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Interview   

Satyricon : leçon de black metal


Trente ans après sa formation, Satyricon a parcouru du chemin. Il suffit de se replonger dans ses deux premiers opus tout juste réédités et rafraîchis – Dark Medieval Times et The Shadrowthrone – pour s’en rendre compte. Pourtant, dès ces premiers méfaits, on pouvait entrevoir une certaine audace, un esprit qui, pour Satyr, définit le black metal, bien au-delà des histoires d’apparence ou du conservatisme qui peut le gangréner aujourd’hui. Le frontman, se considérant encore à ce jour comme un puriste du black metal, n’est d’ailleurs pas tendre quand il s’agit d’évoquer le sujet et ceux qui se revendiquent de ce mouvement mais qui n’ont rien compris ; pas tendre non plus avec les metalleux, de façon générale, qu’il considère comme des gens particulièrement futiles.

Mais ces rééditions sont aussi l’occasion de faire ce que Satyr tend habituellement à éviter avec son œuvre : retourner dans le passé. Ainsi il nous raconte son vécu du contexte particulier qui a marqué le mouvement au début des années 90, ses amitiés – notamment avec ses confrères d’Emperor et Darkthrone, et évidemment son partenaire de toujours, Frost –, les liens entre le Satyr d’hier et celui d’aujourd’hui et son rapport aux « puissances obscures ». Le chanteur se montre franc et généreux dans un entretien qui lève le voile sur sa psychologie autant que sa philosophie musicale.

« Je me suis souvent demandé si j’approuvais ce que j’ai fait étant adolescent. […] Mais j’accepte ce que j’ai fait quand j’étais jeune car je sais que tout ce que j’ai fait était honnête et a été fait avec passion et intégrité. Ce sont des valeurs essentielles que j’avais à l’époque et que j’ai toujours aujourd’hui. »

Radio Metal : Vous rééditez les deux premiers albums de Satyricon, Dark Medieval Times et The Shadowthrone, remixés et remasterisés. Il y a un an, tu avais qualifié ces rééditions de « gros projets ». Au final, quelle quantité de travail ça a demandée ?

Satyr (chant & guitare) : Si on regarde l’ensemble du début à la fin, c’est quelque chose sur lequel on travaille par intermittence pendant peut-être un an ou un an et demi. Typiquement, le processus commence en essayant de trouver un accord sur la manière de procéder avec la maison de disques, ce qui implique beaucoup d’échanges. Il faut engager une équipe pour travailler sur l’illustration et la partie audio, et leur assigner toutes les tâches. Ensuite, il faut faire le travail. Une fois que le travail est terminé, il faut faire de la promo auprès de la presse pour en parler, et expliquer aux gens tout ce qu’il y a à savoir. De même, par exemple, après avoir sorti la réédition de Nemesis Divina, nous avons fait douze concerts exclusifs où nous avons joué l’album en intégralité. C’était probablement le plus gros des projets de réédition, ça a pris une bonne année et demie. Pour Rebel Extravaganza, nous avons fait un concert unique après la sortie, mais peu importe si on fait un concert ou mille concerts, ça demande la même préparation, ça nécessite autant de temps de répétition. Le processus le plus actif pour moi, c’est vraiment d’essayer d’améliorer le visuel. Sur le plan audio, il n’y a pas grand-chose que l’on puisse faire avec ces albums, il s’agit juste d’essayer de leur donner un côté un peu plus organique, donc ce sont de subtils ajustements, c’est un affinage très léger. Il y a des limites très claires à ce qu’on peut faire. Si ça a déjà été masterisé et que tu fais un remaster, pas à partir de la bande mix-master originale, mais à partir du vrai master de production, c’est déjà égalisé et compressé. Mais parfois, on peut faire de toutes petites améliorations sur une chanson particulière, ou ça peut être d’autres choses sur le plan global.

Ensuite, nous travaillons pour optimiser au maximum le format vinyle. Ces rééditions seront disponibles en double LP, CD digipack et streaming, évidemment. Le processus pour masteriser ces LP est plus délicat car nous ne faisons pas des vinyles juste pour que les gens les collectionnent. Nous voulons qu’ils les écoutent. Par le passé, nous ne nous focalisions pas beaucoup sur l’optimisation du son. Pour améliorer la qualité audio, c’est beaucoup mieux de ne pas faire entrer autant de musique que possible sur chaque face du vinyle et de plutôt faire un double LP. Pour expliquer aux lecteurs, les bénéfices de cette méthode est qu’on ne perd pas en basse fréquence, transitoire ou volume. C’est un processus qui doit être fait au cas par cas. Si on veut que ça sonne bien, on ne peut pas faire la même chose pour le streaming, CD et LP. Il faut le faire exclusivement en fonction du format. Dans notre cas présent, les versions streaming et CD sont les mêmes et il y a une version spécifique pour le LP en format double vinyle. Pour ce qui est de l’artwork, le plus important pour moi a été de corriger les choses qui n’étaient pas comme je voulais initialement en 1993 et 1994. J’ai enfin pu corriger ça et c’était en partie ce qui m’a motivé à faire ces rééditions.

