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Interview   

Set Sothis Nox La : dans la tête de L’Acéphale


Malgré son nom français, c’est bien des États-Unis que vient L’Acéphale : mystérieux combo du Pacific North West, ses albums et EP aux titres sibyllins – Stahlhartes Gehäuse, Forêt De Cruye –, aux longs morceaux sombres mêlant néo-folk et black metal et aux allusions philosophiques nombreuses l’ont peu à peu fait remarquer dans le vaste underground du black metal. Pour son dernier album intitulé, pour le coup très clairement, L’Acéphale, il a vu les choses en grand, avec une sortie sur Eisenwald et une tournée en Europe qui l’a mené sur la scène du prestigieux Roadburn aux Pays-Bas. C’est à cette occasion que nous sommes entrés en contact avec Set Sothis Nox La, la tête pensante du projet, qui a bien voulu nous en dévoiler les arcanes.

Méticuleux et passionné, il est revenu avec nous sur l’historique du groupe et sur ses principales sources d’inspiration : L’Acéphale réunit en effet dans de longs titres intenses et variés le black metal le plus âpre et l’ambiance la plus onirique, la poésie la plus obscure et la clarté triomphante des hymnes politiques. L’occasion de se plonger à la fois dans l’histoire d’une scène – celle du black metal de la région des Cascades – et dans la grande effervescence intellectuelle du début du XXe siècle, et de réfléchir à la persistance de certaines quêtes philosophiques dans le metal contemporain. De quoi aussi rendre hommage à Georges Bataille, sorte de père spirituel du groupe que l’on a croisé à plusieurs reprises dans les sorties de ces dernières années (Hangman’s Chair, Deathspell Omega)… Plongée dans un esprit qui a définitivement la tête sur les épaules :

« J’ai décidé, en raison des éléments qu’il y avait dans la musique et de ce que je voulais en faire, d’utiliser ce nom d’Acéphale pour montrer la direction que je voulais prendre et mon appréciation du travail de Bataille. »

Radio Metal : Tu reviens d’une tournée en Europe avec Fauna, où vous avez notamment joué au Roadburn. Comment ça s’est passé ?

Set Sothis Nox La : La tournée s’est très bien passée. Fauna, ce sont de vieux amis. Je les ai rencontrés en 2005 et depuis, nous allons aux concerts des uns et des autres, leurs différents projets et mes différents projets ont collaboré et joué ensemble à plusieurs reprises, donc c’était super de passer du temps ensemble en tournée. En tant que L’Acéphale, nous avons joué à trois sur scène, et je crois que ça a bien fonctionné. Nous ne pouvions pas avoir toutes les fioritures, mais nous en avons fait une version plus brève, compacte et offensive, nous avons joué nos chansons les plus up-tempo. J’ai eu l’impression que ça avait bien plu au public. Ça a été super ! C’était la première fois que je venais en Europe en tant que musicien mais aussi en tant que voyageur ; ça a été une découverte fantastique, et l’occasion de rencontrer beaucoup de gens avec qui je correspondais depuis des années, notamment Nico d’Eisenwald, par exemple.

À l’origine, L’Acéphale est ton projet personnel. À quel moment l’as-tu élargi à d’autres membres ?

J’ai enregistré la première demo, Mord und Totschlag, en 2003, et je l’ai sorti moi-même à peu près au même moment. Je jouais dans Order of the Vulture à cette époque, un groupe de crust/black/death, et j’étais en relation avec Tim Call de Parasitic Records. Nous étions amis depuis longtemps : nous avons joué ensemble, j’avais été l’ingénieur du son pour lui pour un album de Fall of the Bastards ainsi que pour son groupe Tusks of Blood. Je lui ai donné cette demo, elle lui a plu, et il m’a demandé si je voulais sortir la chanson « The Book of Lies » en single. Comme il est aussi batteur, je lui ai demandé s’il voulait une vraie batterie plutôt qu’une boîte à rythme, et il a pensé que ce serait une bonne idée. J’ai donc demandé à Jeff, le batteur d’Order of the Vulture, s’il voulait s’en charger. Il a accepté et lorsque nous nous sommes retrouvés en studio une ou deux semaines plus tard, il avait parlé du projet à deux amis, le guitariste Cody de Fall of the Bastards qui maintenant joue dans Wolves in the Throne Room et Liz, une bassiste, et les avait recrutés ! Dès ce moment-là, en 2004, nous avions un line-up complet, et nous avons continué comme ça jusqu’en 2007, lorsque j’ai quitté Portland.

