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Interview   

Reuno (Lofofora) et le chant saturé : la maturation de l’intuition


Reuno et Lofofora, c’est trente ans de poésie punk, rock et metal. Mais c’est aussi une des voix les plus emblématiques et reconnaissables de la scène hexagonale. Une voix qui n’a eu de cesse de s’affirmer et s’affiner au fil du temps, comme en témoigne Vanités, le nouvel album des Parisiens, dont on parlait encore récemment avec le chanteur.

Mais revenons quelques mois en arrière : après une prestation matinale largement plébiscitée sur la mainstage du Hellfest de cette année, nous avons eu l’occasion d’échanger avec Reuno sur sa pratique vocale, et plus particulièrement sur son chant saturé au sein de Lofofora. Un savant mélange de technique, d’émotion et d’écoute attentive. Savant ? Pas tant que ça selon Reuno. Il est bien périlleux de « savoir » comment s’y prendre, la part d’intuition et de recherche empirique étant tellement prépondérante dans la découverte de son propre instrument vocal, et plus particulièrement en terme de saturation. Et au-delà de l’apprentissage, quelles sont les conséquences somatiques de cette pratique ? Entre une approche percussive, ses chères influences blues et l’ingrédient crucial qu’est la confiance, le chanteur nous offre un panorama sur plus de vingt-cinq ans d’expérience autour de sa fameuse « voix d’ogre » qui semble fonctionner en auto-pilote et, surtout, à l’émotion.

A noter que cet entretien a été réalisé dans le cadre d’une série d’interviews en vue d’un dossier plus général sur le chant saturé.

« Quand j’étais petit, j’étais fan de Louis Armstrong, j’adorais l’imiter, et il ne criait pas, mais pourtant, c’était déjà du chant saturé. »

Radio Metal : Dans ton approche vocale, fais-tu une différence nette entre ton chant clair et ta voix saturée ?

Reuno (chant) : La frontière est assez mince parce que du chant clair, avec une voix claire, je n’en fais quasiment pas. Je ne fais pas vraiment de voix de tête. Ça m’est déjà arrivé, mais pas vraiment dans Lofofora, ou alors juste sur une note, presque plus pour rigoler qu’autre chose ! [Rires] Donc la frontière est mince, et d’autant plus que je n’estime pas que le chant saturé soit nécessairement un chant hurlé. C’est juste mettre du grain. Quand j’étais petit, j’étais fan de Louis Armstrong, j’adorais l’imiter, et il ne criait pas, mais pourtant, c’était déjà du chant saturé, au même titre qu’un Howlin’ Wolf, dans le blues, que j’adore. J’étais aussi très fan de Tom Waits, qui est une espèce de référence pour moi dans ce genre d’approche de la voix, et qui des fois se met à hurler, mais ça s’apparente à ce grain… Après, c’est poussé à l’extrême dans le metal, mais pour moi, c’est ma voix qui se promène.

Comment s’articule ce grain au fur et à mesure d’un concert, notamment en termes d’endurance ?

Ça, ça va. Après, c’est déjà arrivé que mon ingé son me dise que ma voix ait un peu moins de dynamique et de médium à partir d’une heure de concert, mais moi, je ne le sens pas au niveau de l’énergie. Après, ma façon de gérer le truc, ça va être surtout par rapport aux retours, au son. Moi, je ne chante pas du tout en ear monitors, j’aime avoir le son du matériel, et je joue avec ça. Par exemple, et les gens sont assez étonnés, je n’ai pas beaucoup de son de voix, sur scène. J’aime bien m’entendre dans la guitare, comme sur disque, ou peut-être même moins que dans un disque. Il faut que je m’entende moins que sur le disque. Il faut que ça soit vraiment la voix, mixée, à l’américaine, comme on dit, vraiment dedans. J’ai besoin de ça pour trouver la vibration qui fera ce grain, qui va faire une harmonie intéressante avec la guitare. Ce chant saturé, je le trouve intéressant pour ça, parce qu’avec des guitares comme ça, ça permet de créer des harmonies assez intéressantes. Du coup, en arrivant sur scène, je fais gaffe, car tu peux vite te laisser déborder par l’émotion, et ne pas t’entendre assez, ou en tout cas ne pas entendre les fréquences que tu aimerais entendre, et puis du coup, tu vas plus pousser, car tu n’entends pas ce côté « gras ». Il y a des mecs qui ont du mal à te faire ressortir le côté un peu guttural de la voix dans le matos. Et puis des fois, le matériel a du mal à le refléter. Du coup, je m’applique à essayer de comprendre comment trouver mes repères de façon sonore et après, je me place, et voilà. Des fois, tu es à l’aise tout de suite, et tu te dis : « Youpi, c’est la fête ! », et on y va, on envoie tout. Mais je ne pense jamais à l’économie de ma voix. Je suis un très mauvais élève, je me chauffe très peu la voix avant de monter sur scène.