Les nouveaux artworks de ces rééditions sont respectivement des œuvres de Theodor Kittelsen et Harald Sohlberg. C’est intéressant, car il semble y avoir un lien temporel avec l’illustration signée Edvard Munch utilisée pour votre dernier album Deep Calleth Upon Deep : non seulement c’est l’œuvre de peintres norvégiens, mais ça provient à chaque fois des années 1890. Qu’est-ce qui te parle tant dans les œuvres de cette époque particulière ?

Je m’étais aussi fait la réflexion, mais c’est une coïncidence. Quand l’album original de Dark Medieval Times est sorti à l’automne 1993, cette illustration de Theodor Kittelsen apparaissait sur la pochette du vinyle et à l’intérieur du livret du CD. Le tout premier merch que nous avons fait pour cet album n’utilisait pas l’artwork mais le dessin de Theodor Kittelsen. A l’époque, je n’avais pas la moindre idée de quand ça avait été fait. C’était juste quelque chose que je trouvais être très raccord avec l’univers visuel que j’avais imaginé en travaillant sur la musique et toute l’approche artistique de Dark Medieval Times.

Concernant The Shadrowthrone, à l’origine nous avions des idées précises pour l’artwork, mais nous n’avons jamais réussi à obtenir ce que nous voulions. Avec l’expérience que nous avons aujourd’hui, nous aurions pris une meilleure décision. Nous aurions retardé la sortie et passé plus de temps dessus pour nous assurer que l’artwork était celui qu’il fallait. Je pense que nous n’avions pas l’expérience ou la confiance suffisantes à l’époque pour prendre une telle décision, donc nous avons continué avec ça, même si je n’en étais pas très satisfait. Quand nous avons commencé à travailler sur la réédition, l’une des choses que j’ai dites était que je voulais corriger ça. J’ai travaillé avec le même concepteur graphique que pour l’album original, et il a dit qu’il voulait retenter le coup et voir s’il pouvait obtenir le bon artwork d’origine, donc j’ai dit : « Bonne chance ! » [Petits rires] Il est revenu et a dit qu’il n’arrivait toujours pas à le faire fonctionner. J’ai commencé à mentionner ce qui était important à mes yeux. Le plus important, ce n’est pas quelque chose qui était à l’intérieur du livret, comme pour Dark Medieval Times, l’idée ce n’est pas ça ou d’avoir un truc similaire. Il fallait quelque chose qui ait une atmosphère et une tonalité qui correspondent au feeling musical et des paroles de l’album et représentent les valeurs artistiques de Satyricon.

« Il y a un engagement et un dévouement qui va avec le fait d’être un black metalleux. Ça n’a pas grand-chose à voir avec ton apparence physique, ça a à voir avec ton engagement spirituel à la cause du black metal. »

Je me suis dit que nous allions nous poser pour regarder les premières œuvres d’Harald Sohlberg, car il y a environ quatre ans, le Musée national en Norvège avait fait une exposition sur Harald Sohlber, qui est, encore aujourd’hui, l’exposition la plus grande et la plus exhaustive sur Harald Sohlberg qui ait jamais existé où que ce soit. Ça a un peu été une révélation pour moi de voir toutes ces œuvres inconnues, mais aussi de les voir en vrai et remarquer qu’un des traits d’Harald Sohlberg était sa capacité à exprimer énormément d’émotions rien qu’avec la couleur. Pour expliquer ça un peu plus en détail, quand on est attiré par une peinture ou un dessin, je me rends compte que c’est très souvent à cause du motif en tant que tel, de la manière dont c’est peint ou dessiné et de la manière dont c’est exécuté, il peut parfois y avoir des particularités dans la technique. Je suppose que la définition du bon art, c’est si ça nous émeut intérieurement. Evidemment, la définition du bon a deux facettes. Il y a la facette personnelle : est-ce que ça m’émeut ? L’autre, c’est plus d’un point de vue professionnel : est-ce que ça répond aux critères selon lesquels les historiens, les conservateurs et les gens de galeries d’art définissent le bon art ? Ce que je trouve intéressant à propos d’Harald Sohlberg, c’est que d’un point de vue technique ou des motifs, c’est assez simple mais il a cette capacité, à travers son usage très intelligent des couleurs, de communiquer des émotions très fortes de manière très douce. Son amour pour la nature est quelque chose qui me parle énormément et qui correspond bien à Satyricon en tant que groupe.