À quel point les autres membres sont-ils impliqués dans l’écriture et la composition ?

C’est globalement un travail collectif, mais je pense que les autres diraient que c’est généralement moi qui prends l’initiative, qui commence les chansons et qui écris les paroles. En gros, je mets la machine en route, puis les autres apportent leur contribution.

Votre nouvel album est intitulé L’Acéphale. Pourquoi choisir ce titre alors que le groupe a plus de quinze ans d’existence et de nombreux disques derrière lui ?

Cet album est composé de plusieurs éléments. Il a deux chansons du line-up initial, « Runenberg » et « Winternacht », qui avaient été écrites en 2005-2006 mais jamais enregistrées. Comme je les aimais beaucoup, je les ai ressorties lorsque j’ai réuni le nouveau line-up en 2010. Puis nous avons composé de nouvelles chansons. Nous avons emmené tout ça en studio et les avons enregistrées. Je n’avais pas encore de titre pour ce projet, même pas de titre de travail, mais au fur et à mesure, je me suis rendu compte que je voulais que les paroles des nouvelles chansons soient plus directement liées à la société secrète Acéphale qu’avaient fondée Georges Bataille, Laure [Colette Peignot], André Masson et d’autres dans les années 30. Une grande partie des paroles a directement partie liée avec les idées de cette communauté, et je crois que c’est ça qui m’a conduit à choisir d’intituler le disque L’Acéphale. Toutes ces chansons exprimaient parfaitement la trajectoire que je voulais accomplir avec le groupe.

L’album précédent de L’Acéphale, Stahlhartes Gehäuse, date d’il y a dix ans. Vous avez sorti d’autres choses entre-temps, mais qu’est-ce qui a pris autant de temps ? Les changements de line-up ?

En partie, oui, mais il y avait aussi d’autres raisons. Ce line-up a été mis au point en 2010 et nous avons été en activité jusqu’à 2013. En 2012-2013, nous avions commencé les enregistrements, mais nous avons eu pas mal de problèmes, à la fois au sein du groupe et à l’extérieur : le studio a fermé, nous avons dû en trouver un autre… Entre-temps, nous en avons improvisé ici et là et nous avons continué un peu les enregistrements, puis il y a eu le temps de faire le mix final voire même les mix secondaires, et de laisser à chaque membre du groupe le temps de ré-apprendre ses parties, d’être créatif et d’avoir l’espace nécessaire à sa contribution… Tout ça a duré six ans. C’est donc surtout une histoire de logistique. Et puis Stahlhartes Gehäuse avait été enregistré en 2005-2006 mais n’était sorti chez Parasitic qu’en 2009 à cause de problèmes de leur côté. Donc déjà à l’époque, il y avait du retard !

L’influence de Georges Bataille sur ce projet est évidente, sur cet album plus que jamais, on en a déjà un peu parlé. Comment as-tu découvert son travail ?

Je l’ai rencontré pour la première fois en 1992. J’étais dans une librairie et je suis tombé sur Les Larmes d’Éros. Ça a attiré ma curiosité. La même journée, j’ai emmené le livre chez une amie, et elle m’a dit : « Oh, j’adore Georges Bataille ! Tu as lu L’Histoire de l’œil ? » Elle m’en a prêté son exemplaire et je suis rentré chez moi avec ces deux livres. Je les ai trouvés captivants, j’ai vraiment aimé. À l’époque, il n’y avait pas énormément de ses écrits qui étaient traduits en anglais et je vivais dans une petite ville, donc il m’a fallu quelques années pour explorer petit à petit tout son travail. Plus tard, j’ai déménagé à Portland, où j’ai travaillé pendant quinze ans dans une très grande librairie, Powell’s Books. Là, j’ai pu m’acheter peu à peu tous ses livres. Plus je l’ai lu, plus je m’y suis plongé, plus j’ai aimé. Je n’ai jamais arrêté depuis…

