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Interview   

Shining, le loup dans la bergerie : atteinte à l’intégrité du Jazz !



Pour nombre d’entre nous au sein du staff de Radio Metal, Shining, le groupe norvégien d’indus/jazz/metal, est sans conteste la grande découverte du moment. Après un apéritif et une entrée, voici le plat de résistance : l’interview Radio Metal.

C’est le 16 mars dernier, quelques heures avant le concert du groupe que nous avons rencontré Jørgen Munkeby (chant, guitare, Saxophone et autre), Tor Egil Kreken (basse) et Torstein Lofthus (batterie). La séance a débuté dans les loges, histoire de faire connaissance et se mettre à l’aise, puis, des affinités naissantes et un désir d’intimité se faisant ressentir, nous avons rapidement changé d’environnement pour nous cloîtrer tous les cinq, dans l’étriqué mais ô combien confortable tour bus de Shining.

Le but de l’entretien était de comprendre ce qu’est Shining et comment ils ont bien pu en arriver là ; un album de metal industriel aussi fou et intense que Blackjazz, alors que les deux premiers opus du groupe donnaient dans le jazz acoustique. Le but était aussi de parler de toutes ces choses intrigantes et surprenantes qui saupoudrent la musique du groupe mais également d’autres sujets divers et variés qui taraudaient vos serviteurs. C’est ainsi que pendant 45 minutes durant nous avons papoté.

Voici donc, cher lecteur, une retranscription brute de cette conversation fort stimulante. Par contre, nous garderons pour nous l’issue plus charnelle de la rencontre.


« En effet, cela ne sonne pas très jazz, mais cela ne veut pas dire que cela n’en est pas. Les sons du jazz ont beaucoup évolué. Je pense que l’on classe toujours l’album Bitches Brew de Miles Davis’ dans la catégorie jazz, même si cela ne ressemble en rien à du Benny Goodman, par exemple. »
Metal’O Phil : Jusqu’à récemment, votre groupe n’était pas vraiment connu, mais avec la sortie de votre nouvel album Blackjazz, la majorité des media et de la presse spécialisée a commencé à s’intéresser à vous et à vanter vos mérites. Que s’est-il passé ? Avez-vous changé la personne en charge de votre communication ?

Munkeby : Cela fait déjà 10 ans que nous faisons de la musique, c’est peut-être ce qu’il se passe quand un groupe continue de faire ce qu’il a toujours fait ? Soudainement, il se passe quelque chose et le public commence à s’intéresser au groupe. Nous avons changé de label, peut-être que cela a joué un rôle. Ce n’est pas vraiment facile de déterminer ce qu’il s’est passé ou qui est responsable de ce changement, c’est certainement une combinaison de différents facteurs. Mais comme je l’ai dit, nous avons sorti notre cinquième album, et c’est notre histoire toute entière qui justifie l’attention que nous obtenons à présent.

Spaceman : L’instrumentation de Blackjazz semble bien plus simple que sur vos albums précédents. Est-ce parce que jusqu’à maintenant, vous deviez adapter vos chansons pour pouvoir les jouer en live ?

Munkeby : La façon dont les chansons étaient faites en studio faisait que nous devions toujours les adapter. Cette fois-ci, nous n’avons pas trop besoin de les adapter simplement parce que nous avons eu le temps de les répéter avant de les enregistrer. Mais ce n’est pas non plus la raison pour laquelle l’album sonne un peu plus brut. Nous voulions qu’il sonne comme cela, il n’y a pas de raison pratique ou technique derrière ce choix musical. Nous voulions juste avoir un peu plus de cette énergie de jeu sur notre album. Nous voulions que le résultat se rapproche de celui d’un groupe de rock, plus que d’un projet en studio.

Metal’O Phil : Est-ce frustrant de ne pas pouvoir reproduire en live certaines des chansons de votre répertoire comme elles ont été enregistrées, à cause de leur richesse ?

Lofthus : Non, en fait (rires) ! Ce n’est pas frustrant, parce que jouer en live est de toute façon une chose très différente. Nous devons toujours préparer des versions live de nos chansons. Peu importe comment elles sont sur l’album, il faut toujours les modifier un peu afin de pouvoir les jouer en live. Et puisque nous avons des musiciens géniaux sur scène, ce n’est jamais un problème. De toute façon, nos chansons ont toujours plus d’énergie lorsque nous les jouons en concert.

Kreken : Pendant nos concerts, nous jouons parfois nos chansons très différemment par rapport à leurs versions album, parce que c’est comme ça que nous les préférons.

