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Interview   

Riverside : contrôle d’identité


Si Wasteland (2018) était une épitaphe, pour à la fois le guitariste Piotr Grudziński décédé en 2016 et les deux premières décennies de Riverside, le nouvel album ID.Entity ouvre une nouvelle ère. Fini le deuil : le frontman et leader du groupe Mariusz Duda porte certes toujours une forme de mélancolie en lui, mais il veut retrouver de la joie. Ça passe évidemment par des musiques plus lumineuses et positives, mais aussi par une envie de recréer en studio l’énergie du live et de retrouver une collaboration entre les membres, là où, ces dernières années, Riverside s’était de plus en plus transformé en projet solo. Un changement complet d’approche et d’état d’esprit, où la pression et l’envie de prouver des choses n’ont plus leur place. ID.Entity, comme l’indique son titre, est la nouvelle « carte d’identité » de Riverside.

Nous parlons donc de long en large de cette remise en question avec un Mariusz Duda authentique, parfaitement honnête dans ses réponses, évoquant également la trajectoire que nos sociétés sont en train de prendre et son point de vue sur celle-ci. Optimiste en observant la nouvelle génération et véhiculant un message d’unité, ID.Entity exprime aussi dans ses textes une autre facette, plus sombre et coléreuse, que ce soit à l’encontre des anciennes générations encore réfractaires au changement, de ceux qui restent fermés au dialogue ou des manipulations de la Big Tech.

« Je n’ai pas envie d’enregistrer l’album le plus ambitieux et progressif de tous les temps, et de ressentir la pression de devoir faire comme si c’était l’album le plus important au monde. »

Radio Metal : Tu as déclaré vouloir vraiment « dire au revoir à la décennie de tristesse et de mélancolie qui a dominé [v]os récents albums ». ID.Entity est clairement un album plus énergique et exaltant musicalement : toute cette tristesse et toute cette mélancolie commençaient-elles à te peser ?

Mariusz Duda (chant & basse) : J’ai commencé à en avoir marre, surtout dans la mesure où j’ai aussi mon projet solo Lunatic Soul avec lequel j’explore cet univers mélancolique. En enchaînant les albums, j’en avais probablement un peu marre. De même, le Covid-19 est arrivé et c’était une bonne période pour réfléchir sur notre place, qui nous sommes, combien de temps il nous reste, et quelle est notre identité aujourd’hui. J’ai pensé au groupe Riverside. J’étais très content qu’il y ait le Covid-19 et les confinements, car je pouvais être à la maison et enfin y rester pour jouer à ma PlayStation au lieu de faire encore un concert, car j’étais fatigué. Je me disais que c’était peut-être le bon moment pour écrire ce qu’on ressent de nos jours. J’ai commencé à penser : « Riverside, quelle est l’identité de ce groupe ? Les derniers albums de Riverside étaient plus comme des albums solos à moi, pas des albums du groupe, donc peut-être qu’on devrait remettre l’identité de ce groupe au premier plan cette fois. » Je ne voulais pas faire un autre concept sur un mec qui essaye de gérer sa crise de la quarantaine, avec de la déprime et tout ce avec quoi on lutte. L’album Wasteland était plus une épitaphe pour notre ancien guitariste qui est décédé. Donc j’ai dit : « Il y en a marre de ce chagrin. Il faut qu’on avance et qu’on change quelque chose. »

Je voulais vraiment m’inspirer d’un sentiment qui n’était pas triste, et je l’ai trouvé dans nos concerts, dans nos interactions avec le public. J’ai réalisé que Riverside avait changé et que nous excellions quand nous jouions en live, quand nous interagissions avec le public, que ça nous caractérisait, que c’était notre force, alors qu’on ne l’entendait pas dans nos albums studio. J’ai dit que c’était peut-être le moment d’enregistrer un album dans lequel on entrait cette énergie que nous avons avec le public, de changer l’approche, de revenir à la salle de répétition où j’interagirais avec les gars. Je reste le compositeur principal, malheureusement. J’ai presque tout fait sur cet album, mais cette fois, j’étais dans la salle de répétition, les gars étaient avec moi, nous pouvions interagir et je pouvais orienter la façon de jouer. Grâce à ça, nous sonnons à nouveau comme un groupe sur l’album et j’en suis très content. A la fois, je voulais rafraîchir notre son, car c’est notre troisième décennie, il faut changer quelque chose, et ceci est nous – pas un projet solo de Mariusz Duda avec les gars, mais le groupe Riverside. Nous en avions probablement besoin. Ce que nous avons sur cet album, c’est comme notre carte d’identité.

D’un autre côté, les deux ou trois dernières années ont été pleines de tristesse et de mélancolie, avec la pandémie et l’état général du monde. Comment es-tu parvenu à trouver de la joie en toi afin de puiser dedans et de faire une musique plus exaltante dans ce contexte ?

J’étais heureux parce que j’ai vraiment fait une pause avec Riverside. Comme je l’ai dit, j’étais content quand il y avait le confinement, car je pouvais rester chez moi pour faire d’autres choses, me reposer en m’éloignant du rock/metal progressif. Je me suis concentré sur de la folk sombre dans le dernier Lunatic Soul, j’ai commencé à expérimenter avec la musique électronique, j’ai exploré tous ces domaines qui me manquaient un peu dans ma vie, mais après deux ans à faire ça, j’ai dit : « Ok, peut-être que c’est le moment de revenir au rock et au metal, ceci est notre genre de musique. » Mais il y avait une condition, j’ai dit : « Il faut que je sois heureux. » Je n’ai pas envie d’enregistrer l’album le plus ambitieux et progressif de tous les temps, et de ressentir la pression de devoir faire comme si c’était l’album le plus important au monde. Non, il s’agissait de s’amuser, de se faire plaisir, de créer une communauté à nouveau, mais bien sûr, tout en écrivant au sujet de quelque chose d’important. J’ai découvert que j’avais beaucoup de colère en moi, lorsque j’ai commencé à écrire des paroles pleines de sarcasme et d’aigreur, mais je pense que la musique est revigorée et un peu plus spacieuse.