Ce tableau s’intitule Natteglod, ce qu’on peut traduire par « lueur de la nuit ». J’ai trouvé ça pendant que je travaillais sur l’illustration. Harald Sohlberg a dit qu’il avait une image récurrente en tête, et il a passé des années à la peindre. C’était considéré comme l’œuvre qui l’a fait connaître en tant que professionnel, il est passé du statut d’artiste prometteur à celui de grand peintre. Il a dit que tout ce qu’il a fait après quand il est devenu un peintre célèbre émane de cette expérience avec le tableau Natteglod. Je trouvais que ça cochait toutes les cases, car le plus important pour moi est que c’est vraiment en phase avec le feeling et l’atmosphère de l’album. Deuxièmement, je n’avais pas envie de quelque chose d’hyper connu, car autrement, tu te retrouves avec un artwork carte postale. Il faut essayer de trouver quelque chose qui fonctionne parfaitement avec la musique, mais aussi que tout le monde n’a pas déjà vu avant.

Dark Medieval Times, comme son titre l’implique, est très influencé par l’esprit médiéval, ce qui était assez unique à l’époque. D’où tiens-tu cette fascination pour le Moyen Âge ?

Je ne pense pas qu’il y ait une réponse simple à cette question car c’est une combinaison de plein de choses. Ça peut être la littérature, l’art visuel, les films ou, dans mon cas, les armes, mais peut-être surtout mon imaginaire. Je me suis dit que travailler là-dessus au travers de la musique pouvait créer avec l’album un univers qui serait propre à Satyricon. Je ne voulais pas juste faire du black metal, je voulais faire du black metal à ma façon et avec mon propre style. C’est quelque chose qui a toujours fait partie de Satyricon, cette tonalité qui ne se résume pas vraiment à la musique médiévale, mais peut-être plus encore aux influences de la musique norvégienne traditionnelle. Il y a un peu de ça dans Dark Medieval Times, il y a des mélodies qu’on peut aussi trouver dans la musique médiévale traditionnelle, mais Je pense que si tu écoutes la dernière chanson de l’album « Taakeslottet », la tonalité a plus en commun avec la musique folk norvégienne qu’avec la musique médiévale. Idem pour les chansons « Min Hyllest TilVinterland » et « Into The Mighty Forest ». Ça devient encore plus évident dans The Shadowthrone, à commencer par « Hvite Krists Død », qui est, du point de vue de la tonalité, fermement ancré dans la musique folk norvégienne.

« Si on regarde une montagne très impressionnante, est-ce une force inconnue de la nature qui crée ces émotions en nous ? Ou est-ce juste son apparence qui nous fait ressentir ça ? Personne ne sait, mais je trouve que c’est intéressant de s’interroger là-dessus. »

Depuis Dark Medieval Times et The Shadowthrone, tu as exploré de nombreuses avenues avec Satyricon. Penses-tu que le jeune Satyr aurait validé toutes les expériences et explorations que vous avez faites ?

C’est plus l’inverse. Je me suis souvent demandé si j’approuvais ce que j’ai fait étant adolescent. C’est plus difficile parce que je n’ai aucun doute sur le fait que je suis un bien meilleur musicien, compositeur et parolier aujourd’hui que quand j’avais dix-sept, seize ou dix-huit ans. J’ai aussi une meilleure compréhension de la vie et un meilleur point de vue. Mon point de vue est plus vaste et depuis le début des années 90, j’ai appris beaucoup de choses que j’utilise dans ma musique et dans ma vie de tous les jours, comme tout le monde. Mais j’accepte ce que j’ai fait quand j’étais jeune car je sais que tout ce que j’ai fait était honnête et a été fait avec passion et intégrité. Ce sont des valeurs essentielles que j’avais à l’époque et que j’ai toujours aujourd’hui. Je ne peux pas vraiment critiquer ce que j’ai fait étant adolescent quand je sais que ce que j’ai fait était ce que je pouvais faire de mieux et que je l’ai fait avec le cœur. C’est ce que j’ai continué à faire depuis et que je continuerai à faire jusqu’au jour où je ne ressentirai plus le besoin de m’exprimer artistiquement.

Quel genre d’adolescent étais-tu à cette époque ?

