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Interview   

Quand Sepultura s’est mis au Green


Lorsqu’en 1998 Derrick Green intègre le poste de frontman au sein de Sepultura – après avoir été repéré par un représentant de Roadrunner, avoir envoyé sa version du morceau « Choke » et avoir été finalement auditionné au Brésil – il n’avait pas forcément entièrement conscience de l’ampleur de ce groupe à l’époque et, surtout, des réactions auxquelles il allait être confronté de la part de fans dubitatifs, au mieux, carrément réfractaires, au pire. Pourtant, c’est avec la bienveillance, la sympathie et la volonté de bien faire qui le caractérisent qu’il a pris son rôle à bras-le-corps, y compris la culture brésilienne – il est allé jusqu’à apprendre la langue et déménager au Brésil, lui qui depuis tout petit rêvait de voir du pays – qui fait partie depuis toujours de l’identité du groupe. Heureusement, il a reçu le soutien de figures imposantes dans la scène : Lemmy, Jason Newsted, Scott Ian… De quoi rassurer le groupe sur son choix.

Plus de vingt ans et neuf albums après, Derrick Green est toujours fidèle au poste et Sepultura semble vivre un nouvel âge d’or – notamment depuis la sortie de The Mediator Between Head and Heads Must Be The Heart et l’arrivée du batteur Eloy Casagrande. C’est dans ce contexte que BMG a décidé de sortir un coffret intitulé Sepulnation – The Studio Albums 1998-2009, regroupant les cinq premiers albums de l’ère Green. C’était l’occasion de revenir avec le chanteur sur ses premiers pas au sein de Sepultura.

« Je pense que c’est ce qu’ils recherchaient, quelqu’un qui avait un background différent, qui n’essayait pas d’imiter l’ancien chanteur, quelqu’un qui avait son propre style, quelqu’un avec qui ils pourraient se développer, évoluer, essayer des idées différentes, que ça ne soit pas unidimensionnel. »

Radio Metal : Tu as rejoint Sepultura en 1998, mais avant ça, comment voyais-tu ce groupe et quel était ton rapport à celui-ci ?

Derrick Green (chant) : J’étais un grand fan. Enfin, je n’étais pas un énorme fanatique du groupe, mais j’adorais Chaos A.D. En fait, Arise était le premier truc que j’ai entendu sur cassette. Et après ça, je me suis intéressé à Chaos A.D. et ensuite à Roots. Comme je le disais, je n’étais pas un fanatique et je ne les avais jamais vus en concert. Je venais vraiment de la scène punk-hardcore, mais j’admirais beaucoup le groupe parce que je me rendais bien compte qu’ils évoluaient et grandissaient d’album en album. Quand j’ai réalisé que j’allais auditionner pour eux, c’est là que j’ai commencé à me plonger dans les plus vieux morceaux pour mieux comprendre d’où le groupe venait.

Comment as-tu vécu tes auditions pour le groupe ?

C’était assez intense ! Je ne connaissais pas ces gars. Je n’avais jamais été en Amérique du Sud. C’est là que se sont déroulées les auditions pour moi, c’était à São Paulo. Je ne parlais pas portugais. C’était la première fois qu’on me mettait avec des musiciens avec qui je n’étais pas ami. La plupart du temps, par le passé, je jouais avec des amis et des gens que je connaissais. C’était mon lien avec la musique, je jouais toujours avec des gens que je connaissais très bien. Mais là c’était la première fois que je jouais avec de parfaits étrangers, donc c’était bizarre.

J’ai pris l’avion pour le Brésil et j’ai pu rencontrer tout le monde, leur famille et leurs amis. Je ne me rendais pas compte à quel point le groupe était énorme, car il faut se souvenir qu’à l’époque où j’ai auditionné, internet ne faisait que commencer à se développer. Tout le monde n’avait pas internet. Moi, je ne l’avais pas. Je n’avais même pas d’ordinateur [rires]. Quand il a fallu que je me renseigne sur le Brésil et la culture, je suis allé à la bibliothèque. J’avais une carte de bibliothèque, ça montre à quel point c’était il y a longtemps. Les choses étaient différentes. Internet peut tordre notre perception de la réalité. Je ne pouvais pas vraiment saisir l’ampleur internationale qu’avait ce groupe ou comment les gens réagissaient vraiment au groupe. Tout ça, ce sont des choses que j’ai dû voir par moi-même. Quand on se promenait dans la rue, tout le monde connaissait le groupe, peu importe la tranche d’âge – jeunes, vieux – ils connaissaient Sepultura. Ils demandaient tout le temps des autographes, peu importe les circonstances où nous nous trouvions. C’était intense pour moi d’en être témoin en direct, car j’étais là en plein milieu quand tout se passait. Le groupe était bien plus gros que j’avais pu l’imaginer, donc ça m’a un peu stressé.