C’est probablement grâce à cette approche que nous avons fait des chansons comme « Friend Or Foe » ou « Self-Aware ». Je n’aurais pas fait une chanson comme « Self-Aware » il y a deux ou trois ans, mais maintenant, je m’en fichais. Si quelqu’un disait que ce n’est pas progressif, que c’est peut-être pop, je m’en fichais. Qu’avons-nous à perdre ? C’est notre carrière et j’ai d’autres projets sur lesquels je peux me concentrer. C’est fou, mais ça m’a aidé à accomplir quelque chose d’assez original sur ce nouvel album. Je crois que c’est très important pour nous de ne pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Je le dis dans la première chanson, « Friend Or Foe », que parfois on a l’impression que certains artistes sont originaux, alors qu’ils ne sont qu’un produit. Ils ne font pas ce qu’ils ressentent, ils font ce qu’on leur dit de faire. Comme tu l’as dit, tout le monde est déprimé de nos jours mais nous avons enregistré un album avec de la joie. C’est un album pour le quotidien, à écouter dans sa voiture ou quelque chose comme ça. Cependant, quand on lit les paroles, beaucoup de problèmes sont abordés et je crois que c’est plein de grands messages importants. Je pense que, grâce à ça, j’ai trouvé un équilibre entre quelque chose de facile à écouter et quelque chose qui n’est pas facile à entendre.

« J’ai trouvé un équilibre entre quelque chose de facile à écouter et quelque chose qui n’est pas facile à entendre. »

La mélancolie n’est pour autant pas complètement absente et elle a toujours fait partie de l’identité de ce groupe à divers degrés. Dirais-tu que la mélancolie ne te quitte jamais vraiment ?

Je me souviens d’un jour où j’ai connu un moment très sombre dans ma vie, suite auquel j’ai créé mon album le plus sombre, Walking On A Flashlight Beam de Lunatic Soul. Un an après, je me sentais encore plus mal, mais c’était le moment de Riverside. J’ai dit : « Qu’est-ce que je devrais faire ? Enregistrer un autre album sombre et morose ? Bon sang, je vais probablement me suicider après ça. Il faut que je change quelque chose. » J’ai décidé d’enregistrer de la musique qui me remonterait le moral, qui m’aiderait à tenir. J’ai pensé que c’était peut-être le moment de faire un album avec des chansons joyeuses, et j’ai fait Love, Fear And The Time Machine. J’ai pensé qu’il serait vraiment joyeux, mais en fait, il est hyper triste. Je suppose que je ne peux tout simplement pas me débarrasser de ma mélancolie ; Love, Fear And The Time Machine est mon album joyeux, mais écrit au travers de larmes. Donc cette fois, je n’ai pas voulu me débarrasser de la mélancolie, j’ai juste voulu changer l’approche, faire quelque chose de plus dynamique, plus intense, avec lequel on pourrait entendre les interactions au sein du groupe et un son qui serait un travail d’équipe. Mais le reste n’a pas changé, car c’est moi, c’est ma personnalité, et ces sons sont probablement directement liés à moi. Je les aime et je n’ai pas envie de m’en défaire.

Le titre de l’album, ID.Entity, renvoie en grande partie au groupe tel qu’il est aujourd’hui. Wasteland parlait en partie de deuil, comme c’était le premier sans Piotr Grudziński, mais aussi de survie. Dirais-tu Wasteland était une question sur l’avenir du groupe à laquelle ID.Entity répond aujourd’hui ?

Oui. On peut le voir comme ça, pourquoi pas ? Comme je l’ai dit, Wasteland était une sorte d’épitaphe et oui, c’était aussi la question : « Qu’est-ce qu’on devrait faire ? » Mais à la fin de Wasteland, il y a un camp de réfugiés, il y a un feu, c’est un endroit douillet ; les bombes n’arrêtent pas de tomber, mais on est ensemble et peut-être qu’il y a de l’espoir pour notre survie. Je poursuis probablement cette idée d’être ensemble, car dans ID.Entity, il y a plein de messages pour dire qu’on devrait se serrer les coudes et commencer à s’en soucier. Le message capitaliste, c’est qu’il faut être le meilleur, être meilleur que les autres pour accomplir quelque chose, mais si on veut être meilleur que les autres, c’est très dur de construire une communauté. Il faut être meilleur que les autres si on participe aux Jeux olympiques ou si on fait du sport en général, ou si on veut devenir le meilleur hackeur du monde, mais a-t-on vraiment envie d’être le meilleur médecin du monde ? A-t-on besoin d’être le meilleur psychiatre du monde ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Peut-être qu’on devrait juste être suffisamment bon pour faire son boulot et aider les gens. Je me suis dit la même chose à propos de la musique.

Je me suis aussi rendu compte que cette pression qui nous pousse à toujours chercher à être le meilleur nous tue ; ce n’est pas bon. Quand on regarde les personnes qui vivent le plus longtemps dans le monde, elles vivent toujours dans un endroit modeste, quelque part au Japon ou en Asie, au sein de petites communautés ; les gens adorent les communautés. Quand on est seul, on meurt probablement très vite d’une crise cardiaque, surtout de nos jours. Il est donc important de réaliser qu’on a besoin les uns des autres. C’est la raison pour laquelle nous avons ce message à la fin de la chanson « Self-Aware », du genre : « J’ai besoin que tu me complètes. » C’est très important. C’est aussi pourquoi j’ai voulu l’exprimer et le souligner avec une approche musicale différente, plus exaltante, et en nous montrant en train de nous amuser tous ensemble dans le clip vidéo. Je sais que les gens adorent les trucs sombres et tout, ils adorent se sentir malheureux, mais à cette époque malheureuse, je pense que trouver une communauté est le plus important. Donc je poursuis le message se trouvant à la fin de Wasteland, qui est qu’être ensemble, dans une communauté, est important.

Ça vaut aussi pour moi en tant qu’artiste solo. Durant toutes ces années, je voulais montrer que j’étais le plus important dans le groupe. J’en avais besoin, et c’est pourquoi sur Love, Fear And The Time Machine, c’est écrit : musique et paroles de Mariusz Duda. Par le passé, nous écrivions : music, Riverside. Mais ce n’était pas super parce que beaucoup de gens ne se rendaient pas compte que j’étais le compositeur principal dans ce groupe et c’était important pour moi que les gens le sachent. En revanche, sur ce nouvel album, j’ai encore tout composé seul, mais je voulais vraiment retourner dans la salle de répétition et mettre en place un travail d’équipe. Je voulais entendre que c’était l’album d’un groupe, pas celui d’un gars qui a sa vision. Je me suis donc, honnêtement, mis en retrait pour créer le son. Je voulais donner plus de place aux gars avec les arrangements et tout. Quand nous sommes ensemble, je pense que c’est là que nous sommes les plus forts. C’est pareil quand on parle des situations partout dans le monde, si on veut vraiment accomplir quelque chose, on ne devrait pas être aussi divisés, on ne devrait pas se crier dessus, on devrait trouver un langage commun pour construire. C’est très dur parce que c’est fou ce qui se passe partout dans le monde aujourd’hui, mais j’ai encore de l’espoir. Je crois qu’un album comme ID.Entity peut être une inspiration pour les gens, pour qu’ils trouvent leur communauté et qu’ils se rassemblent.

