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Interview   

Rotting Christ : la dévotion de Sakis Tolis


Sakis Tolis - Rotting ChristS’il se bat contre le conservatisme religieux, Sakis Tolis, la tête pensante de Rotting Christ n’en est pas moins fasciné par les philosophies occultes et mystiques. Il y a même quelque chose de fondamentalement spirituel dans la façon dont Tolis aborde sa musique, évoquant l’importance de la méditation et de la recherche de soi. A cet égard, son nouvel opus, Rituals, s’engouffre encore plus loin dans la voie ouverte par le précédent, Κατά τον δαίμονα εαυτού, en mettant en musique onze rituels qu’il a autant été chercher dans diverses cultures à travers le monde que dans la littérature.

Dans l’entretien qui suit, Sakis Tolis nous explique comment il a abordé ce treizième album, ce que cela à impliqué en termes d’investissement intellectuel. Car si Rotting Christ prend toujours son temps pour livrer ses nouvelles œuvres (trois ans, en général), c’est bien parce qu’il est attaché à l’authenticité de sa musique mais aussi parce que le compromis ne fait pas partie de son vocabulaire artistique. La liberté d’expression est même un combat pour lui. Un combat qui se déroule en grande partie, et on y revient, sur le terrain religieux, comme il l’évoque ci-après.

Rotting Christ by Ester Segarra

« Parfois je n’aime vraiment pas la vie […]. Payer mon layer et mes impôts, ça va, je le fais mais ça ne me satisfait pas. Je suis souvent très content d’avoir ma musique pour m’évader. »

Radio Metal : L’album précédent de Rotting Christ, Κατά τον δαίμονα εαυτού, tu l’avais fait seul avec l’aide de ton frère Themis à la batterie. Mais, en fait, la dernière fois où nous nous sommes parlé, tu paraissais assez enthousiaste vis-à-vis des deux nouveaux membres Georges Emmanuel et Vagelis Karzis et tu as dit que tu « aimerais les voir s’impliquer dans la musique. » Etait-ce donc un travail un peu plus collaboratif cette fois ?

Sakis Tolis (chant & guitare) : En fait, les quatre derniers albums de Rotting Christ ont été produits et enregistrés par moi, j’ai tout fait moi-même, et mon frère Themis à la batterie. C’est ainsi que je procède depuis ces dix dernières années, donc malgré le fait que c’est éreintant, au moins j’obtiens ce que je veux. C’est très important pour moi de m’exprimer et d’être authentique. Parfois, ce genre de choses peut se révéler meilleures lorsque tu travailles seul, et c’est pourquoi, dans ma vie, je préfère généralement travailler seul. Et voilà le résultat. Bien entendu, les nouveaux mecs ont beaucoup rafraîchi le groupe. Je suis très content de pouvoir dire que Rotting Christ est actuellement meilleur qu’il n’a jamais été en live. Ces mecs me motivent beaucoup sur scène. Mais il faut du temps pour qu’ils puissent intégrer le feeling, en termes de composition. Ce sont de très bons musiciens mais il faut des années pour rentrer dans l’idée, l’atmosphère du groupe. Il faut qu’ils entrent dans le feeling de Rotting Christ qui existe depuis la fin des années quatre-vingt. Voilà pourquoi je ne travaille pas avec d’autres gens. C’est très difficile d’avoir ce feeling. Mais tu sais, les mecs se débrouillent vraiment très bien et ont de bonnes idées pour le live.

Tu n’es pas le genre de musicien à faire des compromis…

Non, je n’aime pas les compromis ! Evidemment, je me porte bien avec les gens. Je ne suis pas un homme isolé ou fou mais il se trouve que pour ce qui est de la musique, de mes chansons, je deviens un peu bizarre et pour que quiconque puisse écrire quelque chose pour Rotting Christ, je veux d’abord que Rotting Christ soit dans son sang, et ça, ça prend beaucoup de temps.

Rotting Christ semble être en évolution constante, chaque album étant une nouvelle étape pour aller plus loin. Du coup, qu’est-ce que tu voulais pour cette nouvelle étape ?