Les premiers jours étaient très durs en répétition pour l’audition. Ensuite, je me souviens avoir été à la plage avec Paulo [Jr.], juste à traîner avec lui pendant le weekend. Et il était là : « Eh mec, il faut que tu donnes tout ce que tu as. C’est ta chance. C’est ton opportunité maintenant. Donc autant ne pas te retenir. » Donc quand je suis revenu, je crois que nous avons fait une chanson des Bad Brains, c’était cool et ça m’a un peu ouvert pour les répétitions ou pour l’audition en tant que telle. Ils ne faisaient rien d’autre que de jouer de nouvelles chansons, aucun ancien morceau. Ils me jouaient une chanson peut-être plusieurs fois et ensuite disaient : « Cette fois, fais comme si tu la connaissais et fais du chant par-dessus. » J’étais là : « Oh mon Dieu, qu’est-ce qui va bien pouvoir me venir en tête sur sur-le-champ ?! » Mais ça a marché. Après avoir fait la reprise des Bad Bains, j’ai commencé à m’ouvrir et à me sentir un peu plus à l’aise. Après avoir passé un peu temps avec eux, j’ai vraiment voulu rester et intégrer le groupe. C’était une super expérience. Ça a fait tomber des barrières autour de moi. Ça m’a fait sortir de ma coquille et m’a donné encore plus envie d’obtenir le poste, plus que tout. Quand je suis revenu à New York, j’étais là : « Oh bon sang, j’adore le Brésil. J’adore ces gars. J’ai vraiment envie de faire partie de ce groupe. »

D’autres gens ont auditionné à l’époque, comme Chuck Billy et Phil Demmel : qu’est-ce qui a fait la différence avec toi ?

Je sais que je voulais montrer ma personnalité. Je ne voulais pas faire semblant d’être quelqu’un que je ne suis pas. Il y a aussi que je ne venais pas du monde du metal. La démo qu’ils avaient de mon groupe précédent était très hardcore et très mélodique sur certaines parties. Je pense que c’est ce qu’ils recherchaient, quelqu’un qui avait un background différent, qui n’essayait pas d’imiter l’ancien chanteur, quelqu’un qui avait son propre style, quelqu’un avec qui ils pourraient se développer, évoluer, essayer des idées différentes, que ça ne soit pas unidimensionnel – seulement des cris – mais qu’il soit possible de faire diverses choses avec la voix. Je pense que c’est ce qu’ils ont vu en moi. Sur la démo que je leur ai envoyée de « Choke », il y avait une certaine diversité vocale. Ils avaient aussi entendu mes anciens morceaux. Je n’essayais pas de sonner comme le chanteur précédent. Ça a donc été en ma faveur et ça m’a mis à l’aise de savoir que je pouvais être moi-même avec le groupe et ne pas essayer de faire semblant ou me comporter comme quelque chose que je n’étais pas.

Pas que les autres gars fassent semblant, ils faisaient leur truc aussi, mais je pense juste qu’ils avaient besoin de quelqu’un qui avait envie d’aller dans plein de directions différentes. Je pense qu’ils voulaient aussi quelqu’un qui n’était pas connu, de façon à ce que les gens n’aient pas d’idées reçues et de points de comparaison, genre : « Oh, ça sonne comme l’autre groupe de ce gars. » Phil et Chuck ont assuré. J’ai entendu leur démo et c’était super. Il y avait d’autres démos aussi qui étaient très cool, mais je pense que c’était trop proche de ce qu’ils avaient avant. Je pense qu’ils voulaient s’en éloigner. Pas complètement non plus, mais ils savaient qu’ils ne pouvaient pas duper les fans. Si c’était trop proche de ce qu’ils avaient fait avant, les gens l’auraient critiqué, je pense, comme s’ils essayaient d’être ce qu’ils étaient avant, ce qui est impossible à faire, et je suis d’accord avec ça aussi.

« Peut-être que je me donnais encore plus quand il y avait un gars qui nous regardait les bras croisés. Je voulais qu’il se déchaîne avant la fin du concert. »

Evidemment, se faire accepter des fans allait être une tâche difficile – ça l’aurait été pour n’importe qui. En étais-tu conscient ? N’as-tu pas hésité un instant avant d’accepter le poste à cause de ça ?

