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Interview   

Roadburn : deux décennies au service de l’innovation musicale


Après deux ans de pause forcée pour l’industrie du live et une édition en ligne, le Roadburn a repris du service cette année. Depuis son émergence à la toute fin des années 1990, le festival néerlandais piloté par Walter Hoeijmakers s’est imposé dans le monde entier comme un événement unique, dédié au doom/stoner d’abord, puis ouvert à d’autres formes de musiques extrêmes et novatrices. Le metal a beau ne pas y être le seul style représenté, il y a la part belle, du plus atmosphérique au plus viscéral. Ce retour en fanfare avec une affiche plus variée que jamais était l’occasion idéale pour jeter un coup d’œil dans les coulisses d’un festival devenu au fil des ans un gage de qualité et une rampe de lancement de choix pour les groupes émergents.

C’est Becky Laverty, la responsable des relations presse et du programme parallèle du Roadburn, qui nous lève le voile sur la mécanique interne de l’événement. De ses débuts à ses dernières éditions, des salles de concert aux performances en ligne, c’est une histoire de passion pour la musique et la nouveauté, mais aussi de communauté qui émerge, et qui semble avoir de beaux jours devant elle…

« L’une des choses dont nous avons été très conscients lorsque nous travaillions sur l’édition 2022 a été l’intervalle qu’il y avait eu pour tout le monde en termes de concerts. Certains éléments de la musique live ou de la manière de se sentir connecté à la musique avaient changé. »

Radio Metal : Quand est-ce que tu as commencé à travailler pour le festival ?

Becky Laverty : Ça fait deux décennie que le Roadburn existe, mais je n’y travaille que depuis 2014 – l’édition 2015 est la première dans laquelle j’ai été impliquée. En tant qu’attachée de presse freelance, j’ai travaillé pour des groupes qui jouaient au festival, j’y étais donc venue à quelques reprises auparavant. J’ai rencontré Walter [Hoeijmakers, directeur artistique du festival] à cette occasion, nous sommes restés en contact, et nous sommes devenus amis. Lorsqu’il est venu en Angleterre pour voir Godflesh, il a dormi sur mon canapé et a fait connaissance avec mes chats [rires], et un peu plus tard, m’a demandé si je voudrais travailler pour le Roadburn. J’ai accepté sans hésitation. Je me souviens avoir dit à mon copain : « Tu sais quoi ? Je vais travailler pour le Roadburn ! » Il m’a demandé ce que serait mon job, et je lui ai répondu : « Je n’en sais rien du tout, j’espère que c’est les relations presse, parce que c’est la seule chose que je sais faire ! » [Rires] Ça s’est passé comme ça. J’ai été embauchée pour m’occuper des relations avec la presse internationale : il y a une équipe dédiée à la presse néerlandaise dans l’équipe marketing de la salle 013, donc je m’occupe surtout du reste. À partir de là, mon rôle a pris de l’ampleur durant mes sept années de Roadburn : j’ai commencé à travailler sur les tables rondes organisées pendant le festival, sur certaines réunions et certains contacts professionnels, et l’année dernière, j’ai officiellement rejoint l’équipe de programmation.

À quel moment as-tu décidé de travailler dans le monde de la musique ?

J’ai toujours adoré la musique – je pense que c’est ce que doivent dire tous les gens qui travaillent dans l’industrie musicale, c’est un prérequis ! En fait, je travaillais dans l’administration d’une université, et j’organisais des concerts à l’occasion, ou programmais un concert ou une petite tournée pour le groupe d’un ami, des choses comme ça. Puis je me suis dit que c’était ça qui me passionnait vraiment, mais je ne savais même pas à l’époque qu’attaché de presse était un job. Je n’avais aucune idée de comment tout ça fonctionnait. J’ai booké une tournée pour le groupe d’un ami, Mistress, et pendant cette tournée, je suis devenue amie avec Mick [Kenney], le batteur, qui joue aussi dans Anaal Nathrakh. À l’époque, il lançait son label avec Shane Embury de Napalm Death, FETO Records, et je me suis un peu impliquée là-dedans. Je ne savais pas du tout ce que je faisais, mais j’ai appris sur le tas. Je crois que Mick m’avait montré un communiqué de presse qu’il avait écrit et que je m’étais dit : « Je peux faire mieux que ça. » Et je l’ai fait ! [rires] C’était mon premier job. Peu à peu, j’ai laissé tomber mon emploi à l’université et commencé à travailler pour des groupes en tant que freelance – c’est toujours comme ça que je travaille aujourd’hui. Ça fait des années que je fais ça, et grâce à ce job, j’ai rencontré quantité de groupes, de labels et de festivals formidables. Et c’est comme ça que je me suis retrouvée au Roadburn. Ça n’a pas été une ligne droite du tout !