Tu n’as pas de rituel pour te chauffer, pas d’exercice ?

Non, carrément pas. J’ai très peu de trac, très peu de concentration, nous faisons un peu les cons derrière, et nous y allons. Par contre, par exemple, je ne boirai jamais plus d’une bière avant de jouer. Des fois, c’est la fête, je peux même en siroter une sur scène, tranquille, mais jamais d’alcool fort avant de jouer. Ça paraît totalement con… J’ai l’impression que c’est un alcoolique qui se confesse ! [Rires] Je n’ai pas ce problème, mais on est quand même dans un univers où t’es sollicité, etc., et je sais que je refuse de boire de l’alcool fort, parce que ça fait une espèce de coup de chaud sur la voix, qui fait une espèce de chaud-froid… Mais il y en a qui le font exprès. Lemmy, c’était son truc.

C’est intéressant, parce que tu as mentionné l’harmonie entre la voix que tu vas chercher à avoir et les guitares. Quand tu chantes avec du grain, as-tu toujours en tête une note que tu essayes d’atteindre dans l’harmonie générale ou bien tu vises plutôt une sonorité, du style grave ou médium ?

Je pense rarement le truc en matière de notes. Moi, c’est le son de la voix qui m’intéresse. Après, j’aime l’interprétation libre d’un concert à l’autre. Des fois, j’écoute des morceaux que nous avons enregistrés il y a dix ans, et je me rends compte que je ne chante plus du tout les morceaux comme ça. Des fois, ce sont des placements rythmiques que je vais essayer d’avoir plus fluides et des fois, c’est dans le grain, où je trouve que j’en mettais un peu trop. Si j’avais des trucs à refaire, je trouve que dans le passé, j’ai fait un truc un peu trop renfrogné, un peu avec une voix d’ogre. Et quand je me réécoute, je me trouve presque, pas caricatural, mais on aurait dû me dire d’alléger ça à un moment. Et aujourd’hui, j’en mets moins. Naturellement, j’ai un grain qui va ressortir dès que je pousse un peu la voix, donc je n’essaie pas de forcer le trait. C’est la sagesse, ou un truc comme ça… [rires]

« Tu as des tas de méthodes, chacun l’explique d’une manière différente, mais en vrai, c’est un truc à trouver toi-même. »

Indépendamment des concerts, des répètes, etc., est-ce que tu t’entretiens d’un point de vue vocal ? Est-ce que tu te fais parfois des entraînements, des sessions, des exercices ?

Pas du tout. Je suis un très mauvais élève pour ça. J’ai eu une très bonne professeure de chant, il y a vingt-cinq ans, qui est toujours en activité, qui est une femme extraordinaire. À l’époque, je voyais presque ma voix comme une percussion, ce côté un peu scandé, un peu rentre-dedans, et elle me disait : « Non, écoute, tu es là, sur le piano, tu fais des notes ! C’est même très périlleux, ce que tu fais comme notes ! » Je me suis donc rendu compte de ça. Dans mon parcours, j’ai fait un groupe qui existe depuis une dizaine d’années, qui s’appelle Mudweiser, dans lequel je chante en anglais, et qui est dans un style stoner avec une voix très influencée par le blues, comme réussissaient très bien à le faire à l’époque, toute modestie gardée, Janis Joplin, Robert Plant, avec ma voix bien sûr, mais avec ce côté de blues sale et un peu violent. Un jour où nous devions faire un concert acoustique, nous nous sommes dit : « Est-ce qu’on ne pourrait pas faire ‘I Put A Spell On You’, la verison de Creedance Clearwater Revival ? » C’est une de mes chansons préférées ! Et la voix de John Fogerty m’émeut vraiment beaucoup ! Et j’ai dit : « Mais je ne pourrai jamais chanter ça ! » Et ils m’ont dit : « Ben si, vas-y ! » Nous avons essayé et putain, j’ai réussi ! C’est con, mais ça faisait déjà au moins quinze ans que je faisais Lofo quand j’ai fait ça, et je me suis dit : « Ah ouais, en fait, je sais chanter ! » [Petits rires]. J’ai eu beaucoup de mal à dire : « Je suis chanteur. » Souvent, sur les albums de Lofo, c’est marqué : « Voix : Reuno », plutôt que « chant ».