Non, parce que je n’avais jamais fait l’expérience des fans de Sepultura. Il fallait que je le découvre en faisant des concerts et en commençant à lire certaines chroniques. Mais souvent, ces trucs venant de journalistes ne m’importaient pas beaucoup parce que j’étais en première ligne, j’étais sur scène, il fallait que je vive tout ça. C’était vraiment ce qui comptait pour moi. Une fois que j’avais fait la rencontre des fans et que j’avais vu les réactions du public, c’était difficile. Ce n’était pas simple. Il a fallu convaincre nos vieux fans. Ce n’était pas une tâche aisée. Je pense que souvent, le déclic se faisait à la moitié du concert. Les gens commençaient à vraiment rentrer dedans ou à mieux comprendre. Les gens voulaient juste voir ce qui allait se passer et quels étaient les changements. Au départ, ils se posaient les bras croisés. Après avoir fait la première tournée et vécu les réactions des fans et leur avoir parlé, je savais que ça prendrait un peu de temps. Ça ne me posait pas de problème, parce que je réalisais qu’ils avaient construit une carrière avant que j’intègre le groupe. Ils avaient atteint un certain niveau et je me suis rendu compte que ça leur avait pris un peu de temps pour en arriver là.

Je voulais obtenir ce respect et prendre le temps de construire une relation avec le groupe et les fans. J’ai réalisé que si je voulais adopter tous les fans et tout ce qui était en train de se passer, il faudrait du temps. Ça m’allait. Je voulais évoluer avec le groupe. Je savais que ça aussi, ça prendrait du temps. Tout ça, ce sont des choses que je savais dans un coin de ma tête, mais j’étais prêt à relever le défi. Je voulais ce défi. Peut-être que je me donnais encore plus quand il y avait un gars qui nous regardait les bras croisés. Je voulais qu’il se déchaîne avant la fin du concert. Chaque concert était un défi. Chaque enregistrement, chaque album était une étape pour évoluer. Mieux nous nous connaissions, plus je trouvais que nous étions capables de convaincre les fans.

Combien de temps il a fallu au final pour que tu te sentes accepté ?

Je suppose que c’était instantané parce qu’une fois que j’ai eu le poste, dans ma tête, c’était le plus important. J’étais là : « Eh, je suis dans le groupe maintenant. C’est bon ! J’en fais partie. » Quand nous avons commencé à enregistrer au Brésil et à Los Angeles, dans des studios différents, et à créer l’artwork, j’étais déjà dedans. Surtout quand tu écoutes le coffret, je pense qu’on peut entendre le développement du groupe, les changements qui avaient lieu et les idées que nous étions en train d’explorer sur chaque album. C’est un merveilleux processus, surtout pour un artiste, parce que toutes ces choses étaient en train de changer dans nos vies personnelles, avec la musique et tout ce que ça impliquait, et c’était un superbe développement. J’ai commencé à vraiment remarquer des changements, particulièrement sur Nation. C’était aussi immédiat que ça, parce que j’étais là dès le début du processus d’écriture, alors que ce n’était pas le cas d’Against. Il y avait beaucoup de confusion parce qu’il se passait énormément de choses avec ces gars, mais nous sommes parvenus à lutter contre toute cette confusion et tout ce qui était en train de se passer, et ensuite à passer sur Nation où ça s’est vraiment ouvert, en prenant notre temps en studio et en travaillant avec Steve Evetts qui est un super producteur. Je pense qu’à ce moment-là, c’était : « D’accord, on est seuls contre tous » [rires].

Nous avons parlé à Andreas Kisser il y a quelques mois et il nous disait que « Lemmy [v]ous a beaucoup soutenus quand [tu es] arrivé dans le groupe. Lemmy a été le premier à dire : ‘Les mecs, vous avez trouvé le bon gars. Ce gars est une star.’ C’était très motivant. » Idem pour Jason Newsted qui est apparu sur la chanson « Hatred Aside ». Penses-tu que ça t’a permis d’aborder ton rôle dans Sepultura avec un peu plus de sérénité et d’assurance ?