Avant de parler de l’édition 2022 du festival, je voudrais évoquer le Roadburn Redux, l’édition en ligne de l’année dernière, une réaction intéressante aux contraintes imposées par la situation de pandémie. Non seulement le contenu était de grande qualité, mais vous êtes parvenus à reproduire l’atmosphère du Roadburn en ligne : sa communauté, l’impression d’être débordé par l’offre pléthorique du festival, etc. Comment avez-vous mis ça sur pied ?

Lorsque nous avons annulé l’édition 2020 du festival, notre intention était tout simplement de décaler l’événement à 2021. Nous n’étions pas le seul événement dans cette situation, mais nous avons dû annuler un peu au dernier moment, six semaines seulement avant le festival. Les groupes ont aussitôt accepté de reporter. Mais en septembre-octobre, nous avons commencé à nous demander si ça allait pouvoir se faire ou pas. Nous pensions tous que ce serait terminé à ce moment-là, donc nous avons commencé à prévoir de manière provisoire ce que nous allions pouvoir faire pour que le festival ait lieu. Nous avions des plans B, nous avons envisagé de faire une version plus modeste du festival, comme les groupes américains ne pourraient peut-être pas venir… Il y avait beaucoup de possibilités que nous avons passées en revue. Au fur et à mesure que le temps passait et que l’échéance approchait, il est devenu évident que nous ne pourrions pas faire un festival normal. Il y a eu la possibilité d’un événement hybride, à un moment ; nous nous disions que nous pourrions faire un événement en ligne mais peut-être quand même accueillir les gens de la région. Ça n’aurait pas été un Roadburn comme les autres, ça aurait été un événement différent, mais ça aurait eu le même esprit. Nous avions toutes ces choses à notre disposition, et la question était donc de nous y retrouver et de voir ce qui serait faisable. En avril 2021, il y avait encore beaucoup de restrictions en place, donc ce n’était pas possible, mais même un mois plus tôt, nous n’étions pas certains que le Roadburn 2021 – appelé par la suite Roadburn Redux – serait un événement entièrement en ligne.

« Je crois que l’identité du Roadburn tourne autour de l’idée d’innovation, de progression musicale. Elle ne se limite pas à un style en particulier : ce que nous cherchons, ce sont des groupes ou des artistes qui ont une démarche novatrice, qui repoussent les limites, qui trouvent de nouvelles manières d’être créatifs. »

Il y a eu énormément de travail en coulisses qui a permis d’avoir des événements incroyables et spectaculaires, des performances, des retransmissions du monde entier… La technologie qui a permis tout cela me dépasse complètement, ce n’est pas mon rayon du tout, ce qui est probablement une bonne chose [rires], mais le résultat en tout cas, c’est que nous avions une série d’événements – de la musique commandée pour l’occasion, des performances exclusives qui ont eu lieu dans une salle vide de l’013 filmées et retransmises en live – et autour de cela, nous avons élaboré un programme complémentaire avec des groupes qui avaient enregistré un set complet pour nous, des avant-premières de chansons, d’albums ou de vidéos, des interviews en direct, des interviews écrites… Nous avons créé beaucoup de contenu prenant des formes différentes – différents médias, différents créateurs… Nous voulions en effet reproduire cette impression de ne pas pouvoir tout faire que tu as mentionnée. Un Roadburn n’est jamais la même expérience pour tous les festivaliers ; certaines personnes ne voient pas un seul groupe sur la Main Stage, d’autres ne vont jamais au Hall of Fame pour voir les groupes plus confidentiels qui y jouent, certaines personnes s’intéressent à tout, d’autres se concentrent sur un seul style… Nous avons cherché à retranscrire ça, il était possible à la fois de se poser et de lire des interviews publiées sur le site, ou d’écouter des diffusions audio, ou de regarder des vidéos…

