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Interview   

Serj Tankian, un artiste complet


Serj Tankian est un artiste complet. En talentueux multi-instrumentiste, c’est lui qui compose pour la quasi totalité de la musique de son album solo. A ce titre, il se remet régulièrement en question et s’essaie à de nouveaux instruments et procédés afin de découvrir ce que ceux-ci lui inspirent. Et son œuvre n’est pas à appréhender que du simple point de vue musical, puisqu’elle est l’émanation de ses diverses réflexions à propos de l’état (tant naturel qu’économique) du monde. Réflexions qu’il présente tantôt sérieusement, tantôt de manière détournée.

Une interview qui constitue une manière idéale, après avoir écouté son album, de rentrer dans son univers et de comprendre son mode de pensée.

« Je crois que lorsque tu es inspiré, en tant qu’artiste, c’est toi qui as raison. Ce n’est pas à l’artiste d’avoir ce recul, mais aux autres. »

Radio Metal : Tu as enregistré quatre albums entre 2011 et 2012. Comment expliques-tu le fait d’être à ce point prolifique, es-tu plus inspiré qu’avant ?

Serj Tankian : 2011 a été une année de folie et j’ai fait beaucoup de choses : je crois que cette énergie quasi-extatique m’a poussé à avoir beaucoup plus de projets qu’avant. Il y a eu la comédie musicale Prometheus Bound, le livre Glaring Through Oblivion, la tournée avec System Of A Down sur trois continents, des shows avec orchestre, des évènements politiques, quatre projets musicaux et un film ! (rires). Oui, 2011 a été très productive.

Crois-tu pouvoir toujours garder ce rythme ?

Je ne sais pas : cela dépend de ce que j’ai envie de faire. Je veux plus composer pour des films, des jeux vidéos et sortir des albums quand je le veux.

As-tu en projet de faire des concerts pour chaque projet musical ou y en a-t-il qui ne peuvent être joués live ?

Pour Fucktronic, on est en train de travailler, avec d’autres personnes, sur le côté visuel. Pour Jazz-Is-Christ, il y aura peut-être quelques concerts, mais pas de longue tournée. Je vais surtout tourner avec The FCC (ndlr : The Flying Cunts of Chaos, son backing-band) pour Harakiri, mais aussi pour Orca en Europe et aux États-Unis.

Quatre albums en un an, c’est beaucoup, comment fais-tu pour garder du recul sur ta musique ?

C’est une question très intéressante. Je crois que lorsque tu es inspiré, en tant qu’artiste, c’est toi qui as raison. Ce n’est pas à l’artiste d’avoir ce recul, mais aux autres. L’artiste ne devrait pas expliquer pourquoi il a fait telle ou telle chose. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à ta question, mais c’est ce que je voulais dire ! (rires)

« Lorsque tu utilises un instrument auquel tu n’es pas habitué, cela te forcera à explorer des pistes différentes de celles que tu utilises normalement. »

L’album Harakiri a été enregistré avec des musiciens de tournée. Voulais-tu recréer sur disque l’intensité du live ?

Ce qui est intéressant, c’est que ce n’était pas mon intention au début, mais je crois que j’ai réussi à faire cela. Comme pour Elect The Dead et Imperfect Harmonies, j’ai pratiquement écrit Harakiri en studio, sur différents instruments et en utilisant des boîtes à rythme. Ensuite, j’ai écrit les paroles, puis mis en place les lignes de chant. Enfin, j’ai amené des musiciens en studio, par exemple pour remplacer les boîtes à rythmes par une vraie batterie, pour rendre le son meilleur. Mario (NDLR : Mario Pagliarulo, bassiste de The FCC) a joué sur sa basse et a apporté son toucher ; grâce à Dan (NDLR : Dan Monti, guitariste de The FCC), les guitares ont encore mieux sonné. Tout ceci a véritablement amené ce côté « live ». Lorsque j’ai enregistré Elect The Dead, je travaillais avec Dan, mais les autres musiciens n’étaient pas là, car The FCC a été créé après.

Tu as dit dans une interview à propos d’Harakiri que prendre un instrument sur lequel on n’a jamais joué ou avec lequel on ne compose pas d’habitude sa musique et voir jusqu’où il nous emmène était une bonne chose. Penses-tu que lorsque l’on est trop en confiance avec sa musique ou son instrument, cela puisse tuer toute créativité ?

Je ne dirais pas que cela tue toute créativité, mais je crois que lorsque tu utilises un instrument auquel tu n’es pas habitué, cela te forcera à explorer des pistes différentes de celles que tu utilises normalement. Cela peut s’avérer intéressant si tu utilises différents types de gammes ou d’accords, et en termes d’arrangements.

D’ailleurs, de quels instruments sais-tu jouer ?

Je joue un peu de tout et je compose sur différents instruments : guitare, piano, basse et aussi j’utilise tout ce qui est boucles, samples ou boîtes à rythme. Je compose aussi pour orchestre. Il y a beaucoup d’instruments chez moi ! (rires)

Quel est le prochain instrument que tu souhaiterais essayer ?

J’expérimente depuis un certain temps une guitare vraiment cool, une sorte d’hybride entre guitare et violon : tu peux soit jouer au médiator, soit avec un archet. Je l’ai utilisée pour composer de la musique de jeux vidéo. Vraiment, j’essaye tous les instruments que je veux, et à ma manière.

« Je crois que la civilisation est menacée, pas l’humanité. »

Le nom de l’album, Harakiri, fait référence à un événement arrivé en 2011 : des milliers d’espèces d’oiseaux et de poissons ont disparu, et ce sans qu’aucune explication scientifique raisonnable ait été donnée. Selon toi, que représente cet événement ? Est-ce la nature qui nous adresse un avertissement, nous disant ainsi que quelque chose doit réellement changer ?

