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Interview   

Le roman doom de SubRosa


SubRosa a une place à part dans le monde du doom : avec son esthétique élégante et sans fioritures et ses envolées de violons, ce groupe propose une musique unique, sombre et atemporelle. Alors que For This We Fought The Battle Of Ages récolte les mêmes éloges et génère le même émerveillement que leur album précédent, More Constant Than The God, ce qui n’est pas peu dire, les Américains de Salt Lake City ont passé l’essentiel de la fin de l’année dernière en tournée pour défendre ce dernier album, une vaste fresque aussi heavy que sophistiquée inspirée de la matrice de tous les romans dystopiques du XXe siècle : Nous Autres d’Ievgueni Zamiatine.

Après un rendez-vous manqué au Desert Fest Antwerp, nous avons recontacté Rebecca Vernon, chanteuse, guitariste et compositrice principale du groupe, pour en discuter, exercice auquel elle s’est prêtée avec à la fois beaucoup d’humilité et d’enthousiasme. Ci-dessous, elle nous parle de For This We Fought The Battle Of Ages évidemment, mais aussi d’écriture et de composition, de littérature et de musique, et d’intégrité et d’engagement.

« Peu importe que tout le monde nous adore si nous, nous ne sommes pas contents de notre travail. Ce sentiment de satisfaction, c’est vraiment ce qui est le plus important pour nous. »

Radio Metal : Nous avions failli nous rencontrer au Desert Fest, la dernière date de votre tournée européenne. Comment s’est-elle passée ?

Rebecca Vernon (chant & guitare) : Elle a duré trois semaines et demi, c’est la plus longue tournée que nous ayons jamais faite – nous n’avions jamais vraiment fait de longues tournées jusqu’alors. Ça s’est bien passé, nous avons fait toutes les dates, nous n’en avons manqué aucune, et nous sommes heureux de la manière dont les concerts se sont déroulés, de la manière dont nous avons pu établir une connexion avec les spectateurs, à Paris notamment où le concert a été très intense et où nous nous sommes vraiment sentis portés par le public… Ça nous a beaucoup touchés, surtout vu ce que le public parisien a vécu fin 2015. C’était vraiment génial de pouvoir enfin faire une tournée digne de ce nom en Europe, ce que nous n’avions pas eu l’occasion de faire pendant des années. Mais ça a été un peu difficile, aussi : beaucoup de très longs trajets en van, peu de sommeil, peu de pauses. Nous n’avions qu’un jour off sur vingt-deux ; c’est le sort de beaucoup de groupes, mais je ne sais pas… Un peu plus de journées off n’auraient pas fait de mal [rires].

Oui, pendant le concert tu as d’ailleurs dit que tu n’avais presque plus de voix !

Oui tout à fait, ma voix était complètement détruite lorsque nous avons joué au Desert Fest ! Si nous avions eu un concert le lendemain, nous aurions sans doute dû annuler…

Je vous avais vu au Roadburn l’année dernière et l’expérience avait été assez différente : la salle, Het Patronaat [une ancienne église] était remarquable, j’imagine que vous aviez beaucoup moins de dates prévues…

C’était génial ! C’est l’un de mes concerts préférés de toute notre carrière. Nous pouvions ressentir tellement de passion ! Het Patronaat est une salle géniale, c’était notre première fois au Roadburn où nous voulions jouer depuis des années, et cette expérience a été magnifique. Je ne me sentais pas fatiguée du tout, nous étions vraiment au point, c’était super !

Et vous y retournez en 2017 où vous y jouerez deux sets…

Oui, nous serons au Roadburn en avril, l’annonce a été faite il y a quelques semaines. Nous sommes super excités ! Walter [Hoeijmakers] nous a invité à jouer For This We Fought The Battle Of Ages dans son intégralité, et nous avons hâte de le faire. Ce sera un set sur la mainstage, vraiment heavy comme d’habitude, et nous avons aussi prévu un set que nous jouerons dans Het Patronaat et qui sera beaucoup plus doux et feutré. Nous l’avons appelé SubRosa Subdued. C’est une version plus douce, plus lente du groupe, qui ressemble presque à de la musique folk à laquelle nous aurions ajouté quelques éléments. Pour le moment, nous n’avons joué ce genre de set que dans notre ville natale Salt Lake City, et généralement quand tout le groupe ne pouvait pas être là pour un show mais que nous voulions jouer quand même [petit rires], ou alors pour faire la première partie d’un autre groupe, ou pour filer un coup de main… Bref, nous avons créé cette version minimaliste de SubRosa un peu par hasard mais comme beaucoup de nos amis ont aimé, nous avons décidé de prendre ça un peu plus au sérieux et de le présenter mieux. C’est comme ça que nous avons été amenés à proposer cette expérience au Roadburn. Certains de mes amis préfèrent même ces sets-là à nos sets heavy ordinaires !