« Durant toutes ces années, je voulais montrer que j’étais le plus important dans le groupe. J’en avais besoin. Mais avec le nouvel album, je voulais vraiment retourner dans la salle de répétition et mettre en place un travail d’équipe. Je voulais entendre que c’était l’album d’un groupe. »

Les autres membres du groupe se sont-ils sentis brimés parfois par le passé ou même comme s’ils ne faisaient plus tout à fait partie du groupe ? En avez-vous parlé ensemble ?

Je m’occupe toujours de notre présentation sur les réseaux sociaux, et je dis toujours qu’il y a quatre gars ; je sais que c’est très important pour le groupe. Mais Riverside, c’est comme ce qu’était Porcupine Tree ou ce qu’est Opeth aujourd’hui : il y a un leader qui a la vision et qui est le compositeur principal, et le reste du groupe essaye de l’aider à créer sa vision. Il y a des albums où j’ai dit : « Non, tu dois jouer comme ça. » Maintenant, je dis juste : « Joue ce que tu veux. C’est ta partie, on opte pour ça, c’est bien » et quand je vois que quelque chose ne fonctionne pas, j’essaye de changer la musique pour que ça fonctionne. C’était l’approche et c’était comme ça au début de notre carrière, mais ça a changé au fil des années. Nous sommes donc un groupe, je suis le compositeur principal, mais bien sûr, si quelqu’un a une idée, je dis : « D’accord, on utilise ça. Mettons-le quelque part. » C’est ce qui s’est passé avec Michał [Łapaj], par exemple. « Friend Or Foe », c’est en gros ma chanson, mais Michał a joué [chante la mélodie], c’est sa partie au clavier. J’ai dit : « C’est super. Utilisons-le. »

D’un autre côté, Maciej Meller, qui a rejoint Riverside en tant que membre officiel, a trouvé que la musique avait un feeling différent. Tout le monde apporte ses idées et nous les rassemblons, puis il a dit : « Oh, d’accord, du coup qu’est-ce que je devrais jouer ? Qu’est-ce que tu veux que je joue ? » [Petits rires] J’ai dit : « Tu pourrais peut-être jouer ci ou ça, essayons. » Il essayait et je choisissais les meilleures parties. Parfois, il était là : « Je suis bloqué. Je ne sais pas quoi faire », je trouvais une mélodie et je lui disais de jouer comme ça. L’atmosphère est chaleureuse, crois-moi. Ce n’est pas comme s’il y avait un gars qui avait une vision et que les autres devaient faire exactement ce qu’il dit. Non, je suis ouvert à plein d’idées, mais quand il n’y a pas d’idée, il faut que j’en trouve par moi-même [rires].

Tu as mentionné Maciej Meller pour qui c’est le premier album avec le groupe. Que penses-tu qu’il ait apporté au son et à l’identité de Riverside ?

On peut probablement entendre ce qu’il a apporté au groupe dans la plus longue chanson, qui s’appelle « The Place Where I Belong » ; je pense qu’on peut entendre son style dans ses parties solos. Je ne voulais rien changer. Certaines mélodies typiques de Riverside, comme dans « Landmine Blast » [chante la mélodie de guitare], ça vient de moi. Mais les solos de guitare de Maciej à la fin de « The Place Where I Belong », ça montre bien son identité et qu’il a un style différent de Piotr. Je crois qu’il y a des points communs et des différences. Maciej n’est pas un musicien de metal, malheureusement, donc j’ai parfois dû l’aider à apprendre les riffs, mais je crois aussi que c’est la beauté de la chose. Riverside n’est pas un groupe de prog metal. Nous sommes parfois un groupe rock/metal, mais nous avons enregistré des albums comme Anno Domini High Definition et Eye Of The Soundscape, et la différence est dingue, les gens sont désorientés et ils n’aiment pas ça, mais nous, nous aimons car c’est notre identité. Donc, nous n’avons pas besoin d’un guitariste de metal dans notre groupe pour jouer quelques parties de metal. C’est même mieux comme ça, c’est un défi. C’est beaucoup plus original que, par exemple, si nous avions un gars qui sonnait comme un autre clone des guitaristes de Meshuggah. Tous ces groupes qui jouent sur sept et huit cordes, je trouve qu’ils sonnent tous très similaires. Grâce au fait que Maciej n’est pas un guitariste metal, ça stimule pour accomplir autre chose.

Est-il content de jouer des riffs metal ?

Il y a des parties qu’il aime beaucoup jouer ; il y en a d’autres avec lesquelles il a du mal. Mais oui, il aime bien ça. Le truc, soyons honnêtes, c’est que nous ne jouons pas des riffs purement metal. D’ailleurs, tous ces riffs dans Riverside sont toujours composés à la basse. Ils ont tous commencé avec la basse, et la guitare ne fait que les répéter. Comme tu peux le voir, nous ne jouons pas des riffs rock dans le style d’AC/DC. Nous avons principalement des riffs joués sur une corde que la guitare reproduit à partir de ce qui a été composé à la basse. Je pense qu’il aime ces riffs ! Autrement, il ne les jouerait pas. Je n’ai jamais remarqué d’expression sur son visage, du genre : « Je déteste ce riff, mais il faut que je le joue parce que je fais maintenant partie du groupe. »

« Il est temps de réaliser que le monde a drastiquement changé. Ce n’est plus pareil. Il y a encore beaucoup de gens qui vivent dans le monde patriarcal des années 80, parce que leurs films préférés viennent de là. »

Tu as dit vouloir enregistrer un album qui reflèterait l’énergie live du groupe. Les gens ont cette idée des groupes de prog tels que Riverside comme étant constitués de musiciens très méticuleux avec leur musique, mais j’imagine que faire qu’un album sonne plus live implique plus de spontanéité et peut-être de laisser passer certaines imperfections. Êtes-vous parvenus à concilier ces deux approches en apparence contradictoires ?