L’événement principal, c’étaient ces diffusions en direct de l’013. Nous savions que la dimension communautaire du Roadburn serait cruciale, donc nous avons mis en place un chat en direct pour toute la durée du festival. J’avoue que j’étais un peu dubitative sur le fait que ça parviendrait à vraiment reproduire l’esprit du Roadburn, mais en fait, ça a fonctionné. Je savais que l’affiche serait formidable, que ce serait visuellement génial, que ce serait différent de ce que beaucoup ont fait en ligne pendant la pandémie, mais j’avais du mal à concevoir comment nous allions arriver à donner vie à cette communauté, à cet esprit particulier au festival. Pourtant, ils ont bien été là ! Les gens ont très bien réagi. Ils se sont fait des amis comme ils l’auraient fait lors d’une autre édition du festival, les groupes venaient faire un tour dans le chat pour discuter avec les festivaliers qui avaient assisté à leur concert… C’était vraiment très chouette, ce que nous avons accompli, je crois que ça a eu un véritable écho au sein de la communauté du Roadburn, et ça a aussi permis aux artistes de se sentir participer à une scène à nouveau. Ça a été très compliqué pour les groupes de se sentir connectés à leur public durant cette période, tous n’avaient pas les ressources nécessaires pour mettre des concerts en ligne, etc., donc ça a été chouette pour eux de faire partie de cette communauté. Nous sommes très fiers de cette édition, le résultat final était vraiment super.

Je suppose que l’expérience vous a beaucoup appris : est-ce qu’elle a eu une influence sur votre manière d’envisager l’édition 2022 ?

Je crois que l’une des choses dont nous avons été très conscients lorsque nous travaillions sur l’édition 2022 a été l’intervalle qu’il y avait eu pour tout le monde en termes de concerts. Certains éléments de la musique live ou de la manière de se sentir connecté à la musique avaient changé, il y a certains groupes qui ont émergé ces dernières années sans avoir jamais joué de concert, ou en Europe… Nous ne savions pas vraiment comment représenter ces deux dernières années. Nous trouvons une grande partie des groupes qui jouent à Roadburn en les voyant en concert, nous interagissons avec eux de cette façon, mais ce n’était plus possible. Nous avons donc dû chercher ailleurs pour voir quels groupes faisaient des vagues, quels groupes prenaient de l’ampleur sans concerts, et voir comment ils pourraient fonctionner en live et dans le contexte du Roadburn…

« Toutes ces activités viennent d’une volonté d’éviter de faire du surplace, de stagner, et de répéter la même affiche encore et encore. […] Notre mission est de repousser les limites de la musique, pousser la musique live dans de nouvelles directions. »

Et puis les réactions au Roadburn Redux ont été très intéressantes : nous avons pu voir quels groupes étaient populaires, parfois bien plus que prévu. Je peux donner deux exemples de cela. Le premier, c’est Trialogos. Ils ont participé au Roadburn Redux même s’ils étaient, je dirais, très largement inconnus du public du festival à ce moment-là. Mais ils ont vraiment généré beaucoup de réactions, leur album a été mis en prévente pendant le festival et tout a été très rapidement écoulé. Il y avait un désir de la part du public de les voir, ils avaient déjà créé un lien avec les festivaliers, donc nous avons mené ça à bien en les programmant pour l’édition de cette année. L’autre exemple est GGGOLDDD : nous leur avions commandé de la musique inédite pour le Roadburn Redux, et ce qu’ils ont joué est devenu leur album This Shame Should Not Be Mine. Walter les a invités à nouveau pour l’édition 2022 parce que là aussi, la connexion entre le groupe et le public avait été extrêmement forte, presque tangible. Nous savions qu’il fallait que ça se matérialise dans la même salle que le public qui s’était embarqué dans ce voyage avec eux. Roadburn a été une ressource de grande valeur de ce point de vue-là, en plus d’être une très bonne expérience en soi. Nous avons appris beaucoup de cet événement, c’est certain.

Dans l’ensemble, quel a été l’impact de la pandémie sur l’édition de cette année ? Il y a eu quelques annulations de dernière minute par exemple, et je suppose que vous vous étiez préparés : de quelle manière ?

Oui, lorsque nous avons élaboré l’affiche, nous avons pris en compte ce qui pourrait ne pas pouvoir se faire. Si nous comptions sur trop de groupes qui étaient en pleine tournée, ça nous rendait très vulnérables, donc nous avons gardé ça dans un coin de notre tête, ça a été un facteur très concret. Nous avons fait venir plus de gens. Peut-être que ça n’est pas complètement logique, mais ça nous semblait plus sûr, par rapport à quelqu’un qui viendrait des États-Unis pour faire une tournée de six semaines, ce qui semblait vraiment peu probable dans les mois qui précédaient le festival. Par contre, quelqu’un qui prendrait l’avion pour venir juste pour notre concert semblait un peu plus stable. Il ne faut pas sous-estimer à quel point c’était compliqué pour les groupes d’être sur la route, en tournée. Même si les préventes se passaient bien, et si quelqu’un tombait malade pendant la tournée ? La veille de leur date au Roadburn ? Au Roadburn ? Nous devions garder tout ça en tête. Les restrictions ont commencé à être levées quelques semaines avant le Roadburn, ce qui a rendu les voyages internationaux plus simples. Ça a évidemment été un soulagement, mais il y avait toujours la possibilité que ça évolue dans l’autre sens durant les semaines qui restaient – si un nouveau variant était apparu, nous nous serions retrouvés où nous étions en 2020. Je crois qu’aucun d’entre nous ne croyait complètement que le Roadburn aurait lieu avant que nous y soyons vraiment. Et là, ça a été bouleversant !

