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Nouvelles Du Front   

Revenir sur la terre ferme est-il seulement possible ?


Romain Germa est le cofondateur du label Makasound. Il a écrit il y a quelques jours un article paru dans Libération et intitulé « Deezer, Spotify, YouTube et les autres… m’ont tué ». Le lien se trouve ici mais comme je ne sais pas si l’article sera toujours disponible – le site appartient à Libération qui fonctionne souvent par abonnement sur ses articles – je ne sais pas si il restera ad vitam aeternam en libre accès.

C’est pour cette raison que j’ai choisi exceptionnellement de vous faire partager en intégralité le discours plein de sens de ce passionné de musique. La parole est donc à Romain Germa.

« Le Midem a fermé ses portes, et avec lui s’est éloigné l’exposé annuel sur le marché de la musique. Pour le plus grand plaisir de ceux qui vociféraient il y a dix ans contre les méchantes « majors », la fête est finie chez tous les producteurs de disques. On est loin des fêtes aux éléphants avec Eddie Barclay ! En quelque dix années, les ventes de disques ont baissé d’environ 70%, celles du monde numérique ne représentent que quelque 15% des ventes physiques. C’est dire que la révolution numérique n’est pas une alternative réelle pour produire de la musique. Car c’est quand même de cela qu’il s’agit. N’en déplaise aux fossoyeurs des producteurs, cette triste nouvelle se partage surtout avec les artistes et les musiciens.

Nous fermons, avec regret, le petit label que nous avons mis neuf ans à construire. Plus de soixante-dix disques sortis, des concerts, des tournées, des diffusions radios (un soutien sans faille de Radio France et Radio Nova), des articles, ont valu à nombre de nos artistes (1) une renommée méritée auprès des amateurs de musique. Nous avons « créé une marque » comme on nous le dit, un « label », synonyme de sérieux et d’enthousiasme, dans une esthétique de « Musiques du monde ». Aujourd’hui, ni ce catalogue d’enregistrements ni cette marque n’ont de valeur. Nous avons cherché à « nous vendre » pour continuer, nous, indépendants depuis le début. Malheureusement, selon les lois du marché, cette musique ne vaut rien, ce travail non plus, son avenir encore moins. La musique doit être consommée tout de suite, comme une pizza. Signe des temps, toutes les maisons de disques rêvent d’associer une marque à la sortie d’un album. Faire payer la pub, vu que l’on n’espère plus grand-chose de celui pour laquelle on la joue et l’enregistre : le public.

Comment pourtant blâmer ce public ? Il écoute de plus en plus de musique ! Il ne la paie pas, c’est tout. S’en prendre à Internet, cette machine à faire du gratuit avec tout ? Non, les évolutions techniques font bouger les industries, les modes de consommation, les plaisirs. Les choses avancent, heureusement. Le CD a (presque) fait disparaître le vinyle, faut-il le regretter ? La tendance est à l’écoute tout le temps, partout. Ecologique oui ! Plus de fabrication de plastique, pas de déplacement au magasin de disques, un bon bilan carbone et une écoute possible sans limite.

Mais alors, qu’est-ce qui cloche ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à faire vivre artistes, producteurs et intermédiaires ? Deezer, Spotify, YouTube et les autres sont-ils vraiment les nouveaux vecteurs d’un accès enfin illimité à la musique, comme l’était un temps « Philips, l’inventeur du compact disque » ? Le problème, c’est qu’eux non plus ne paient pas la musique. Ils ne la font pas et ils ne la paient pas. Ou ils la paient selon un modèle qui les arrange. 100 000 écoutes rapporteraient dans les 150 euros, à partager royalement entre producteur et artiste. Quel artiste, quel producteur, peut applaudir à ce calcul ? La vérité, c’est que par un tour de magie qui n’a pris que quelques années, la musique enregistrée a perdu toute sa valeur.