On ne peut pas être parfait en concert. C’est probablement pourquoi les gens adorent ça : ce n’est pas une production à cent pour cent précise avec tous les éléments sonores, on peut entendre quand quelqu’un ne suit pas, quand quelque chose ne va pas, mais malgré tout, tout fonctionne ensemble comme un seul homme. Quand nous avons enregistré cet album, quand j’ai parlé de cette approche live, je savais que nous aurions seulement deux mois et demi pour tout enregistrer. Donc, en tant que producteur, j’ai dit : « Faisons tout à quatre-vingts pour cent, pas cent pour cent. Puis les vingt pour cent restants, ce serait pour le feeling de l’approche live. » Quand nous avons commencé à faire l’édition de la guitare, en l’occurrence, s’il y avait des bruits parasites, nous les laissions, et en mettant trois guitares supplémentaires, peut-être que ça les faisait disparaître, mais ce ne n’était pas trop stérile ou clinique. Il pouvait arriver qu’une rythmique soit un peu flottante, qu’elle ne soit pas à cent pour cent en place, mais je disais : « C’est bon, on la garde. » Ce n’est pas super parfait.

La seule chose dont je me suis soucié, c’est le chant, quand je faisais des parties qui étaient tout simplement fausses, je disais : « Non, ce n’est pas terrible, il faut qu’on corrige cette partie parce que les gens l’entendront, et ils se diront : ‘Quoi ?!’ » Avec le chant, ça s’entend. Autrement, c’était comme en live, nous ne sommes pas super parfaits, nous ne jouons pas avec des samples sur l’ordinateur. Nous avons des choses au clic, mais Michał appuie sur une touche sur son clavier pour le lancer et nous laissons plein de place à l’improvisation pendant les concerts. C’est bien plus important pour nous. Je déteste ce sentiment quand on perd cinquante pour cent du son si quelque chose plante sur l’ordinateur. Imagine si un jour Rammstein perdait son ordinateur portable avec toutes ses pistes de guitares samplées, il n’y aurait alors plus que de la pyrotechnie sur scène. Je veux que nous soyons plus authentiques, bien sûr avec le retour et le soutien de quelques appareils, mais notre identité ne repose pas à cent pour cent là-dessus.

Dans ID.Entity, on retrouve des côtés années 70, ce qui n’est pas inhabituel pour Riverside, mais aussi années 80, surtout avec les claviers dans « Friend Or Foe ». Qu’est-ce que ces deux décennies représentent pour toi ? Est-ce que ça te renvoie à une forme d’insouciance ou de joie ?

Je suis de la génération des années 80. J’ai grandi en écoutant des cassettes et non les craquements des vinyles. J’ai découvert les années 70 après les années 80. On pouvait déjà retrouver l’inspiration des années 80 sur Love, Fear And The Time Machine, mais nous sonnions plus comme The Cure et A-ha. Maintenant, avec davantage d’électronique, on ressent plus ce son années 80, mais ce n’est que par fragments. C’est comme les riffs metal, c’est toujours par fragments dans notre musique, ce n’est pas l’élément principal. C’est comme aussi pour la partie reggae dans « Self-Aware ». Michał Łapaj adore l’orgue Hammond, donc quand on utilise cet instrument dans un groupe, ça fait malheureusement qu’on sonne toujours rétro.

Il y a des avantages et des inconvénients. L’avantage, c’est quand on crée un album comme Anno Domini High Definition où on a des riffs metal et qui est plus moderne ; quand on rajoute de l’Hammond là-dessus, c’est bizarre, mais c’est original. Mais quand on essaye de jouer quelque chose qui est plus dans un style rock et qu’on ajoute de l’Hammond, on entend toutes ces connotations faisant penser à des groupes comme Deep Purple, Rainbow, etc. Je ne suis pas trop fan de ça, mais je sais que ça fait aussi partie de l’identité de Michał et j’ai pensé que certains solos joués sur l’orgue Hammond seraient cool, comme ce que nous avions fait dans « Escalator Shrine », par exemple, par le passé. Je voulais donc réitérer ça. Je me disais aussi que ce serait cool de mettre une partie hard rock dans « The Place Where I Belong » au lieu d’un riffing metal, car ça correspond mieux à Riverside. Mais parfois, il m’arrive de vouloir tuer Michał quand il ne veut utiliser que l’orgue Hammond. J’aimerais le voir explorer plus de sons au clavier. Mais quand je me rends compte que je ne peux pas obtenir quelque chose dans Riverside, je dis simplement : « D’accord, c’est bon. » Je vais chez moi et je fais ma musique électronique avec mes propres sons, et alors je suis content. Je peux explorer ce domaine électronique ailleurs.

« On n’a plus d’hymnes. Par le passé, on avait des chansons comme ‘Heroes’, ‘We Are The Champions’, etc., mais ces vingt dernières années, on n’entend que : ‘J’ai fait ci, j’ai fait ça. Je suis ci, je suis ça.’ La musique est redevenue individualiste. »

On retrouve aussi des sons clavier assez années 80 mais plus jazzy dans « Big Tech Brother »…

Oui, c’était cool. J’avais besoin de quelque chose de dynamique. « Big Tech Brother » parle de capitalisme et du fait qu’on est une donnée que les entreprises exploitent. Je voulais même faire un sous-titre, genre « Data », parce que c’est ce que l’on est, des chiffres. J’ai imaginé une autre version du « Money » de Pink Floyd [chante le riff principal], mais je voulais des sons de données et pour moi, ça correspond à plein de chiffres [chante le riff]. C’est ce que j’ai imaginé. J’ai réalisé que ça ne pouvait pas être juste des riffs de la guitare, que nous devrions faire quelque chose un peu dans la veine des films de Baz Lyrhmann, comme Moulin Rouge. Je trouve que ces sons de cuivre font bien le boulot.

Par rapport aux questionnements sur l’époque actuelle, tu as commencé à t’ouvrir aux problèmes sociaux sur Anno Domini High Definition, mais tu as dit que tu avais franchi un nouveau palier avec ID.Entity. La musique progressive a souvent servi d’évasion, mais dirais-tu qu’on en est à un stade où il n’y a pas d’échappatoire possible ?