Absolument, surtout venant d’une légende comme Lemmy. C’est une telle icône, une personne formidable et un musicien extraordinaire. Sa carrière a été vraiment incroyable. Avec Jason, qui pouvait s’identifier à ma situation en tant que nouveau gars dans le groupe, c’était super dès le début quand nous travaillions sur Against, à enregistrer chez lui pour faire « Hatred Aside ». J’ai vraiment admiré la guitare baryton qu’il avait, je la trouvais vraiment super. Il a fini par m’en envoyer une neuve pendant que j’étais en vacances, c’était tellement cool. Je crois que la note disait : « Continue ce que tu fais. Je comprends totalement ta position. » Il y avait plein de gens qui soutenaient le groupe, comme Scott Ian – il nous a soutenus dès le début, il était venu à l’un de nos premiers concerts au House Of Blues de Los Angeles. Les Gracie qui étaient dans le clip d’« Attitude » étaient là aussi… il y avait des soutiens venant de partout, surtout du Brésil. Dès le début, le Brésil était là où étaient nos plus grands soutiens. Et en déménageant là-bas, j’ai encore plus ressenti le soutien de ce pays. Je m’y sentais vraiment chez moi. Je me sens même brésilien maintenant que j’y vis depuis de nombreuses d’années. Les gens y sont tellement affectueux et tolérants, et ils veulent voir le groupe réussir. Sepultura est un groupe brésilien et nous représentons le Brésil à bien des niveaux. C’est une chose que j’ai fini par comprendre. Au départ, je ne me rendais pas compte que j’avais autant de responsabilités sur les épaules, mais finalement ça ne me dérange pas et j’adore le fait que nous représentions le Brésil. Encore une fois, c’était un chouette processus d’en arriver à vraiment comprendre ça.

« [Les racistes] sont juste des gens qui sont dans leur propre monde et leur propre espace, et qui ne quittent jamais cet espace. Je ne peux donc pas leur en vouloir d’avoir ces idées quand ils sont nés dans ce type de racisme, etc. Mais je pense vraiment qu’ils devraient être responsables et se sortir de ça. »

Comme tu l’as dit, Sepultura est un groupe brésilien dont l’identité est ancrée dans la culture brésilienne. Comment as-tu trouvé ta place au sein de cette culture ? Comment es-tu parvenu à l’absorber et à te l’approprier ?

C’était assez facile. Comme je l’ai dit, le Brésil est l’un de ces pays où les étrangers – les « outsiders » si tu veux, ou les « gringos » comme ils disent ici, qui n’est qu’un autre mot pour parler des étrangers, sans connotation négative – sont vraiment les bienvenus. C’est très engageant, ils veulent vraiment vous montrer le meilleur de leur pays et de leur histoire. J’en suis tombé amoureux. Pour ma part, j’ai dû apprendre la langue ; c’est une langue difficile, mais ça m’a aidé. Le fait de mieux comprendre la langue m’a rapproché de ce pays et m’a permis de m’y sentir à l’aise. J’ai beaucoup appris, j’ai fait beaucoup de recherches pendant que j’y étais à propos de la culture et de l’histoire. Le fait de traîner avec des gens qui ne parlaient que portugais, c’était une super façon d’apprendre la langue. C’est devenu ma seconde maison et j’adore. Ce pays me manque quand je n’y suis pas.

J’ai lu qu’à un très jeune âge, tu savais déjà que tu voulais quitter les Etats-Unis. Pourquoi ?

Ma mère était professeur de musique et l’éducation de toute la famille était très importante pour elle. Je suis le plus jeune, j’ai un frère et une sœur qui sont plus âgés. Pour elle, le plus important était d’avoir une très bonne éducation. Donc très tôt, je me suis senti très chanceux d’aller à l’école, où nos idées et notre identité peuvent vraiment se développer. J’ai pu beaucoup lire sur le monde qui nous entourait, pas seulement sur les Etats-Unis et le programme scolaire, mais aussi sur ce qu’il a en dehors de ça. Très jeune j’étais fasciné par ça et par les contes d’autres pays dont je ne connaissais même pas l’existence. Ma sœur travaillait dans une maison d’édition, donc je recevais souvent des livres en cadeau à Noël ou pour mes anniversaires. Ces livres parlaient tous de différentes cultures, différents contes en provenance d’Afrique et d’Europe. J’ai aussi appris à propos de différents drapeaux. Pourquoi ils ont choisi ce drapeau ? Quelle est sa signification ? Pourquoi ont-ils choisi ces couleurs et ce design ? Maintenant, je peux voir n’importe quel drapeau venant de n’importe où dans le monde et je sais de quel pays il s’agit.