Comment les maisons de disques, via leurs organismes professionnels, ont-elles pu signer des accords sur une base pareille ? Sommes-nous à ce point prêts à mendier notre travail et notre avenir ? Dois-je me réjouir que les 500 000 nouveaux abonnés de téléphone Orange-Deezer puissent écouter gratuitement (ou presque) nos productions passées et futures ? Fallait-il vraiment tester si vite ce « nouveau modèle » ? Un modèle qui diffuse gratuitement, mais qui ne permet pas de produire. A vouloir aller trop vite, on oublie l’essentiel…

En attendant de savoir si ce modèle fonctionnera un jour, de nombreux projets d’albums resteront dans les cartons. On a dû oublier de dire qui sont les producteurs dans toute cette histoire. La très grande majorité d’entre eux (malheureusement pas la plus visible) est composée de vrais passionnés qui mettent leur énergie au service de la création artistique et de sa transmission. Ils trouvent des moyens et prennent des risques pour que cette passion se partage avec le plus grand nombre.

Produire un album est un processus long et la musique a un coût. Une émotion enregistrée, vécue, transmise, voici ce qu’est souvent la musique. Pour ramener d’Afrique, de Jamaïque ou d’ailleurs l’enregistrement d’un groupe, il faut bien financer l’aventure. En faisant le pari d’être payé en retour. Si le paiement est de quelques centimes sur Deezer, ce voyage ne se fera plus.

Ainsi que devons-nous espérer ? Des mécènes ? Et pourquoi pas la charité ? Signe des temps, la couverture du magazine professionnel Musique Info Hebdo, a été achetée par une start-up d’un nouveau concept : redonnez de l’argent aux artistes que vous aimez (mais que vous écoutez sans payer). Une sorte de compensation CO2 volontaire…

Ce n’est donc pas seulement Deezer qui nous a tués. L’affaire est plus compliquée. Puisque l’on peut encore envoyer ses vœux, les miens s’adressent à ceux qui continuent à se battre pour la production musicale dans ces conditions risquées. La traversée finira bien par nous ramener sur la terre ferme ! »

(1) Winston et Matthew McAnuff, Java, Victor Démé, Inna de Yard, Jaqee, R. Wan, la Caravane passe, Clinton Fearon…
Article paru dans Libération du 09/02/2011



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  • Bonjour à tous,
    Je viens de lire tous vos commentaire et devant celui d’AC, je me dois de réagir…
    Non pas que je défende les Majors mais franchement saper leur boulot comme cela… Moi je parle avec des faits, ce qu’ils sortent, ça vend. Cause -> Effet, ça marche ! Arrêtez de chier sur eux sous prétexte qu’ils réussissent ce dans quoi ils se sont lancés. Ils veulent faire du fric, ils en font.
    Et puis je vois pas en quoi la présence de vrais instruments fait de suite une meilleure musique… Un gars qui gratte une guitare n’est pas nécessairement plus développé qu’un gars qui programme son beat techno derrière son écran.
    Je tiens aussi à apporter mon expérience à la chose. Étant signé chez Brennus Music avec un de mes groupes, je peux vous assurer que les plus gros abuseurs ne sont pas les maisons de disques… Mais les gros disquaires.
    Notre maison de disques vend 10€24 le CD à la FNAC (ou Virgin, etc, même combat ^^), eux le refourgue 18€10, ils se gavent comme des porcs (marge de 77%) . Et oui, on ne vend pas… Forcement, un groupe dont t’as jamais entendu parler, t’écoutes la preview, t’aimes bien… Perso à 18€, le CD retrouve direct sa place dans le rayonnage !
    Ça me dépasse et je dois être pas assez intelligent pour comprendre que c’est normal…
    Enfin bref, bonne journée

    [Reply]

  • En même temps, il y a aussi des « artistes » qui font deux/trois « hits » FM et qui bouchent les trous qui restent avec de la daube, pour vendre leur galette à 20 euros, ce qui tient à mon avis plus de l’arnaque mercantile que de la création artistique.

    Parlons en, tiens, du prix du CD. Pour ceux qui n’auraient pas de gros moyens ( les jeunes, les étudiants… pour ne citer qu’eux), acheter 20 balles un album, qu’il soit juste sorti ou qu’il ait déjà presque 10 ans, ça fait mal au cul. Surtout pour s’apercevoir parfois que l’album est moisi.
    Et franchement, même si l’album est excellent, bah ça fait toujours un peu mal niveau argent.

    Phénomène amusant : quand je vois que le rayon metal du Virgin local est bourré d’albums à 20 euros (voir plus pour des Metallica plus vieux que moi), bah en général je repars les mains vides, même si j’ai les sous pour acheter. Par contre l’été dernier à la fnac, y’avait plein d’albums entre 8 et 12 euros, et pas de la crotte. Bah bizarrement je suis ressorti avec une jolie colonne d’une douzaine de CDs dans les bras.