La pandémie a eu un impact très important sur le Roadburn de cette année, la façon dont nous l’avons mis sur pied, les groupes disponibles et prêts à faire le voyage, l’attitude par rapport au fait d’avoir du public à nouveau, qu’elle soit positive ou négative. C’est difficile de gérer une situation aussi complexe qu’une pandémie, et c’était la première fois pour tout le monde ! Des gens ont été ennuyés que nous n’ayons pas rendu le masque obligatoire, ce que légalement nous n’étions pas tenus de faire… C’est difficile de contenter tout le monde, de faire en sorte que tout le monde soit en sécurité, ça n’a pas été simple. Nous gardions dans un coin de notre tête le fait qu’il y aurait sans doute des annulations de dernière minute, nous avions à l’esprit quelques groupes que nous savions pouvoir appeler au dernier moment. Mais dans l’ensemble, je trouve que nous avons eu très peu d’annulations, je m’étais préparée à plus. Tout le monde était prêt à aider lorsqu’il y en a eu les jours qui ont précédé le festival ou même pendant, nous avons pu mettre des choses sur pied à la dernière minute, un groupe qui devait faire un concert secret s’est retrouvé dans le line-up principal, des choses comme ça… Les gens avaient vraiment envie de faire du Roadburn un événement spécial et mémorable. C’est peut-être un peu gnangnan, mais vraiment, je pense que c’est la communauté autour du Roadburn, la volonté des participants, autant du public que des groupes, de faire de cette édition quelque chose de vraiment spécial qui a permis à tout ça de fonctionner. Ça a pu se passer grâce à notre collaboration à tous.

« Nous voulons que les choses soient accessibles, à la portée de tout le monde, et que ce que les gens voient au festival reflète ce qui leur parle, ce qui est concret pour eux. »

Il semble que particulièrement pour les dernières éditions, la ville et les institutions locales ont été très impliquées dans le festival – pour certains projets, le financement, la logistique sans doute. Comment ça fonctionne ?

La salle – l’013 – est vraiment la colonne vertébrale du Roadburn du point de vue légal et financier, ce qui a de nombreux avantages, notamment le fait de bénéficier de moyens de production de classe internationale. La salle elle-même, l’équipe marketing, l’équipe en charge des ventes… Tout cela participe au festival. L’013 a des liens solides avec les collectivités locales, des ressources pour le financement, etc., ce qui là aussi permet au festival d’avoir l’ampleur qu’il a. La salle Hall of Fame est un bon exemple de l’aide précieuse que ça peut être. Celle que nous utilisions ces dernières années a dû être rénovée pendant la pandémie et nous étions partis du principe qu’elle serait disponible pour le festival, et presque au dernier moment, nous avons découvert que ce ne serait pas le cas. Nous avons donc trouvé une structure qui puisse contenir la scène, un endroit où la placer, et faire en sorte qu’elle soit aux normes. En plus de cela, le lieu où nous avions prévu d’avoir les stands de merchandising cette année devait être beaucoup plus grand, mais le toit du bâtiment a commencé à s’écrouler, et on nous a dit que ça ne respectait pas les normes de sécurité. Et nous n’avions plus que quelques semaines avant le festival, mais en fin de compte, ils sont parvenus à sauver une partie du bâtiment pour que nous puissions l’utiliser. Toutes ces choses qui se passent en coulisses et dont les festivaliers ne se doutent sans doute pas viennent vraiment de la bonne relation qu’entretient l’013 avec l’administration locale.

