ! Je vais enfin pouvoir terminer ces chansons qui, pour le moment, ne sont que des esquisses sur mon ordinateur…

Tu as déjà la direction de ce disque ?

Évidemment ! À vrai dire, il sera aussi très sombre [petits rires]. Tu pourras sans doute faire des parallèles avec le Requiem parce que j’ai travaillé dessus presque au même moment, et ils retracent tous les deux mon état mental actuel. Ce sera un album très sombre, très beau. Très mélodique, mais profondément sombre.

Pour un groupe qui s’appelle Triptykon, le troisième album doit être spécial – comme potentiellement le dernier. C’est une coïncidence, n’est-ce pas ?

Oui, encore que tu ne sais jamais quand ta vie touchera à sa fin ! Mais j’aime vraiment beaucoup ce groupe et j’aimerais vraiment faire encore quelques albums avec lui. En revanche ce sera un triptyque dans le sens où ce sera la dernière pochette approuvée par H.R. Giger. Nous en parlions déjà la dernière fois, je crois ; nous avons fait un triptyque d’albums ensemble, je lui ai montré le design des deuxième et troisième albums de Triptykon en même temps, à peu près six mois avant sa mort. Nous avons choisi les peintures ensemble, j’ai fait le design, je le lui ai montré, et il a tout validé. Il est mort un peu plus tard. Ce sera le dernier album sur lequel il aura été personnellement impliqué. Ce sera donc effectivement un triptyque, la conclusion de quelque chose… Mais j’ai déjà le design pour l’album suivant. Si je vis assez longtemps, il y en aura d’autres !

Interview réalisée en face à face le 12 avril 2019 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.

Site officiel de Triptykon : www.triptykon.net.



Laisser un commentaire

  • Excellente interview .Tom est rarement aussi loquace. Les circonstances de l’ après-concert phénoménal ont sans doute favoriser son ouverture autant que les questions perspicaces qui lui ont été posées.
    Tom G. Warrior est un génie. Selon une précédente interview , le 4e album de Triptykon serait déjà bien avancé en terme de démos. Quant à ce projet Niryth ,composé de 3 bassistes dont Tom , Vanja Slajh et Mia Wallace + un batteur , nombreux sont ceux qui attendent les premières pistes pour se faire une idée.
    Cela étant , rien d’étonnant qu’il soit mis en stand-by vu l’agenda de l’artiste.
    Only Death Is Real.

    [Reply]

  • Arrow
    Arrow
    Tool @ Hellfest
    Slider
  • 1/3