Quand j’avais quinze ans, je me considérais comme un black metalleux. Je me considère toujours comme tel aujourd’hui. Je ne porte pas autant de croix et de pentagrammes qu’à l’époque, et je ne m’habille pas seulement en noir et je ne porte pas autant de pointes et de ceintures à balles qu’à l’époque, mais le black metal ce n’est pas une déclaration de mode, c’est un style de vie. Par exemple, dans les années 80, la culture du skateboarding était très liée au punk rock et au metal, et c’était un style de vie rebelle et très individuel/en marge de la société. Beaucoup de choses ont changé depuis, mais c’est important de comprendre qu’on ne possède pas un skateboard, on est un skateboarder, c’est la différence. Si tu te considères comme une personne qui possède un skateboard, alors tu n’es pas un skateboarder. Si tu es un skateboarder, tu as un style de vie, tu écoutes telle musique, tu traînes avec ce genre de personnes et tu te comportes comme un skaterboarder. C’était comme ça dans les années 80. Avec le black metal, c’est pareil. Si tu aimes le black metal et que tu écoutes du black metal, ça peut être quelque chose que tu fais à côté d’autres choses, mais si tu te consacres au black metal, tu es un black metalleux, tu n’es pas juste un gars qui aime le black metal. Il y a un code de conduite et un style de vie, et il y a un engagement et un dévouement qui vont avec le fait d’être un black metalleux. Ça n’a pas grand-chose à voir avec ton apparence physique, ça a à voir avec ton engagement spirituel à la cause du black metal. J’ai passé la majorité de ma vie à faire ça. J’ai quarante-cinq ans et j’ai orienté ma vie dans cette direction à l’âge de quinze ans, donc ça fait trente ans sur quarante-cinq.

Même si tu n’as jamais été sataniste, tu disais à l’époque que tu contemplais ce que tu appelais des puissances obscures : comment les définirais-tu et comment ta relation avec celles-ci a évolué avec le temps ?

C’est une bonne question, mais c’est aussi une question difficile, car qui sait quelle part des puissances obscures provient de notre propre esprit et quelle part provient de toutes les choses qu’on ne peut pas voir, toucher, ressentir ou sentir ? Par exemple, si tu regardes le terrorisme : je ne crois pas que le terrorisme vient d’une force malfaisante et je ne pense pas non plus que ça vient d’un Dieu, je pense que ça vient de l’esprit humain. Il y a cet aspect, mais il y a aussi un autre aspect, à savoir s’il existe des forces qu’on ne comprend pas mais qui peut-être existent à un niveau qui dépasse notre entendement. C’est évidemment l’un des mystères de la vie. Personne ne sait vraiment ; plein de gens croient savoir, mais en fait non, personne ne sait. Quiconque affirme savoir est incapable de le prouver. Je suis beaucoup plus fan de science que de religion, mais la spiritualité est intéressante.

« J’ai remarqué que les gens discutaient si je me rasais la tête, ou si j’avais les cheveux courts ou les cheveux longs. Et je me dis : ‘Allez, putain vous êtes sérieux ? Vous vous prenez pour des seigneurs noirs de l’enfer et vous êtes assis là à discuter coiffure ?' »

Dans le terme « spiritualité », on peut imaginer qu’il y a plein de choses, par exemple dans la nature, qui pourraient parler à notre âme de façon à nous faire ressentir qu’il existe quelque chose de plus grand que nous. Ça pourrait être aussi que l’apparence des choses et ce qu’elles nous font ressentir nous poussent à conclure que l’influence vient de l’extérieur, pas de l’intérieur. Si on regarde une montagne très impressionnante, est-ce une force inconnue de la nature qui crée ces émotions en nous ? Ou est-ce juste son apparence qui nous fait ressentir ça ? Personne ne sait, mais je trouve que c’est intéressant de s’interroger là-dessus. J’ai passé beaucoup de temps dans la nature et dehors dans l’obscurité, je n’ai jamais arrêté de faire ça. Par exemple, cet hiver, je suis souvent allé faire du ski de fond dans les bois la nuit – tard le soir jusqu’au petit matin – équipé uniquement d’une lampe frontale. Quand on fait ça, la plupart du temps on ne rencontre personne, il n’y a que toi et la nuit. Ça peut engendrer des émotions très fortes en moi, mais je ne sais pas dans quelle mesure ça vient de moi et dans quelle mesure ce sont des forces extérieures dont je ne peux prouver l’existence. C’est peut-être même une combinaison des deux.

Lors des débuts de Satyricon, tu as souvent affirmé que tu considérais les gars de Darkthrone et Emperor comme étant tes frères. Comment expliques-tu qu’apparemment, tu avais un lien plus fort avec eux qu’avec le reste de la scène ?