Je suppose que vous prévoyez une set-list complètement différente pour ce genre de performance ?

Oui, nous jouons surtout nos titres les plus folk et nous aurons sans doute de nouvelles chansons pour le Roadburn, on va voir. Mais oui, nous avons tendance à mettre l’accent sur des choses plus folk comme « Whippoorwill » ou « House Carpenter », des choses comme ça, nous pouvons aussi jouer « The Inheritance », ça passe très bien dans ces sets plus dépouillés. Donc oui, ce seront surtout des chansons que nous ne jouons habituellement pas dans nos sets heavy.

Votre dernier album, For This We Fought The Battle Of Ages, a vraiment été très bien reçu : toutes les chroniques que j’ai pu lire sont dithyrambiques. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

C’est étrange après avoir travaillé sur un album aussi longtemps… Nous l’avions déjà quasiment fini en février dernier, mais il a fallu que nous patientions encore six mois avant que toutes les parties soient vraiment prêtes. Au moment où il est sorti, nous en avions à peu près fini avec lui, nous en avions même un peu marre [rires]. Mais nous sommes globalement très contents du résultat. Je n’y changerais pas grand-chose. Il y a des tout petits détails qui me dérangent mais au-delà de ça, nous avons vraiment travaillé très dur dessus et nous en sommes fiers. C’est un album que nous avons mûrement réfléchi et il ressemble vraiment à ce que nous voulions.

Votre album précédent, More Constant Than The Gods, avait aussi reçu un accueil extrêmement enthousiaste. Est-ce que ça vous a mis la pression pour le suivant ou est-ce qu’à l’inverse, ça a été essentiellement stimulant ?

Je crois que de toute façon, ce n’est pas possible de ne pas ressentir une forme de pression à partir du moment où on choisit de partager son art avec le monde. Certaines personnes ne créent que pour elles-mêmes ou leurs proches mais nous, nous avons envie de partager ce que nous faisons avec le monde, ce qui nous met dans une position de vulnérabilité. En fin de compte, il faut que nous arrivions à être satisfaits de notre travail, et c’est ça le plus compliqué : faire en sorte que nous soyons contents de nous, de repousser nos limites, d’évoluer… Si ça plaît au reste du monde, tant mieux, c’est un bonus. Mais si nous avions beaucoup de retours positifs mais qu’en réalité, nous n’étions pas très satisfaits du rendu de l’album soit parce que nous ne nous en serions pas donné les moyens ou nous n’aurions pas assez travaillé… Peu importe que tout le monde nous adore si nous, nous ne sommes pas contents de notre travail. Ce sentiment de satisfaction, c’est vraiment ce qui est le plus important pour nous je crois.

« J’aime vraiment le langage, exprimer des choses le plus justement possible grâce au langage, et je pense que ça s’en ressent dans les paroles, oui. Je trouve que le langage est magnifique et très puissant. La plume est plus forte que l’épée. »

Vous expliquez que For This We Fought The Battle Of Ages a été inspiré par un roman de l’auteur russe Ievgueni Zamiatine, Nous Autres, sorti en 1920, qui a eu une influence importante sur Aldous Huxley et George Orwell notamment. Est-ce que tu irais jusqu’à dire que c’est un concept album ?

Oui, je dirais que c’est presque un concept album [rires]. Ce n’est pas un véritable concept album parce que certes, trois chansons ont un lien direct avec le livre et ont été pratiquement écrites du point de vue de personnages du roman, mais les autres en sont plus éloignées. Ce sont des méditations sur les thèmes du livre plus que sur le livre lui-même. Je pense donc que c’est une sorte de concept album, mais pas un concept album traditionnel.

Qu’est-ce qui t’a interpellée dans ce livre et qu’est-ce qui t’a poussée à en faire de la musique ?

