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Interview   

Richard Z. Kruspe : l’équilibre vital entre Rammstein et Emigrate


Le guitariste Richard Z. Kruspe ne manque pas de franchise. Il avait déjà, en 2008, à la sortie du premier album d’Emigrate, fait part aux média de sa détresse au sein du mastodonte allemand Rammstein lors des processus créatifs, expliquant par là la raison de son échappée via un nouveau projet. Sept ans plus tard Kruspe revient avec un deuxième album, intitulé Silent So Long, considérant plus que jamais Emigrate comme un contre-poids à Rammstein lui permettant de s’épanouir en tant qu’artiste.

Le guitariste devenu chanteur a mûri son projet, sa vision, qui devient aujourd’hui une entité ouverte et collaborative, tout en restant chef de l’orchestre. Kruspe explique dans l’interview qui suit la genèse de Silent So Long et l’état d’esprit qui l’anime au sein d’Emigrate, revenant sur l’équilibre vital que ce dernier entretient avec Rammstein, encore une fois avec la franchise qui l’honore.

« Je ne travaille pas très bien sous pression. Du coup, je laisse l’univers décider à ma place pour dire quand c’est le bon moment. »

Radio Metal : Le second album d’Emigrate sort sept ans après le premier. Du coup, est-ce que le titre de l’album, Silent So Long, peut-être un genre de métaphore pour dire que faire de la musique en tant qu’Emigrate te manquait ?

Richard Z. Kruspe (guitare & chant) : Eh bien, tout le monde peut se faire sa propre idée là-dessus [rires]. Pour moi, c’était sept années de… Bon, je n’ai pas attendu durant ces sept années. Je n’avais pas vraiment besoin de sept années pour faire cet album. Pour moi c’était, en gros, une question de trouver le bon moment pour avoir une vision pour Emigrate, ce que je n’avais pas eu au cours de ces années. Il y a trois éléments qui m’ont manqué entre le premier et le second album. Le premier c’est qu’il fallait que je trouve l’interrupteur mental dans mon esprit pour dire : « Je suis un chanteur ! » Car c’est ça la différence entre devenir un chanteur et être un chanteur. Et je crois que ça n’a rien à voir avec le fait de prendre des cours du chant ou peu importe… C’est un interrupteur mental que je devais trouver. La seconde chose était que j’avais besoin d’un autre type de son. Il y a trois ans j’ai déménagé de New York pour revenir à Berlin, donc Berlin m’a donné ce son sombre et ambiancé que je recherchais et que je n’avais pas vraiment sur le premier album. La troisième chose, c’était que, même au tout début d’Emigrate, j’ai toujours voulu que ça soit un projet ouvert pour y faire participer plein de gens et collaborer. Ça ne s’était pas fait sur le premier album parce que j’étais trop occupé à trouver mon son et à devenir un chanteur – ou à être un chanteur, peu importe comment tu veux appeler ça. Donc, avec le second album, je me suis enfin senti assez en confiance en tant que chanteur mais aussi en tant que compositeur pour faire appel à ces gens. Aussi, je n’ai pas vraiment besoin de pression dans mon travail ; je ne travaille pas très bien sous pression. Du coup, je laisse l’univers décider à ma place pour dire quand c’est le bon moment [petits rires]. Il y a deux ans et demi, en gros, je suis revenu d’une tournée avec Rammstein, j’étais un peu déprimé à cette époque et je suis allé regarder dans mon grand dossier de musiques – car je travaille constamment en studio, tous les jours – donc, j’ai passé en revue ce que j’avais et ce que j’ai entendu m’a pas mal inspiré. Nous avions deux mois pour voir ce que ce nouvel album d’Emigrate pouvait être et ensuite nous avons estimé que c’était le bon moment pour entrer en studio. Voilà comment ça s’est fait.

Joe Letz a rejoint Emigrate en 2008 mais c’est Mikko Sirén qui a fait les batteries sur l’album. Est-ce que Joe a pris part d’une manière ou d’une autre à l’album ?