Je ne sais pas si c’était avec le reste de scène. A mon sens, c’est que dans la vie, en général, on vit des amitiés. Je suis allé me promener tard hier soir avec un ami, et pendant que nous marchions, nous sommes passés par le cimetière où son père est enterré. Nous nous sommes arrêtés à côté de la pierre tombale de son père et il me l’a montrée avec la lumière du flash de son iPhone. Nous en avons un petit peu parlé et ensuite nous avons parlé de deux de mes amis qui sont morts quand nous avions la vingtaine. Comme je l’ai dit à mon pote, c’est dur de définir la proximité d’une amitié. Si ça faisait des années que vous étiez proches au moment où un ami meurt, tu gardes le souvenir d’avoir perdu un ami très proche. D’un autre côté, s’ils n’étaient pas morts, peut-être que ça aurait été des gens avec qui je n’aurais plus été en contact aujourd’hui, c’est typique. Nos vies prennent des tournants différents. Certaines personnes disparaissent de notre vie et on ne renoue jamais le contact, il y a d’autres gens qu’on rencontre plus tard dans la vie et avec qui on devient proches, et puis il y a encore d’autres gens qui disparaissent et qui peuvent revenir plus tard dans notre vie.

Par exemple, concernant les gars d’Emperor, surtout au début des années 90, j’avais une très bonne relation avec Samoth et Ihsahn, mais je ne leur parle plus vraiment aujourd’hui. Mais si je les croise, il y a toujours un bon feeling. Samoth est venu lors d’une dégustation de vin que j’ai organisée il y a quelques années et nous avons traîné ensemble toute la soirée. Je ne l’avais pas vu depuis de nombreuses années, mais quand nous nous sommes retrouvés, c’était presque comme si le temps n’était pas passé. Fenriz et moi étions très proches dans les années 90, mais ça fait dix ou vingt ans que je ne lui ai pas parlé. Il y a aussi généralement plusieurs années qui passent entre toutes les fois où je parle à Nocturno Culto, mais l’été dernier, j’y ai pensé. C’était dingue, car la dernière fois que je lui avais parlé, il m’avait dit que sa petite amie venait de donner naissance à un enfant. J’ai commencé à penser au temps qui s’était écoulé et je me suis demandé l’âge que devait avoir l’enfant maintenant et comment était sa vie. J’ai pris le téléphone et je l’ai appelé, et c’était complètement naturel et organique. Ce n’était pas étrange car, je suppose, même si nous ne restons pas en contact, nous nous connaissons très bien. Nous avons beaucoup de vécu en commun et je pense que nous voyons les choses largement de la même manière, si bien que lorsque nous nous parlons, même si ça faisait trois ou quatre ans que nous ne nous étions pas parlé, ça ne paraît pas bizarre mais, au contraire, c’est complètement naturel. C’est probablement un bon signe de fraternité.

« Il y a des personnes qui se considèrent comme des puristes et, malheureusement pour elles, elles ne sont en aucun cas des puristes, car si elles l’étaient, elles auraient compris que c’est dans la nature du black metal d’être sans limites. « 

Je pense que la manière dont j’ai forgé des amitiés dans ma vie musicale, c’est à peu près la même que tout le monde, on a tendance à mieux apprécier la vie en étant accompagnés de gens qui voient le monde comme nous. Quand on vieillit, en tout cas en ce qui me concerne, on apprend aussi à apprécier la manière dont certains amis peuvent nous apprendre de nouvelles choses ou peut-être nous offrir un point de vue qui ne nous est pas naturel. A travers nos amitiés, on obtient différents points de vue sur les choses et ça nous fait bien mieux comprendre et prendre du recul sur certains sujets.

Tu as récemment déclaré que « les metalleux donnent l’impression de ne pas être futiles, mais ceci est le mouvement le plus futile » que tu connais. C’est drôle parce que généralement, les metalleux ont tendance à dire que la pop, par exemple, est futile. Penses-tu que le metal et la pop ont plus en commun que les metalleux veulent bien croire ?