C’est vrai. Le fait est que, malheureusement, la réalité se rappelle à nous : « Salut, je sais que tu veux t’évader, mais tu es ici, désolé. » On le ressent. Quand on démarre la voiture, on comprend maintenant pourquoi l’essence est si chère. Il y a des raisons à cela. Il y a plein de choses qu’on ne peut simplement pas ignorer. On ne peut pas dire qu’on se fiche des problématiques sociales, que ça ne nous concerne pas, car ça nous rattrape, malheureusement. Si tout est si cher, c’est principalement à cause de ce qui se passe partout dans le monde. Je suppose que ce que je voulais dire, c’est : « Il est temps d’ouvrir un livre ou deux pour comprendre qu’on ne vit plus en 2015. » Le monde a changé. La culture sociale a changé. On ne peut plus utiliser certains mots parce que c’est tout simplement indécent, et ce n’est pas parce que des gens à l’extrême gauche pensent que telle ou telle chose est possible ou pas. C’est bien que les femmes bénéficient des mêmes droits que les hommes. C’est bien qu’on parle de sexualité. C’est qu’il y ait des mouvements comme #metoo et Black Lives Matter. Ça a changé et c’est bien. Mais évidemment, parfois il y a aussi la cancel culture. Quand on est célèbre et qu’on fait un tweet bizarre, il faut comprendre qu’on peut être banni pendant des années, donc il faut faire attention. Je crois que je voulais mettre l’accent sur le fait qu’il est temps de réaliser que le monde a drastiquement changé. Ce n’est plus pareil. Il y a encore beaucoup de gens qui vivent dans le monde patriarcal des années 80, parce que leurs films préférés viennent de là.

Il y a encore une chose : j’ai différents projets musicaux, donc si je veux m’évader, je peux aussi m’évader dans les bois avec Lunatic Soul ou en explorant le cosmos dans mon univers électronique. Je ne suis donc pas obligé de m’évader avec Riverside. Sur chaque pochette d’album, nous avons un aspect humain, et c’est toujours lié aux êtres humains, et j’ai toujours envie d’écrire sur des sujets qui comptent avec Riverside. Je ne veux pas m’évader. Je veux juste écrire sur ce qu’on ressent. Je crois que ça fait aussi partie de l’identité de Riverside, le fait d’écrire des textes qui comptent et qui peuvent peut-être aider des gens à avoir l’impression de n’être pas seuls à lutter et qu’il y a quelqu’un d’autre qui ressent la même chose. C’est important.

Tu es polonais : qu’est-ce que ça te fait de voir tes voisins se faire envahir par la Russie ? Comment vis-tu ça ?

Je me suis senti offensé de voir que quelqu’un pouvait faire ça en 2022. C’était ridicule. A ce moment-là, je me souviens que nous étions en train de composer la chanson « I’m Done With You ». Elle avait même comme titre de travail : « The War ». C’est fou. Quand on pense qu’il y a une guerre en 2022, juste de l’autre côté de notre frontière, simplement parce que quelqu’un pense que ces terres lui appartiennent… C’est quoi ce bordel ? Je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens. C’est comme si on avait envahi l’Ukraine parce que certaines parties de leur territoire appartenaient à la Pologne avant la Seconde Guerre mondiale. Tout a changé. C’est horrible. J’espère vraiment que ce conflit sera bientôt terminé, même si j’ai l’impression qu’il peut dégénérer. Ce qu’on peut faire, c’est aider ces gens. Je suis très fier des Polonais qui ont hébergé tous ces réfugiés ukrainiens dans notre pays pour qu’ils vivent avec nous. Donc ça, c’est bien, et c’est la seule chose à laquelle je peux penser maintenant.

« Notre monde est encore dirigé par la génération X et peut-être quelques baby-boomers. Il faut donc simplement attendre, les laisser partir. Je crois en la jeune génération. »

Dans « Landmine Blast », tu chantes : « On a perdu le sens de la communauté, en faisant la course les uns contre les autres. Déconnecté. » C’est évidemment une référence à toutes les divisions dont on est témoin. Penses-tu que la musique est l’un des derniers domaines où on peut trouver un sens de la communauté ou bien y vois-tu aussi une déconnexion ou une compétition ?

Je crois que la musique peut unir les gens. Quand la musique était très importante pour les gens, ça aidait à atteindre certains objectifs. De nos jours, c’est très dur parce qu’on n’a plus d’hymnes. Ce qui a changé, c’est que par le passé, on avait des chansons comme « Heroes », « We Are The Champions », etc., mais ces vingt dernières années, on n’entend que : « J’ai fait ci, j’ai fait ça. Je suis ci, je suis ça. » La musique est donc redevenue individualiste et apparemment, c’est principalement à cause [du déclin] du rock. Quand on est seul sur une scène, on chante surtout sur soi, pas sur nous, alors que quand on a un groupe sur scène – et pas seulement un groupe de rock, d’ailleurs – c’est déjà une petite communauté. Pendant nos concerts, nous nous fichons de savoir que le public est plus conservateur ou libéral, ça n’a pas d’importance. Nous sommes ensemble et je crois que c’est la preuve qu’on peut être unis. Il y a des domaines où on peut être unis. Je crois que c’est très bien quand ce message vient d’un groupe et pas d’un artiste solo. Nous pouvons prouver qu’on peut être unis, car nous donnons des concerts pour deux ou trois mille personnes et nous ne vérifions pas leurs opinions politiques. Elles se contentent de profiter de la musique. Donc oui, je crois toujours en ça, qu’il y a de l’espoir pour nous, et la musique a prouvé que c’était possible.

Dans « Self-Aware », tu demandes qu’on « désinscrive ceux qui nous rendent hostiles ». On a beaucoup entendu cette idée d’« annulation » ces dernières années. Penses-tu que ceux qui prospèrent grâce aux divisions devraient être « annulés » ?

Je sais que c’est une partie délicate, tout comme ce que je chante dans « I’m Done With You ». Certains pourraient dire que sur cet album, nous parlons juste de « discutons, soyons ensemble, travaillons sur notre communauté », mais ce serait passé à côté de certaines parties, et d’autres pourraient rétorquer : « Non, vous ne parlez pas de ça. Qui sont ces gens que vous ne voulez pas côtoyer ? » Je dirais que je parle de certaines relations et certaines personnes toxiques. Je suis toujours ouvert au dialogue et tout le monde a probablement vécu une expérience avec quelqu’un avec qui on pouvait parler même si ses opinions étaient diamétralement opposées aux nôtres. Il dit, par exemple : « Je suis croyant et je le revendique, mais je te comprends quand tu dis penser que Dieu n’existe pas. Pas de problème, mais laisse-moi croire en Dieu. » On peut se parler sans se crier dessus, genre : « Putain, mais de quoi tu parles ? C’est la loi de Dieu ! »

On voit parfois des gens vraiment extrémistes avec qui il n’y a aucune interaction, aucun contact, aucune conversation normale possible. On peut essayer une fois, peut-être deux, peut-être trois, mais il y a une limite. Quand on voit que le lien avec cette personne est comme un poison, que ça empoisonne notre corps et notre esprit, et que ça affecte notre relation avec les autres, il faut simplement arrêter, sortir cette personne de sa vie, car c’est plus sain. Je ne suis pas en train de parler d’une forme de ségrégation où on dirait : « Je te choisis toi et toi mais pas toi. » Non, je parle de certains extrémistes qui ne veulent même pas te parler. C’est mal parce qu’on devrait toujours être ouvert au contact. Si tu n’es pas ouvert au contact, va-t’en, je ne sais pas, trouve-toi un endroit sur une île, dans le désert, cache-toi quelque part dans les bois, mais ne fais pas partie de la société, car tu ne peux pas vivre en société. On devrait toujours se donner une chance les uns les autres, mais quand on voit qu’on est dans une impasse, il faut dire non. Je crois que c’est sain.