    J’aime pas télécharger illégalement ni écouter en streaming, mais ça m’évite d’acheter de la merde. Pour un bon album, je paie volontiers l’artiste! Pour moi, un groupe ne mérite pas mon argent si j’ai pas aimé l’album. Si le CD est bien, j’achète généralement la galette à prix correct si je la trouve en magasin, ou en ligne.

    On peut cracher sur les auditeurs pirates qui ne paient pas. Mais les majors et gros pontes de la musique (Universal et M.Nègre en tête de liste) qui étouffent la diversité musicale en jouant les monomaniaques sur les genres « à la mode » et en nous inondant de musique sans âme et mercantile à souhait sont largement responsables de l’apparition des vilains flibustiers musicaux.

    Pour trouver certains albums un peu « underground », mais qui valent le coup, c’est parfois le parcours du combattant si on veut avoir le CD. Non, franchement, qu’ils nous offrent plus de diversité musicale, plus de qualité et à un prix correct, à la fois pour l’auteur et l’audiophile avant de nous faire la leçon.

    [Reply]

    Margoth

    Franchement, ton argumentation là… Oui, les albums à 20 euros, c’est vrai, il sont à ce prix là mais pratiquement qu’à la FNAC, ou Virgin. De plus, je ne sais pas ce que tu veux dire par underground et tout mais je n’ai jamais eu de difficultés de trouver des albums mis à part s’il fallait passer par des petits groupes obscurs de l’autre côté de l’Atlantique.

    Non, vraiment, râle si tu veux mais si tu te contentes uniquement de ce qu’on te fout sous le nez, tu auras toujours de quoi râler… ou simplement te trouver une excuse pour faire dans l’illégal. Va voir du côté de certaines vpc sur le net qui ont des prix abordables (Adipocere par exemple, même s’ils n’ont pas tout mais ils en ont pas mal). Et encore plus simple encore, va voir du côté des boutiques en ligne des labels (ou des groupes si ce sont des jeunes groupes). Tu verras, tu ne paieras pas 20 euros ton cd (souvent tu paieras moins que ça, frais de port inclus). Et ce qu’il y a de plus rentable, ce sont les boutiques d’occasion. Ok le cd n’est pas neuf mais est en bon état et tu le paies moitié prix en moyenne.

  • Ce genre d’argumentaire est du même acabit que les sottises de Nicolas Hulot qui affirme que ce sont les particuliers qui sont responsables de la destruction de l’environnement.

    Je vois pas en quoi le streaming et le P2P seraient les seuls responsables de la chute de l’industrie du disque. Depuis la fin des années 90 les modes ont changé, les grands médias sont devenus très sélectifs dans les genres musicaux à promouvoir et à faire vendre. On a beaucoup mis en valeur des midinettes superficielles qui se trémoussent sur des clips vidéo en chantant des trucs débiles avec une voix modifiée par ordinateurs et un arrière-plan musical « techno » ou « electro » sans le moindre instrument digne de ce nom.

    L’industrie du disque, les majors en fin de compte, ont tout fait pour mettre en valeur des artistes superficiels faisant passer le paraître avant la création artistique. Michael Jackson a été un précurseur en la matière, avec ses chorégraphies et ses looks BCGB à trois francs six sous. Il ne composait pas ses chansons, n’en avait rien à battre de qui s’en occupait et bossait plus sa mise en scène que son chant qui, de toutes manière, était presque systématiquement du play-back. Son pendant féminin, Madonna, a en outre véritablement institutionnalisé l’opportunisme, qui consiste à se fondre dans les modes en ayant finalement jamais une identité propre autre que visuelle.

    Depuis on a eu quelques grands succès vachement enrichissants : Beyoncé, Britney Spears, Rihanna, Usher et tous ces rappers pétés de thunes qui jouent les bad boys d’opérette comme 50cent et Jay-Z. J’en passe et des meilleurs… Le dernier gros morceau en date, c’est bien entendu Lady Gaga, dont le talent de chanteuse et l’attitude outrancière rafraichissante (très franchement ce qu’elle fait, les groupes de Glam des 80’s ont fait pire) dissimulent mal le vide intersidéral de ses compositions et de ses plans instrumentaux qui font la part-belle à l’absence totale d’instruments, de vrais instruments comme nous on aime.