Joe est comme mon petit frère, tu sais ? J’ai toujours eu un grand frère, mais lui c’est mon petit frère [petits rires] et il fait partie de la famille Emigrate. Faire de la musique c’est une chose, mais être là et parler d’idées et de visions, c’est tellement plus. Mais ce n’est pas un gars pour le studio. Ce n’est pas dans sa personnalité, en gros, ou ce n’est pas dans ses compétences, je dirais. C’est un super ami, un super frangin et j’adore l’avoir dans les parages. Grosso-modo, c’est le plaisantin de la famille Emigrate. Simplement, j’adore avoir des gens qui m’inspirent autour de moi, en conséquence de quoi il fera toujours partie de la famille. Parfois nous décidons ensemble ce que nous avons à faire, parfois il joue dans les clips vidéos et il peut jouer en concert, mais pour le travail en studio, je dirais qu’il n’est pas aussi compétent que d’autres personnes [rires].

Tu as pas mal d’invités sur cet album, dont Lemmy Kilmister. C’est probablement la première fois qu’on l’entend sur une chanson un peu plus orienté industriel. N’aviez-vous pas toi ou lui un peu d’appréhension quant à savoir s’il allait bien sonner dans un contexte musical différent par rapport à celui dans lequel on a l’habitude de l’entendre ?

Tout d’abord, je n’avais pas vraiment de noms sur ma liste. Je n’ai pas vraiment écrit pour ces gens. En gros, j’ai écrit la musique et ensuite la musique ou les chansons ont décidé par elles-mêmes quel chanteur elles souhaitaient avoir. Celle-ci était une chanson acoustique que j’avais, et je l’ai amené en salle de répétition, le batteur a posé un rythme, nous avons doublé le tempo et nous avons tous jammé dessus. Lorsque j’ai écouté la chanson après coup, je me suis rendu compte qu’il y avait un genre de mélange entre Motörhead et Depeche Mode, alors je me suis demandé : « Quel mec est-ce que je vais prendre ? David [Gahan] ou Lemmy ? » Et donc nous avons choisi Lemmy. A cette époque il était très malade ; il annulait des concerts et n’allait pas bien, donc mon espoir de le voir faire quelque chose était très mince. Mais quelques jours plus tard, j’ai reçu un email avec juste le chant et sans explication ! J’ai donc écrit un long email de réponse pour dire à quel point j’étais honoré et reconnaissant qu’il ait répondu. Ça en dit long sur Lemmy ! [Rires] C’est un mec tellement loin de la dramaturgie, très terre à terre… Enorme respect !

« Rammstein est tout le temps jugé pour son visuel ; d’une certaine manière, plus personne ne parle vraiment de la musique. Et peut-être est-ce là aussi une chose [que je voulais faire] : fonder un groupe qui ne ferait que de la musique. »

Envisages-tu toujours de travailler avec le chanteur de Depeche Mode dans le futur ?

Je ne l’ai pas vraiment entrevu dans le passé, mais maintenant que j’ai fait cet album, j’entrevois effectivement le futur d’Emigrate, parce que faire ça et ces collaborations, c’est grosso-modo l’opposé de ce que nous faisons dans Rammstein. J’ai donc trouvé une sorte d’équilibre en ayant à la fois Rammstein et Emigrate. Je suis ouvert à plein de choses, donc ouais, ça pourrait bien arriver ! Mais c’est la chanson elle-même qui décidera quel chanteur la chantera. J’écoute toujours très attentivement la musique et c’est là le meilleur conseil que je puisse te donner ou donner à quiconque fait de la musique : laissez la musique décider ! Elle décidera par elle-même, tu sais. Il faut juste attendre. Ne pas précipiter les choses.

Marilyn Manson chante sur « Hypothetical ». Toi, avec Rammstein, et lui ont eu une carrière parallèle mais chacun représentant deux scènes industrielles différentes venant de deux continents différents. Comment était-ce du coup de marier les scènes américaines et allemandes sur cette chanson ?