La raison pour laquelle nous avons décidé de faire un album inspiré par ce livre est qu’à peu près un an avant que nous commencions, j’ai lu Nous Autres pour la première fois et j’en suis complètement tombée amoureuse. Ce roman a eu sur moi un impact considérable, il m’a semblé qu’il articulait toutes les intuitions philosophiques que j’avais pu avoir tout au long de ma vie sans parvenir à mettre des mots dessus. C’était comme si ce livre disait tout ce que j’avais pu penser ou ressentir au cours de ma vie. C’est vraiment ça qui fait un bon livre : quand un auteur arrive à mettre en mots quelque chose que tu as toujours ressenti sans jamais parvenir à l’exprimer. C’est ce que j’ai ressenti pour Nous Autres, et au beau milieu de ma lecture, je me suis dit : « Notre prochain album devra être inspiré de ce livre, il est tellement incroyable ! »

Apparemment, la chanson « Troubled Cells » a quant à elle été inspirée par une nouvelle, et « Cosey Mo » de More Constant Than The Gods fait allusion à un personnage d’un roman de Nick Cave. À quel point la littérature est importante pour toi en tant que musicienne ?

C’est très important ! Tu as raison, nous avons pas mal de chansons qui ont été inspirées par des livres, et maintenant, c’est même tout un album… Il y a aussi « Beneath The Crown » de No Help For The Mighty Ones qui a été inspirée par un livre d’Edwin Black intitulé War Against The Weak (La Guerre Contre Les Faibles, NDLR) qui parle du mouvement eugéniste aux États-Unis. C’est vrai que ce que nous sommes amenés à lire va parfois nous inspirer et nous inciter à nous exprimer sur certaines questions, ou ne serait-ce qu’attirer l’attention sur certains problèmes. C’est ce qui nous fait nous dire : « Il faut que nous écrivions une chanson là-dessus ! » C’est ce qui s’est passé pour Nous Autres, sauf que cette fois-ci nous nous sommes même dit : « Là, il faut que nous écrivions tout un album ! »

C’est sûrement lié, mais les paroles de vos chansons sont très poétiques ; vous faites partie de ces rares groupes de metal dont on peut lire les paroles indépendamment de la musique et il semble que vous y prêtez une attention particulière. Est-ce que c’est quelque chose que tu travailles particulièrement ?

Merci ! C’est vrai que j’apporte un soin particulier à nos paroles, j’y travaille très dur. Nous pouvons passer des jours à souffrir sur une seule ligne, à écrire et réécrire chaque mot pour essayer de trouver la manière la plus exacte de mettre quelque chose en mots… C’est marrant que tu parles de ce lien à la littérature parce que justement, j’ai un diplôme de « creative writing », j’adore écrire de la fiction et de la poésie, j’ai toujours été comme ça. Et j’adore lire, je dévore les livres depuis ma plus tendre enfance, depuis que j’ai cinq ou six ans. J’aime vraiment le langage, exprimer des choses le plus justement possible grâce au langage, et je pense que ça s’en ressent dans les paroles, oui. Je trouve que le langage est magnifique et très puissant. La plume est plus forte que l’épée.

Est-ce que tu écris la musique à partir des paroles ou est-ce que c’est l’inverse ? À moins que tu écrives les deux en parallèle ?

Bonne question. En général, les riffs et la musique viennent en premier, puis les paroles suivent. Généralement, j’ai au moins les premiers riffs de guitare avant de commencer à m’atteler aux paroles, et je me dis : « À quoi ces riffs me font-ils penser ? » J’ai dans ma tête une sorte de dossier mental plein de sujets dont je voudrais parler, et je me demande si c’est la bonne chanson pour parler de X, Y ou Z. Puis je me dis : « Oui, c’est ça, cette chanson évoque totalement telle émotion qui me fait penser à tel sujet », et à ce moment-là j’écris les paroles pour qu’elles viennent nourrir l’émotion en question.

À première vue, on perçoit dans votre musique quelque chose d’atemporel, un côté American Gothic un peu esthétisant. Mais en y regardant de plus près, vous évoquez souvent des sujets de société voire clairement politiques, quoique de manière subtile et jamais vraiment frontale, et cette dimension-là apparaît encore plus clairement dans ce dernier album. C’est volontaire ?