À mon niveau, c’était incroyable de voir tout ça se faire de manière fluide, même après qu’on nous a dit que nous ne pourrions pas utiliser le bâtiment prévu pour le merchandising : les gens pouvaient quand même s’y promener, aller voir des concerts dans le Hall of Fame… Ce n’était même pas une tente mais une véritable structure qui ressemblait à un vrai bâtiment et où le son était vraiment bon. C’est un miracle pour moi que ça ait pu se faire. Et c’est une bonne chose si les gens qui ne sont pas directement impliqués ne se rendent pas compte de ce qui se passe – le travail nécessaire, les galères, les heures et les heures passées à réorganiser, programmer, déprogrammer, essayer différentes options… Et beaucoup de tout ça est facilité par la qualité de cette relation avec les collectivités locales. Une fois de plus – je sais que je me répète – le soutien de la communauté des habitants de Tilbourg est précieux : ils n’ont pas de problème à accepter cette nuée de fans de musique habillés en noir qui envahissent la ville une semaine par an… Ils les accueillent à bras ouverts, ça fait partie de la culture de la ville. La manière dont nous parvenons à surmonter les problèmes que nous rencontrons contribue à cette impression très positive que le Roadburn est un effort collectif, ce qui est très agréable.

Le festival existe depuis plus de vingt ans. Au début, il était vraiment axé stoner/doom, et désormais, sa programmation va du black metal au jazz en passant par la musique électronique, tout en gardant sa patte « Roadburn ». Comment cette évolution s’est faite au fil des années ? Comment redéfinissez-vous le Roadburn comme vous vous proposez de redéfinir la lourdeur ?

Nous avons beaucoup parlé de ça en interne ces dernières années et même lors de l’élaboration du line-up 2022, et nous avons à nouveau ces conversations maintenant que nous commençons à penser à 2023. Et si je n’étais pas impliquée lors des premières éditions du festival, c’est quelque chose dont nous avons énormément discuté avec Walter. La manière dont il l’explique, c’est qu’à l’époque où le festival a commencé, il y avait beaucoup de nouveauté, une progression très stimulante au sein de la scène doom/stoner. C’est là qu’ils avaient trouvé beaucoup d’innovation et de groupes très enthousiasmants. Au fil des années, le festival a grandi en termes de capacité et de salles, il y avait donc plus de plus de place pour ajouter des nuances, des genres différents… Je crois que l’identité du Roadburn tourne autour de l’idée d’innovation, de progression musicale. Elle ne se limite pas à un style en particulier : ce que nous cherchons, ce sont des groupes ou des artistes qui ont une démarche novatrice, qui repoussent les limites, qui trouvent de nouvelles manières d’être créatifs. L’évolution a été très naturelle. Il y a des groupes qui ont joué au Roadburn cette année et qui n’auraient pas été programmés il y a dix ou quinze ans : imaginer par exemple les artistes les plus électro de cette édition à l’affiche de celle d’il y a quinze ans, ça n’aurait pas vraiment de sens. En revanche, il y a clairement des groupes de cette édition qui s’y seraient très bien intégrés. Je ne dirais pas que nous ne regardons jamais en arrière, au contraire, c’est très important de le faire. Il y a certains éléments qui sont présents depuis les toutes premières éditions et qui sont toujours là, ça semble logique et ça explique où nous nous trouvons maintenant. Je pense qu’élargir un peu nos horizons a ouvert le Roadburn à beaucoup de nouvelles musiques très excitantes, et ça incite les gens à faire des découvertes. C’est un processus de découverte pour nous aussi lorsque nous cherchons de nouveaux groupes à programmer, que nous nous demandons dans quelle direction nous voulons aller, qui apporte en ce moment de la fraîcheur et de la nouveauté, qui sont les artistes essentiels d’aujourd’hui et de demain. Mais nous rendons aussi hommage aux artistes grâce à qui nous en sommes désormais où nous en sommes. Nous n’oublions pas nos racines, ni les artistes qui ont évolué à nos côtés.

« C’est plus que probable qu’il y ait un public pour ce que tu fais, ce qui est difficile, c’est seulement de le trouver. Mais si tu crées pour toi avant tout, ça parlera à d’autres. Si c’est honnête et authentique, il y aura un public pour ça. »

Le Roadburn est désormais une forme de validation ou d’approbation pour les groupes émergents. Vous avez aussi vos propres sorties – des lives – et vous commanditez certaines performances, ce qui signifie que vous avez un rôle actif dans la création musicale. Parfois, ça mène à des projets qui sortent du seul cadre du Roadburn – la collaboration entre Converge et Chelsea Wolfe, par exemple. Qu’est-ce que vous pensez de ce rôle assez unique que vous avez pris dans le monde de la musique ? Comment le gérez-vous ?