« Le sacré gauche, ce sont les éléments hétérogènes ; l’occulte, les tabous, la mort, la guerre, tous ces éléments qui à la fois divisent et créent une communauté, une effervescence sociale transcendante qui peut rassembler les gens. […] Je crois que le black metal est une continuation de cette exploration du sacré gauche dans le contexte mondial contemporain. »

À quel moment tu as décidé de créer de la musique inspirée par ses écrits plutôt qu’écrire dessus par exemple ? Et pourquoi tu as choisi le black metal en particulier ? Il me semble que tu as joué aussi d’autres styles…

C’est un peu compliqué. Je joue dans des groupes depuis 1988, et en effet, de styles très différents. Quand j’ai eu mon premier enregistreur vers 89-90, j’ai commencé à enregistrer de la musique expérimentale : à l’époque, j’écoutais de tout, du punk à la musique classique en passant par la noise, la musique industrielle, et puis tout le spectre du metal, notamment les précurseurs du black metal comme Hellhammer, Celtic Frost ou Bathory. Donc sous pseudo, j’ai enregistré de la musique expérimentale pendant un moment, et puis en 2000, j’ai voulu trouver un autre nom. Je me suis mis à créer de la musique qui tenait plutôt du drone, de la noise et de la musique expérimentale, et je l’ai jouée lors d’une performance solo sous le nom de L’Acéphale. Mais je n’ai jamais rien sorti avec ce projet, à part une chanson sur une compilation qui accompagnait un fanzine édité à 100 exemplaires. En 2003, je jouais avec Order of the Vulture, mais j’avais aussi envie de faire du black metal et d’y mêler de la dark ambient, de l’indus, de la musique concrète… À la fin des années 90, j’avais aussi travaillé avec Carl Annala sur un projet qui s’appelait Hail, où j’incorporais des éléments très différents, des samples de toutes sortes de choses : de l’opéra d’avant-garde – Penderecki par exemple –, des musiques traditionnelles du monde entier, des vieux samples de sons d’animaux ou de la nature… J’ajoutais tout ça à des éléments de black metal, de doom et de folk. Nous en avons fait une demo qui allait sortir plus tard sous le titre de Crimson Madrigal. En tout cas, c’était vers 1999-2000 que nous l’avions enregistré. Quand ce disque est sorti, ça m’a inspiré à en faire une version plus black metal. C’est ce qui a donné Mord und Totschlag en 2003. J’ai décidé, en raison des éléments qu’il y avait dans la musique et de ce que je voulais en faire, d’utiliser ce nom d’Acéphale pour montrer la direction que je voulais prendre et mon appréciation du travail de Bataille. Et puis aussi, plus simplement, pour dire que c’est de là que je viens, et pas de trucs plus douteux comme certains autres groupes de black…

On dirait que Bataille et le metal, notamment le black metal, sont faits l’un pour l’autre – je pense évidemment à Deathspell Omega qui s’inspire explicitement de lui et le cite abondamment. Comment est-ce que tu l’expliques ?

Je crois qu’il y a vraiment des points de connivence entre les deux. Bataille ainsi que Roger Caillois étudiaient au sein de leur Collège de Sociologie l’école française de sociologie, notamment Émile Durkheim et Robert Hertz, particulièrement ce que Hertz avait écrit au sujet du « sacré gauche » – même si je ne suis pas sûr que lui-même utilisait ce terme. Caillois et Bataille ont fait une série de conférences au Collège de Sociologie où ils évoquaient l’importance de ce sacré gauche et se proposaient de l’étudier. Il s’inscrit dans la continuité de la conception du sacré de Durkheim : selon lui, le sacré est ce qui est séparé, interdit, mais qui en même temps unit une communauté. Hertz identifie donc deux forces : le sacré droit est ce qui est homogène, plus traditionnel, un élément collectif qui assemble les gens. Le sacré gauche en revanche, ce sont les éléments hétérogènes ; l’occulte, les tabous, la mort, la guerre, tous ces éléments qui à la fois divisent et créent une communauté, une effervescence sociale transcendante qui peut rassembler les gens. Bataille et Caillois se sont intéressés à ce sacré gauche, donc, et se sont demandé comment incorporer ces éléments dans une expériences plus large, totale et collective du sacré qui serait peut-être plus fidèle à la manière dont historiquement les religions et le sacré étaient utilisés dans les sociétés traditionnelles du monde entier. Ce sacré gauche, c’est exactement ce que le black metal, voire le metal de manière générale, célèbre, donc ça semble logique qu’à un moment, les deux fusionnent. L’histoire de la musique industrielle s’inscrit aussi dans cette veine je trouve, que ce soit la techno industrielle ou des groupes comme Harshen Ways, Throbbing Gristle, Current 93, ou des choses plus noise comme Monte Cazazza… Eux aussi se sont intéressés aux éléments de sacré gauche dans toutes les cultures et ont exploré ces choses autant comme des éléments choquants que, je crois, comme des motifs de célébration. Je crois que le black metal est une continuation de cette exploration du sacré gauche dans le contexte mondial contemporain.