Oui, nous avons toujours chanté les sentiments que nous inspirent l’état actuel du monde et certains sujets politiques ou sociétaux. À ce titre, nous avons une approche presque punk de la musique, nous voulons l’utiliser comme une arme, comme un moyen de prise de conscience, ou tout simplement pour nous exprimer à propos de choses qui nous bouleversent. Ça a toujours été une partie de SubRosa. À côté de ça, certaines chansons sont plus personnelles et parlent de la vie et de ce que nous traversons en tant que personnes. C’est un peu un mélange. J’ai toujours admiré la musique qui mélange art et politique, la musique qui a une vraie signification, qui semble dire quelque chose de très important au moins aux yeux de ceux qui l’écrivent. J’adore les chansons contre la guerre du Vietnam, ce genre de choses. Je trouve ça formidable que la musique puisse inspirer les gens et créer des révolutions. C’est un outil extrêmement puissant.

« J’ai toujours admiré la musique qui mélange art et politique, la musique qui a une vraie signification, qui semble dire quelque chose de très important au moins aux yeux de ceux qui l’écrivent. »

Justement, tu as écrit « Troubled Cells » dans cette optique comme tu l’as expliqué dans pas mal d’interviews : cette chanson vise à dénoncer les positions de l’église mormone – dont tu fais partie – très dures envers la communauté LGBT. Vous prévoyez même de sortir une vidéo pour appuyer votre propos. Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, cette vidéo est d’ailleurs censée sortir aujourd’hui, j’ai passé la moitié de la nuit à peaufiner les derniers détails avec l’un des réalisateurs. Nous avons travaillé avec une équipe de Los Angeles qui a créé la vidéo pour nous. Toute l’équipe s’est donnée à fond. Ils l’ont filmée dans le désert de Mojave, ils ont dû y passer deux jours alors qu’il devait y faire plus de quarante degrés, et personne ne s’est jamais plaint, tout le monde s’est investi à fond dans le projet parce qu’ils y croyaient vraiment. Nous avons vraiment hâte qu’elle sorte, nous attendions ce moment depuis longtemps ! Nous pensions la sortir il y a quelques mois mais ensuite nous sommes partis en tournée en Europe, il y a eu des retards… Nous sommes enfin prêts !

Par rapport à vos albums précédents, je trouve que vous repoussez les limites aux deux extrêmes, à la fois dans les parties heavy et les parties mélodiques, mais surtout dans la manière de les associer – les structures des chansons sont vraiment libres et uniques. Est-ce que ça vient des influences classiques qu’on peut entendre dans votre musique ?

C’est une très bonne observation parce que sur cet album encore plus que sur les autres, nous avons délibérément essayé de retranscrire la structure d’un opéra ou d’une symphonie en nous inspirant du fait que dans une symphonie, il y a des mouvements qui reflètent certains concepts, comme les saisons d’une année ou une scène en particulier, surtout dans les opéras où des chansons peuvent être écrites pour une scène, un personnage qui fait une découverte par exemple. Je ne sais pas trop pourquoi, mais je me suis dit que ça pourrait être intéressant d’écrire un album en partant de ça. C’est quelque chose que nous avions déjà un peu fait par le passé, mais cette fois nous voulions aller plus loin. « Despair Is A Siren » est la chanson qui ressemble le plus à un opéra parce qu’elle suit vraiment les péripéties de Nous Autres de manière chronologique, et retranscrit librement l’éveil douloureux de D-503, le personnage principal. Certaines scènes du livre sont représentées dans la musique, et la fin de la chanson représente la mort de I-330, un autre personnage important, à la toute fin du livre, dans les deux dernières pages. J’avais vraiment envie d’explorer ça ; à vrai dire, je caresse l’idée d’écrire un véritable opéra. Je ne sais absolument pas comment on fait, mais je voudrais faire des recherches là-dessus et en faire un selon ma propre interprétation de la chose, faire ma propre version de ce que devrait être un opéra à mon avis, quelque chose comme ça. Ce serait peut-être un échec cuisant, mais j’ai vraiment ce besoin de toujours repousser mes limites, et le reste du groupe est pareil. Ça pourrait être un super défi !