Lofthus : Si l’on prend par exemple la version live de la chanson « Aleister Explains Everything », on se rend compte qu’elle diffère un peu de sa version studio, nous l’avons retravaillée. La version live n’aurait pas été aussi bonne si nous étions arrivés à reproduire exactement la version album. Cela n’aurait pas été très naturel. Donc non, ce n’est pas frustrant de ne pas pouvoir reproduire à l’identique les chansons de nos albums, c’est en fin de compte plutôt une bonne chose. (rires)

Spaceman : L’album s’appelle Blackjazz, mais à quel point est-il jazz ? Il se rapproche plus des courants indus et metal que vos albums précédents…

Munkeby : En effet, cela ne sonne pas très jazz, mais cela ne veut pas dire que cela n’en est pas. Les sons du jazz ont beaucoup évolué. Je pense que l’on classe toujours l’album Bitches Brew de Miles Davis’ dans la catégorie jazz, même si cela ne ressemble en rien à du Benny Goodman, par exemple. Sur cet album, il a utilisé beaucoup d’instruments électriques et d’instrumentation en studio. Je pense que l’on définit Michael Brackenbury (??) et tous ces groupes des années 90 comme des artistes jazz, alors que leur musique ne ressemble pas du tout à celle de Miles Davis. Peut-être que le jazz sur Blackjazz ne se trouve pas dans le son. L’album est en effet très metal et indus. Peut-être est-ce la façon dont nous jouons qui est jazz. C’est aussi important que le son. La musique consiste de toutes sortes de choses. Ce n’est pas juste une question de mixage ou d’instrumentation, c’est aussi une question de chansons, de paroles, de vitesse, de style de jeu, etc…

Spaceman : Il y a beaucoup plus de chant sur Blackjazz que sur les albums précédents. As-tu envie de développer ton chant dans les années à venir ?

Munkeby : J’ai juste envie de recevoir plus d’attention (rires) ! je veux voir plus de photos de moi et moins des autres gars du groupe ! (rires)… non, désolé (rires)

Metal’O Phil: Tu veux juste te taper des filles…

Munkeby : Non, non (rires)…

Spaceman : Sois honnête s’il te plaît (rires)

Munkeby :Quelle était la question déjà ?


« Les autres membres du groupe ont aussi beaucoup d’expérience avec d’autres genres musicaux. Cela a probablement contribué à notre envie d’expérimenter différents genres dans notre groupe. Peut-être que nous sommes tous fatigués de toujours faire la même chose… il y a vraiment toutes sortes de raisons ! »
Spaceman : (rires) Il y a beaucoup plus de chant sur cet album que sur les précédents, veux-tu développer ton chant…?

Munkeby : Nous avons d’abord pensé engager d’autres chanteurs pour chanter sur cet album, et nous en avons contacté quelques uns. Je voulais apprendre à chanter, parce que j’ai toujours aimé apprendre de nouvelles choses. J’ai essayé d’apprendre à jouer de la flûte, de la guitare, des choses de ce genre. Je n’ai jamais considéré être bon en chant, donc je voulais voir de quoi j’étais capable. Je n’étais pas certain que mon chant était assez bon pour figurer sur l’album, surtout d’une manière si prononcée. Les chansons commençaient à prendre forme et elles étaient déjà très compliquées. Tout devait être absolument parfait en termes de timing. Vu que nous n’arrivions pas à contacter certains chanteurs, et vu qu’après réflexion, ceux que nous avions retenus ne nous convenaient pas, j’ai essayé de m’occuper du chant moi-même. Et en fin de compte, ça a plutôt bien marché. Finalement, tout cela résulte d’un désir personnel de chanter plus, combiné avec une difficulté à trouver d’autres personnes qui se seraient chargés du chant !

Spaceman : Un des riffs dans la chanson “Exit Sun” ressemble énormément au riff principal de la chanson Hysteria, de Muse. Est-ce juste une coincidence ?

Munkeby : Non, tu as raison, le riff d’Exit Sun a effectivement été développé à partir du riff d’Hysteria. Il y a un autre riff qui ressemble à « Electric red » de Meshuggah, dans la dernière partie de cette chanson (chante le riff). Nous avons bâti tout le milieu de notre chanson sur ce rythme qui se trouve à la fin de la chanson de Meshuggah. Mais nous l’avons modifié, ce que nous avons aussi fait avec le riff de Muse. C’est la troisième ligne de basse sur la chanson de Muse, et elle ne fait que la moitié de la longueur du riff que nous utilisons. Nous le jouons également dans une autre tonalité. Donc ceci forme le début, auquel on ajoute une autre moitié, qui descend cette fois ci. C’est un système très commun que beaucoup d’artistes utilisent dans le monde du jazz ou de la musique classique. Rien de bien nouveau en somme, nous avons nous-mêmes fait cela par le passé. Nous avons repris Beethoven, ou encore Messiah sur le refrain de The Smoking Dog, et bien d’autres. Dans notre musique, on peut retrouver de nombreux liens à d’autres artistes, certains plus évidents que d’autres.