À l’origine, le black metal semblait très pulsionnel, très « inconscient », alors que maintenant beaucoup de groupes ont une approche plus consciente, plus intellectualisée, ce qui pourrait sembler paradoxal. Qu’est-ce que tu en penses ?

Je ne sais pas trop… Je crois que dans le black metal comme dans le metal en général, chacun va avoir ses propres centres d’intérêt et ses propres intentions à l’origine de son son et de ses paroles. En ce qui me concerne, vu mes centres d’intérêt, j’ai envie que mes paroles parlent d’autre chose que de rituels sataniques. J’adore la littérature d’avant-garde, l’étude de la mythologie, des idées, de théories, de la philosophie, donc c’est naturel pour moi d’explorer tout cela dans ma musique : non seulement ça m’intéresse, mais en plus, je trouve que c’est cohérent avec les sons qui sont au cœur du black metal – et des autres styles qui composent la musique de L’Acéphale. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres. Mais clairement, j’ai trouvé que ce qu’avait fait Deathspell Omega sur la compilation Crushing The Holy Trinity avec « Diabolus Absconditus », qui cite une très longue partie de Madame Edwarda de Bataille, c’était fantastique et très inspirant.

« J’adore la littérature d’avant-garde, l’étude de la mythologie, des idées, de théories, de la philosophie, donc c’est naturel pour moi d’explorer tout cela dans ma musique : non seulement ça m’intéresse, mais en plus, je trouve que c’est cohérent avec les sons qui sont au cœur du black metal – et des autres styles qui composent la musique de L’Acéphale. »

Toi aussi tu cites abondamment dans ce disque ; à vrai dire, une très grande partie des paroles viennent de poèmes écrits par d’autres. Certaines sont littérales, d’autres sont réarrangées. Comment tu as travaillé avec ces citations ?

Chaque chanson a sa propre inspiration. Parfois, la musique va appeler un certain contenu au niveau des paroles, et parfois, j’aurai déjà les paroles et la musique sera composée en fonction. La plupart du temps, j’appréhende une nouvelle chanson avec une idée du son et des textures musicales que je vais vouloir obtenir. Pour te donner un exemple du dernier album, pour « Last Will », je savais qu’à ce moment dans la séquence des chansons, je voulais un morceau de black metal intense, énervé, presque bachique qui ensuite s’écroulerait et deviendrait de l’ambient sombre. À la base, ça devait juste être un poème de Nietzsche sur lequel j’étais tombé et qui m’avait semblé parfaitement adapté à ce que je voulais exprimer, et qui représentait bien ce qui intéressait Laure et Bataille chez Nietzsche. J’ai écrit une chanson autour du poème pour mettre en valeur cette dimension. Lorsque la partie black metal a été achevée, je me suis dit qu’il lui fallait des paroles aussi, donc je me suis replongé dans les écrits de Bataille, j’y ai trouvé des passages à y ajouter et je les ai mis ensemble. Parfois, j’approche les paroles avec la technique du cut-up mise au point par William Burroughs et Brian Gysin : il s’agit de prendre des citations au hasard puis de les assembler au hasard aussi, et de créer de la poésie à partir de ça. Ils pouvaient utiliser des passages de journaux, des choses comme ça… Je ne laisse pas autant de place au hasard qu’ils le faisaient, mais en général, je choisis les passages que je préfère puis je les arrange d’une manière qui me plaît esthétiquement. J’utilise souvent cette technique, mais pas toujours, c’est souvent un mélange.