Je pensais aussi à « Black Majesty » : c’est une chanson très longue avec énormément de changements d’atmosphère mais très peu de paroles ou de structures récurrentes…

Oui, c’est vrai. Il y avait encore plus de mouvements dans cette chanson mais nous nous sommes rendu compte qu’ils ne s’enchaînaient pas suffisamment bien. J’ai délibérément écrit sept ou huit mouvements différents pour qu’ils s’enchaînent, juste pour voir [rires], sans qu’aucun de ces mouvements ne soit jamais répété. Je voulais voir ce que ça pourrait donner. Les paroles sont en prose, elles sont un peu différentes de mes paroles habituelles, elles forment une sorte de petit paragraphe composé seulement de quelques longues phrases. J’ai d’abord écrit ce texte en prose un peu réflexif puis je me suis dit que je voulais en faire une chanson. J’ai réparti les paroles dans sept ou huit mouvements, puis je les ai composés autour des paroles. Par rapport à ce que je disais plus haut, c’est un peu l’exception qui confirme la règle [rires] : pour « Black Majesty », j’ai écrit les paroles d’abord et la musique ensuite.

Il y a des passages en italien dans « Il Cappio » et « Killing Rapture » qui d’ailleurs s’enchaînent. Quel est le lien entre ces deux chansons ?

Oui, bravo, tu as remarqué ! « Il Cappio » est le prélude de « Killing Rapture ». À l’origine, nous voulions n’en faire qu’une seule chanson mais finalement nous avons décidé d’en faire une plage à part. « Il Cappio » est une sorte de lamentation sur l’amour et sur les peines de cœur qui vont avec, et « Killing Rapture » est la réponse du gouvernement corrompu de Nous Autres, on l’appelle l’État Unique, un gouvernement totalitaire dystopique qui lave le cerveau de ses citoyens : « Nous allons nous débarrasser de l’amour, nous prendrons en charge la reproduction et vous n’aurez plus jamais le cœur brisé, nous allons rendre tout ça plus logique et biologique. Vous n’aurez plus jamais à souffrir des douleurs causées par l’amour romantique fondé sur le libre-arbitre. » Voilà comment les deux chansons s’articulent.

À propos, des chansons comme « Il Cappio » ou « House Carpenter » sont-elles des reprises ?

Bonne question ! « House Carpenter » est une chanson folklorique celte traditionnelle. Je crois qu’elle vient aussi d’un autre pays, elle doit avoir des racines anglaises et celtes si je me souviens bien. Elle est parfois intitulée « The Daemon Lover » ou d’un autre nom encore que j’ai oublié (« James Harris », NDLR). Nous en avons choisi une version qui a été popularisée par Bob Dylan, mais au cours des décennies il y en a eu beaucoup d’autres. C’est une chanson que nous adorons, voilà pourquoi nous l’avons reprise, c’est d’ailleurs la seule reprise que nous ayons jamais enregistrée. « Il Cappio » en revanche est une chanson originale, c’est nous qui l’avons écrite.

« Je suis une personne très empathique et je suis absolument bouleversée par l’état du monde, ou même plus simplement par ce que mes amis proches endurent, leurs déceptions, leurs désillusions, la mort et la douleur… […] La musique est ma manière de gérer tout cela. »

Il me semble que ça reprend un thème récurrent dans votre carrière : la beauté de ce qui est sombre et douloureux, le fait que c’est une part de la vie…

Oui, nous explorons beaucoup la partie sombre de cette vie, les souffrances qu’elle implique. Je suis extrêmement touchée par la souffrance des autres. Je suis une personne très empathique et je suis absolument bouleversée par l’état du monde, ou même plus simplement par ce que mes amis proches endurent, leurs déceptions, leurs désillusions, la mort et la douleur… Tout ça est bouleversant. La musique est ma manière de gérer tout cela, et celle des autres membres du groupe aussi. À côté de ça, le sarcasme tient aussi une place importante dans notre musique [petit rires]. Nous sommes très sarcastiques, très ironiques, j’aime beaucoup les choses ironiques. Ce que je déteste dans notre société, je vais l’explorer par l’intermédiaire du sarcasme. « Killing Rapture » justement est l’une des chansons les plus sarcastiques que j’aie jamais écrit. À mes yeux, elle contient les choses les plus épouvantables que j’aie jamais écrit dans une chanson. Les paroles disent des choses horribles dans un langage le plus rationnel possible. C’est comme ça que s’exprime l’État Unique dans Nous Autres. Dans notre merchandising, il y a des t-shirts avec un dessin de muguet ou de jusquiame (il y en a aussi un avec de l’absinthe je crois) qui font partie de l’artwork du disque. Ces plantes sont toutes mentionnées dans le livre, et il y a un passage où le muguet est comparé à la jusquiame. Ce sont deux plantes toxiques, mais le muguet sent tellement bon que le poison en devient presque supportable. Un personnage compare l’État Unique au muguet : ils disent des choses épouvantables mais en les couvrant d’un parfum tellement agréable qu’on ne les remarque pas vraiment. C’est exactement ce que je voulais faire avec « Killing Rapture ».