Oui, je veux effectivement croire que j’ai été plus loin. Je ne sais pas si tu aimes ou pas mais, au moins, j’ai le sentiment que j’ai été plus profondément en moi. Ça implique plus de recherche intérieure. Je veux croire que plus je grandis, plus je gagne en maturité. J’ai plus de sagesse. Je peux voir les choses avec plus de clarté aujourd’hui. Je me suis donc demandé quel en était le résultat. Et j’ai vraiment découvert des endroits plus sombres et obscurs en moi. J’ai encore plus médité cette fois. J’ai aussi davantage lu. J’ai fait tout ça pour pouvoir créer quelque chose de ritualiste. C’était le concept avant même que je ne commence l’album. Un rituel, pour moi, c’est un genre de dévouement aveugle d’une personne. J’ai donc voulu vraiment aller en profondeur là-dedans et créer un album qui sonnerait, plus ou moins, ritualiste. La conception de cet album m’a pris plus d’un an et demi. J’ai voyagé partout dans mon esprit. Je me suis posé beaucoup de questions. J’ai fait beaucoup de recherches, j’ai beaucoup lu. Je veux croire que j’ai sorti un album qui va plus loin par rapport à là où je me suis arrêté sur le précédent, Κατά τον δαίμονα εαυτού. Evidemment, ce sont aux gens de statuer là-dessus, je ne suis pas vraiment le mieux placé pour juger ma musique mais au moins, je peux vous assurer que j’ai fait de mon mieux pour obtenir un album qui retranscrit mon esprit.

Est-ce que constituer la musique en elle-même était comme un rituel ?

Oui. C’est un genre de rituel pour moi d’écrire une chanson. D’abord, je dialogue avec moi-même, je m’isole un peu. Je veux m’évader ; c’est la raison pour laquelle je fais de la musique. Parfois je n’aime vraiment pas la vie ; la vie plate de tous les jours. Payer mon layer et mes impôts, ça va, je le fais mais ça ne me satisfait pas. Je suis souvent vraiment content d’avoir ma musique pour m’évader. Donc pour cet album, j’ai fait beaucoup de recherche, je me suis encore plus isolé, j’ai beaucoup lu… Car il y a onze chansons, onze rituels différents. C’était l’état d’esprit dans lequel je me suis mis pour créer cet album. Faire de la musique a été un rituel pour moi ces dix dernières années et pour les quatre derniers albums. Avant, je travaillais de façon plus spontanée. J’avais ma guitare, je jouais et j’attendais de trouver des idées. Maintenant, je réfléchis davantage aux chansons. Je pense au concept. Je commence par lire. Et c’est pourquoi l’album n’a pas autant de riffs qu’auparavant. Mais à mon avis, il a un concept plus riche.

T’es-tu inspiré de musique ritualiste ?

Oui, il faut que je m’inspire. J’écoute de la musique venant de partout dans le monde. Parfois ce n’est pas du metal. D’ailleurs, la chanson « The Four Horsemen », qui est basée sur l’Apocalypse selon Saint Jean, est une reprise [du vieux groupe grec] Aphrodite’s Child [de l’album de 1972 intitulé 666]. Je prends mon rôle toujours très au sérieux lorsqu’il s’agit de faire un album et de composer des chansons. C’est très important pour moi. C’est la chose la plus précieuse dans ma vie. Donc je veux que ce soit authentique et sérieux.

Rotting Christ - Rituals

« Il n’y a pas seulement des problèmes avec le Christianisme, il y a des problèmes avec toutes les religions. Tu dois l’écrire ; tu dois le dire. »

Certaines chansons sont en Grec et d’autres en Anglais, mais il y a aussi une chanson en partie en Latin, une autre en Français…

« Les Litanies De Satan » est en Français, « देवदेवं (Devadevam) » est en Sanskrit indien, « זה נגמר (Ze Nigmar) », qui se réfère aux sept dernières paroles de Jésus Christ sur la croix, est en Araméen et Hébreux, le titre bonus « Lok’tar Ogar », qui signifie « la victoire ou la mort », est entièrement écrite en langue nordique…

Comment parviens-tu à maîtriser suffisamment ces langues pour les utiliser dans des chansons ?

J’aime lire ! Je lis beaucoup avant écrire. Si j’ai une chanson dans telle ou telle langue, je lis beaucoup de choses sur et dans cette langue. Je prends mon rôle très au sérieux, comme je t’ai dit !

Est-ce que tu comprends vraiment ce que tu chantes ?

Oui, bien sûr. Il y a une traduction, de toute façon. Ceci dit, j’avais un gros problème avec l’Araméen parce que c’est une langue morte. C’est combiné avec l’Hébreux mais c’est très difficile parfois de comprendre le sens. Mais bien sûr, il y a un sens. Et je suis aidé, surtout pour la chanson indienne. Je n’avais aucune idée comment lire le Sanskrit, donc j’ai demandé à un ami, Kathir, de contribuer.