Tu inclus souvent le langage original, ce qui fait que les paroles de certaines chansons sont en français ou en allemand, mais tu ajoutes toujours la traduction en anglais. Pourquoi ?

Ça me semble important d’utiliser la langue originale pour pouvoir retransmettre l’intention originale de l’auteur, que ce soit à travers les mots ou les effets choisis. Mais en tant qu’anglophone qui parle très mal le français et l’allemand et donc qui lit ces textes dans des traductions, j’essaie de trouver l’équilibre pour que les auditeurs qui sont dans mon cas puissent comprendre de quoi il s’agit. Quand je lis de la poésie, en général, j’aime bien avoir une version bilingue des poèmes voire en lire plusieurs traductions pour pouvoir, en triangulant en quelque sorte, arriver au plus près de l’intention de l’auteur. Quand j’écris des paroles, j’essaie toujours de trouver plusieurs traductions du texte pour voir laquelle est la plus fidèle. Markus [Wolff] qui joue dans le groupe chante en allemand car c’est sa langue maternelle, et comme nous évoquons beaucoup d’auteurs allemands, ça nous a semblé logique de profiter de cette qualité particulière qu’il a. Nous avons tous les deux une passion pour les écrits de Georg Trakl par exemple, et « Winternacht » évoque plusieurs de ses poèmes. Pour les paroles en français, j’ai demandé à Geneviève [Beaulieu] de Menace Ruine et Preterite, même si elle chante généralement en anglais. Elle a tout de suite accepté, donc c’est bien tombé. Je trouve ça bien de pouvoir présenter ces textes dans leur langue originale.

Tous ces auteurs dont tu parles ont pour point commun d’avoir écrit à peu près à la même époque – le tournant du XXe siècle, en gros – et ils sont tous européens. Qu’est-ce qui te parle particulièrement dans cette époque ?

Je crois que c’est avant tout un hasard, mais en même temps, j’ai l’impression que c’était une époque particulièrement passionnante… Dès la fin du XIXe siècle, l’avant-garde littéraire s’est développée sous la forme de différents groupes qui cherchaient de nouvelles manières de s’exprimer sur le plan littéraire et ont vraiment repoussé les limites des conventions de l’époque. Il y avait beaucoup d’expérimentations, beaucoup d’idées. Baudelaire et d’autres déjà s’étaient attachés à dépasser les traditions historiques, conservatrices voire religieuses et ont élargi les thèmes qui pouvaient être abordés par la poésie. À partir de là, toute une succession d’auteurs ont poursuivi ce processus. Dada par exemple cherchait à repousser les limites de l’art, de la littérature et du langage d’une certaine manière, les surréalistes d’une autre, en s’inspirant justement des’ dadaïstes… Ils recherchaient des manières avant-gardistes d’exprimer leurs idées et de transformer la littérature. La ‘Pataphysique, dans la lignée d’Alfred Jarry, se donnait beaucoup de contraintes formelles pour révolutionner la manière d’écrire – ça a donné La disparition de Georges Perec, par exemple… Tous ces gens repoussaient les limites de la littérature, et en parallèle, sur le plan théorique, des choses très intéressantes étaient développées aussi, par Bataille et ceux qui l’entouraient notamment : ils s’appuyaient sur la littérature, la philosophie, la sociologie, l’anthropologie… L’effervescence qu’il y avait dans la vie intellectuelle à cette époque est fascinante. De nos jours, disons depuis les dernières années du XXe siècle à maintenant, il y a beaucoup de discussion sur la narration etc., mais j’ai l’impression que c’est moins intense, ou en tout cas ça me parle moins. C’est de là que vient la dimension historique de L’Acéphale, je crois. Certains auteurs contemporains m’intéressent, mais ce sont plutôt des philosophes ou des théoriciens. Dans un autre genre, je m’intéresse aussi à la fantasy, qui ne repousse pas les limites formelles de la littérature mais en tout cas élargit le spectre des idées que l’on peut exprimer dans une forme narrative…

Sur l’album précédent, tu faisais surtout allusion à des théoriciens (Max Weber par exemple), et cette fois-ci, l’accent est surtout mis sur la poésie, quand bien même elle serait écrite par des auteurs plus connus pour leur travail de philosophe (Nietzsche et Bataille, donc). Est-ce que c’est volontaire ?