Puisque tu parles de l’artwork : pour vos trois derniers albums, vous avez travaillé avec l’artiste irlandais Glyn Smith. L’évolution des pochettes semble vraiment épouser celle de votre musique, les deux semblent de plus en plus directes et concentrées. Comment travaillez-vous ensemble ? J’imagine que votre connexion artistique est forte ?

Oui. C’est formidable de travailler avec Glyn, c’est un artiste très inspiré, très intuitif, qui prend son travail très au sérieux. Nous pouvons échanger des quinzaines d’emails sur le symbolisme de tel ou tel détail, sur ce que nous voulons pour la pochette, ce qui doit l’inspirer, sur le sens de l’album… Ensuite, il reprend tout ça et fait des recherches de son côté sur différents mouvements artistiques etc. Il a lu Nous Autres plusieurs fois et a beaucoup étudié le livre et son symbolisme. C’est comme ça que Glyn fonctionne, c’est un artiste très investi, il n’hésite pas à mobiliser énormément de temps et d’efforts pour une œuvre. Il nous a d’ailleurs dit que l’artwork de For This We Fought The Battle Of Ages était ce qu’il avait fait de plus cohérent de toute sa carrière. De la même manière, nous le considérons aussi comme l’album le plus cohérent de notre carrière. Comme tu le dis, il est vraiment concentré autour d’un concept, il est précis comme un laser. Nous avions déjà exploré beaucoup de ces thèmes par le passé, l’oppression, la corruption du pouvoir, etc., mais jamais avec une telle précision. Je trouve que la pochette de Glyn reflète tout à fait ça, en effet, c’est cool que tu l’aies remarqué.

Vous venez tous de Salt Lake City. Est-ce que ça a influencé votre musique, que ce soit de par la situation géographique de la ville – située au milieu du désert – ou que ce soit de par la scène locale ? Je te demande ça parce qu’un passage de « Fat Of The Ram » m’est revenu à l’esprit : « Cities by dead lakes… »

Oui tu as raison, « Fat Of The Ram » parle de Salt Lake City. Nous avons écrit plusieurs chansons sur des sujets liés à cette ville mais c’est vrai que « Fat Of The Ram » est la plus évidente. Vivre ici nous a clairement inspiré, oui, et pas seulement la nature magnifique qui nous entoure : les montagnes, les canyons, mais aussi le désert, très présent dans l’Utah. Salt Lake City est dans le désert, en gros, il pleut très peu et l’air est extrêmement sec. C’est très mauvais pour la peau à vrai dire [rires], dès que je quitte l’Utah j’ai une peau magnifique mais ici, c’est l’horreur ! Ça nous inspire évidemment, et en effet, la scène musicale nous inspire beaucoup aussi. Les groupes de nos amis sont nos plus grandes influences. Notre plus grande influence, c’est un groupe qui s’appelle Red Bennies qui jouait dans le coin dans les années 90. Ils existent toujours mais je les ai vus pour la première fois en 1996. Ils jouaient du sludge à une époque où ce n’était pas très à la mode, ils étaient très influencés par Sleep, très en avance sur leur temps, et très, très en colère. Ils ont eu un très gros impact sur moi. Et leur musique avait un but, ils essayaient de changer les choses, de protester contre certains trucs, ça m’a vraiment impressionnée. Tout cela a mené à SubRosa. Il y avait pas mal d’éléments inspirés de Red Bennies au début du groupe, j’avais emprunté certaines idées, puis peu à peu SubRosa a développé son identité propre. Mais oui, ça a vraiment été une grosse influence. Et puis nous avons vu tellement de super groupes jouer ici ces quinze dernières années, nous avons complètement absorbé la musique de nos amis. Ce sont les groupes que nous voyons le plus souvent, ce sont nos pairs, même si nous allons aussi voir des groupes nationaux. Mais il y a tellement de super groupes ici, les gens font vraiment l’effort d’aller voir les groupes locaux. C’est un peu moins fort ces dernières années mais je crois que c’est encore le cas, nous allons toujours voir le groupe d’un ami toutes les deux ou trois semaines.