Les metalleux sont vraiment, vraiment, vraiment, vraiment futiles. Je ne connais personne d’aussi futile que les metalleux. Laisse-moi te donner un exemple avec un de mes amis. Je l’ai croisé il y a un mois, je ne l’avais pas vu depuis quelques mois et il s’était rasé la tête. Il est arrivé dans le salon d’un autre ami, a retiré son chapeau et a dit : « Je me suis rasé la tête. » J’ai dit : « D’accord. » Il m’a demandé : « Qu’est-ce que tu en penses ? » J’ai répondu : « Ça m’a l’air bien, je ne sais pas, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Ce sont juste des cheveux, ce n’est pas vraiment important, mais ouais, c’est cool. » Je ne comprenais pas pourquoi il fallait que nous parlions de ça, je m’en fichais. C’était un truc important pour lui et je ne comprends pas parce que, pour moi, mon identité, ce n’est pas mes cheveux. J’ai remarqué que les gens discutaient si je me rasais la tête, ou si j’avais les cheveux courts ou les cheveux longs. Et je me dis : « Allez, putain vous êtes sérieux ? Vous vous prenez pour des seigneurs noirs de l’enfer et vous êtes assis là à discuter coiffure ? » Ils sont aussi très conservateurs. Les metalleux sont souvent très sentimentaux. Ils veulent que les choses soient sans risque, confortables et prévisibles afin d’être dans leur zone de confort. Ils ne veulent pas qu’on les bouscule. Ils ne veulent pas avoir à repenser les choses. Ils ont trouvé leur réalité et ils veulent rester en lieu sûr à l’intérieur des murs de leur zone de confort. Je trouve ça vraiment ennuyeux. Je souhaiterais que les gens passent plus de temps sur des choses qui importent au lieu de passer du temps et dépenser de l’énergie à analyser des habits et des coupes de cheveux, c’est absurde.

En parlant d’être conservateur, par le passé, nous avons échangé avec Ihsahn sur la tendance qu’on les gens aujourd’hui de voir le black metal comme un genre de metal relativement traditionnel. Il disait que pour lui, « le black metal a toujours représenté la liberté musicale. Maintenant qu’il y a tant de règles, ce n’est plus du black metal ». Penses-tu aussi que les gens n’ont pas compris ce qu’était vraiment le black metal ?

Bien sûr, ils ont complètement compris de travers. Dans une des premières interviews que j’ai faites pour les rééditions, Robert – un vieil ami journaliste musical – a dit : « A ton avis, qu’est-ce que les puristes vont penser des rééditions ? » J’ai dit : « Qu’est-ce que tu veux dire, Robert ? Je suis un puriste ! » J’ai consacré les deux tiers de ma vie au black metal. J’ai passé énormément de temps à écouter, jouer, performer et créer du black metal. J’ai consacré une quantité inimaginable de temps à la cause du black metal. Il faut longuement chercher pour trouver quelqu’un qui s’est plus investi que moi dans cette philosophie. Ça ne transparaît pas dans du vernis à ongles ou une couleur de cheveux, mais dans ma manière de penser, mes paroles et mon dévouement à l’art. Je pense qu’il y a des personnes qui se considèrent comme des puristes et, malheureusement pour elles, elles ne sont en aucun cas des puristes, car si elles l’étaient, elles auraient compris que c’est dans la nature du black metal d’être sans limites. En gros, ce qu’elles disent, c’est que je suis religieux, mais je ne crois pas en Dieu. C’est absolument ridicule et contradictoire. Quand on est un puriste du black metal, il est clair qu’on comprend que la nature du black metal est exprimée au travers d’un sentiment. Tout comme le blues est défini par un certain sentiment de douleur dans la musique, le black metal est communiqué à un niveau plus profond. Si tu reconnais le black metal quand tu l’entends, alors tu comprends. Si tu es l’une de ces personnes qui disent : « Ceci est du folk post-rock viking black metal moderne », alors tu n’as rien compris, parce que ce n’est pas ainsi qu’on le définit.

« Je ne sais pas comment un type énervé de vingt-six ans en Allemagne peut nous dire que ce n’est pas comme dans le temps. […] Tant qu’on y est, qu’il aille parler avec les gars de Black Sabbath, Led Zeppelin et Deep Purple et leur expliquer ce qu’est le hard rock des années 70 ! [Rires] »

Un truc a soit le feeling black metal, soit il ne l’a pas. Tu peux prendre un groupe de personnes qui ont l’air idiotes vêtues de rose de la tête aux pieds, elles peuvent créer de la musique qui sonne comme du black metal et est du black metal. Inversement, tu peux prendre un groupe de personnes, leur donner des guitares avec des pédales de distorsion, une double de grosse caisse, les habiller en cuir noir et en jean, avec un tas de symboles sataniques et du corpse paint, teindre leurs longs cheveux en noir, mais si on ne ressent pas le black metal, si ça ne sonne pas comme du black metal et s’il n’y a pas ce cran, peu importe ce qu’elles jouent, leur son ou la vitesse à laquelle elles jouent, ce n’est pas du black metal. Les gens qui comprennent véritablement ceci sont les black metalleux du monde. Les gens qui ne comprennent pas ceci croient comprendre le black metal, mais en fait non. Généralement, ceux qui parlent très fort dans la section commentaire sur les réseaux sociaux et toutes ces merdes, ce sont des gens qui n’étaient même pas là quand le black metal tel qu’on le connaît aujourd’hui a été façonné et modelé. Je ne sais pas comment un type énervé de vingt-six ans en Allemagne peut nous dire que ce n’est pas comme dans le temps. Soit il n’était pas né, soit c’était un bébé, donc il n’a clairement aucune idée comment les choses étaient. Tant qu’on y est, qu’il aille parler avec les gars de Black Sabbath, Led Zeppelin et Deep Purple et leur expliquer ce qu’est le hard rock des années 70 ! [Rires]