Tu as mentionné de profonds changements sociaux, qui ont été accélérés par les réseaux sociaux. Tu as mentionné la cancel culture, on parle aussi du mouvement woke, etc. Tout ça crée des divisions aussi. Tu as commencé à y répondre, mais quel est ton point de vue sur la direction qu’on prend en tant que société à cet égard ?

Je crois qu’on prend une bonne direction, parce que la jeune génération comprend déjà plein de choses. Notre monde est encore dirigé par la génération X et peut-être quelques baby-boomers. Il faut donc simplement attendre, les laisser partir. Je crois en la jeune génération. Je vois comment mes enfants réagissent. C’est dingue que… C’est Noël et j’ai récemment parlé avec les enfants de la chanson « Do They Know It’s Christmas? » Ils y prêtaient attention parce que dans les années 80, c’était un énorme tube, mais j’ai lu un article et ce n’est peut-être pas lié à la cancel culture et tout, mais c’est vraiment écrit du point de vue des blancs impérialistes, genre : « Est-ce qu’en Afrique ils savent que Noël existe ? Ils ont du mal à avoir de l’eau et ils luttent avec la faim, donc ils ne le savent probablement pas. » C’est fou qu’on ait essayé de véhiculer certains stéréotypes au fil des années et certaines personnes ne réalisent pas que les choses auraient dû déjà avoir changé. La jeune génération le réalise, tandis que dans notre génération, ils aboient les uns contre les autres, ils sont en conflit. Donc, je crois qu’il y a un avenir parce qu’on a autour de soi des gosses très sensibles et intelligents. Ils savent probablement ce qu’ils devront changer. Il n’y a qu’un problème, dont ils se rendent également compte, c’est que notre génération a tué cette planète et qu’ils pourraient avoir des soucis avec le temps qu’il reste. C’est un énorme problème. Mais je crois en leur sagesse. Ma fille est mon inspiration et quand je pense à elle, je me dis que je devrais être davantage ouvert aux autres êtres humains. Donc c’est super.

« Je ne suis pas que le membre d’un groupe. Être dans Riverside n’est pas mon but principal. Je veux créer de la musique et je veux avoir différents univers musicaux. »

Et puis je crois que la jeune génération a moins de problèmes de divisions. Ils se fichent que quelqu’un soit gay. Ils se fichent que quelqu’un soit noir. Tout va bien. Alors que notre génération a un problème avec ça. Je sais, en l’occurrence, qu’en Amérique, il y a une longue file d’attente pour atteindre le rêve américain. Il y a plein de blancs qui travaillent très dur pour ça et ils sont encore quelque part à la fin de la file. Je ne sais pas si tu as vu le film Nomadland avec Frances McDormand, elle travaille chez Amazon au début et elle voyage en van. Ça montre à quel point les gens peuvent souffrir parce qu’ils travaillent dur constamment. Il y a des populistes qui disent : « Vous savez pourquoi vous êtes tout le temps si pauvres ? C’est principalement à cause des noirs, des gays, de… » Ils montrent du doigt des causes pour expliquer ce qu’on a aujourd’hui. C’est donc simple, et notre génération dit : « Ouais, c’est leur faute. » La jeune génération dit : « Mais qu’est-ce que tu racontes vieil homme ? Ferme-la ! » On se croit tellement intelligents, alors qu’on ne fait que lire les gros titres, sans même saisir l’idée complète de l’article, et on se bagarre sur les réseaux sociaux parce qu’on a lu quelque chose qui a été fait pour du putaclic. On n’est même pas capables de s’en rendre compte, c’est stupide, mais la jeune génération le voit : « Mais c’est du putaclic pour gagner de l’argent. »

Je vois qu’il y a un problème de mentalité, du fait qu’on s’habitue à ci et à ça, et que c’est très dur d’accepter que le monde a changé. Je crois que dans notre génération, on aime se battre les uns contre les autres. Je ne sais pas pourquoi. Et la jeune génération lutte tellement avec son désespoir, le fait qu’elle est tellement sensible et que le monde va bientôt arriver à sa fin, elle ne veut pas perdre son temps avec ce genre de problème. C’est ce que je crois. On a un problème. Peut-être que c’est trop tard pour nous. C’est pareil que l’apprentissage des langues. Nos enfants regardent ces films sur Netflix et Amazon, et grâce à ça, ils parlent couramment l’anglais et différentes langues. C’est simple pour eux. Ceux qui ont maintenant quarante ans se souviennent encore comme ils ont eu du mal avec les langues, en lisant des livres, et ça s’entend. Ils ne parlent pas aussi couramment que la jeune génération. C’est pareil avec la mentalité.

Dans « Big Tech Brother », tu dis : « On a le droit de se défendre. On a le droit de ne pas accepter. » Penses-tu que, dans ce monde, on peut faire sans les grandes entreprises technologiques et leur « contrôle de masse » ? N’est-on pas déjà allés trop loin pour faire machine arrière ? Je veux dire que même vous, en tant que groupe, je suis sûr que vous avez besoin d’ordinateurs, des réseaux sociaux, des plateformes de streaming, etc. et donc de jouer le jeu de « big tech brother »…

Si on veut vivre en société, on est obligé d’apprendre à utiliser ces appareils. Malheureusement, on doit laisser des gens très riches prendre connaissance de nos données. C’est ce que j’ai écrit dans « Self-Aware ». On peut se cacher dans les bois ou aller vivre dans le désert, bien sûr, la plupart d’entre nous vivons dans des pays libres et c’est une possibilité, mais si on veut faire partie de la société, on doit malheureusement accepter ces conditions générales. Le truc, c’est que ce serait bien de simplement comprendre qu’on n’est pas obligé de se laisser manipuler, car on sait déjà qu’on est traqué et suivi, qu’on est une donnée pour quelqu’un, mais on oublie qu’on peut être manipulé. Disons que tu essayes de trouver le meilleur coiffeur du coin sur Google, tu ne trouveras pas le meilleur coiffeur du coin, tu trouveras le coiffeur le mieux positionné dans Google parce qu’il a payé pour être dans le haut de la page. Si ce n’est qu’une affaire de coiffeur, ce n’est pas grave. Mais quand il s’agit d’élection, quand il faut élire un nouveau gouvernement ou le président, il faut garder en tête qu’on vit à l’époque des fake news et de la propagande où des gens veulent nous monter les uns contre les autres.

