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Interview   

Scorpions : objectif rock


Cela fait cinquante ans cette année que Scorpions a sorti son premier album Lonesome Crow. Les Allemands font partie de ces groupes qui ont traversé les âges et les tendances – et qui les ont même parfois faites. Il y a bien eu quelques moments de flottement, que ce soit avec un Eye II Eye (1999) que le groupe considère lui-même comme une erreur ou lorsque le groupe avait annoncé sa retraite en 2010 avant de se raviser, mais force est de constater que Scorpions est increvable. Il attire toujours autant les foules, touchant désormais pas moins de trois générations. Tout ceci prend sa source dans une détermination présente depuis le premier jour et dans la période de fin des années 70/début des années 80 où le groupe est arrivé à maturité.
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Retrouver cette époque était d’ailleurs l’objectif de Scorpions avec Rock Believer. Un album en forme de voyage dans le temps, à la fois par ses textes où Klaus Meine se remémore le passé et par la musique volontairement parsemée d’auto-références. C’est en faisant de nombreux allers-retours entre passé et présent que Rudolf Schenker et Matthias Jabs – un duo de guitaristes de choc depuis plus de quarante ans – nous racontent la conception de ce dix-neuvième album, le premier à accueillir le monstrueux Mikkey Dee derrière les fûts, conçu avec les méthodes du bon vieux temps et sans contrainte.

« Au début, nous nous sommes rendus dans des pays étrangers et nous avons fait savoir aux gens qu’il y avait une nouvelle génération en provenance d’Allemagne. Elle ne venait pas avec des tanks pour faire la guerre, elle venait avec des guitares pour apporter l’amour, la paix et le rock n’ roll. »

Radio Metal : Rock Believer s’ouvre sur la chanson « Gas In The Tank », et d’après Klaus [Meine], avant que vous ne commenciez à travailler sur le nouvel album, vous vous êtes effectivement demandé s’il y avait assez de carburant dans le réservoir. De toute évidence, c’était le cas, mais qu’est-ce qui vous permet encore de faire le plein après cinquante ans de carrière ?

Rudolf Schenker (guitare) : Il faut toujours penser à la raison pour laquelle on a commencé à jouer de la musique. Mon rêve était bien sûr d’avoir un groupe ayant un bon statut, mais aussi de le former avec des gens avec qui je pouvais bâtir une amitié. Quand nous avons commencé en Allemagne, la situation était un petit peu difficile, et c’était une bonne chose car il fallait essayer de sortir d’Allemagne, aller dans différents pays partout dans le monde et utiliser la musique comme un outil pour créer des ponts. Telle était ma situation, car en Allemagne, j’avais en tête tellement d’images de la guerre qui avait été horrible – au travers des films et de gens qui m’en parlaient. Mon idée était donc de créer des ponts entre les cultures, les continents, etc. au moyen de la musique. J’ai commencé en me disant qu’il me fallait le bon gang, les bonnes personnes pour faire ça. Au début, nous nous sommes rendus dans des pays étrangers et nous avons fait savoir aux gens qu’il y avait une nouvelle génération en provenance d’Allemagne. Elle ne venait pas avec des tanks pour faire la guerre, elle venait avec des guitares pour apporter l’amour, la paix et le rock n’ roll. « Still Loving You » représente l’amour, « Wind Of Change » la paix et « Rock You Like A Hurricane » le rock n’ roll. D’ailleurs, avec « Wind Of Change », nous avons fait la BO de la révolution la plus paisible qui soit. Il faut non seulement faire de la musique, mais il faut aussi avoir une raison de faire de la musique.

Evidemment, nous croyons au rock – c’est la raison pour laquelle cet album s’appelle Rock Believer, parce que nous croyons au rock n’ roll depuis cinquante-sept ans. Il y a quelques jours, c’était nos cinquante ans en tant qu’artistes qui enregistrent des albums. Lonesome Crow est sorti le 11 février 1972. Donc nous croyons vraiment au rock et nous avons face à nous trois générations de gens qui y croient aussi, et c’est une super position. Faire un album comme Rock Believer était un must pour nous, car nous nous sommes demandé : « Est-on capables de faire un album ayant le même ADN que Blackout et Love At First Sting ? » et nous avons commencé à y travailler, avec désormais Mikkey Dee à la batterie qui fait du très bon boulot. Nous avons tout joué live en studio afin de bien jauger chaque chanson, voir si elle était terminée ou s’il y avait besoin d’idées supplémentaires ici et là. Nous avons vraiment ressenti la musique et c’est important. Il y a suffisamment de carburant dans le réservoir parce que la vision était suffisamment forte dès le départ : j’ai rempli le réservoir quand j’étais gamin, en disant qu’il nous fallait beaucoup de carburant pour faire de nombreux kilomètres [rires]. Je peux aussi être reconnaissant qu’après cinquante-sept ans, j’aime toujours la musique, j’aime toujours l’alchimie que nous avons dans le groupe, et nous avons hâte de repartir sur la route et de rejouer pour tous les croyants du rock partout dans le monde !

Était-ce prévu que vous fassiez un album quand vous l’avez fait ou est-ce que la pandémie a changé vos plans ?

Nous sommes rentrés d’Asie, nous avons fini à Singapour, nous avons dû annuler un concert à Manille, aux Philippines, à cause de la pandémie. A ce moment-là, nous avions déjà dans l’idée que nous voulions faire un album, mais nous ne savions pas quand. Enfin, nous avions déjà réservé le studio à Los Angeles, parce que nous avions prévu de jouer à Las Vegas, et nous nous étions dit que nous allions profiter des jours off pour enregistrer des overdubs et différents trucs que nous avions en tête. Quand la pandémie est arrivée, nous sommes allés dans notre studio en Allemagne, à Hanovre – un studio très sympa, les Peppermint Park Studios – et nous avons travaillé dans notre bulle, sans coronavirus, avec seulement la musique, en pensant : « Faisons le meilleur album possible. » C’était super : il n’y avait pas de limites de temps, rien d’autre de prévu parce qu’ils avaient tout repoussé. Les concerts de Las Vegas sont maintenant callés pour la mi-mars jusqu’à la mi-avril, et ensuite nous ferons les dates européennes. Donc nous avions énormément de temps et nous avons même terminé plus tôt que prévu. Nous aurions pu sortir l’album avant Noël, mais nous n’avons pas voulu le sortir à ce moment-là, car nous ne savions pas quand nous referions des concerts. Parfois, la pression du temps empêche de regarder les chansons un peu plus en détail. Alors que cette fois, nous pouvions regarder : « Est-ce que tout va bien ? Est-ce que c’est bon ? Oui. Super ! » « Peut-être que là il y a un truc qui n’est pas parfait… »

L’idée de cet album était donc d’enregistrer comme au bon vieux temps, tous les cinq, live dans une pièce. Est-ce que ça vous avait manqué d’enregistrer un album de cette manière plus authentique et old school ?