Généralement, quand les gens pensent à la vieille époque du black metal norvégien, ils ont tendance à penser à toutes les histoires scandaleuses et légendes sur la scène du début années 90. Cependant, on dirait que tu n’es pas souvent cité dans celles-ci. Comment as-tu personnellement vécu l’agitation autour de ça ?

C’était une époque où le moindre morceau de fer qu’on touchait était brûlant. Nous vivions dans une société où, avant que toutes ces choses se produisent, je crois que personne ne comprenait qui nous étions. Peut-être qu’ils pensaient que nous étions des punks ou des bikers. Personne ne prêtait attention à nous, mais bien sûr, avec toute la violence et les incendies d’église, il y a eu beaucoup d’attention médiatique et de la part du pékin moyen. Peut-être qu’on peut comparer ça à une personne de couleur qui vivrait dans une société nationaliste ou un truc comme ça, car c’était une époque où nous subissions constamment toutes sortes de regards et de commentaires de la part d’inconnus, dans la rue, dans les transports en commun, dans les épiceries, etc. Puis évidemment, il y avait la police. Ils m’appelaient, venaient chez moi ou m’arrêtaient dans la rue pour m’emmener au poste de police et m’interroger. Ça arrivait surtout en 1993 et 1994, et ça a sans doute duré jusqu’en 1996. En 1997 et 1998, en ce qui concerne la police, ça a commencé à se calmer. Mais aux yeux du public, ça a toujours été comme ça. Aujourd’hui, plus tellement, ça arrive de temps à autre, mais rarement.

C’est juste une part de notre histoire. Qui sait à quoi ça ressemblerait et quelle serait la situation si Euronymous était encore en vie ? Je me le suis souvent demandé. Le plus important est que la musique a survécu à tout ça. Avec ma main sur le cœur, je peux dire qu’au milieu des années 90, plein de gens – surtout ceux dans l’industrie musicale – disaient qu’une fois l’attention médiatique et le côté choquant retombés, tout ceci allait disparaître parce que la qualité musicale n’était pas suffisamment bonne. J’ai dit à tous ces gens que c’était d’une bêtise absolue, qu’ils n’y comprenaient rien. Cette musique était là avant tout ceci et l’attention médiatique est quelque chose dont très peu de ces gens voulaient – même s’il y en a qui l’ont voulu. La plupart d’entre eux méprisaient l’attention médiatique et celle du public. Je disais toujours : « On pourra en reparler dans vingt ans et je peux te garantir que ces groupes et ces albums seront à l’épreuve du temps et entreront dans l’histoire. » Le temps a donné tort à tous ces gens et j’avais raison. Je le savais, car j’avais conscience de la qualité musicale, de l’engagement et du dévouement de mes collègues, de mes amis et de moi-même.

« Au milieu des années 90, plein de gens disaient qu’une fois l’attention médiatique et le côté choquant retombés, tout ceci allait disparaître parce que la qualité musicale n’était pas suffisamment bonne. J’ai dit à tous ces gens que c’était d’une bêtise absolue, qu’ils n’y comprenaient rien. […] Le temps a donné tort à tous ces gens et j’avais raison. Je le savais, car j’avais conscience de la qualité musicale, de l’engagement et du dévouement de mes collègues, de mes amis et de moi-même. »

Satyricon est un groupe très minimaliste en termes de line-up. Vous avez impliqué des musiciens de session ou invités au fil des années, et pendant un bref moment Samoth et Nocturno Culto ont fait partie du groupe, mais penses-tu que ta vision créative pour Satyricon était – et est peut-être toujours – incompatible avec un format de groupe traditionnel ?