Quel a été pour toi le point de départ de ton entrée dans le chant ? Y a-t-il eu un élément déclencheur ? Est-ce que ça a été une rencontre, un concert, un disque ?

Je pense que c’est cette dame-là. Elle s’appelle Sarah Sanders, elle a soixante et quelques années aujourd’hui. Elle est aussi comédienne, elle a fait des trucs incroyables depuis la fin des années 1960, elle a fait des tas de trucs aux États-Unis, en France… Et pas que dans la voix, elle a fait des tas de choses. C’est une vraie artiste, quoi. Cette femme m’a donné confiance. Quand tu as quelqu’un qui a bossé avec de vraiment très grands… C’est que j’ai une amie qui prend en ce moment des cours de chant avec elle, et elle lui a parlé de moi en disant que ça avait été une belle rencontre, etc. C’est vraiment quelqu’un qui m’a beaucoup donné confiance dans le fait que de la technique, il en faut quand même un peu, mais malgré tout, cette dame-là, qui est une grande technicienne, ce qu’elle met toujours en avant, c’est l’émotion. Et moi, c’est en ça que je crois le plus dans toutes les formes de création artistique. Après, on pourrait élaborer un plan pour faire le truc parfaitement, remplir les cases, les conditions pour, etc., mais au bout d’un moment, le plaisir, on le perd, et c’est quand même le plus important.

Combien de temps as-tu bossé avec cette prof ?

Je ne sais pas. J’ai eu droit à une vingtaine de cours, il y a vingt-cinq ans. Et il y a des trucs, ça n’est que dix ans, quinze ans plus tard, comme des engrenages, que ça s’est mis en place, et tu te dis : « Ah ouais, mais c’est exactement de ça qu’elle parlait ! », comme des impressions de déjà-vu ! C’est assez marrant. Je pense que c’est ça, un vrai professeur. C’est plus que quelqu’un qui te fait faire un exercice à un moment donné, c’est quelqu’un qui t’emmène sur la voie où tu as encore plein de choses à découvrir et tu vas pouvoir aussi les découvrir sur toi-même.

Après cette première approche avec ta prof, tu as bossé tout seul ?

Oui, c’est ça. En te réécoutant d’un disque à l’autre, en essayant d’améliorer, d’avoir de moins en moins peur d’être soi-même, même si Lofo, c’est quand même très proche de nous-mêmes, c’est notre côté punk hardcore, c’est nous dans les paroles, dans la musique, dans qui nous sommes hors de scène, tels que nous sommes dans la vraie vie… Tu nous verrais en vacances, c’est la même ambiance.

As-tu déjà eu des sensations de douleur par rapport au grain que tu mettais ?

Oui. Je sais que lorsque j’enchaîne trois dates, et tout… Et puis bon, il y a un truc qui n’est vraiment pas pareil pour tout le monde en tournée, ce sont les heures de sommeil, les conditions de tournée, etc. Avec Lofo, nous avons des hôtels tous les soirs, mais souvent, nous nous couchons entre trois et quatre heures du matin, puis il faut reprendre la route à neuf heures du matin, tu n’as pas eu ta dose de sommeil. Et tout le monde le sait : le seul remède pour la voix, c’est dormir et fermer sa gueule [rires]. Du coup, ça n’est pas toujours facile. Je n’ai pas eu de vraie douleur, mais des fois, je me suis fait mal à la voix. C’est mon indiscipline, et mon côté trop… Branleur, j’allais dire ! [Rires] Il y a des moments où j’aurais dû me chauffer. Parce que t’es un peu plus fatigué, tu t’entends un peu moins bien, donc tu forces un peu plus… C’est une accumulation de trucs qui fait que.

« C’est l’émotion. C’est en ça que je crois le plus dans toutes les formes de création artistique. […] La voix doit être au service de l’émotion. Pas de l’ego et de la démonstration. »

Est-ce qu’aujourd’hui, dans ta pratique, tu saurais expliquer à quelqu’un qui ne fait pas du tout de chant, ou qui en fait mais qui aimerait se développer, prendre le rôle de pédagogue, donner des directions, des exercices ?