J’étais fasciné par tout ça à un très jeune âge et je me suis dit : « Tu sais quoi ? J’ai énormément appris sur la culture américaine, ayant pu voyager jeune avec ma famille pour rendre visite à d’autres membres de la famille au sein des Etats-Unis, traverser le pays en voiture, passer par plein d’endroits différents dans le pays. Je suis curieux et prêt à découvrir le reste du monde. J’ai vraiment envie d’en apprendre plus. » Je pense que ça a vraiment changé quand une étudiante étrangère est venue habiter chez nous. Elle s’appelait Denise. Elle a logé à la maison et elle avait l’âge de ma sœur, dans les dix ans, tandis que j’en avais probablement cinq ou six. Elle venait du Chili et je trouvais ça vraiment cool. Je n’avais jamais rencontré personne venant du Chili. Là où nous vivions à l’époque, c’était une banlieue à quatre-vingt-dix pour cent noire et elle était contente d’aller à l’école là-bas car elle n’avait jamais côtoyé de noirs de toute sa vie, donc elle n’avait aucun préjugé. Elle est arrivée et elle était là : « Je suis une personne différente ici et tout le monde est tellement sympa. » Elle a adoré et elle était tellement gentille. J’ai été attiré par son accent, par les choses dont elle parlait, par son odeur… Tout était totalement différent. J’étais là : « Oh mon Dieu, le monde est tellement vaste ! J’ai envie de le connaître. » J’ai su à un jeune âge que je voulais m’aventurer et que je serais à l’aise en apprenant au sujet différentes cultures et en vivant dans un autre endroit. C’était vraiment quelque chose que j’avais envie de faire.

Quand tu as rejoint le groupe, je suis sûr que tu as reçu plein de commentaires racistes. A propos du racisme dans l’industrie, tu as dit une fois que c’était dur à comprendre si ce n’est pas quelque chose qui nous affecte directement. Comment as-tu vécu ça au début et comment est-ce que ça a évolué avec le temps ?

Pourquoi en es-tu si sûr ? [Rires] Je pense qu’une grande partie du racisme est venu, évidemment, avec internet. Comme je le disais à propos de la technologie, internet n’était pas très répandu au début et on n’était pas obligé de se coltiner les commentaires barbant des gens. Donc personne n’avait les couilles de venir me voir en face pour me dire quoi que ce soit. Je le savais déjà. Ça ne me faisait pas peur, non que je veuille me faire passer pour un gros dur, mais je venais de la scène punk-hardcore. On se faisait pas mal insulter par les mêmes gens qui ne comprenaient pas ce style de musique et les gens qui en faisaient partie, et je me suis forgé une carapace au sein de cette scène punk-hardcore. Il y avait une diversité de gens différents au sein de cette scène et je n’y ai jamais été victime de racisme.

C’était tout nouveau pour moi d’arriver dans la scène metal et d’être confronté au racisme – encore une fois – sur internet. Personne n’avait les couilles de venir me voir en face. J’avais l’impression que quand ça venait d’internet, c’était confortable pour eux. Evidemment, ces gens sont ignorants et faibles. Ils pouvaient faire ça depuis le sous-sol chez leurs parents ou peu importe où. Mais encore une fois, je comprends mieux d’où ça vient. C’est un manque de compréhension. C’est de l’ignorance. Ce sont juste des gens qui sont dans leur propre monde et leur propre espace, et qui ne quittent jamais cet espace. Je ne peux donc pas leur en vouloir d’avoir ces idées quand ils sont nés dans ce type de racisme, etc. Mais je pense vraiment qu’ils devraient être responsables et se sortir de ça. Tout le monde n’a pas la volonté de sortir de sa zone de confort et de mieux comprendre le monde. Ils aiment rester où ils sont et s’en contenter. Je ne peux pas leur en vouloir, mais si jamais ils se sentent laissés pour compte ou non inclus dans ce qui se passe dans le monde, c’est de leur faute. C’est à eux de voir, c’est un travail qu’ils doivent faire sur eux-mêmes.