Les paroles de « Les Litanies De Satan » viennent des Fleurs Du Mal de Charles Baudelaire. Qu’est-ce que Baudelaire et ce texte en particulier représente pour toi ?

Il y a de la décadence là-dedans, quelque chose qui va à l’encontre du système. C’est quelque chose de similaire à la devise « non serviam » et c’est la raison pour laquelle j’ai écrit une chanson pour ce texte.

La décadence est quelque chose que tu apprécies ?

Oui, bien sûr. Parfois je ne suis pas heureux. Et je n’écris pas de musique si je suis heureux. Je suis une personne heureuse, globalement, j’ai mes moments de bonheur, bien sûr, je ne suis pas une bête curieuse ou quoi mais je n’aime pas écrire de la musique lorsque je suis heureux. Mais le plus important pour moi, c’est lorsque tu te sens ému. J’aime la musique émouvante et la musique émouvante ne peut pas être joyeuse.

Il y a beaucoup de références à Satan. Qu’est-ce que Satan représente pour toi ?

La liberté, c’est tout ! Je me bats pour la liberté d’expression. C’est très important pour moi. Je me fous en quoi tu crois, tant que tu n’essaies pas de prendre le contrôle d’une communauté ou autre. Je me bats constamment pour la liberté et je pense que Satan [symbolise] énormément la liberté. Et puis ça va avec la musique metal. C’est quelque chose d’important pour moi. J’ai grandi avec des groupes comme Venom et Bathory. Je ne vais pas me défiler là-dessus.

De façon plus générale, tu as toujours été contre les religions organisées mais tu fais aussi souvent directement référence au Christianisme. Pourquoi le Christianisme en particulier ?

Parce que le Christianisme, c’est… Bon, pas seulement le Christianisme, ça pourrait être l’Islam, bien sûr, n’importe quelle religion. Il se trouve simplement que notre musique n’est pas majoritairement écoutée par des [personnes de culture] Musulman[e], c’est pourquoi je renvoie au Christianisme. Mais il n’y a pas seulement des problèmes avec le Christianisme, il y a des problèmes avec toutes les religions. Tu dois l’écrire ; tu dois le dire. Je ne suis pas quelqu’un qui est toujours contre le Christianisme. Quoi qu’il arrive, le problème, c’est lorsque la religion est organisée. Si quelqu’un organise tes sentiments, ce n’est pas une bonne chose, à mon avis. Ils ont le droit de croire en tout ce qu’ils veulent mais je ne veux pas avoir à faire à quelque chose de conservateur, et le Christianisme et toutes les autres religions sont synonymes de conservatisme, de contrôle de l’individu. C’est très important pour moi de me battre contre ça. Ça s’appelle Rotting Christ ! C’est un combat contre les idées conservatrices. Peut-être qu’à un moment donné dans le futur nous descendrons nous battre dans la rue, qui sait ? Mais pour le moment, nous nous battons avec notre art, et parfois c’est plus important que de se battre dans la rue.

Mais ne penses-tu pas que le Christianisme est devenu inoffensif ?

Oui ! Oui, aujourd’hui ils n’ont plus beaucoup de pouvoir, ils ne peuvent plus créer… Oui, nous avons de plus gros problèmes, vous savez mieux que quiconque en France. Qui sait ce que le futur apportera. Je ne sais pas si le metal sera toujours contre ce genre de choses. Fut un temps nous étions contre le Christianisme et peut-être qu’à l’avenir nous serons contre l’Islam, ou peu importe, ou peut-être pas l’Islam mais la société telle qu’ils l’organisent. C’est très important pour nous que les gens se battent pour la liberté de parole, la liberté de penser.

Rotting Christ by Ester Segarra

« Ça s’appelle Rotting Christ ! C’est un combat contre les idées conservatrices. […] Nous nous battons avec notre art, et parfois c’est plus important que de se battre dans la rue. »

Tu as décrit l’album précédent comme « un voyage à travers les connaissances des anciennes civilisations, à travers l’occultisme qui a émergé de la face sombre de chacune d’entre elles. » Du coup, est-ce que cet album pourrait être une suite directe de la thématique que tu as abordée en 2013 ?

Oui ! Je pense que cet album commence là où le précédent s’est arrêté. J’ai pris l’idée de l’album précédent pour la pousser plus loin. Donc je pense effectivement qu’il s’agit d’une suite.

Penses-tu que tu poursuivras sur cette thématique à l’avenir ?