Spaceman : Et vous faites cela pour rendre hommage à l’artiste en question ? Quelles sont les raisons de ces emprunts musicaux ?

Munkeby : J’aime beaucoup Muse.

Spaceman : Shining a collaboré avec Enslaved pour un concert appelé Nine Nights in Nothingness – Glimpses of Downfall, connu également sous le nom the Armageddon Concerto. Ce concert a été composé et joué par les deux groupes au Moldejazz en 2008. Pouvez-vous nous en dire plus sur le Moldejazz, et nous expliquer d’où vous est venue l’idée de faire ce concert ?

Kreken : Moldejazz est un des plus grands festivals de jazz en Norvège: il se déroule chaque année dans une petite ville appelée Molde.

Munkeby : C’est en effet le plus gros festival de jazz de Norvège, et cela fait environ quarante ans que ça dure. Les organisateurs nous ont proposé de faire la tête d’affiche du festival et nous avons accepté. Ils nous ont également demandé si nous voulions collaborer avec un autre groupe, ce que nous avons au départ refusé de faire. Les organisateurs du festival ont repris contact avec nous début 2008. Nous venions tout juste de rentrer de notre tournée avec Enslaved, une série de concerts qui a eu lieu entre août et octobre 2007. Pendant trois de nos dates en Allemagne, nous avons joué 21st Century Schizoid Man avec eux. A partir de là, nous nous sommes dit que cela pourrait être bien de travailler ensemble sur ce concert pour le Moldejazz. Nous sommes donc entrés en contact avec eux, et ils étaient très motivés par le projet. Quelqu’un a filmé la performance de 21st Century Schizoid Man à Berlin ou Munich, et l’a mise sur Youtube, donc nous avons envoyé le lien aux organisateurs du festival pour qu’ils se fassent une idée de notre collaboration. Ils ont visionné la vidéo, ont beaucoup apprécié, et c’est ainsi que tout a commencé. Nous avons ensuite décidé que chaque groupe devrait composer la moitié de la musique, et que le concert ne durerait pas plus de 90 minutes. Nous avons donc composé un peu plus de 45 minutes chacun, exclusivement pour ce concert. Chaque groupe a envoyé des emails ici et là pour discuter des idées et du projet. Nous avons enfin répété ensemble pendant toute une semaine à Bergen, puis nous sommes allés à Molde où nous avons joué le concert pour la première fois. Nous avons passé un très bon moment. Nous allons rejouer le concert le mois prochain au Roadburn Festival de Tilburg. Ce sera seulement la deuxième fois que nous jouons ce concert et très probablement la dernière. Nous n’avons pas prévu de sortir un CD live, donc cela marquera peut-être la fin de ce projet.

Spaceman : Donc vous n’allez jamais sortir ce concert en CD ou DVD.

Munkeby : Nous n’avons pas de projet de ce type, il y aura éventuellement des bootlegs de fans. Il y aura certainement quelqu’un avec un magnétophone. Mais nous n’avons prévu ni de l’enregistrer, ni d’en faire un CD.

Spaceman : On sait que « Fisheye » est en quelque sorte une nouvelle version du septième mouvement du concert. Avez-vous prévu de réutiliser certains morceaux de la basse?

Munkeby : Nous avons réutilisé « Fisheye » sur Blackjazz, et nous avons également enregistré le premier mouvement, que nous avons diffusé sur l’édition vinyle de Blackjazz sous le nom de « RMGDN ». Nous avons utilisé certains morceaux du concert, mais il n’y a pas de projet particulier. Peut-être que nous en utiliserons d’autres bouts, peut-être pas… pour le moment nous allons nous contenter de jouer le concert.

Spaceman: pourquoi avez-vous choisi de ne pas enregistrer le concert ?

Munkeby : Il y a plusieurs raisons. Nous sommes dix musiciens et deux groupes avec des agendas très chargés. Lorsque nous sortons un nouvel album, l’autre groupe est en train d’en enregistrer un en studio, et vice versa. Il est difficile de trouver un moment qui convienne aux deux groupes pour faire ce genre de choses. Si on ne faisait jamais de tournée, ou si on ne sortait pas nos propres albums, ce serait bien plus facile de trouver une date convenable pour sortir un CD…

Spaceman : Ou au moins, enregistrer le concert du Roadburn Festival…

Munkeby : Nous y avons pensé, mais cela ne sera pas enregistré.