Je crois que c’est quelque chose qui a évolué avec le festival lui-même. Je pense pouvoir parler au nom de Walter si je dis que toutes ces activités viennent d’une volonté d’éviter de faire du surplace, de stagner, et de répéter la même affiche encore et encore. C’est délibéré de notre part d’encourager l’innovation et la créativité dès que nous pouvons le faire, de faire en sorte d’être considérés comme un lieu où la créativité est encouragée, où des artistes peuvent travailler sur des collaborations qui ne seraient peut-être pas possibles ailleurs, ou écrire de la musique qui n’aurait pas pu se faire sans l’incitation d’une commande de la part du festival… C’est un honneur de faire partie de ça, du processus créatif lui-même. Je crois que c’est unique, et c’est formidable de voir des choses nées au festival prendre leur indépendance et une ampleur de plus en plus grande… Je ne sais pas si d’autres festivals le font aussi, peut-être que ça ne les intéresse pas vraiment, mais en tout cas, je ne peux pas me représenter le Roadburn sans ça. Je ne veux pas exagérer l’importance que ça a, mais en tout cas, ça fait partie de notre mission, qui est de repousser les limites de la musique, pousser la musique live dans de nouvelles directions. Si nous pouvons le faire en rendant possibles de nouveaux projets qui sont brillants et novateurs, nous le ferons volontiers : c’est génial d’être impliqué de cette manière.

Le Roadburn, ce n’est pas que de la musique : il y a toujours un accent mis sur les arts visuels et les artistes impliqués dans la scène. Est-ce que ça a toujours fait partie de votre objectif ?

Les arts visuels ont toujours fait partie du Roadburn, c’était déjà le cas avant que je rejoigne l’équipe. L’évolution de cette dimension du festival s’est faite de manière très naturelle aussi. Nous avons organisé des expositions pendant des années, nous nous y sommes pris de manières différentes pour mettre en valeur l’art visuel au festival. Par exemple, lorsque c’est John Baizley [Baroness] qui a été notre programmateur [en 2017], il a demandé à faire une exposition de manière un peu différente : c’est à ce moment-là que nous avons commencé à travailler avec Burlesque of North America pour mettre sur pied les expositions Full Bleed, que nous avons organisées pendant quelques années. C’est venu de ce qu’il voulait faire pour son programme, il s’est trouvé que ça collait très bien avec ce que nous voulions nous faire au Roadburn, donc ça a été une évolution naturelle. Ça nous a ouverts à d’autres manières de faire, d’exposer, ou de rendre l’art accessible pour les festivaliers. Grâce aux expositions Full Bleed, les gens ont eu l’opportunité de s’acheter de l’art à des prix très raisonnables – j’ai une collaboration entre Thomas Hoover et Jacob Bannon au mur chez moi, c’est une œuvre originale et elle a dû me coûter 30 ou 50 euros.

Tu t’occupes de la programmation parallèle, des tables rondes à propos de différents aspects du monde de la musique, aussi bien sur le plan créatif que sur le plan commercial. Comment as-tu eu cette idée ?

Ce concept me précède. Une fois, alors que j’assistais au festival, j’ai été invitée à participer à une table ronde, et j’ai trouvé ça très fun. Je crois que la discussion tournait autour de ce qui faisait d’un album un classique : il y avait des journalistes, des musiciens, des labels, et moi. Ça a été une conversation très intéressante et ça a beaucoup plu au public. Donc quand j’ai commencé à travailler pour le festival, j’ai rapidement pris en charge l’organisation de ces événements et ça me tient très à cœur, j’adore m’en occuper. Pour les discussions consacrées aux musiciens et à l’aspect créatif, je crois que l’avantage principal, c’est que ça permet au public de voir des artistes qu’il aime dans un contexte différent. Quand je dois décrire le concept à quelqu’un que je veux inviter, je dis que c’est un peu comme une interview avec un journaliste, mais en direct. C’est quelque chose de très intime, mais je crois que la plupart des gens qui participent se sentent suffisamment à l’aise pour pouvoir être très ouverts : le public est très réceptif, il est là parce qu’il aime et s’intéresse à l’art de cette personne, donc c’est une atmosphère très agréable.