La raison pour laquelle je l’ai choisi était également parce que c’est la chanson qui l’a voulu : lorsque j’ai écouté pour la première fois la chanson, je l’avais en tête tout du long. Pour une raison ou une autre, le premier cri que j’ai entendu était sa voix. A ce stade, je ne l’avais jamais rencontré, mais ensuite, Rammstein et lui ont joué une chanson, « Beautiful People », en live pendant les Grammys allemands. J’ai ressenti une super alchimie entre nous, donc je me suis dit que ce pourrait être intéressant. Lorsque je lui ai présenté la chanson et que je la lui ai jouée avec la manière que j’avais de la chanter, il m’a dit qu’il adorait la chanson comme je la chantais et qu’il ne savait pas quoi faire. Il a donc essayé quelque chose de totalement différent mais qui n’était pas vraiment ce que j’estimais être bon pour la chanson. Je suis donc retourné le voir pour lui demander s’il pouvait faire un autre essai. A ce stade il était très occupé avec son propre album, et c’était devenu très difficile de communiquer. Tu sais, Manson est l’un de ces mecs qui impliquent toujours beaucoup de dramaturgie, ce n’est pas facile, c’est en quelques sorte l’opposé de Lemmy. J’ai donc trouvé une stratégie, j’ai téléphoné à un ami qui a un petit studio dans sa maison et je lui ai demandé s’il pouvait l’enregistrer. J’ai donc demandé à Manson s’il pouvait venir à la maison de mon ami pour enregistrer la chanson, car j’avais le sentiment que le fait de le sortir de son environnement habituel serait bon pour la chanson. Et ce qu’il s’est passé, c’est qu’ils ont travaillé pendant huit heures, avec lui en train de chanter la chanson, et j’ai trouvé le résultat époustouflant. C’était super ! Parfois, tu sais, il faut insister un peu pour obtenir le meilleur résultat.

N’est-ce pas un peu ironique le fait que c’est lorsque tu as l’occasion d’être le leader et que tu sembles gagner en confiance en tant que chanteur que tu décides d’abandonner le microphone à d’autres chanteurs pour presque la moitié des chansons ?

Eh bien, oui et non, parce que pour moi, Emigrate c’est plus que le fait de chanter. Pour moi, faire Emigrate c’est en premier lieu une question de faire un album qui sonne bien et aussi beaucoup collaborer, car c’est quelque chose qui me manque dans Rammstein. Tu sais, j’ai grandi dans l’Allemagne de l’Est et ce fut une époque où, quand le mur est tombé, beaucoup de groupes collaboraient énormément, et cet aspect de la musique me manque. Ce qui est drôle, c’est que j’ai beaucoup appris sur moi-même. Le fait d’être dans Emigrate m’a appris que j’aimais avoir le contrôle et ça a fait de moi un meilleur joueur en équipe, parce que j’aime aussi travailler en équipe. Au bout du compte, ce que la chanson réclamait était plus important à mes yeux que d’impliquer mon propre égo. C’est ça la grande différence, le fait que je puisse effectivement mettre mon égo de côté et laisser la musique décider quelle direction prendre. Dans ce cas de figure, j’ai toujours le contrôle, je peux travailler sur les chansons, et si une chanson décide qu’elle veut Lemmy, alors c’est moi qui serait honoré de l’avoir sur l’album. Si c’est super pour la chanson, c’est super pour tout le monde.

« Sans Emigrate, je ne pourrais plus être dans Rammstein, je ne pourrais pas supporter la frustration et le travail que nous faisons. »

En 2008, pour expliquer la création d’Emigrate, tu disais que tu avais compromis beaucoup de choses dans Rammstein et que tu ne t’entendais pas avec l’énergie et le rythme des autres membres, et que quelque chose n’allait pas. Peux-tu développer ce que tu voulais dire ?