Je ne sais pas. Peut-être, peut-être pas. Pour le moment, je profite de ma liberté. Il faudrait d’abord que je m’interroge. Il faut que je vive d’autres expériences. Il faut que je médite encore plus. Alors je pourrai trouver un concept pour le futur.

Cet album contient plusieurs invités, tels que Vorph de Samael ou Nick Holmes de Paradise Lost. Pourquoi avoir choisi de faire appel à eux ?

Premièrement, ce sont des amis à moi. Le critère le plus important, c’est d’être un de mes amis. Deuxièmement, j’adore leurs approches artistiques, j’adore ce qu’ils font avec leurs groupes principaux. Troisièmement, je me disais que Vorph de Samael serait la bonne personne pour chanter « Les Litanies De Satan » en Français et Nick Holmes pour chanter quelque chose provenant de la littérature Anglaise sur « For A Voice Like Thunder », qui est basé sur les Esquisses poétiques de William Blake. Voici donc les trois raisons qui m’ont conduit à vouloir travailler avec ces gars. Tu sais, je peux comprendre et lire un peu de Français, par exemple, mais mon accent serait bizarre pour toi, donc je préfère travailler avec Vorph. Et pour l’écriture de la chanson, je la pré-produit, je fais comme si je chantais en Français et ensuite j’envoie l’audio au gars pour qu’il la fasse convenablement en Français. En fait, je ne crois pas que nous jouerons « Les Litanies De Satan » en concert à cause justement de mon accent Français qui est vraiment trop moche. Mais la chanson « For A Voice Like Thunder », avec Nick Holmes, ça pourrait fonctionner.

Tu as mentionné un peu plus tôt le rituel que constituait le fait de faire de la musique mais est-ce que tu as aussi un rituel lorsque tu montes sur scène ?

Oui, toujours. Il y a comme un rituel avant de monter sur scène parce que chaque concert est important. Je ne tue pas d’animaux ou quoi que ce soit mais je médite. C’est de l’auto-concentration.

On dirait que la méditation t’est très importante…

Oh ouais, surtout de nos jours. Tu sais bien dans quel monde on vit ! Nous vivons une étrange époque. Tu veux te préserver et tu veux rester fidèle à ton esprit. Il faut méditer pour se trouver, pour mieux se connaître et pour survivre en ces temps difficiles. Je ne sais pas si c’est la clef pour vivre dans ce monde mais parfois c’est une bonne solution.

Rotting Christ a été co-fondé par toi et ton frère Themis. Comment décrirais-tu votre collaboration durant toutes ces années ?

Je ne sais pas si tu as des frères et sœurs mais lorsque c’est le cas, il y a de bons moments et de mauvais moments. C’est la personne avec laquelle tu peux parfois te battre mais c’est aussi celle en laquelle tu peux avoir confiance, et c’est ce qui m’importe le plus. Et c’est pourquoi cette relation dure depuis plus de vingt-cinq ans. Mais ouais, nous avons une relation classique de frères, avec ses hauts et ses bas. Et nous avons la même vision, c’est ce qui renforce la musique.

L’année dernière, vous avez sorti un album live, Lucifer Over Athens. Qu’est-ce que cela a représenté d’enregistrer un album live à Athènes ?

Ça fait vingt-cinq ans, plus de douze albums, et il y a eu pas mal de bootlegs qui ont circulé… Donc je me suis dit qu’il fallait se jeter à l’eau et faire un album live qui pourrait correctement nous représenter, dans notre ville natale, Athènes. Nous devons un grand merci à nos frères grecs qui nous ont soutenus pendant toutes ces années, et c’est pourquoi nous pensions qu’il fallait faire ça dans notre ville. Rotting Christ vient de Grèce et nous en sommes fiers. C’était une expérience intense parce que nous avons joué deux concerts à guichets fermés dans une grande salle. Donc, pour nous, c’était quelque chose de spécial. Et nous avons joué des chansons issues de toute notre histoire.

Interview réalisée par téléphone le 26 janvier 2016 par Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.
Photos promo : Ester Segarra.

Site officiel de Rotting Christ : www.rotting-christ.com.



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  • Necrophile Metalhead dit :

    Totalement d’accord avec Sakis Tolis, quand il a dit : « Il n’y a pas seulement des problèmes avec le Christianisme, il y a des problèmes avec toutes les religions. Tu dois l’écrire ; tu dois le dire. » ! Faut que je me l’achète leur nouveau méfait ! Long Life For ROTTING CHRIST !!

    [Reply]

    Necrophile Kikoolol Trou Norwegian Black Metalleux

    La crise d’adolescence qui s’éternise, quoi.

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