Non, pas vraiment. À l’époque de Gtahlhartes Gehäus, j’étais vraiment passionné par les travaux de Weber que j’ai découvert lors de mes études de sociologie. J’avais vraiment envie de consacrer un disque à certains de ses concepts, comme la rationalité ou la cage de fer… Mais cette fois-ci, j’étais plongé dans les écrits de Bataille et de Laure, c’est pourquoi ils sont plus présents. Pour le prochain album, je ne sais pas encore de quoi il sera question !

« Ça me semble important d’utiliser la langue originale pour pouvoir retransmettre l’intention originale de l’auteur, que ce soit à travers les mots ou les effets choisis. »

« Hark! The Battle-Cry Is Ringing » est une sorte d’intrus dans l’album : ce morceau est basé sur une chanson traditionnelle socialiste de cette même première partie du XXe siècle. Pourquoi as-tu choisi de l’inclure ici ?

Bonne question ! À vrai dire, elle n’a pas été écrite en même temps que les autres chansons de l’album. Je faisais partie d’un syndicat qui défendait les droits des employés de Powell’s Books, la librairie où je travaillais, ILWU Local 5, et ils ont décidé de sortir une compilation pour créer une caisse de grève. Il y avait beaucoup de musiciens et de personnes impliquées dans le monde de la culture qui travaillaient dans cette librairie, d’où cette idée. La contrainte qu’ils ont donnée, c’était qu’il fallait partir de paroles du Little Red Book of Songs des IWW [International Wokers of the Worlds] qui regroupe des chansons socialistes et syndicalistes. En feuilletant le livre, je suis tombé sur « Hark! The Battle-Cry Is Ringing » et je l’ai choisie parce que j’aimais bien son ton et son timbre, elle a quelque chose d’un peu neo-folk qui m’a bien plu. Je suis donc parti sur quelque chose comme ça, que j’ai fait culminer dans du black metal super saturé et un peu ambient. C’est donc la chanson que j’ai proposée pour ce projet et qui est sortie sur cette compilation. Mais comme elle est sortie de manière très confidentielle et que j’en étais plutôt content – elle correspond bien à ce que j’avais l’intention de faire –, j’ai voulu l’intégrer dans L’Acéphale. Et puis en plus, Bataille, Laure et d’autres membres d’Acéphale avaient eux aussi fait partie d’organisations politiques comme Contre-Attaque ou le Cercle Communiste Démocratique. Par la suite, il leur a semblé que la force d’action politique de ces groupes était limitée ; c’est pour ça qu’ils ont créé Acéphale : ils voulaient poursuivre cette activité politique de gauche tout en utilisant leurs recherches sur le sacré et les rituels religieux pour souder le groupe autour de cette activité et le faire passer à la vitesse supérieure. Comme je le disais plus haut, ils étaient très intéressés par les travaux de Durkheim et de l’école française de sociologie en générale, ils étudiaient la manière dont différentes sociétés du monde entier s’étaient constituées autour de la religion, et essayaient de créer une nouvelle religion non-chrétienne, d’inspiration nietzschéenne et dionysiaque. Ils pensaient utiliser ça pour renforcer leur unité, leur efficacité, et ultimement, créer une révolution. Voilà à quoi ils aspiraient avec Acéphale. En l’occurrence, ça n’a pas fonctionné, hélas. Je me suis dit que cette chanson était aussi une manière de rendre hommage à leur engagement politique, ce qui était une raison de plus pour l’ajouter à l’album. Ça inscrit le groupe dans une continuité : ce sont des idées que nous partageons aussi. C’est une manière de le rappeler de manière poétique et pas trop lourde…

Comme on vient de le voir, les paroles de L’Acéphale sont très riches, mais l’album peut aussi être apprécié du point de vue uniquement musical. Est-ce que tu as volontairement créé plusieurs niveaux d’écoute ?