« Quand nous jouons des vieilles chansons d’Against, les réactions sont très différentes de celles que nous avions au début et c’est super à voir. […] Je me doutais à l’époque, quand ces albums sortaient, que les gens n’écoutaient peut-être pas tout. »

Pour ma part, je n’ai aucune rancœur, même quand des gens faisant preuve de racisme à différents niveaux m’interpellent sur internet. Ça n’a jamais été très sérieux, genre en face à face quand j’étais en concert avec Sepultura. Je pense que la plupart des gens qui viennent aux concerts et connaissent un minimum Sepultura savent que ce groupe est complètement contre le racisme. Il y a des skinheads qui ont essayé d’infiltrer la scène et c’est totalement autre chose, mais souvent ils se faisaient botter le cul s’ils venaient aux concerts. Nous les avons tenus à distance. Nous ne les avons pas laissés infiltrer la scène. Je pense que c’est quelque chose auquel les gens ont dû s’habituer dans la scène metal pour que celle-ci se développe, prospère et grandisse. Le monde est en train de changer et plein de gens sont impliqués dans le metal – beaucoup plus qu’avant. Je pense que c’est la raison pour laquelle elle est restée en vie. Le fait d’avoir des gens venant du monde latino, des noirs, des Asiatiques et une grande diversité de gens a permis à la scène metal de rester vivante. C’est intéressant d’avoir ces influences. Je pense que c’est important pour n’importe quoi afin de continuer à prospérer et de rester pertinent dans son époque.

Le coffret qui sort s’intitule Sepulnation, d’après la chanson sur l’album Nation. Dans cette chanson, tu chantes à propos d’« une nation par-dessus toutes » : qu’est-ce que la Sepulnation, qu’est-ce qu’elle symbolise ?

L’idée de l’album était vraiment phénoménale parce que souvent, les groupes de metal, de hardcore et alternatifs écrivent des textes très négatifs. Avec Nation, nous avons voulu créer un album plein de choses positives, en montrant ce que nous voulions voir changer et une idée utopique de la société. C’était le centre d’attention de cet album, en faisant part de la philosophie de Sepultura, cette AMP – attitude mentale positive – à entretenir en toute circonstance. Avec « Sepulnation », nous avions joué dans un tas d’endroits dans le monde et comme les fans venaient d’une variété de pays et de cultures, nous avions l’impression d’avoir notre propre Sepulnation qui bouillonnait et grandissait depuis toutes ces années. Elle embrassait toute l’histoire de Sepultura, y compris avant que je sois dans le groupe. C’est quelque chose de bien plus grand que nous. C’est bien plus grand qu’une tribu. C’est plus une nation de gens, notre propre nation. Notre Sepulnation existe partout dans le monde, elle inclut tout le monde, sans considération de race, de religion ou de sexe. C’est ouvert. C’est quelque chose en lequel nous croyons réellement et qui continue à se développer aujourd’hui.

L’album Roorback est accompagné d’un EP intitulé Revolusongs, qui est plein de reprises assez inattendues. Etait-ce juste pour vous amuser ou bien faisiez-vous une déclaration avec cet EP et ces choix de chansons ?

C’était pour s’amuser. Je pense qu’après Nation, nous étions très optimistes, nous avions plein d’idées. Avant de nous remettre dans la composition d’un album, nous voulions faire quelque chose pour nous amuser. Créer des albums, c’est amusant, mais ça met beaucoup de pression. Quand on fait un album de reprises, il y a un peu moins de pression parce que ces chansons ont déjà été écrites par d’autres artistes. C’était vraiment amusant de les faire à notre sauce. Nous avons choisi des chansons qui ont révolutionné notre perception de la musique. Le style de musique n’avait pas d’importance. C’est même plus intéressant pour nous de choisir des groupes à reprendre qui ne sont pas metal. C’est un défi pour moi et j’adore le résultat, surtout la manière dont nous avons abordé les chansons avec notre propre style. Au Brésil, nous avions déjà eu pas mal de succès avec la reprise de U2, « Bullet The Blue Sly ». Elle a remporté quelques récompenses sur MTV pour le montage vidéo et d’autres aspects comme la cinématographie. Les gens ont bien aimé. Comme tout le monde ne pouvait pas se la procurer pour l’écouter quand ils voulaient, c’était intéressant des années plus tard de voir les gens dire : « Oh mon Dieu, je ne savais pas que vous aviez fait une reprise de Massive Attack ! » Plein de gens s’en sont rendu compte en l’entendant dans une série télé qui s’appelait The Following avec Kevin Bacon. Ils ont utilisé notre version de la chanson de Massive Attack « Angel » dans une scène où un gars habillé en Edgar Allan Poe mettait le feu aux gens. C’était assez dingue [rires]. Mais c’était super de retravailler avec Steve Evetts sur cet EP de reprises. Ça nous a détendus avant que nous nous mettions à enregistrer Roorback.

Dante XXI et A-Lex sont deux albums conceptuels basés sur des livres. A quel point es-tu un mordu de littérature ?