En fait, à l’origine, nous étions entre les mains du producteur Greg Fidelman, mais nous avons dû arrêter de travailler à cause de la pandémie. Il ne pouvait pas venir en Allemagne et nous ne pouvions pas venir en Amérique.

« L’alchimie et l’amitié sont, au moins, aussi importantes que les qualités musicales. Enfin, je dirais que nous sommes suffisamment bons [petits rires], mais c’est plus important de bien vous entendre si vous prévoyez de faire une longue carrière. »

Matthias Jabs (guitare) : Nous avons essayé de travailler au studio via Zoom, mais il y a neuf heures de décalage horaire avec Los Angeles, donc nous avions fini notre journée quand lui se réveillait. Du coup, nous avons décidé de faire l’album seuls avec l’aide de notre ingénieur, comme nous procédions au début des années 80 ou à la fin des années 70. Je suis content que nous ayons pris cette décision, parce que c’est ce que nous aimons faire. L’avantage quand on joue un morceau en groupe, c’est qu’on voit tout de suite comment ça sonne. Disons qu’on a une idée, elle peut sonner super quand on l’enregistre à la maison, mais quand tout le groupe joue, ça ne sonne pas très bien. Ça permet donc de changer toutes les idées d’arrangements, de riff, etc. sur le vif, de faire en sorte que tout le monde soit d’accord, et ensuite on sait tous que si on joue de telle façon ça sonne bien et de telle autre façon ça ne sonne pas bien. On laisse tomber ce qui ne marche pas et on obtient immédiatement un bon résultat.

Rudolf : Il y a aussi qu’au fil du temps, nous avons travaillé avec plein de producteurs différents, et chacun d’entre eux a sa propre patte. Parfois, nous avons été un peu trop loin, surtout à l’époque du grunge et du rock alternatif, avec Eye II Eye, mais c’était bien de faire ça parce que nous avons ainsi compris ce que nous pouvions faire, ce qui nous plaisait, et ce qui ne nous plaisait pas. C’est pourquoi nous sommes revenus à un rock traditionnel avec Unbreakable. Cette fois, déjà, nous voulions retrouver notre ADN et surtout, il n’y avait personne pour influer sur notre musique avec sa patte. Nous jouions du pur Scorpions dans une pièce, sans sound design, ça venait vraiment du cœur, de l’âme. Ça explique pourquoi Scorpions sonne aussi Scorpions sur cet album.

Avez-vous l’impression que, autant un producteur peut être une aide, autant il peut aussi être un obstacle ?

Matthias : En gros, oui, un producteur peut aider, mais nous faisons partie des exceptions, car nous avons beaucoup d’expérience. Je dirais que nous avons trouvé notre son signature au début des années 80 avec l’album Blackout et notre producteur Dieter Dierks. D’après ce que disent les gens eux-mêmes, ceci est notre son signature. Ensuite, nous avons travaillé avec de grands producteurs, de Keith Olsen à Bruce Fairbairn, Desmond Child, etc. Mais grâce à notre expérience, si vous nous laissez tranquilles, nous revenons naturellement au style du début des années 80, de Blackout/Love At First Sting, parce que c’est là que nous avons enfin trouvé notre son et notre place.

En effet, Rock Believer est un véritable retour à vos racines. Il est très dans la veine des albums Lovedrive, Animal Magnetism et Blackout. Etes-vous nostalgiques de cette époque 79-82 ?

Lovedrive était le tout premier album que j’ai fait avec Scorpions. C’était une nouvelle expérience pour nous tous. Pour Animal Magnetism, nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour enregistrer ; je pense qu’il a fallu que nous soyons prêts en six semaines et ensuite ils nous ont renvoyés sur la route. Mais Blackout, c’est là que Klaus a eu des problèmes de voix et a dû subir deux opérations chirurgicales. Tout d’un coup, nous avions six mois de temps d’arrêt, mais nous l’avons utilisé en studio pour vraiment travailler sur les guitares, les arrangements et tout. Je pense que c’est la raison pour laquelle Blackout a été un grand pas en avant.

Rudolf : Quand Klaus nous a dit de nous trouver un nouveau chanteur, nous avons dit : « Non Klaus, retrouve la forme, on t’attendra. » Et effectivement, Matthias et moi avons eu le temps de vraiment travailler, en particulier sur notre jeu de guitare qui est vraiment unique comparé à celui des autres groupes de l’époque. Ce qui fait qu’il y a des similarités entre Blackout et Rock Believer, car c’était la même situation : à cause de la pandémie, nous avions le temps de travailler sur les guitares, de façon à ce que ça colle aux chansons et à l’ADN de Scorpions.

Matthias : D’ailleurs, je me suis rendu compte aujourd’hui que non seulement Scorpions célébrait ses cinquante ans d’artiste de studio, mais aussi que c’était les quarante ans de Blackout. Ça m’a fait penser que seuls dix ans se sont écoulés entre les deux, et du premier jusqu’aux trois auxquels j’ai participé, en passant par tous ceux des années 70, c’est incroyable la quantité d’albums qui sont sortis dans ces dix premières années !

« Lorsque je cherchais à savoir ce que je voulais faire, mon père m’a dit : ‘Ne te fais pas des nœuds au cerveau en réfléchissant à ce que tu veux faire. Fais ce qui t’amuse et l’argent viendra tout seul.’ Exactement ! »

Justement, ça fait plus de quarante ans que vous formez un duo de guitare : qu’est-ce qui, selon vous, est si unique dans la dynamique guitaristique que vous avez créée ensemble ?