De toute façon, être dans un groupe pendant vingt ans, c’est un miracle, surtout si le line-up n’a pas changé. Je ne sais pas si tu as déjà été dans une relation pendant vingt ans, c’est très éreintant et être dans ce groupe nécessite beaucoup d’introspection. Et il y a des choses qui me manquent, particulièrement ce dont je t’ai parlé un peu plus tôt. Dans Rammstein, c’est une démocratie, ce sont donc des égos qui prennent les décisions, alors que dans Emigrate… Parce que c’est une hiérarchie différente – tu sais, je suis celui dans la chaîne qui a le contrôle et le dernier mot -, ça me permet de mieux jouer en équipe. Aussi, je pense que Rammstein est tout le temps jugé pour son visuel ; d’une certaine manière, plus personne ne parle vraiment de la musique. Et peut-être est-ce là aussi une chose [que je voulais faire] : fonder un groupe qui ne ferait que de la musique. Je crois que trouver le bon équilibre dans ma vie était très important.

Tu as récemment dit avoir « traversé beaucoup de souffrance » dans Rammstein et que « souvent les décisions sont prises à cause des égos, et non à cause de la musique. » Mais n’est-ce pas un peu contre-productif ?

Vois ça comme ceci : ce n’est pas facile et ça représente beaucoup de travail de rassembler ces individus et c’est… [Il soupire] C’est frustrant parfois ! Parfois, même si tu as une vision, tu ne peux pas la mener à bout parce que d’autres personnes y sont défavorables. J’ai besoin d’équilibrer ça avec Emigrate pour pouvoir être dans Rammstein. Sans Emigrate, je ne pourrais plus être dans Rammstein, je ne pourrais pas supporter la frustration et le travail que nous faisons, sans espoir de pouvoir faire quelque chose d’autre avec Emigrate [rires]. Est-ce que tu comprends ? C’est un équilibre entre ces deux mondes. Je sais que nous créons quelque chose de vraiment unique avec Rammstein et il faut que je regarde ça dans son ensemble, mais je suis aussi un être humain qui désire créer de la musique, alors j’ai besoin de ces deux éléments dans ma vie. Sans l’un, l’autre ne survivrait pas.

Interview réalisée par téléphone le 23 octobre 2014 par Metal’O Phil.
Retranscription, traduction, introduction et fiche de questions : Spaceman.

Site internet officiel d’Emigrate : www.emigrate.eu.



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  • Moi aussi c’est pour leur sublime musique que je les aime. Ils pourraient chanter sur scene en pyjama ca ne me generait pas. Ceci dit j’admire leurs mise en scene et bien sur la voix, le physique et le si singulier visage de Till.
    Je suis peintre pro sur cuir et Alice Cooper a porté un de mes gilets de cuir rouge sur scène.Page fb danielle vergne artist

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  • Franchement, je suis hyper fan de rammstein pour sa musique et même en concert la musique est première et la scène en second. Bonne continuation.

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  • On voit dans l’interview (et dans l’album lui-même) que le projet a pris de la maturité. Le chant aussi. Mais du coup, c’est moins cru, moins personnel, plus sophistiqué. Il y a bien quelque chanson sypas (Eat you alive, Hypothetical, Happy Times), principalement celle avec un guest (sauf Lemmy, il se fait trop vieux) mais dans l’ensemble, Silent so Long est plutôt décevant. Je préférais nettement l’éponyme. Mais la encore, il faudra lui donner le temps, le digérer pour être un peu plus objectif…

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  • Je suis un peu déçu du dernier Emigrate, certaines chansons je trouve ne tiennent vraiment pas la route et n’ont rien à voir avec ce que l’on espère entendre venant du groupe du guitariste d’un des plus grands groupes indus. Les featurings par contre je trouve que ça sauve un peu l’album.

    Mais bon, si ça lui permet de rester avec Rammstein, tant mieux alors.

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