Spaceman : Ok ! (rires)
L’album Blackjazz se termine avec 21st Century Schizoid Man de King Crimson, probablement la chanson de ce groupe qui a été le plus souvent reprise. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous? Pourquoi avoir choisi cette chanson en particulier ?

Munkeby : C’est aussi une histoire étrange. On ne s’est pas assis ensemble pour discuter l’idée de faire une reprise. En fait, nous avons été contactés par une radio qui voulait que l’on présente un groupe qui nous plaisait, et que l’on fasse une reprise d’une de leurs chansons pour un programme spécial. C’était l’idée: on voulait jouer notre version de la chanson, juste une seule fois pour la radio. Notre guitariste a suggéré King Crimson, un groupe que je n’ai jamais vraiment écouté, et nous avons ensuite réfléchi à une chanson adéquate. Je crois que tout le monde était d’accord pour dire que 21st Century Schizoid Man était un peu trop blues rock, donc nous avons décidé de la secouer un peu. On était plutôt contents avec cette version, donc on l’a jouée en live plusieurs fois. La chanson a continué d’évoluer. Pendant qu’on enregistrait Blackjazz, nous n’étions pas sûrs que la chanson correspondrait bien au reste de l’album, donc on a décidé de la modifier encore un peu. Je trouve qu’elle correspond maintenant parfaitement à l’esprit de l’album, même si d’une certaine façon elle se démarque. Mais tout cela est né d’un projet d’une radio nationale, parce qu’en temps normal, on ne fait pas vraiment ce genre de choses.

Metal’O Phil : Les membres du groupe apparaissent masqués sur votre Myspace et sur votre site internet. Pourquoi ?

Munkeby : Parce que je veux être au centre de l’attention (rires) et parce que je ne veux pas qu’on les reconnaisse.

Kreken : A l’origine il voulait que tout le monde porte des masques avec sa photo…

Munkeby : Une photo de moi ! (rires)

Kreken : C’est plus une démarche artistique, d’une certaine façon…

Lofthus : C’est parce que c’est mieux avec les masques que sans! Oui, c’est une démarche artistique.

Munkeby : Tout le monde cligne des yeux à chaque fois qu’on essaie de prendre une photo sans les masques ! (rires) non, je plaisante. C’est bien sûr ce que Torstein vient de dire.

Lofthus : Ça a l’air cool et sévère sans qu’on ait besoin de porter du maquillage ou quoi que ce soit… ça fait toujours une super photo, ça reste très dur d’une certaine façon.

Spaceman : Avez-vous déjà pensé à jouer en live avec vos masques ?

Kreken : Oui, nous avons essayé lorsque nous avons fait la vidéo pour « The Madness And The Damage Done », mais je pense qu’on ne serait pas capables de jouer un concert en entier de cette façon ! (rires).

Munkeby : On peut à peine respirer ! Ça serait bien si on pouvait y arriver à un moment donné, mais ce n’est vraiment pas facile. La musique que l’on joue est déjà compliquée sans le masque, alors avec… finalement, c’est juste une image, et ça n’a pas plus d’importance que ça.

Spaceman : Et Slipknot, ils jouent pourtant avec leurs masques…

Munkeby : Oui… ils sont meilleurs que nous… (rires)


« Je pense que chacun fait ce qu’il veut. Si les gens n’ont pas envie de prendre le temps d’écouter notre musique et de la comprendre, ça ne fait rien. On est tous un peu comme ça. Nous aimons vraiment dépasser nos limites musicales, mais ça ne plaît pas à tout le monde. »
Spaceman : Les deux premiers albums de Shining étaient essentiellement dans un style jazz acoustique. Qu’est ce qui vous a amenés à évoluer d’une façon aussi drastique ?

Munkeby : C’est comme pour tout le reste. On a envie de faire quelque chose, et on décide de le faire. Peut-être que l’on va un peu plus loin que les autres groupes. Ce n’est pas tout le monde qui change de façon aussi drastique sur juste 10 ans, mais cela s’est fait naturellement pour nous.

Lofthus : Et comme on l’a dit dans d’autres interviews, le nouveau album est toujours très différent du précédent. Ce n’est pas comme si on s’était réveillés un jour, et que tout avait soudainement changé. Non, c’est venu progressivement. C’est juste plus évident avec nous qu’avec les autres, j’imagine.