Je pense que nous travaillons très bien ensemble parce que nous ne sommes pas obligés de nous disputer pour savoir qui fait quoi. Rudolf est principalement le guitariste rythmique. Je joue des rythmiques aussi, mais je fais tous les leads, les solos, les overdubs, et la répartition des rôles est très claire dès le départ. Nous ne sommes pas obligés de dire : « Je veux jouer ce solo », « Non, je veux le jouer. » Nous ne faisons pas ça. Nos qualités sont divisées et ensemble, nous sonnons super bien, et c’est la raison pour laquelle Scorpions sonne comme il sonne. Cette alchimie était tout de suite là. Je connaissais déjà Rudolf avant, alors que je jouais encore dans un autre groupe. Quand il m’a appelé, il ne m’a pas dit pour quoi c’était. Il a dit : « Ça te dirait de venir jammer avec nous en répétition ? » J’y suis donc allé et nous avons joué des morceaux lambda ou quelques chansons de Scorpions. Puis, plus tard, j’ai découvert qu’ils étaient déjà à Londres pour répéter avec cent quarante guitaristes et qu’ils en cherchaient un nouveau – je ne savais pas ! Je n’étais pas du tout stressé. J’ai juste joué de la guitare et ensuite ils ont décidé : « D’accord, c’est le bon. » C’est très important, car comme tu peux le voir, nous sommes toujours ensemble. L’alchimie et l’amitié sont, au moins, aussi importantes que les qualités musicales. Enfin, je dirais que nous sommes suffisamment bons [petits rires], mais c’est plus important de bien vous entendre si vous prévoyez de faire une longue carrière.

Et toi, de ton côté, Rudolf, à quoi penses-tu quand tu revois le jeune Rudolf Schenker qui alignait les tubes au début des années 80 ?

Rudolf : Tu sais quoi ? J’ai déjà fait une interview ici et j’ai commencé à pleurer parce que je suis tellement heureux ! Je me fais vieux mais… Je vais te dire un truc, tout ça, c’est grâce à la méditation : ça m’aide à créer de super chansons. J’ai commencé très tôt, déjà dans les années 60, quand Maharishi [Mahesh Yogi] est arrivé avec la méditation. J’y croyais fermement. Il m’est arrivé d’arrêter la méditation et je le regrette, mais ensuite j’ai remarqué : « Oh, il me manque quelque chose : la méditation ! » Tu sais quel est l’intérêt de la méditation ? Ça permet d’aller très profondément en toi ; tu y trouves tes forces et ça te permet de toujours les exploiter.

Autre point très important : quand tu commences, tu dois savoir quel est ton but, et comme je l’ai dit au début, mon but était de jouer dans le monde entier avec des amis – de bons musiciens, mais des amis. C’était pareil avec les Rolling Stones et les Beatles quand ils sont arrivés après Chuck Berry, Little Richard et Elvis Presley ; j’étais déjà à fond dans la musique, mais quand les Rolling Stones et les Beatles ont débarqué, j’ai dit : « Oui, c’est ce que je veux faire ! » A partir de ce moment-là, j’étais très déterminé et concentré sur cet objectif, et les gens qui ne voulaient pas aller dans le même sens… Car au début, certaines personnes pensaient que j’étais complètement fou, mais ensuite, au fil des années, j’ai été rejoint par les bonnes personnes. C’était comme un aimant qui attirait les bonnes personnes. Klaus était le premier avec qui j’ai eu un lien très fort. Je suis la lune et Klaus est le soleil. C’est ce qu’il y a de bien dans notre relation, car quand tu regardes d’autres groupes, comme les Rolling Stones, Led Zeppelin ou les Beatles, ils avaient tous cette formule : le côté clair et le côté obscur. Cette combinaison est très importante, parce que ça permet vraiment de faire bloc. Nous nous comprenons sans avoir à réfléchir. Tout fonctionne au feeling. Je parlais de forces : c’en est une. Je me souviens de la première fois que nous avons remarqué ça : nous sommes allés en France, en Belgique, Angleterre, et les gens encensaient notre capacité à écrire des mélodies, et Gary Moore est monté sur scène quand nous avons terminé au Marquee Club et il nous a embrassés parce qu’il était complètement choqué de la façon dont nous jouions et par l’énergie qui en ressortait. Tout ça, ce sont des éléments qui découlent de la volonté d’atteindre le but que nous nous étions fixé au tout début.

On ne peut pas gagner une course quand on ne sait pas quel est son but. Il faut savoir. C’est un conseil que je donne à tout le monde. La plupart des gens ne savent pas quel est leur but. Ils peuvent dire : « Je veux un boulot avec lequel je gagnerai beaucoup d’argent. » Ensuite, ils trouvent ce boulot et ils découvrent que c’est ennuyeux et qu’ils sont coincés dedans. J’ai appris un vrai travail quand j’étais jeune en tant qu’électricien et lorsque je cherchais à savoir ce que je voulais faire, mon père m’a dit : « Ne te fais pas des nœuds au cerveau en réfléchissant à ce que tu veux faire. Fais ce qui t’amuse et l’argent viendra tout seul. » Exactement ! Car quand tu fais quelque chose qui t’amuse, tu es en vacances toute ta vie et tu gagnes de l’argent en prime ! Mais la plupart des gens se donnent un mauvais objectif. C’est la raison pour laquelle ils se retrouvent avec une vie dont, au final, ils ne veulent pas. Donc dans mon cas, j’ai pris la bonne décision. Je me suis donné le bon objectif et j’ai travaillé pour l’atteindre. Je suis très en paix avec moi-même, en étant toujours dans la musique et en ayant trois générations devant nous. C’est incroyable ! Trois générations ! Plus de douze millions de gens nous suivent sur Facebook et quatre-vingt pour cent de ces gens ont entre dix-huit et vingt-huit ans. D’accord, on peut dire que les plus vieux n’utilisent pas beaucoup les ordinateurs, contrairement aux jeunes, mais telle est la situation. Mozart a dit : « Que serait le monde sans la musique ? » Il a raison. Nous nous sommes tellement amusés toute notre vie que, parfois, comme je l’ai dit, je pleure. Les larmes me montent aux yeux parce que je suis heureux.