Oui, complètement. Ce que je veux créer, c’est de la musique qui m’intéresse, qui me plaît, c’est la raison pour laquelle j’ai commencé ce projet d’ailleurs : je voulais créer la musique que j’avais envie d’écouter en y accumulant plein d’éléments différents. Je ne voudrais pas que ce soit seulement un habillage pour des idées ou des théories qui me tiennent à cœur. Comme je te le disais, j’ai longtemps travaillé dans une librairie, je lis énormément, je collectionne les livres et toutes ces traditions philosophiques m’intéressent, donc ça ressort dans ma musique. Ensuite, c’est vrai que comme je trouve ces idées importantes, en citant directement les auteurs et en les associant de manière un peu métaphorique, j’essaie d’inciter les gens que ça interpelle à aller voir d’où viennent les paroles. Ça offre un second niveau de lecture qui va au-delà du simple plaisir musical. C’est ce que j’espère, en tout cas.

Il y a beaucoup de dynamiques et de variété dans le disque. Est-ce que tu les travailles à l’échelle de chaque chanson ou est-ce que tu avais déjà tout l’album en tête lorsque tu travaillais sur les morceaux ?

La plupart des chansons sont des créations individuelles. En général, c’est très important pour moi de créer de la musique avec beaucoup de dynamique, ce qui n’est pas toujours évident, parce qu’il y a d’un côté ce que j’écris seul, et puis ce que nous créons collectivement avec le groupe en studio, en développant certains riffs et en réfléchissant aux chansons. Nous essayons vraiment d’ailler au-delà du black metal super direct et un peu cliché. Tous les membres du groupe partagent cet intérêt pour les compositions dynamiques. « Winternacht » et « Runenberg » avaient été développées par le line-up précédent et étaient un peu à l’état d’esquisse, mais nous les trouvions intrigantes et intéressantes. Quand nous avons commencé à composer avec le nouveau line-up en 2010, nous avons travaillé sur « Sovereignty » ; ces trois chansons ont été les premières que nous avons enregistrées. À partir de là, je me suis demandé dans quelle direction je voulais que l’album aille et comment le flow général, la dynamique pouvait y aider. J’avais aussi envie d’y intégrer « Hark! The Battle-Cry Is Ringing » comme je te le disais, je me demandais où la placer dans l’album… « Sleep » est une chanson que j’avais enregistrée pour Decollate, une sortie de L’Acéphale que j’avais faite en solo. C’est un morceau pas très conventionnel qui reprend plein d’éléments traditionnellement metal et les utilise dans un contexte différent. Je me suis dit que ce serait une bonne idée de la reprendre en tant que groupe. Elle est vraiment devenue ce qu’elle est en post-production. Je savais dès le début que « Sovereignty » serait au début de l’album. Pour « Gloria in Excelsis Mihi » où apparaît Geneviève de Menace Ruine, je lui ai donné la ligne de guitare, et c’est elle qui a créé toute la chanson autour de ça. Elle a tout enregistré elle-même et c’était parfait comme ça. Je me suis dit que ce serait parfait après « Sovereignty ». Puis après « Runenberg », je ne savais pas trop où aller. Il m’a semblé qu’il y avait besoin d’une transition entre « Hark! The Battle-Cry Is Ringing » et « Sleep » et « Winternacht » ; c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée de « Last Will ». J’en ai parlé aux autres et nous avons développé la chanson ensemble. Donc oui, j’ai vraiment envisagé l’album comme un ensemble et c’était important pour moi que ces morceaux d’époque différentes se combinent harmonieusement.

« Ce que je veux créer, c’est de la musique qui m’intéresse, qui me plaît. […] Je ne voudrais pas que ce soit seulement un habillage pour des idées ou des théories qui me tiennent à cœur. »

Vous avez tourné avec Fauna, tu viens du Pacific North West, tu as travaillé avec des membres de Wolves In The Throne Room… Quelle relation as-tu au Cascadian Black Metal et notamment à leur rapport au sacré ?