J’ai cru comprendre qu’à l’origine, il ne devait y avoir qu’une violoniste dans le groupe, mais que finalement vous les avez gardées toutes les deux. Comment travaillent-elles ensemble ? Ont-elles des rôles prédéterminés ?

Les violonistes sont très proches, il n’y a aucune compétition entre elles, elles forment une équipe très fluide. Elles travaillent ensemble pour le bien de la musique. Elles ont travaillé cette fois-ci de la même manière que sur l’album d’avant parce que ça leur avait beaucoup plu : elles se partagent les chansons, l’une mène sur la moitié d’entre elles et l’autre sur l’autre moitié. À l’origine, c’était pour des raisons de commodité parce qu’elles sont toutes les deux très occupées, donc elles n’ont pas suffisamment de temps pour écrire des chansons depuis le commencement ensemble. Donc elles travaillent chacune de leur côté ; par exemple si Sarah [Pendleton] leade trois chansons, elle va travailler dessus toute seule durant son temps libre et créer les parties de violon qu’elle estime qui conviennent aux chansons, ensuite elle va montrer ce qu’elle a fait à Kim [Pack] qui elle-même s’inspirera des parties de Sarah pour créer les siennes en se disant : « OK, là je vais mettre telle harmonie pour souligner ta partie », fera ses suggestions, proposera peut-être des changements, des idées, mais en tout cas l’une des violonistes aura mis la chanson en route. Et puis Kim fera pareil avec ses chansons. C’est très égalitaire. J’aime beaucoup ce processus parce que ça leur donne la chance à toutes les deux d’exprimer leur propre voix sur les chansons sur lesquelles elles travaillent, et c’est aussi très chouette pour la personne qui va ajouter les harmonies de découvrir ce que l’autre a inventé et auquel elle n’aurait peut-être pas pensé. Il y a toujours cette joie de découvrir ce que l’autre violoniste a inventé. Elles adorent écrire comme ça, et elles sont très douées, elles sont géniales, personnellement je pense que ce sont des génies. Elles écrivent très vite et de manière très intuitive, elles suivent vraiment leur intuition quand elles composent et je trouve que ça s’entend.

« Quand j’écris, je suis presque en transe, j’essaie simplement d’exprimer quelque chose que je ressens sans penser du tout à ce qu’ont pu faire d’autres avant moi. »

Il y a une tension ou un équilibre entre les opposés dans SubRosa, que ce soit la lourdeur et la légèreté, la gravité des sujets abordés et la beauté de leur expression, tout comme il y a une sorte d’équilibre entre féminité et masculinité dans le groupe. Cela dit, c’est toi qui a en charge la partie la plus heavy de votre musique avec tes riffs, donc ça va au-delà d’une répartition masculinité/lourdeur et féminité/délicatesse. Est-ce que tu penses que ces oppositions sont pertinentes ?

Je crois qu’il y a en effet dans SubRosa un gros mélange d’énergies féminines et masculines. Et les rôles sont plus ou moins mélangés dans le groupe. Souvent les groupes, surtout les groupes de metal, sont mené par un mec et là c’est moi qui suis le leader, c’est un peu différent. Andy [Patterson, batterie] et Levi [Hanna, basse] sont des hommes très forts et très sûrs d’eux, et s’ils ont des qualités considérées comme typiquement masculines – par exemple ce sont eux qui vont réparer notre équipement ou Levi qui va réparer le van parce qu’il a été mécanicien –, ils sont aussi complètement à l’aise avec le fait que des femmes soient à la tête du groupe. Ils ne sont pas misogynes ou macho pour un sou, ils ne se comportent jamais comme ça avec nous. Ils sont très respectueux et nous nous entendons très bien, au point que nous ne pensons plus du tout au genre des uns ou des autres, nous avons juste chacun notre rôle dans le groupe et ça fonctionne très bien comme ça. Je pense que ce mélange d’énergies féminines et masculines s’entend dans notre musique, tout comme cette inversion des rôles. Oui, c’est moi qui joue ces riffs super lourds et qui écris les parties vraiment heavy, et à côté de ça Levi écrit de très belles parties de basse avec du tapping et des fioritures. Nous ne pensons pas du tout à ce à quoi les gens s’attendent ou à ce qui est normal ou pas.