« Nous nous sommes tellement amusés toute notre vie que, parfois, je pleure. Les larmes me montent aux yeux parce que je suis heureux. »

Pour revenir à Rock Believer, non seulement c’est un retour à vos racines, mais on peut aussi entendre ce qui ressemble à des références à des chansons passées : un riff dans « Roots In My Boots » qui fait écho à la chanson « Blackout », le début de « Rock Believer » qui a des faux airs de « No One Like You », la partie reggae de « Shining Of Your Soul » qui évidemment rappelle « Is There Anybody Out There? » et Seventh Sun » qui a un côté un peu à la « The Zoo », en plus heavy. Ces auto-références étaient-elles conscientes ?

Je vais te dire une chose : j’ai utilisé spécialement quelques trucs pour stimuler la mémoire des gens. En l’occurrence, la partie reggae m’est venue… D’abord, quand j’ai fait la chanson et que je l’ai enregistrée, j’ai joué avec la guitare acoustique et j’ai essayé plusieurs choses, mais rien n’a marché. Un jour, j’étais au volant de ma voiture et je me suis dit : « Eh, peut-être que le reggae serait super pour les couplets ! » C’est un super changement qui rend la chanson plus intéressante. C’était l’idée de base : utiliser des éléments que Scorpions avait imaginés par le passé. C’est super d’avoir ces éléments forts, avec lesquels les gens disent : « Eh, vous avez déjà fait ci dans Lovedrive, et vous avez déjà fait ça dans tel album. » Evidemment, c’est super ! C’est comme bâtir une maison et dire : « D’accord, comment je la construis ? Avec du bois ? Ou avec de la pierre ? Avec ce type de pierre ou avec ce type de pierre ? Ou peut-être un mélange ? » J’ai donc construit les chansons de façon à ce qu’elles jouent avec les souvenirs.

Matthias : Initialement, l’idée de faire un autre album – nous n’étions pas sûrs du tout si nous devions faire un autre album ! – est venu d’un gars qui s’auto-définit comme le fan numéro un du groupe en Allemagne – c’est devenu un ami avec le temps ; sachant qu’il y a de nombreux fans numéro un dans le monde. En 2018, je crois, il a dit : « Si vous pouviez refaire un album à la Blackout, ce serait fantastique et tous les fans de Scorpions adoreraient. » Nous avons dit : « D’accord, facile à dire, mais pas si facile à faire » [rires]. Mais d’une certaine façon, il avait planté cette idée dans notre esprit. Quand Klaus a commencé à écrire les textes, il les a abordés de façon à ce qu’ils fassent tous référence à quelque chose qui s’était produit dans le passé de Scorpions, à des expériences, des villes, des pays, etc. En studio, nous avons ressorti les vieilles guitares, les vieux amplis, des choses que nous avions utilisées dans les années 80 – pas exclusivement, nous avons aussi utilisé d’autres trucs – juste au cas où. Comme tu l’as dit, le côté reggae ressemble à « Is There Anybody Out There? » sur Lovedrive, « Seventh Sun » ressemble à « China White » ou « The Zoo », avec le côté heavy, etc. Donc oui, nous l’avons fait exprès.

Êtes-vous à un stade de vos vies où vous regardez plus derrière vous que devant vous ?

Non. Tu as raison de dire que c’est un peu un album rétrospectif qui rappelle le passé, mais les seules fois où je regarde en arrière, c’est quand je fais des interviews où des questions concernent notre passé [rires] ou si je regarde un documentaire qui doit être validé. En dehors de ça, je vis dans l’instant présent et je regarde l’avenir, en réfléchissant à ce qu’il faudra faire demain. Mais c’est sympa d’avoir un super passé et une super carrière comme nous. Ça ne fait pas de mal de regarder en arrière, car nous avons vécu tellement de bonnes choses, mais pour bien vivre au quotidien, c’est mieux de regarder devant soi. En fait, je pense qu’avec Rock Believer, nous établissons un pont entre le passé et le présent.

Comment compareriez-vous la façon dont les chansons étaient faites dans le temps et la façon dont vous les avez faites maintenant pour Rock Believer ?

Pour la toute première fois, Klaus a commencé par les textes. Habituellement, c’est l’inverse : Rudolf compose des chansons, je compose des chansons, quelqu’un d’autre compose des chansons, et ensuite, tu as une mélodie et quelqu’un doit écrire les paroles dessus. Mais cette fois, pas tous, mais la plupart des textes ont été écrits en premier et Rudolf a commencé à composer en s’inspirant des textes et il a fait de super trucs. Quand j’ai écouté les démos pour la première fois, elles étaient extrêmement basiques, il n’y avait pas grand-chose dedans, mais ensuite, quand nous avons travaillé ensemble, je me suis occupé des arrangements de guitare, et ça s’est transformé en ce qu’on peut entendre maintenant. Généralement, Rudolf apporte la majorité des bases de chansons et je m’occupe de tous les riffs additionnels, des intros, des fins, etc. Cette fois, d’ailleurs, je ne pense même pas que nous ayons de chanson qui se termine en fondu dans cet album. Ça résulte aussi du fait que nous ayons joué ensemble, surtout avec Mikkey Dee. En tant que batteur, tu as besoin de savoir comment se termine la chanson. Parfois, on a des fade out, ça continue de jouer et le volume baisse progressivement, mais comme nous avons joué ensemble dans une même pièce, il faut décider comment terminer la chanson. Le point positif c’est que maintenant, pour les concerts, nous savons déjà comment ça tourne, car nous avons joué les morceaux ensemble, nous avons les fins, les intros et tout ça. Nous sommes très optimistes : nous avons mis six nouvelles chansons dans la setlist. Peut-être que c’est un peu trop, parce que normalement, nous n’en utilisons que deux ou trois, car les gens ne connaissent pas très bien les chansons, vu que nous commençons à jouer environ à peine quatre semaines après la sortie de l’album, mais là les chansons vont super bien avec les classiques ! On peut jouer « Gas In The Tank » et « Rock You Like A Hurricane » à la suite, ça colle parfaitement !

« Quand nous avons testé Mikkey Dee pour la première fois, j’ai tout de suite remarqué qu’il avait à la batterie la même attaque que moi à la guitare rythmique. C’était super et c’est la raison pour laquelle cet album sonne aussi très vivant, parce qu’il est en cohésion avec moi. »

Rudolf, comment as-tu composé de la musique à partir de textes ?