Je pense que ce que tu dis pourrait être plausible. Je ne sais pas vraiment quelle est la cause de ce phénomène mais je sais, en tout cas, qu’aucune explication rationnelle n’a été donnée. Pour moi, cet événement est inquiétant et nous montre que de grands changements auront lieu bientôt dans le monde. C’en est presque… biblique, si tu y réfléchis un peu. Cela a été un événement très marquant. Quand j’ai commencé à travailler sur Harakiri, c’est la première chose sur laquelle j’ai écrit : c’est d’ailleurs la raison d’être de cet album. L’année dernière, je n’avais pas du tout l’intention d’enregistrer un album rock mais cette chanson est arrivée et la musique a suivi.

Penses-tu que l’humanité est condamnée ?

Je crois que la civilisation est menacée, pas l’humanité.

« La complexité de notre système économique permet sans aucun doute aux PDG de s’en tirer sans aucune condamnation car ce qu’ils font est moralement condamnable mais pas obligatoirement illégal. »

Dans la chanson « Figure It Out », tu dis « Les PDG sont la maladie, pourquoi prétendre que nous ne le savons pas ? » As-tu la réponse à cette question, justement ?

La façon dont j’ai écrit cette chanson est intéressante car c’est un point de vue comique sur un sujet politique. La complexité de notre système économique permet sans aucun doute aux PDG de s’en tirer sans aucune condamnation, car ce qu’ils font est moralement condamnable mais pas obligatoirement illégal. C’est quelque chose à laquelle nous avons assisté ces dernières années. Beaucoup de boîtes et de PDG s’offrent des super bonus alors que certains font faillite, et ce que certaines personnes ont économisé disparaît… « Figure It Out » était une manière cool et drôle de courir après ces PDG en disant : « Ils sont la maladie, alors allons les chercher ! ». C’est drôle, mais c’est aussi un moyen d’attirer l’attention sur ce qui se passe aujourd’hui.

« La chose la plus importante à garder à l’esprit, c’est que lorsque tu as une démocratie qui ne sait pas éduquer ses citoyens […] et que ceux-ci ignorent tout de leur propre histoire, alors ils peuvent être emmenés vers un chemin qui ne sera peut-être pas bon pour eux. »

Tu as récemment déclaré dans Guitar World : « Il vaut mieux vivre sous le régime d’un dictateur aimable que sous celui d’une démocratie stupide ». C’est une déclaration frappante, quelles réactions as-tu eues ?

Je ne sais pas, car je ne lis pas les journaux pour savoir comment les gens ont réagi ! (rires) Je suppose que certaines personnes ne l’ont pas bien pris, alors que d’autres si. La chose la plus importante à garder à l’esprit, c’est que lorsque tu as une démocratie qui ne sait pas éduquer ses citoyens – et je ne dis pas cela d’un ton condescendant – et que ceux-ci ignorent tout de leur propre histoire, alors ils peuvent être emmenés vers un chemin qui ne sera peut-être pas bon pour eux. C’est ce que j’ai voulu dire. L’éducation joue un grand rôle là-dedans.

Tu publies très fréquemment sur Internet des teasers : on a vraiment l’impression que tu ne t’arrêtes jamais ! Penses-tu qu’aujourd’hui, Internet oblige les artistes à être constamment présents sur le web afin de ne pas disparaître ?

C’est une très bonne question. Le marketing encourage tout le monde à publier beaucoup de choses sur Internet, par exemple avant la sortie d’un album. D’un côté, cela se comprend, mais d’un autre côté, c’est quelque chose d’horrible, car on ne souhaite pas submerger les fans ou les amis. Donc, nous ne publions sur Internet que ce dont nous sommes satisfaits.

Il y a un an, alors que tu enregistrais le nouvel album, tu publiais assez régulièrement des teasers très courts. On avait l’impression que tu prenais un certain plaisir à te jouer des fans en les « frustrant », avec ces morceaux de chansons qui duraient dix secondes. On dirait que tu aimes bien taquiner tes fans…

Non. Je voulais simplement partager avec les fans l’excitation que je ressentais et la raison pour laquelle les morceaux publiés ne duraient pas plus de dix secondes, c’est uniquement parce qu’elles étaient à leur stade primaire. Lorsque j’ai publié ces chansons, il n’y avait même pas encore de batterie enregistrée. Je n’ai pas voulu les publier en intégralité, car elles étaient trop « brutes » à ce moment-là. J’ai juste voulu partager mon excitation : quoi de mieux que de le faire sous forme de petites vidéos ?

Peux-tu nous donner des infos sur ton planning des prochains mois ?

D’abord, je vais finir cette tournée promotionnelle en Europe et ensuite je retourne aux États-Unis répéter avec The FCC car l’album sort bientôt. Il y aura des  titres en streaming pour la sortie de l’album, quelques shows pour des télés locales américaines et puis, après, je pars en tournée avec System Of A Down deux semaines sur la Côte Est des États-Unis. Ensuite, je pars avec The FCC en tournée dans le Midwest et sur la côte ouest américaine et on espère venir avec le groupe en Europe au mois d’octobre. De plus, quelques albums devraient sortir l’année prochaine.

Interview réalisée le 27 juin 2012 par téléphone
Retranscription et traduction : Jean Martinez – Traduction(s) Net

Site Internet de Serj Tankian : www.serjtankian.com

Album : Harakiri, sortie le 9 juillet 2012 via Reprise Records (en écoute dans son intégralité sur Radio Metal).



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