J’ai toujours été un grand amateur de littérature, surtout dans le temps. Dante XXI, c’était mon idée. C’était mon idée de faire un album autour de ça. En revanche, je crois qu’Andreas est celui qui a eu l’idée de faire un album basé sur le roman L’Orange Mécanique d’Anthony Burgess. Même avant Dante XXI, l’idée avait été lancée de peut-être essayer de faire quelque chose basé sur L’Orange Mécanique, mais nous avons fini par opter pour Dante XXI. Là encore, ça remonte à l’époque où j’étais à l’école. C’est là que j’ai lu pour la première fois La Divine Comédie de Dante, et ça m’avait marqué. J’avais l’impression que beaucoup de choses que Dante avait vécues renvoyaient à ce qui se passait dans le présent. Nous avons fini par faire des recherches sur l’auteur lui-même, pour essayer de comprendre pourquoi il avait écrit ce livre, La Divine Comédie, ce qui lui avait inspiré ça et ce qui s’était passé dans sa vie. Ça a eu un énorme impact sur l’écriture de l’album une fois que nous avions compris tout ça. Pareil pour L’Orange Mécanique. Une fois que nous avions compris qui était Anthony Burgess, pourquoi il avait écrit L’Orange Mécanique – le livre étant différent du film – nous avions une meilleure idée des textes que nous allions écrire et ce que nous mettrions dans cet album.

« Il y a toujours des gens négatifs qui généralement ne font rien. C’est toujours le cas. Ce sont toujours eux qui se plaignent et qui finissent par être les plus gros losers. Ils sont toujours là à montrer du doigt, mais au final, ça devient des ratés. »

Ces cinq albums, d’Against à A-Lex, et on pourrait aussi inclure Kairos, représentent une période assez négligée dans l’histoire du groupe. Avec le succès des trois derniers albums avec Eloy Casagrande, qui peuvent être vus comme une autre renaissance pour le groupe, penses-tu que certaines personnes se sont mises à les réécouter et à découvrir la valeur de ces albums ?

Absolument. C’est la beauté de la musique. Je fais moi-même ça avec certains groupes. Je les découvre et je me dis : « Oh bon sang, il faut que je voie comment ces gars en sont arrivés là. » C’est un exercice merveilleux à faire quand on tombe amoureux d’un groupe. Je trouvais que c’était très important que nous ayons une histoire où tout est connecté, de façon à ce que les gens puissent vraiment voir ce qui se passait et la réalité de la situation. Ils ont deux coffrets maintenant. Comme tu disais par rapport à Eloy, encore quelques albums et je pense que nous en aurons suffisamment pour faire un autre coffret, ce qui serait fantastique. D’un autre côté, c’est une autre histoire et une autre phase de Sepultura après A-LA, et c’est une super histoire. Je trouve que c’est super que les gens puissent lier cette histoire du groupe parce qu’on obtient une vraie vue d’ensemble. C’est une histoire dont nous sommes tous fiers. Il est clair que ça offre une meilleure compréhension de ce qu’est Sepultura.

Vois-tu parfois des fans qui te disent qu’ils avaient tort au sujet de ces albums et regrettent la réaction qu’ils ont eue quand tu as rejoint le groupe ?

J’ai déjà entendu ça, oui ! J’ai entendu de la part de nombreux fans des choses comme : « Je n’étais pas fan quand tu as rejoint le groupe au début, mais maintenant j’ai eu l’occasion de vraiment écouter et il y a de bonnes chansons. » Ils sont très honnêtes. J’adore cette honnêteté. C’est quelque chose qui existe vraiment dans la scène metal, les gens sont très honnêtes par rapport à ce qu’ils aiment chez un musicien ou dans une musique, et c’est cool. Je l’ai remarqué lors de concerts. Quand nous jouons des vieilles chansons d’Against, les réactions sont très différentes de celles que nous avions au début et c’est super à voir. Ça me donne le sentiment que nous sommes sur la bonne voie quand je vois ça. Encore une fois, je me doutais à l’époque, quand ces albums sortaient, que les gens n’écoutaient peut-être pas tout. Les gens aiment aussi faire partie d’un cercle et ils sont là : « Les gens de mon cercle n’aiment pas, or j’ai envie d’en faire partie, de ne pas être exclu, de ne pas être critiqué parce que j’ai mon propre avis. » Quand je choisis de chanter d’anciennes chansons que j’ai faites et que je vois ce type de réaction, je me rends compte que les gens commencent à aimer et ils me le disent aussi. Certaines personnes sont là : « Je n’ai pas écouté le groupe pendant des années et ensuite j’ai acheté l’album Quadra et maintenant je me dis : ‘Qu’est-ce que j’ai loupé ? D’où vient tout ça ?’ » C’est bien que ces albums soient dans le coffret. D’Against à Nation à Roorback, il y a partout des éléments qui ont créé Quadra, notre dernier album. C’était l’idée derrière Quadra : avoir des bouts de l’histoire de Sepultura, tout en essayant de faire quelque chose de nouveau et de rester hors des sentiers battus, mais en utilisant ces éléments que nous avons appris à manier.