Tout à fait. Nous avons déjà fait des genres de master classes avec le groupe, et j’ai déjà fait un truc comme ça où j’avais six ou sept personnes, donc nous avons fait quelques heures sur l’écriture, et le lendemain, nous avons travaillé la voix. En fait, ce que m’avait dit ma prof, à l’époque, c’est que la voix ne reproduit que des sons qu’elle a intégrés, qu’elle entend, qu’elle a entendus. On n’invente pas des sons. La voix humaine, on est des perroquets, de ce côté-là. Même le bruit d’une porte, d’une sirène… Tu ne peux pas inventer un son avec ta voix. Il y a un mec qui fait des conférences sur la voix saturée, et pour un des premiers chanteurs de metal, il donnait comme référence Cookie Monster, le personnage de Sesame Street qui dit : « I want a cookie ! » Donc le mec a entendu ça, il l’a mélangé avec du Led Zeppelin ou je ne sais pas quoi, et ça a donné ça. Donc ma façon de faire comprendre à des chanteurs qui voudraient faire ceci ou cela… Il y avait un mec qui faisait une voix vraiment death, très gutturale, avec laquelle tu ne peux quasiment pas faire de paroles, ce sont un peu des borborygmes, et il voulait chanter un peu comme je le fais dans Lofo, avec du grain, de l’énergie. Du coup, je lui prescrivais des choses à écouter. Donc je lui ai dit d’aller écouter Howlin’ Wolf. Il faut partir par là et après, tu y mets de la puissance, etc. Ou alors, d’essayer d’imiter Louis Armstrong… Et le mec a trouvé en vingt minutes ! Il m’a dit : « Ah, mais c’est ça ! Ça fait des mois que j’essaye de trouver ! » Il essayait et dès qu’il le faisait, c’était débile, ça faisait un mec caricatural. Et après avoir compris ce que je lui demandais, ça allait. Et souvent, les filles, quand elles ne mettent pas assez de masque, de metal dans la voix, je leur recommande d’écouter Wanda Jackson, qui était une chanteuse de rockabilly des années 1950 qui ne mettait que ça. Donc en conseils vocaux, j’ai tendance à prescrire des choses à écouter et à imiter, ce qui permettra de trouver le truc, les repères. C’est comme en harmonica, quand on essaye de trouver le souffle inversé blues, etc., tu as des tas de méthodes, chacun l’explique d’une manière différente, mais en vrai, c’est un truc à trouver toi-même. Il ne suffit pas de dire : « Il faut mettre ta jambe comme ci, ton bras comme ça. » C’est à l’intérieur du corps, c’est difficile.

Est-ce qu’aujourd’hui, il y a des chanteurs, des chanteuses qui attirent ton attention, qui t’intriguent ?

Plus que par la performance, c’est vraiment les gens qui ont naturellement une tessiture incroyable, c’est ça qui me fascine particulièrement. Un mec comme Mark Lanegan, qui a chanté avec les Queens Of The Stone Age, qui est l’ancien chanteur de Screaming Trees, et qui a une espèce de grain… Le gars a énormément de bas, mais en fait, il a toutes les fréquences, et c’est magnifique. Ce mec-là, c’est vraiment presque de la jalousie ! J’ai été le voir en concert, le mec envoie sa première note, tu entends tous les poils se dresser dans la salle. C’est magique. C’est plus ce genre de choses, des gens qui vont avoir une voix particulière. Quand j’étais gamin, et encore maintenant, même si je ne sais pas trop ce qu’elle fait aujourd’hui, j’étais vraiment fan de Nina Hagen. C’est vraiment pour moi la référence ultime en matière de voix. Après, dans d’autres styles, j’adore Aretha Franklin. Je suis un grand fan de soul music et de la voix de Ray Charles, au plus haut point. Quand j’entends la voix de Ray Charles, je suis forcément bien. C’est un truc immédiat. On ne l’a pas abordé, mais je suis vraiment un gros fan de musique noire américaine de la fin des années 1940 au milieu des années 1970. C’est ma came. Même en matière de voix, ce sont des gens qui ont des voix opposées à la mienne, comme Smokey Robinson, les mecs des Temptations, le lead des Four Tops, Wilson Pickett, Edwin Starr également, une star de la soul… Même quand tu ne comprends pas les paroles, tu te dis : « Putain, le mec a un truc à dire là ! » Encore une fois, c’est l’émotion. La voix doit être au service de l’émotion. Pas de l’ego et de la démonstration.

Interview réalisée par en face à face le 21 juin 2019 par Julien Gachet.
Retranscription : Robin Collas.

Site officiel de Lofofora : www.lofofora.com.

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