J’ai emménagé à Portland en 1996 et j’ai été très actif dans la scène metal et punk de cette ville, j’étais impliqué dans différents projets… À l’époque, un groupe très important était Corvus Corax : c’étaient tous des personnages fascinants, et ils incorporaient beaucoup d’éléments païens et de vénération de la nature dans leur musique. Leurs concerts étaient assez expérimentaux, ça tournait autour de la nature, etc. Ils étaient très intrigants et leur musique était géniale. À mes yeux, ce sont des précurseurs du Cascadian Black Metal. Et puis il y avait ces groupes de la Bay Area comme Ludicra, des amis, qui étaient en quelque sorte des punks qui faisaient du black metal, Fall the Bastards, Weakling… Ils ont brisé pas mal de clichés et sortaient du lot dans la première vague de groupes d’USBM. Il y avait là aussi la célébration de la nature, la mythologie… Dans le coin, pas mal de monde était impliqué dans des groupes qui ont été qualifiés de néo-tribaux ou de post-industriels. Autour de ces groupes aussi beaucoup de nouvelles musiques ont été développées. L’un des groupes à émerger de ce milieu était Threnos, d’Olympia, lancé par Jonny et Parker – qui maintenant joue dans Druden, un groupe de Portland. À l’époque, ils jouaient une musique un peu dans le genre d’At The Gates mais avec des paroles complètement différentes qui parlaient de la nature. Ils ont été ensuite rejoints par Joshua, qui est maintenant dans Fauna avec Jonny. Joshua s’intéresse beaucoup aux questions environnementales et c’est lui qui a inventé ce terme de « Cascadian Black Metal », soit pour Threnos soit pour Fauna, je ne me souviens plus… Et puis rapidement après ça, Wolves In The Throne Room s’est formé avec des membres de tous ces groupes. L’Acéphale a toujours été un peu en dehors de tout ça. Nous sommes proches de ces gens et de cette scène, mais en termes de son, L’Acéphale ne colle pas trop avec ces groupes, que ce soit Wolves In The Throne Room ou Ashborer, Fell Voices, et d’autres qui ne venaient même pas de la chaîne des Cascades mais qui avaient le même genre de son et de thématiques. Ce n’est pas du tout que j’ai envie de prendre mes distances avec ce milieu, mais notre insistance sur Bataille et d’autres sujets nous emmène dans une direction qui nous est propre.

L’album s’appelle L’Acéphale [sans tête] mais sur la pochette il y a… une tête, justement ! Pourquoi ?

C’est une idée de Markus qui s’est occupé de l’artwork. Nous en avons discuté ensemble. C’est tentant d’avoir des demandes très précises, mais je trouve qu’à trop être dans le contrôle, on bride la créativité de l’artiste. Je lui ai parlé de ce que je voulais pour l’intérieur de la pochette : l’homme sans tête qui flotte au-dessus d’un volcan, des images qui évoquent les dessins que faisait André Masson à l’époque dans la revue Acéphale et ailleurs. Le volcan, c’est pour faire référence à un moment où Laure et Bataille sont allés sur l’Etna et où, penchés sur la bouche béante du volcan, dans les nuages, entre ciel et terre, ils ont eu une sorte d’épiphanie. J’ai essayé de décrire ça à Markus pour qu’il s’en inspire. C’est aussi un hommage à Laure, qui a inspiré la chanson « Sovereignty ». L’obélisque vient d’un texte de Bataille sur celui de la place de la Concorde, où apparemment avait été dressée la guillotine… Mais pour la pochette, je voulais vraiment laisser Markus libre. C’est lui qui a eu l’idée de la tête du décapité. C’est un peu prendre le concept de L’Acéphale à l’envers, j’ai trouvé que c’était une très bonne idée, cette tête qui à la fois prend le contre-pied du concept du groupe et fixe l’auditeur…

Interview réalisée par téléphone le 2 avril 2019 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.

Facebook officiel de L’Acéphale : www.facebook.com/lacephale.

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  • Ne connaissant ni le groupe ni Georges Bataille, j’ai fait quelques recherches sur le Net, histoire d’être un peu moins con en fin de journée. Bataille semble donc être une source d’inspiration pour cet artiste et là j’ai creusé un peu plus … et je suis tombé sur une chose qui a bouleversé la vie de ce bibliothécaire et écrivain français fasciné par la Mort à savoir des photos d’une forme de supplice appelé Lingchi d’un certain Fou-Tchou Li qui consiste à découper une personne vivante en une multitude de morceaux , le tout en public .Photos simplement insoutenables.Bataille lui les a apprécié.
    Très très grave …
    Quel rapport avec L’Acephale ? peut-être aucun mais ça m’a coupé l’effet de curiosité.

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