Inversement, vois-tu encore des fans qui te détestent ?

[Rires] Il y en aura toujours. C’est quelque chose que j’ai appris dans la scène punk-hardcore : on ne peut pas plaire à tout le monde, donc ça ne sert à rien d’essayer. Il faut suivre ce qu’on aime, faire ce qu’on fait et être fidèle à soi-même. Je suis content que nous ayons fait ça. Il y a des groupes que j’admire parce qu’ils ont suivi cette philosophie et ont subi beaucoup de réactions violentes, mais au final, ils s’en sont tenus à ce en quoi ils croyaient. Par exemple, Metallica. Je me souviens des gens qui râlaient et devenaient fous : « Ah, ils ont fait un clip ! Il y a une chanson idiote qui s’appelle ‘One’. Cet album est nul ! » Et ensuite, quand le Black Album est sorti, les gens n’arrêtaient pas de dire des conneries sur eux : « C’est de la merde ! », « Putain mais le gars change maintenant ?! », « Ils se sont coupé les cheveux ! »… Or c’est le plus gros album qu’ils ont jamais eu malgré les ronchons négatifs… Il y a toujours des gens négatifs qui généralement ne font rien. C’est toujours le cas. Ce sont toujours eux qui se plaignent et qui finissent par être les plus gros losers. Ils sont toujours là à montrer du doigt, mais au final, ça devient des ratés.

C’était super de voir Metallica. Je suis un énorme fan. Même quand il y a des albums que je n’aime pas, je reste fan du groupe. Je ne vais pas dire de la merde sur eux parce que je n’ai pas aimé un album. Je sais encore ce qui m’a attiré chez ce groupe : Master Of Puppets, Ride The Lightning – mon album préféré de Metallica. Et j’adore le Black Album. Je n’étais pas non plus très fan quand il est sorti, mais je n’étais pas là à dire : « Oh mon Dieu, c’est la plus grosse merde de tous les temps ! » Il m’a fallu un peu de temps pour m’y faire et maintenant, je trouve que c’est l’un des meilleurs albums. Ça peut arriver avec la musique. A certains moments, il faut du temps pour que les gens comprennent mieux ce que c’est. Il y aura toujours des gens négatifs, mais ils nous ont aidés à grandir de bien des façons, alors je dis : « Qu’ils aillent se faire foutre. Je vais y aller encore plus fort. » Ça a toujours aidé, à mon sens.

Vous avez d’ailleurs ouvert plusieurs fois pour Metallica…

Oh oui, absolument. C’était fantastique de participer à ça. C’était un rêve devenu réalité. Plein de gens ne réalisent pas que nous avons pu faire ça. Il y a des gens qui disent de la merde et sont négatifs, genre : « Sepultura est mort, ils n’ont rien fait depuis la séparation et le départ de leur chanteur. » Mais il se trouve que nous avons fait beaucoup de choses, si vous y prêtez attention. C’est là que je sais que les gens n’ont pas écouté ou ne savaient pas ce qui se passait. Nous avons fait des tournées avec Metallica en Amérique du Sud, c’était merveilleux. Nous avons fait le Rock In Rio avec Metallica. Nous avons joué avec eux au Portugal et aux Etats-Unis. Nous avons aussi fait des tournées avec Slayer et System Of A Down, plein de choses qui n’étaient pas arrivées dans l’histoire de Sepultura. Depuis que je suis dans le groupe, nous avons eu beaucoup de premières et une super histoire. Les gens doivent juste ouvrir leur esprit et leurs yeux pour voir la réalité. Si nous sommes encore là aujourd’hui, c’est grâce à toutes ces choses qui sont arrivées, au fait que nous ayons un fort état d’esprit, la peau dure, et que nous ayons fait avec.

Interview réalisée par téléphone le 15 octobre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Sepultura : www.sepultura.com.br

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