Nous avons essayé et ce qui s’est passé à chaque fois, c’est que nos collaborations avec des gens ont fonctionné pendant une courte période, mais je pense qu’ils n’avaient pas l’engagement à long terme que Frost et moi avions pour Satyricon. Même si ces collaborations ont été productives pendant un an ou deux, ce n’était pas quelque chose qui allait fonctionner à long terme. Nous avons un petit peu essayé ça, par intermittence depuis le début, et jusqu’à Rebel Extravaganza. Après Rebel Extravaganza, j’ai dit à Frost que ça fonctionnait bien avec seulement nous deux et que nous pouvions faire intervenir d’autres musiciens extérieurs pour collaborer avec eux de manière indépendante. Ça ne fonctionne pas vraiment quand nous essayons d’intégrer d’autres gens dans le groupe. Donc nous avons maintenu une séparation et établi un groupe live qui comprend la mentalité musicale et le feeling du groupe dans l’optique des concerts, mais ils ne doivent pas forcément travailler avec nous en situation créative. Avec Frost, nous avons un énorme respect l’un pour l’autre. Nous nous admirons mutuellement en tant qu’êtres humains et musiciens. Même si nous sommes des personnes très différentes, nous partageons de nombreux points de vue et approches des choses qui ont une grande importance en musique, mais aussi, dans une certaine mesure, dans la vie. Je suis très content d’avoir ce gars dans ma vie.

Vous avez été des précurseurs à bien des égards, y compris en termes de labels. Vous avez fondé votre propre label Moonfog en 1992. Le label s’est arrêté il y a quelques années, mais vous l’avez réactivé en 2014 pour sortir votre propre musique et vos rééditions. Quel est ton sentiment quand tu vois de plus en plus de groupes de nos jours faire ce que vous avez fait il y a trente ans : créer leur propre label pour sortir leur musique ?

Je l’ai effectivement remarqué. Pour moi, c’est un moyen de mieux contrôler ce qu’on fait. Je ne veux pas que tout mon destin en tant qu’artiste soit entre les mains d’hommes d’affaires. Je veux avoir un plus grand contrôle sur ma propre œuvre et ça a été ma principale motivation. Je pense que les gens qui ont aujourd’hui choisi cette même voie ne le font pas pour la même raison. Ils le font parce que, du point de vue du business, étant donné comment est l’industrie aujourd’hui, c’est plus intelligent de s’assurer qu’on possède les droits de sa propre musique ; c’est ainsi que l’industrie musicale est configurée aujourd’hui. Ce n’était pas forcément le cas dans le passé, mais je l’ai quand même fait pour les raisons que je viens de mentionner. Je pense qu’aujourd’hui, les gens le font plus comme une solution stratégique sur le plan du business que pour avoir le contrôle. Ceci dit, notre label n’est plus actif depuis onze ans. Aujourd’hui, Moonfog ne fait rien et n’a rien fait depuis 2010. Moonfog possède juste les droits sur la musique de Satyricon. Moonfog est ma société mais ce n’est pas une société qui gère un label.

Vous êtes un groupe très tourné vers l’avenir, or faire ces rééditions de Dark Medieval Times et The Shadowthrone renvoient dans le passé du groupe les gens, qui, à leur tour, vous posent des questions sur ce passé – comme ici, en l’occurrence. Comment gérez-vous ce côté rétrospectif ? Est-ce que ça ne va pas à l’encontre de vos principes ou votre philosophie en tant qu’artistes ?

C’est pourquoi nous ne faisons pas souvent ça. Nous sortons ces rééditions le 28 mai 2021, c’est quelque chose que les gens nous demandent de faire depuis environ quinze ans. Nous avons mis longtemps à nous y mettre précisément pour la raison que tu mentionnes. Nous sommes un groupe tourné vers l’avenir et ayant une pensée progressive. C’est aussi pour la même raison que, lorsque notre management m’a demandé il y a trois semaines par e-mail si je voulais faire quelque chose cette année pour les trente ans du groupe, j’ai répondu : « Non » sans explication – je ne ressens pas le besoin de le justifier. Qu’y a-t-il de spécial là-dedans ? Ce n’est qu’un nombre, ça n’a pas d’importance. Je suis en train de travailler sur un nouvel album, ça c’est important.

Justement, que peut-on attendre de ce nouvel album ?

La nature de ce que je suis en train de faire ressemble plus à une œuvre musicale qu’à un album conventionnel. Ce n’est pas une collection de chansons, genre huit ou dix chansons, ce n’est qu’une seule chanson. Ce n’est pas encore terminé, donc je ne sais pas quelle longueur ça fera, mais peut-être autour d’une heure. On n’y trouvera pas vraiment de batterie conventionnelle. Il est certain que ce sera l’album le plus différent et unique que nous ayons jamais fait – ce sera l’album le plus éloigné de tous les autres que nous avons faits. Il est clair que c’est un album de black metal, mais c’est un album de black metal vu au travers de la véritable compréhension du black metal – c’est à dire que le black metal est un sentiment, ce n’est pas défini par une instrumentation, une apparence ou quoi que ce soit de ce genre.

Interview réalisée par téléphone le 15 avril 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Satyricon : www.satyricon.no

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