Rudolf : Pour moi, c’était un défi qui me sortait de la routine, car au final, la routine facilite les choses, mais rester dans la facilité n’est pas bon. Dans le cas présent, quand Klaus est arrivé avec les paroles, j’étais surpris. A ce moment-là, j’étais en Thaïlande – j’ai un studio là-bas – et j’étais en train de conduire dans les environs et dans la nature en pensant aux paroles. D’une certaine façon, de plus en plus d’images me venaient à l’esprit et j’ai commencé à écrire des riffs et de la musique dans mon studio en Thaïlande. Ensuite, une fois que j’avais environ dix chansons, j’ai appelé notre ingénieur Hans-Martin [Buff] : « S’il te plaît, viens ici, on veut commencer à enregistrer. Je veux faire des démos pour que tout le monde puisse entendre les idées. » Tout le monde était très content et a beaucoup aimé. Tout le monde a travaillé en allant dans la bonne direction. Je trouve que c’était vraiment bien pour moi d’avoir les textes de Klaus, parce qu’ainsi, je pouvais les appuyer avec la musique. Je voulais créer une synergie : un et un font trois.

Mikkey Dee est un batteur qui vient d’un background plus metal et qui a une frappe très forte – il nous a d’ailleurs raconté qu’il frappait encore plus fort avec Scorpions qu’il ne le faisait avec Motörhead car la musique de ce dernier était plus rapide, il n’avait pas le temps de frapper aussi fort que maintenant. Quel effet est-ce que ça a eu sur vous, le fait d’avoir un batteur avec une telle frappe ?

Matthias : Quand nous avons joué ensemble pour la toute première fois – c’est moi qui l’ai appelé, soit dit en passant – c’était tout de suite très bien. Mikkey sait que nous ne sommes pas Motörhead. C’est un très bon batteur, très musical, et une personnalité très positive – c’est très agréable de le côtoyer. Quand nous jouons ensemble, il a non seulement beaucoup de puissance, mais il joue aussi la bonne chose au bon moment, parce qu’il sait que Scorpions est différent. Il jouait tout le temps vite avec Motörhead et c’est pourquoi j’étais surpris quand il a dit que faire un concert de Scorpions était plus exigeant qu’un concert de Motörhead – il vous l’a probablement dit aussi. Mais il est super, il a beaucoup d’énergie, ce qui veut dire que lorsque nous jouions en studio pendant six heures, pas de problème, il n’était pas fatigué. C’est une pile électrique qui nous donne de l’énergie, surtout dans la mesure où nous enregistrions ensemble dans une pièce, et il est très fiable sur scène. Quand on est devant, comme Klaus, Rudolph et moi, et qu’on a un batteur derrière nous qui n’est pas à cent pour cent sûr et stable, ça donne un sentiment très bizarre, mais on peut à cent pour cent compter sur Mikkey Dee, il est toujours là.

Rudolf : C’est fantastique de l’avoir avec nous aussi parce que quand nous avons testé Mikkey Dee pour la première fois, j’ai tout de suite remarqué qu’il avait à la batterie la même attaque que moi à la guitare rythmique. C’était super et c’est la raison pour laquelle cet album sonne aussi très vivant, parce qu’il est en cohésion avec moi, nous pouvons y aller en force et tout le monde peut se reposer sur cette assise. Paweł [Mąciwoda] est un excellent bassiste et donc, avec lui aussi, nous formons une équipe rythmique très solide, et Mikkey Dee en est une part très importante. Il a un effet moteur et quand il me pousse, ça me donne la banane ! Pour un groupe de rock, c’est très important. James [Kottak] était un très bon batteur aussi, mais il était plus dans le jeu, alors que Mikkey est très direct et précis.

L’album se termine sur une ballade de Scorpions typique, à la fois romantique et crépusculaire. C’est vraiment une marque de fabrique, pratiquement seul Scorpions crée de telles ballades. Quelle est la recette secrète ?

J’adore le message que Klaus a mis dans cette chanson. Mon secret, c’est le ressenti. Il faut être très sensible pour choisir les mots et ensuite les mettre en musique. Être sensible, c’est parfois une bonne chose, et parfois ça ne l’est pas, parce que quand j’étais gamin, je ressentais certaines choses beaucoup plus douloureusement que d’autres gens. Je détestais ça. Je disais : « Pourquoi faut-il que je sois aussi sensible ? » D’un autre côté, ça m’a permis d’être suffisamment sensible pour créer une chanson comme « When You Know (Where You Come From) ». Encore une fois, je fais du un et un font trois, c’est de la synergie. Donc peut-être ce qui d’un côté fait mal, d’un autre côté, m’apporte de l’amour et de la paix, et faire une chanson comme celle-ci me libère de l’intérieur.

« Être sensible, c’est parfois une bonne chose, et parfois ça ne l’est pas, parce que quand j’étais gamin, je ressentais certaines choses beaucoup plus douloureusement que d’autres gens. Je détestais ça. »

L’album s’intitule Rock Believer. Est-ce que le rock est devenu une forme de religion pour vous ?

Non, je crois au rock parce que je l’utilise comme un outil pour créer des amitiés partout dans le monde. Bien sûr, on peut dire qu’on croit au rock, mais croire en un dieu, c’est un autre niveau de croyance. Je dois toute ma force à Dieu, mais je joue de la musique comme une forme de déclaration. C’est un point important. C’est la raison pour laquelle la musique reste aussi forte pendant aussi longtemps.

Matthias : Pour moi, les croyants du rock sont les gens qui aiment dédier leur vie, plus ou moins, à ce type de rock, comme nous le faisons. Nous vivons notre rêve, nous avons transformé ce qui, à l’origine, était notre passetemps en profession et nous n’avions pas de plan B. Ça vaut aussi pour les fans de classic rock et, bien sûr, les fans de Scorpions : ils y croient aussi. Ça se voit, ils s’habillent d’une certaine façon, ils voyagent, certains vont à vingt concerts quand nous jouons en Europe, ils posent des congés pour nous suivre. Je ne parle juste de dix personnes, je parle de centaines de fans. On peut se rendre compte qu’ils sont très dévoués à cette musique et ils prennent ça comme une philosophie de vie. La seule différence, c’est qu’eux sont les auditeurs et que nous sommes ceux qui jouent la musique.

Votre premier single était « Peacemaker » : pensez-vous que le monde serait plus paisible si tout le monde écoutait du rock n’ roll ?