« C’est ça qui rend ces concerts vraiment uniques : tu peux entendre une mouche voler, mais ce n’est pas parce que les gens s’ennuient et ne veulent pas applaudir, mais parce qu’ils sont complètement investis dans ce qui est en train de se passer devant eux à chaque instant. »

En ce qui concerne la dimension plus tournée vers l’industrie musicale, j’essaie de faire en sorte qu’elle ne prenne pas le dessus, mais c’est souvent intéressant pour beaucoup de gens qui viennent au festival, que ce soit la production des vinyles, l’industrie de la musique live, comment se faire signer sur un label ou à l’inverse parvenir à fonctionner de manière DIY… Nous avons traité tous ces sujets, et je crois que si ça fonctionne, c’est parce qu’il y a beaucoup de musiciens et d’artistes dans le public du Roadburn. Nous voulons que les choses soient accessibles, à la portée de tout le monde, et que ce que les gens voient au festival reflète ce qui leur parle, ce qui est concret pour eux. C’est l’objectif de cette programmation parallèle. C’est aussi un changement de rythme : je ne me fais pas d’illusion sur le fait que les gens viendraient à un festival de musique pour être assis dans une salle et écouter des gens causer pendant une heure, mais je crois que pour une grande partie du public de ces discussions, ça donne une dimension supplémentaire au Roadburn, quelque chose de plus clairement dédié à la communauté. Je trouve ça super, nous avons eu de chouettes tables rondes cette année. Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons vraiment préparer longtemps à l’avance, il faut d’abord savoir qui va venir, qui pourrait être intéressé, il faut aussi caser ça entre les performances… Parfois, ça peut vraiment se faire à la dernière minute. Cette fois-ci, la première s’intéressait aux recoupements entre les communautés queer et metal, et la dernière s’intitulait « Communauté et collaboration ». C’était une très chouette conversation avec Dylan [Walker] de Full of Hell, Emma Ruth Rundle, Bryan [Funck] de Thou… Beaucoup de gens ont eu une réaction très positive, et j’adore être témoin de ce genre de chose, donc c’était très bien.

Qu’est-ce que t’ont appris toutes ces années à travailler dans l’industrie musicale, et quelle influence ça a eue sur ta manière d’écouter et d’apprécier la musique ?

Oh, travailler dans l’industrie musicale m’a énormément appris, il y aurait de quoi en faire une autre interview complète ! [rires] Je ne sais pas. L’une des choses que je dis toujours aux groupes, que ce soit des groupes rencontrés par l’intermédiaire du Roadburn ou pas, c’est d’être très conscient de ce que c’est que le succès à leurs yeux, car je crois que tout le monde peut en avoir une définition différente. Ce qu’une personne est capable d’accomplir n’est pas nécessairement l’objectif rêvé d’une autre. Et se comparer aux autres n’aide jamais personne. Pour certains groupes, jouer au Roadburn est un de leurs plus grands rêves, quelque chose qu’ils adoreraient faire, pour d’autres, peut-être que ça n’a pas la même signification, peut-être qu’ils y ont déjà joué, etc. C’est intéressant de se demander ce que ça veut dire, avoir du succès. Je souligne cet aspect-là parce que ce qu’il y a derrière, je crois, c’est que rien n’est jamais égal. Ça peut être difficile à accepter parfois, mais il y a des choses qui fonctionnent pour certains et pas pour d’autres. Être signé sur un label peut catalyser plein de choses formidables pour l’un, alors que pour un autre, ça peut être suffocant, et moins adapté que travailler de façon DIY. Il n’y a pas de solution taille unique. Ce qui est positif là-dedans, c’est qu’à mon avis, ça signifie que c’est plus que probable qu’il y ait un public pour ce que tu fais, ce qui est difficile, c’est seulement de le trouver. Mais si tu crées pour toi avant tout, ça parlera à d’autres. Si c’est honnête et authentique, il y aura un public pour ça.

Ensuite, de quelle manière ça a affecté ma manière d’écouter de la musique… Ce n’est pas évident de répondre à cette question. Je crois que je dois essayer de garder l’esprit ouvert. Je ne veux pas tomber dans l’écueil qui consiste à juger un groupe selon des critères tels que le fait qu’il est signé sur un label ou pas, s’il a un attaché de presse ou un agent ou pas, ce genre de choses qui peuvent faire la différence pour un groupe et leur progression dans la direction du succès tel qu’il est généralement conçu. Parce que fondamentalement, je ne crois pas que c’est ça qui fait qu’un artiste a véritablement du succès. J’essaie donc d’écouter la musique l’esprit ouvert, en mettant de côté tout ce que j’ai appris, les normes selon lesquelles l’industrie musicale mesure la créativité, le succès, ou la qualité d’un groupe. Si la musique me parle, c’est ce qui compte, c’est ce que la musique est censée faire. J’essaie de séparer autant que possible ce que j’écoute de manière personnelle et ce que j’écoute de manière professionnelle. Il y a par exemple des groupes que j’aime beaucoup qui ne seraient absolument pas adaptés pour le Roadburn. Ça ne veut pas dire que je ne les aime pas, que je ne les écoute pas, que je n’encourage pas d’autres gens à le faire, ou que je n’aime pas parler d’eux, mais seulement qu’ils n’ont pas vraiment leur place dans ce festival. Les choses que je recherche personnellement et professionnellement ne sont pas toujours les mêmes.