    La grande industrie musicale s’est tirée une balle dans le pied en faisant consommer des camions entiers de trucs de merde qui fondent leur popularité sur les clips vidéos et des singles aux juteuses retombées qui sont oubliés aussi vite consommés. Tout ce qui arrive a été provoqué par les majors, elles ont maintenant ce qu’elles méritent : en promouvant des artistes sans aucun fond qui misent tout sur la forme, on tue la création artistique, la vraie, on asphyxie les artistes indépendants, hors des clous ou novateurs, on encourage les auditeurs à piocher telle ou telle chansons sans jamais se pencher sur l’œuvre globale de l’artiste, qu’il s’agisse d’un album ou de toute sa discographie.

    La musique actuellement, ça fonctionne comme MacDo : c’est dégueulasse et vraiment pas bon pour l’organisme, mais c’est vite bouffé, vite acheté, pas cher, pratique et ça ne présente donc pas tous les inconvénients des vrais restaurants qui n’ont plus qu’à crever la gueule ouverte, faut de clients en dehors des bourges. Ce n’est pas Deezer, Youtube ou je ne sais quoi qui ont tué les producteurs. C’est les majors et les modes, les us et coutumes qu’elles ont contribué à institutionnaliser. Franchement, un groupe de Metal aussi bon soit-il, qui officie dans un genre vraiment très accessible à la AC/DC ou Iron Maiden, vous croyez qu’il va percer et obtenir un succès international digne des deux que je viens de citer ? Non, parce que l’industrie musicale ne s’intéresse pas à eux et n’utilisera plus jamais les médias de masse pour les mettre en valeur. La voila la vérité.

    Comme je l’ai déjà dis je télécharge beaucoup. Mais j’achète aussi beaucoup de CD parce que j’apprécie le support physique et parce que la qualité audio est meilleure après extraction et conversion au format WMA ou FLAC ou sur une bonne vieille chaine hifi. L’écrasante majorité des gens de ma génération téléchargent ce qu’ils ont entendu lors de soirées en boîte, chanson par chanson, et n’ont finalement aucune passion pour la musique. En fondant l’art dans le moule de la pub, de la rentabilité à court terme, on tue la créativité artistique. C’est Universal qui tue la musique, ne confondons pas les rôles.

    [Reply]

    Rob

    Il y a du vrai dans ce que tu dis, mais ça ne t’empêche pas d’être un con.

  • rien à rajouter tout est dit. Courage à tous !

    [Reply]

  • Un excellent article qui dénonce ce que tout le monde sait mais ignore. Une bien belle prise de conscience !

    [Reply]

  • j’avais entendu parlé de cet article ce matin sur le podcast de ecran.fr, et je suis content de pouvoir en lire l’intégralité
    mais je pense qu’il est trop gentil avec les auditeurs. bien sûr que c’est de leur faute! si la demande n’était pas aussi forte, il n’y aurait pas autant de site de streaming (ou de téléchargement) à se développer!
    mais l’auditeur n’a aucune conscience car il croit que de toute façon « les méchants labels auront toujours assez de sous pour produire de la musique »…
    quelle connerie!
    peu de gens sont encore digne d’être appelé « fan »

    [Reply]

    Yann

    Mais les sites de streaming font aussi que l’on découvre de nouvelles choses, on a pas besoin de payer pour essayer un groupe qu’on ne sera pas sûr d’aimer !

    Je compte plus le nombre de groupes que j’ai découvert grâce à Spotify, et du coup le nombre d’albums que j’ai fini par acheter ! Car l’inconvénient, c’est qu’à moins de payer un abonnement premium et un forfait 3G, on ne peut écouter la musique en streaming que sur son PC, et pas en déplacement… Et y’a le plaisir d’avoir le CD physique aussi ! Et le sentiment de récompenser l’artiste (en tout cas pour moi, je sais que c’est pas forcément la majorité !) pour son travail.

    Après si c’est pas rentable pour les producteurs et les artistes c’est un autre problème, mais au moins je trouve que ça aide à l’ouverture musicale !

    AC

    Yann a soulevé un aspect essentiel.

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