C’est possible. L’idée de « Peacemaker » est que le monde, parfois, surtout en ces temps de pandémie, semble être un endroit très sombre, il n’y a pas beaucoup de rayons de soleil et c’est assez nuageux. Ça fait de l’ombre, en partie, au bon esprit. C’est ça l’idée : il faut penser positivement et voir la lumière, au lieu de tomber dans le piège de l’obscurité.

Rudolf : Je vais te dire une chose : il y avait un grand festival qui s’appelait Woodstock. Ils s’attendaient à trente mille personnes. Au final, cinq cent mille sont venues. Je ne sais plus combien de jours durait le festival, je crois que c’était une semaine, je ne sais pas. Crois-le ou non, il n’y avait pas de police, personne pour s’assurer que tout se passe bien. Non, les gens s’entraidaient sous l’égide de la musique. Personne, pas de policier n’a dû intervenir pour dire : « Vous faites quelque chose de mal » ou autre. La musique est une superbe manière de célébrer la liberté et la paix, car aux Etats-Unis, il y avait le Vietnam et je sais quoi d’autre se passait, ce n’était pas un monde en paix, ça ne fait aucun doute, mais il y avait des gens qui cherchaient à créer un monde de paix au nom de la musique.

Tant de fois on a entendu la phrase « le rock est mort » suivant les tendances – le grunge, la dance, le hip-hop, le rap, etc. – mais vous voilà, à toujours jouer du bon vieux rock et à remplir les arènes. Selon vous, qu’est-ce qui fait que le rock – et par extension un groupe comme Scorpions – soit aussi résilient ?

Matthias : Je pense que les gens peuvent sentir que notre musique vient du cœur, qu’il y a de l’intention derrière ce que nous faisons. Tu sais quoi ? J’ai entendu « le rock est mort » dès les années 80. A la fin des années 80, on nous a demandé : « Pendant combien de temps voulez-vous faire ça ? » J’ai répondu : « Tant que les Rolling Stones continuent, on peut continuer. » Et ça s’est avéré. Le rock n’a plus la même valeur qu’à la fin des années 70 et que dans les années 80, quand cette musique était très reconnue. On pouvait entendre AC/DC dans le supermarché, mais maintenant c’est divisé en plein de genres musicaux différents. Il y a le rap par-ci, le hip-hop par-là, la dance, la pop, peu importe. Il y a un millier de genres musicaux différents et le rock est seulement l’un d’entre eux, mais si tu regardes les grandes salles, les stades, les festivals… Je veux dire, le Hellfest, où nous allons jouer plus tard cette année, était complet en un ou deux jours, cent mille personnes ! Pareil pour le Wacken ou quand nous tournons, ou si c’est Aerosmith, Kiss, Iron Maiden, Metallica, dix mille personnes débarquent et parfois voyagent de pays en pays. Donc on ne peut pas dire que le rock est mort. C’est juste qu’il ne fait plus tellement partie du mainstream, mais je pense que le rock n’a pas envie d’en faire partie ; ils n’ont pas envie d’être mainstream. On pourrait dire que c’est une communauté à part, mais une grande communauté. On ne parle pas d’une musique de niche.

Malgré tout, regrettes-tu l’époque où, comme tu l’as dit, on pouvait entendre AC/DC ou Scorpions au supermarché ?

Je ne sais pas, on s’habitue à tout. Je connais plein de gens qui n’écoutent pas la radio dans leur voiture. Ils mettent un CD ou passent par leur iPhone ou je ne sais quoi. De la même manière qu’on n’est pas obligé de regarder une émission de télé qu’on n’aime pas, on n’est pas obligé d’écouter de la musique à la radio si on n’aime pas. On est indépendant. Il existe toutes sortes de dispositifs pour écouter sa propre musique. En parlant de dispositif, nous avons un mix 3D du nouvel album, en Dolby Atmos. Si vous en avez l’occasion, écoutez ça. J’ai ce nouveau casque Apple qui permet d’écouter en 3D et c’est génial ! C’est une nouvelle manière de profiter de la musique, c’est vraiment fantastique.

« En tant que musicien, tu es sensible, donc si tu entends tout le temps que ce que tu fais est démodé et que tout le monde dit que la direction que tu prends est une erreur, ça a un effet sur toi. Donc nous n’étions pas sûrs de nous [à l’époque d’Eye II Eye], nous ne savions pas quelle direction prendre. »

Vous vous êtes adaptés aux tendances à certains moments avec des albums comme Eye II Eye ou Humanity: Hour I. Rudolf disait que vous étiez allé trop loin avec Eye II Eye notamment, mais pensez-vous que c’était des étapes nécessaires, notamment pour vous retrouver là où vous en êtes aujourd’hui ?

Peut-être. Durant la seconde moitié des années 90 aussi nous avons entendu que le rock était mort. Peu importe ce que nous faisions, le classic rock était démodé, c’était du passé, il fallait oublier. C’était difficile de trouver des producteurs parce que tout le monde se focalisait sur le grunge et l’alternatif. En tant que musicien, tu es sensible, donc si tu entends tout le temps que ce que tu fais est démodé et que tout le monde dit que la direction que tu prends est une erreur, ça a un effet sur toi. Donc je dirais que nous n’étions pas sûrs de nous, nous ne savions pas quelle direction prendre. Eye II Eye n’est pas un super album, les fans nous l’ont tout de suite dit. Peut-être était-ce l’une des meilleures erreurs que nous ayons faites parce que nous sommes revenus avec Unbreakable et nous avons réalisé que nous devions être nous-mêmes et ne pas suivre les modes. Humanity est un album où le producteur a eu trop d’influence sur notre musique. C’est pourquoi Humanity est un super album, je trouve, mais ce n’est pas du pur Scorpions, comme peut l’être Blackout ou le nouveau, Rock Believer. Là, c’est plus nous. Je suis à cent pour cent confiant par rapport à ce que nous faisons maintenant, alors que je n’étais jamais aussi sûr avec Humanity ou Eye II Eye.

Pensez-vous que la période actuelle soit meilleure pour un groupe comme Scorpions ? Pensez-vous que les gens redécouvrent les valeurs du rock authentique ?