De la même manière, on ne peut pas vraiment définir le genre – cette fois dans l’autre sens du terme – de votre musique. Certaines personnes ont inventé le terme « doom rock » par exemple. Vous jouez du metal mais il y a beaucoup d’éléments venant d’autres styles, du coup, qu’est-ce que vous écoutez ? Est-ce que vous vous sentez faire partie d’une scène en particulier ?

Je crois que nous apprécions tous des genres musicaux très différents et ça s’entend sans doute dans notre style et dans les chansons que nous écrivons. En ce qui me concerne, j’aime la musique sombre en général, ce qui inclut la musique goth évidemment, The Cure, Nick Cave, PJ Harvey aussi même si je ne sais pas trop si on peut la considérer comme gothique, mais j’aime aussi le blues, des chansons très brutes, j’aime la musique brute et rugueuse de manière générale, le punk… Nous aimons toutes sortes de styles, toutes sortes de sous-genres de metal aussi. Je préfère ce qui est lourd et « heavy » avant tout, mais plein de choses différentes peuvent être considérées comme « heavy ». Ce qui est lourd, profond, émouvant ou même spirituel, voilà ce qui me plaît. Le reste du groupe écoute aussi des choses très variées. Levi écoute beaucoup de post metal. Andy est producteur, il a produit des centaines d’albums de groupes locaux et donc a écouté quantité de choses sur les vingt-cinq dernières années… Il a joué et écouté énormément de styles différents. Sarah est surtout influencée par Brian Eno ou Devil Doll par exemple. Kim a été dans un groupe de math rock indie qui s’appelle Loom! pendant cinq ou six ans donc elle a été exposée à beaucoup de musique de ce style. Elle est aussi très influencée par le mouvement gothique de la fin des années 80 et du début des années 90 comme Depeche Mode, The Cure… J’adore Nine Inch Nails… Nous avons donc un éventail très large dans lequel puiser. Il y a aussi la musique classique que nous aimons tous, etc.

C’est vrai que votre musique est très gothique, finalement…

Oui, je suis d’accord ! [Petit rires] Mais nous ne le faisons pas exprès, je ne me dis jamais « Tiens, je voudrais que cette chanson sonne comme du The Cure ou du My Dying Bride », nous n’avons jamais d’idée préconçue au sujet du son que nous voulons avoir, ça se produit de manière organique. Lorsque je me pose pour écrire un riff, j’écris quelque chose que j’entends dans ma tête ou un truc que j’ai trouvé en jouant de la guitare, ça vient d’un lieu profondément enfoui en moi. Quand j’écris, je suis presque en transe, j’essaie simplement d’exprimer quelque chose que je ressens sans penser du tout à ce qu’ont pu faire d’autres avant moi.

De fait, c’est vrai que votre musique ne ressemble à aucune autre !

Tant mieux ! Même si c’est vrai qu’à l’inverse, nous ne nous sommes jamais dit que nous voulions être différents non plus. Ce n’est pas quelque chose de délibéré, nous voulons juste écrire une musique que nous ressentons, qui est sincère et qui vient du plus profond de nous. C’est pour ça que notre musique est unique, je suppose, je ne sais pas.

Vous allez bientôt partir pour une tournée américaine ; qu’y a-t-il de prévu pour le groupe pour les mois à venir ?

Nous partons en tournée dans une semaine, ce sera une toute petite tournée d’à peu près huit jours, puis nous allons nous reposer un peu cet hiver. Nous avons le Black Sky Festival à Denver prévu le 10 décembre et une autre date plus tard mais c’est à peu près tout. En dehors de ça, nous allons nous concentrer sur la préparation de nos shows pour le Roadburn et nous assurer qu’ils seront les meilleurs possibles. Ça va nous faire du bien de faire une pause parce que cette année a été très intense, sans temps morts et très stressante. C’était génial mais je crois que nous avons tous mérité un peu de temps pour reprendre notre souffle !

Interview réalisée par téléphone le 4 novembre 2016 par Chloé Perrin.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Traduction : Chloé Perrin.

Site officiel de SubRosa : subrosa.cc

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