Il faut bien se connaître et être conscient de soi. C’est par là qu’on devrait commencer. On doit le savoir et ne pas l’oublier, car c’est tellement facile de nous manipuler que c’en est incroyable. C’est donc ma défense. Je ne suis pas en train de dire qu’on ne devrait pas utiliser de téléphones portables et ainsi de suite. Non, on peut les utiliser, mais il faut toujours garder en tête qu’il y a des ennemis et qu’on a notre propre liberté de choix. On n’est pas obligé d’opter pour ce qu’un gars sur Instagram nous dit d’utiliser. Non, c’est comme avec le médecin, parfois il faut en voir trois pour se faire son propre diagnostic : « D’accord, peut-être que je devrais faire ça. » Il faut vérifier toutes les affirmations et ensuite faire son propre choix, sans répéter ce qu’a dit tel ou tel gars. Il faut écouter à gauche, écouter à droite, écouter au centre, et ensuite prendre sa propre décision. C’est ce qu’on devrait commencer à faire, avoir sa propre opinion et être ouvert au dialogue.

« C’est étrange, mais je ressens beaucoup de colère contre Piotr, car je le tiens un peu pour responsable de ce qui est arrivé, peut-être parce qu’il était toujours très hédoniste. Penser ça, c’est probablement mon mécanisme d’autodéfense. »

Vous avez une chanson intitulée « Post-Truth ». Il s’agit là d’un thème dont on a beaucoup entendu parler cette dernière décennie, y compris parmi les artistes – certains de tes pairs, comme Steven Wilson et Bruce Soord, ont déjà cherché à sensibiliser sur ce sujet. Je vais donc te poser la même question qu’à eux : qu’est-ce que la vérité pour toi ?

Être honnête avec soi-même. Si tu sais qui tu es et qui tu veux être, alors tu sais ce qu’il te faut pour te sentir bien et être heureux. Si tu ne sais pas qui tu veux être, alors tu essayes de faire semblant et de te comporter autrement. Parfois, c’est nécessaire de façonner son caractère. Donc, quand on a quinze, dix-huit, vingt-deux ans, on est en constant progrès pour trouver son identité, mais pour moi, la vérité est simplement d’être honnête avec son identité, avec qui on est. C’est ce que je crois être la vérité.

Tu as déclaré qu’« avant de commencer à travailler sur le nouvel album, [tu t’es] posé quelques questions. Certaines personnelles, certaines sur l’époque actuelle, mais surtout, des questions sur le groupe. » Je pense que nous avons évoqué les questions sur le groupe et l’époque actuelle, donc quelles ont été les questions que tu t’es posées sur un plan plus personnel ?

Je dirais que c’est comme ce que tu m’as demandé dans la question précédente : qu’est-ce que la vérité ? Je me suis posé cette question : suis-je une vraie personne ? Suis-je honnête avec moi-même ? Que puis-je accomplir d’autre ? Je ne suis pas que le membre d’un groupe. Être dans Riverside n’est pas mon but principal. Je veux créer de la musique et je veux avoir différents univers musicaux. Je veux explorer le prog, le rock et le metal dans Riverside. Je veux explorer la musique ambiante, la folk et l’électronique dans Lunatic Soul. Je veux encore plus expérimenter avec l’électronique en tant que Mariusz Duda. Quand je me mets à enregistrer un nouvel album, que ce soit avec Riverside, Lunatic Soul, Mariusz Duda, peu importe, je me demande toujours : « D’accord, est-ce vraiment quelque chose que j’ai envie de faire ? » Si oui, il faut que ce soit pour être heureux. J’ai réalisé qu’avec Riverside je devrais peut-être simplement dire : « D’accord, on est un groupe progressif. On ne fera rien de vraiment spontané. On ne jouera pas dans des stades, car on est déjà trop vieux pour ça. Que peut-on faire ? Peut-être qu’on pourra enregistrer encore trois albums dans ce style ou peut-être plus. »

Encore une fois, je n’ai pas envie de me prendre la tête. Je n’ai pas envie – comme je l’ai écrit dans le morceau « The Place Where I Belong » – de ressentir la pression, genre : « Il faut que ce soit tellement génial que je devrais être en haut du classement du meilleur album de 2023 de ce nouveau magazine de prog. » Je m’en fiche, tout simplement. J’ai juste envie de m’amuser. Je me suis rendu compte que ce mode de pensée me permettrait d’être vraiment honnête avec moi-même et donc j’ai pris cette direction. Aujourd’hui, à mon âge, je n’ai plus envie de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Je veux juste profiter de ma musique. Je veux juste créer quelque chose. Si je sais que dans Riverside je ne créerai rien de très original, ça me va. Ensuite, j’essaye d’explorer d’autres domaines musicaux dans d’autres projets. Je veux juste être un artiste. J’ai envie d’explorer mes univers musicaux là où je veux et j’essaye d’être honnête avec moi-même.

En 2021, vous avez sorti la chanson « Story Of My Dream » sur la compilation des vingt ans. A ce moment-là, tu as dit que c’était un avant-goût du nouvel album. Dans quelle mesure est-ce que c’était une chanson de transition pour toi ?