« Les performances sont incroyables, phénoménales, révolutionnaires, mais ce qui leur donne leur impact, c’est cette connexion entre les artistes et le public, la façon dont ces deux parties interagissent. »

Y a-t-il encore des choses que tu aimerais accomplir avec le festival, comme un artiste que tu voudrais vraiment voir à l’affiche ou un genre d’événement en particulier ?

Il y a des artistes que j’adore et qui n’ont jamais joué au festival, et je crois que ça ne veut pas nécessairement dire qu’ils devraient le faire parce qu’ils n’ont pas nécessairement quelque chose à y faire, comme je le disais en réponse à la question précédente. Si un groupe que je voudrais voir se reformer le faisait au Roadburn… Je serais super contente pour le prestige du fait que ça se passe au festival pour lequel je travaille, mais en réalité, ça me ferait tout autant plaisir de le voir ailleurs. C’est un peu à double tranchant. Il y a beaucoup de choses, je crois, que j’aimerais faire avec le festival. Peut-être que je me défile en disant ça, mais je pense que l’évolution du Roadburn va amener de nombreuses nouvelles opportunités de faire des choses nouvelles, excitantes et novatrices. Les détails de qui et quoi ne sont même pas l’essentiel, en fait. Cela dit, si je devais répondre avec concision [rires], j’adorerais voir Botch, et si ça pouvait se passer au Roadburn, je serais enchantée. Je crois que nous avons encore beaucoup à explorer avec le festival, et le futur est prometteur, il y a beaucoup de potentiel et de grandes choses à faire dans les années qui arrivent.

Pour terminer, quel a été ton coup de cœur de l’édition 2022 ?

Je crois que cette année, il y a eu tant de sets fantastiques que c’est vraiment difficile d’en choisir un ou deux. Je crois que la gamme du festival, de l’intensité viscérale de Full of Hell à la fragile intimité du concert d’Emma Ruth Rundle, résume parfaitement ce que le Roadburn a accompli cette année. Le fait que nous ayons eu à la fois Thou qui a joué des concerts surprises dans le skate park d’un côté et Liturgy qui a joué Origin of the Alimonies avec un orchestre de chambre de l’autre… Une fois de plus, ce sont les extrêmes de ce qui est possible au Roadburn qui en ont fait une édition particulière. Et tous ces extrêmes, quelles que soient les directions dans lesquelles ils allaient, étaient parfaitement adaptés à ce que nous faisons, rien n’a semblé hors sujet.

Et puis je crois que, et je sais que j’y reviens toujours, la communauté autour du festival a rendu tout ça vraiment unique et en a fait un succès. Les gens nous ont suivis, de notre « Oh, au fait, Thou va jouer quatre fois ce week-end, surprise ! » au silence absolu durant la performance de Lingua Ignota. Le public lui a vraiment donné sa complète attention, tout le monde était dans l’instant, vraiment présent. C’est ça qui rend ces concerts vraiment uniques : tu peux entendre une mouche voler, mais ce n’est pas parce que les gens s’ennuient et ne veulent pas applaudir, mais parce qu’ils sont complètement investis dans ce qui est en train de se passer devant eux à chaque instant. Je sonne sans doute comme un disque rayé, mais je crois que c’est cette communauté qui fait du Roadburn ce que c’est, un festival unique. Les performances sont incroyables, phénoménales, révolutionnaires, mais ce qui leur donne leur impact, c’est cette connexion entre les artistes et le public, la façon dont ces deux parties interagissent. Nous avons beaucoup de gratitude pour la confiance que nous font les gens : lorsque nous faisons quelque chose d’un peu inhabituel, ils nous font confiance, ils viennent et font ce voyage avec nous, peu importe où ça les mène. Nous ne prenons jamais cela pour acquis, le fait que les gens soient prêts à embarquer avec nous comme ça. C’est vraiment quelque chose d’unique.

Interview réalisée par téléphone le 19 mai 2022 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.
Photos : Paul Verhagen (2, 4, 6, 8), Falk Hagen Bernshausen (5) & Jostijn Ligtvoet (7).

Site officiel du Roadburn Festival : roadburn.com



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