Oui, il me semble. Je pense que les gens, surtout la plus jeune génération, peuvent sentir quand quelque chose a été fait main et avec la bonne émotion. Tout le monde est vraiment habitué à entendre tout ce qui est programmé à la radio, mais ça, ça vient du cœur, c’est fait maison et nous croyons vraiment en ce que nous faisons. Durant les deux dernières années – pas les deux années de Covid-19, mais celles d’avant – tout semblait aller dans notre sens. Nous jouions à guichets fermés partout. Nous avons rejoué au Rock In Rio, par exemple, en novembre ou octobre 2019 et nous avons été élus meilleur groupe du festival. Nous voilà, les vieux Scorpions… Il y avait plein d’autres groupes, de Bon Jovi à Iron Maiden, en passant par les Red Hot Chili Perppers, des artistes brésiliens… mais les gamins ont voté pour Scorpions ! Il est clair que les choses jouent en notre faveur et j’espère que ça continuera, car nous allons repartir sur la route, après deux années de temps mort pour tout le monde dans ce business – croisons les doigts !

Ressentez-vous une responsabilité à faire vivre ce type de rock et peut-être montrer aux jeunes rockers comment ça se joue ?

Je sais que nous avons une certaine influence sur de nombreux jeunes groupes. Le plus surprenant était quand des gens de Pearl Jam et d’autres groupes de grunge et d’alternatif disaient que quand ils ont commencé, ils écoutaient Scorpions [petits rires]. Aujourd’hui, je suis sûr que nous avons une influence sur les jeunes rockeurs, en particulier les guitaristes, parce qu’il y a plein de riffs qu’on peut jouer dans nos morceaux et c’est amusant pour ces jeunes d’apprendre à faire ce genre de musique et ce type de jeu à la guitare. Mais j’ai conscience que les temps ont changé et que les gosses ont une attitude différente aujourd’hui. Comme je l’ai dit tout à l’heure, le rock n’est plus aussi reconnu qu’avant quand nous étions gamins. Je ne sais pas si c’est une bonne idée que quelqu’un comme moi donne des conseils à un jeune musicien. Je peux seulement dire ceci : croyez en vous-mêmes et n’abandonnez pas. Je pourrais aussi rajouter : si vous n’avez rien à dire, n’allez pas en studio [rires]. C’est dur, car je sais que le décalage générationnel est tel que c’est difficile pour quelqu’un comme moi, qui a plus de soixante ans, ou les autres gars, qui en ont plus de soixante-dix, de communiquer avec quelqu’un qui en a vingt.

L’artwork en soi est vraiment dans la lignée de ceux de l’ère Lovedrive/Blackout. A la fois, c’est difficile de ne pas voir une ressemblance avec celui de Goats Head Soup des Rolling Stones… Y a-t-il un lien ?

Vraiment ? Je ne l’avais pas remarqué, mais tu as peut-être raison. Il faudrait que je regarde.

Rudolf : Maintenant que tu le dis, oui, c’est assez similaire, mais tu sais, combien de possibilités a-t-on pour créer un artwork d’album ? Dans les années 60 et 70, les pochettes d’albums étaient beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui. Donc quand nous avons commencé à chercher des idées pour une pochette d’album, nous avons travaillé avec Klaus Voormann, qui a gagné un Grammy pour l’artwork de l’album Revolver des Beatles. Il a fait l’illustration du single « Rock Believer », qui n’est pas mal. C’était normalement censé être la pochette de l’album, mais ensuite, quand nous avons pris la décision d’appeler l’album Rock Believer – parce qu’encore une fois, nous croyons au rock et jouons devant d’autres gens qui croient au rock –, nous avons reçu cette image de la maison de disques, et nous avons dit : « Eh, c’est super ! On a tout de suite cette idée de quelqu’un en pleine action qui croit au rock. » C’était parfait. En plus, nous n’avions jamais eu de pochette d’album toute rouge et ça se démarque un peu. C’était aussi une couleur parfaite pour symboliser nos cinquante ans en tant qu’artistes de studio, c’est comme une sirène d’alarme : « les Scorpions arrivent ! »

« Je ne sais pas si c’est une bonne idée que quelqu’un comme moi donne des conseils à un jeune musicien. Je peux seulement dire ceci : croyez en vous-mêmes et n’abandonnez pas. Je pourrais aussi rajouter : si vous n’avez rien à dire, n’allez pas en studio [rires]. »

Pensez-vous que ces artworks de l’époque, qui étaient intrigants, parfois presque surréalistes, participaient à générer une fascination autour du groupe ?

Matthias : Nous avons eu l’occasion de travailler avec de grands artistes dans les années 80 et à la fin des années 70. Par exemple, les pochettes de Lovedrive et d’Animal Magnetism [réalisées par Storm Thorgerson] d’Hipgnosis, qui a principalement travaillé pour Led Zeppelin et Pink Floyd, étaient superbes et nous avons toujours cru au fait qu’une pochette d’album devait, d’une façon ou d’une autre, représenter ce qu’il y a à l’intérieur, comme l’emballage du vinyle dans le temps. Ça s’est un peu estompé quand le CD est arrivé et que ça s’est rétréci, jusqu’au tout digital, avec les pochettes qui sont super petites, mais là encore, nous nous référons à notre pic au début des années 80. Cette pochette, que nous avons trouvée par hasard, s’inscrit effectivement dans la droite lignée des celles de Blackout et tout ce que nous avons fait dans les années 80.

Rudolf : C’était super dans les années 70 et 80 d’écouter de la musique sur une platine, de regarder la pochette et ce qui était écrit, d’ouvrir la pochette, etc. C’était plus une forme de célébration. Aujourd’hui, la plupart des gens vont sur Spotify, Apple Music ou Amazon Music, et choisissent les chansons : « Je n’ai pas envie de me taper tout l’album, parce que seules trois chansons m’intéressent. Pourquoi devrais-je écouter tout l’album quand je n’aime que trois chansons ? » Donc ils vont sur Spotify, cliquent sur la chanson, et ils peuvent tout de suite l’entendre. Les temps ont changé. C’est ainsi. D’une certaine façon, en effet, nous avons fait un album dans la vieille tradition, parce que nous y croyons. Nous pouvons le faire, même si probablement ça nous plaît plus qu’aux jeunes fans – ou peut-être pas, peut-être que même les jeunes fans aiment ça maintenant. Peut-être parce que nous jouons dans cette vieille tradition, ils diront : « C’est du rock, mais c’est différent des autres groupes. Comment ça se fait ? » Donc c’est aussi une bonne chose.