C’était en effet une chanson de transition. Je me souviens que pendant le confinement, j’étais plus dans la folk avec Lunatic Soul, j’ai commencé à prendre plaisir à expérimenter avec les sons électroniques, comme avec Lockdown Spaces – on peut même entendre la musique de Minecraft –, car je voulais refléter le côté morose à être seul, confiné dans sa chambre. Ensuite, quand j’ai décidé de me remettre sur Riverside et que j’ai voulu essayer de revenir dans l’univers de la première décennie de notre activité, et que j’ai compris qu’il fallait que je change d’approche, cette chanson était, pour moi, la préparation de ce nouvel album. C’était : « Suis-je encore capable de composer une chanson qui sonnera comme Riverside ? » Car ces dernières années, Lunatic Soul et Riverside se sont rapprochés. Riverside est devenu plus calme à cause de Lunatic Soul et Lunatic Soul a essayé d’être un peu plus orienté chanson, donc ces univers sont devenus très proches. J’ai voulu les séparer. C’est pourquoi, avec Through Shaded Woods de Lunatic Soul, je suis allé vers cette idée de danse dans la forêt, comme si j’étais maintenant un druide. Pendant ce temps, avec Riverside, je voulais revenir à la première décennie et être plus un groupe, et j’avais besoin de « Story Of My Dream ». Cette chanson sonne presque comme si elle venait de l’album Rapid Eye Movement ; elle n’est peut-être pas aussi bonne, mais maintenant, je savais quel genre de technique je devais utiliser sur le nouvel album. C’était donc clairement une chanson de transition pour moi. Ça m’a aidé. Elle pourrait être meilleure, mais c’était un bon début. C’était super que nous ayons fait quelque chose spécialement pour notre vingtième anniversaire.

« Le processus de création m’aide à survivre, c’est très important pour moi. C’est même encore plus important que de sortir l’album, car le 20 janvier sera probablement un jour très déprimant pour moi. Le jour où l’album va sortir, je vais avoir l’impression que quelque chose est fini et je n’aime pas ce sentiment. »

Même si le deuil est terminé et que le groupe est passé à autre chose, penses-tu encore parfois à votre ancien guitariste Piotr ?

Je pense constamment à lui. Je crois que la force de Riverside était principalement basée sur notre amitié. Son son de guitare, mes mélodies et mon chant étaient les éléments les plus importants dans le groupe et c’est ce qui nous rendait originaux. Quand j’ai perdu Piotr, je me suis senti un peu seul. Avec Michał et l’autre Piotr, nous avons dû construire quelque chose de totalement différent. Ensuite, j’ai aussi réalisé que je ne voulais pas répéter son son et le son que nous avions. C’est pourquoi nous avons choisi Maciej, en l’occurrence. Nous aurions pu choisir un chauve qui jouait exactement comme Piotr Grudziński, mais je ne voulais pas faire ça. Ça n’aurait pas été honnête, ça n’aurait pas été authentique. A la fois, c’est étrange, mais je ressens beaucoup de colère contre Piotr, car je le tiens un peu pour responsable de ce qui est arrivé, peut-être parce qu’il était toujours très hédoniste, à certains égards. J’ai d’ailleurs écrit « Egoist Hedonist » en m’inspirant de son comportement. C’était le gars qui s’éclatait toujours, et je crois que peut-être c’était l’une des causes de ce qui est arrivé. Penser ça, c’est probablement mon mécanisme d’autodéfense. Mais bien sûr, il me manque, c’était mon meilleur ami. Mais probablement à cause de toutes ces années – cinq ou six – de deuil, j’ai vraiment voulu enfin passer à autre chose. C’est pourquoi il me fallait une autre approche avec Riverside. Même si les gens me disent toujours que nous devrions enregistrer un autre « Second Life Syndrome » ou « Escalator Shrine », je sais que nous pourrions le faire, mais nous ne voulons pas être comme Iron Maiden, nous ne voulons pas répéter le même album à chaque fois. Je pense que ce nouveau chemin que nous empruntons est plus lié au groupe tel qu’il est aujourd’hui. C’est mieux. Mais oui, je le garde dans mon cœur et il y restera éternellement.

Tu as pas mal de projets en dehors de Riverside. Alors, qu’est-ce qui t’attend ensuite ?

Le prochain album sera pour Lunatic Soul. J’ai toujours des plans. En 2023, je vais faire beaucoup de concerts avec Riverside et, à la fois, entre les tournées, je vais composer le nouveau Lunatic Soul et l’enregistrer, et le sortir en 2024. Ensuite, quand cet album sera sorti, je vais probablement commencer à faire un autre Riverside et le sortir en 2025. Peut-être après ça, je vais aussi sortir quelque chose sous mon propre nom. C’est ce que je fais. J’ai même écrit un message sur Facebook, du genre : « Qui suis-je ? Un musicien polonais occupé à faire son prochain album. » Le processus de création m’aide à survivre, c’est très important pour moi. C’est même encore plus important que de sortir l’album, car le 20 janvier sera probablement un jour très déprimant pour moi. Le jour où l’album va sortir, je vais avoir l’impression que quelque chose est fini et je n’aime pas ce sentiment. J’ai envie d’être en train de progresser sur quelque chose. Je cherche constamment autre chose, tant que ma santé me le permet.

Vas-tu poursuivre cette idée de « danse dans la forêt » avec Lunatic Soul ?

Je pense que c’est le moment de faire l’album qui combinera de nombreux éléments. Je pense que je vais remettre un côté dansant, mais il n’y aura pas que ça, surtout que je vois maintenant qu’il y a plein de clones de Wardruna et Heilung. Tout le monde maintenant a des cornes et chante [imite un chant tribal] dans la forêt. Je ne veux pas sonner pareil. Je vais essayer de trouver ma propre danse. Mais c’était amusant d’enregistrer l’album avec l’idée de danser dans la forêt pendant la période de confinement. C’était tellement bizarre. C’était mon échappatoire. Ce qui est drôle, c’est que je vis près de la forêt, et je pouvais prendre mon CD et y aller pour y faire des photos. C’était vraiment amusant. Pendant le confinement, tout le monde devait rester dans sa chambre tandis que je m’amusais dans la forêt. Mais oui, j’aimerais faire ça, mais pour l’instant, je ne sais pas si ce sera facile de créer un autre album de Lunatic Soul, d’autant que nous sortons l’album en janvier et que nous voulons probablement faire une centaine de dates avec Riverside. Mais on verra !

Interview réalisée par téléphone le 22 décembre 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Radek Zawadzki (2, 3, 6, 7, 8, 9, 10).

Site officiel de Riverside : riversideband.pl

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  • « Quand on regarde les personnes qui vivent le plus longtemps dans le monde, elles vivent toujours dans un endroit modeste, quelque part au Japon ou en Asie, au sein de petites communautés »

    Jusqu’à il y a quelques jours, la doyenne (officielle) de l’humanité était française… et religieuse. Elle vivait, effectivement, dans une petite communauté… religieuse 🙂

    Assez bien vu, en fait.

    [Reply]

    Eric

    Il a raison c est dans la zone d Okinawa au Japon où on retrouve 3 fois plus de centenaire qu en France.L endroit est d un calme incroyable c est très particulier un peu hors du temps.

    Enfin je préfère la vie de Lemmy que celle de la vieille nonne 😜!

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