On dirait qu’il y a eu beaucoup d’inspiration autour de Rock Believer – c’est compréhensible, vu que votre dernier album a déjà sept ans. L’édition deluxe comprend pas moins de cinq bonus, plus un autre pour l’édition japonaise. Avez-vous songé à aller jusqu’au bout de la démarche et à proposer un double album comme Metallica ou Iron Maiden ont pu le faire récemment ?

Matthias : Oui. Nous n’avons pas arrêté d’enregistrer vu que nous n’avions pas de limites de temps, pas de deadline cette fois, car personne ne savait combien de temps allait durer la pandémie. Nous avons passé toute une année en studio. Nous aurions pu en enregistrer encore plus et, bien sûr, l’idée de faire un double album a été suggéré, mais je ne sais pas comment fonctionne le marketing de nos jours, la maison de disques avait une autre idée. Je ne sais pas pourquoi nous avons onze chansons sur l’album de base et seize sur une autre version. Il y a même encore plus de titres bonus qui vont arriver, mais je ne suis pas censé en parler, si tu vois ce que je veux dire [rires]. Il y en a même un prévu pour la France.

Comme vous l’avez mentionné, cette année marque les cinquante ans du premier album Lonesome Crow. Rudolf, quel est ton sentiment quand tu repenses à cet album ?

Rudolf : C’était un bon début ! Il a été enregistré en six jours, en comprenant le mixage avec Conny Plank, qui a produit Kraftwerk et Neu!. Quand j’ai réservé le studio, je ne savais pas que c’était Conny Plank derrière la table de mixage. Si j’avais su, peut-être que je n’aurais pas choisi ce studio, parce qu’il était plus dans le krautrock que dans le genre de rock que nous faisions. Mais nous devions encore trouver notre style et c’était un bon point de départ. L’étape suivante était Fly To The Rainbow [avec Frank Bornemann] et ensuite nous sommes passés à Dieter Dierks [pour In Trance]. Dieter Dierks était déjà très expérimenté et nous a donné notre style, que nous avons de plus en plus développé pour devenir énormes. Nous avons tout fait par tâtonnements. Quand nous avons fait Lonesome Crow, nous n’avons copié personne. Nous essayions dès le départ de trouver notre style. Nous n’avons pas dit : « Oh non, on ne peut pas faire ci ou ça. » Non, nous avons tout fait, comme le morceau éponyme « Lonesome Crow » ou « I’m Going Mad ». La majorité des chansons du premier album ont été composées par tout le monde, sauf « In Search Of The Peace Of Mind » qui a été composé par mon frère. Nous avons noté tout le monde comme étant les compositeurs sur cet album, parce que nous trouvions à l’époque que, puisque tout le monde avait travaillé sur la musique, tous devaient être crédités collectivement. Sur l’album suivant, Fly To The Rainbow, nous voulions faire la même chose avec Uli Jon Roth, mais il a dit : « Non, je veux que mon nom apparaisse quand j’ai composé une chanson. » J’ai dit : « D’accord, si c’est ce que tu veux, on fait comme ça. » C’est à partir de ce moment-là que nous avons commencé à créditer qui a composé quoi.

Interview réalisée par téléphone les 16 & 17 février 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Marc Theis & Ian Laidlaw (9).

Site officiel de Scorpions : www.the-scorpions.com

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  • Très partagé après l’écoute (intégrale) de ce Rock Believer : évidemment la bande à Klaus a tenté de retrouver l’esprit Lovedrive-Blackout-Animal Magnetism et par moments, la magie opère mais c’est sur le « son » que je suis un peu déçu : la production est très calibrée mainstream et le rendu final est très AOR, très loin de la touche Dieter Dirks ( Rip)et donc beaucoup trop sage!
    À propos des titres, on a tous repéré les clones de No One like You, de the Zoo, Can’t live without you,Is there anybody there et c’est finalement les autres morceaux qui m’ont le plus emballé, notamment l’acoustique..cet album de Scorpions c’est un peu comme la Golf GTI des années 80 : à l’époque c’était LA référence ( Deutsche quality), mais 40 ans plus tard,les autres constructeurs proposent des voitures bien plus performantes…bon il reste malgré tout des amateurs de la Golf GTI.. version véhicule de collection..

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    Ear

    S il reste des nostalgiques de la golf Gti,sans doute que les nouveaux véhicules plus électroniques et techniques, n offrent pas les émotions suffisantes par rapport aux modèles plus anciens..le rêve ne se fait pas dans les options ou accessoires trop sophistiqués😀

    Pat du 12

    La métaphore de la Golf me semble assez juste,on le sait bien : les voitures de collection sont éternelles, c’est justement ça qui fait leur charme ! On ne peut pas faire une carrière de 50 ans sans puiser dans la nostalgie…(moi ça me va !)

  • J ai adoré la période années 80 de Scorpions avec ses albums mythiques..40 ans après le groupe sort un album qui faut référence à cette période : l adage est vérifiée »ce sont dans les vieux pots qu on fait la meilleure soupe »..Pendant qu on vit de moments sombres ,Scorpions qui naît moins de 30 ans après les ravages d un dictateur,rappelle que leur état d’esprit est d amener l amour et la paix..pourvu qu on puisse trouver le même espoir dans un certain pays envahissant sans attendre aussi longtemps…

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  • Bravo, très impressionné par l’album; avec une vrai vibe 70-80. Je n’attendais rien et j’ai été cueilli. Un des plus beau retour en force de ces dernières années , certainement leur meilleur depuis crazy world.

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  • Moribon le hamster sans dent dit :

    Merci pour l’interview. Et merci pour cet album vraiment magnifique, les Scorpions <3

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  • Merci pour cette belle interview ! J’ai beaucoup de respect pour Scorpions. Par contre, je n’ai pas pu aller au bout de ce nouvel album : que c’est mauvais, les mélodies sont plates, ça ne décolle jamais, Klaus semble rincé… Sting In The Tail était le dernier disque des Allemands qui tenait bien la route.

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  • En ecoute ce matin…… Et bien SCORPIONS aurait du rester en retraite….

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