Munkeby : Il n’y a pas de vraie réponse à cette question. Cela nous semblait mieux ainsi, et je suis très content du résultat, mais il n’y a en fait pas de véritable raison pour cette évolution. Il s’est passé beaucoup de choses: certaines personnes ont quitté le groupe, j’ai moi-même quitté un groupe avec lequel j’explorais beaucoup d’autres genres musicaux. Les autres membres du groupe ont aussi beaucoup d’expérience avec d’autres genres musicaux. Cela a probablement contribué à notre envie d’expérimenter différents genres dans notre groupe. Peut-être que nous sommes tous fatigués de toujours faire la même chose… il y a vraiment toutes sortes de raisons !

Kreken : On évolue de toutes les façons possibles. On évolue en permanence dans notre façon de composer aussi. On veut bien entendu toujours essayer de nouvelles choses. Nous contribuons tous à la création avec ce que l’on écoute, avec ce que l’on fait en ce moment, etc…

Metal’O Phil : Vous dites que l’évolution était naturelle pour vous. Mais est-ce que cela a été naturel pour vos fans ? Est-ce que cela a été difficile pour la communauté jazz et en particulier pour vos premiers fans de comprendre cette évolution ?

Munkeby : Oui. Je ne pense pas qu’ils nous suivent encore.

Lofthus : Oui… mais je pense que certains nous ont suivi, parce que nous avions déjà beaucoup de fans. Quand nous avons commencé en tant que groupe de jazz, nous faisions de la bonne musique, et nous avons même reçu un peu d’attention. Parce que nous évoluions dans l’environnement jazz, beaucoup de gens qui aimaient la musique classique, mais aussi beaucoup de gens qui aimaient le rock écoutaient notre musique. Il y avait quelque chose dans notre jazz qui leur plaisait. Je pense que c’était l’énergie et la structure de notre musique qui les intéressait.

Munkeby : On jouait avec la rock attitude…

Lofthus : Ils ont eu un choc lorsqu’ils sont sortis de notre premier concert après notre grosse évolution, pour la sortie de the King of Kitsch, quand nous sommes passés à l’électrique. Ils ne nous avaient jamais entendu jouer avec des instruments électriques avant, puisqu’on ne jouait que du jazz à Oslo. Mais c’était un choc positif, parce qu’on avait beaucoup de fans qui n’étaient pas des puristes du jazz. Et ils ont adoré notre évolution (rires)… c’était même mieux qu’avant pour eux.

Munkeby : Dans leur c*l (rires)

Spaceman : Aujourd’hui, la musique de Shining explore toutes sortes de dimensions. A-t-elle des limites ?

Kreken : Avec un peu de chance, non ?

Lofthus : Notre capacité est notre limite… nous voulons nous améliorer en tant que musiciens, et nous améliorer dans ce que nous faisons… C’est difficile à dire… donc non, notre musique n’a pas de limites ! (rires) Il est certain qu’il y a des choses que nous ne pouvons pas encore faire, mais que nous arriverons à faire dans le futur.

Munkeby : Et il y a aussi des choses que nous ne voulons pas faire, maintenant.

Metal’O Phil : par exemple ?

Munkeby : En 1998 ou en 2000, par exemple, nous ne voulions pas jouer de musique électrique. Cela signifie que s’il y a des choses que nous n’avons pas envie de faire maintenant, cela ne veut pas forcément dire que nous ne les ferons jamais. Pour le moment, on ne veut pas se maquiller, par exemple. On ne veut pas faire de la musique juste pour provoquer. Il y a des groupes comme ça. Ils ne font jamais de musique juste pour le plaisir de faire de la musique ! On ne veut vraiment pas faire ça. On veut certainement attirer l’attention et être extrême dans notre musique, mais on ne fait pas cela pour le plaisir de provoquer.

Lofthus : Il y a vraiment beaucoup de choses que nous n’avons pas envie de faire.

Munkeby : Il y a beaucoup de décisions à prendre, et cela fait partie du jeu, de choisir ce qu’on ne veut pas faire. Je ne joue pas de flûte. On ne joue pas avec des masques. Tu ne joues pas de percussions (à Lofthus), tu ne joues pas (chante une percussion typique de jazz)…

Spaceman : A cause de sa complexité, votre musique peut être parfois considérée comme élitiste. Est-ce que cela vous dérange ou est-ce que c’est quelque chose que vous revendiquez ?

Munkeby : Non, ça ne me dérange pas. Si les gens pensent que notre musique est élitiste, ça m’est égal. On ne se soucie pas de ce que les gens pensent. La raison pour laquelle nous faisons de la musique est que nous voulons faire de la musique que nous-mêmes apprécions. Pour beaucoup d’entre nous, cette musique dite moins élitiste est juste ennuyeuse, parce qu’elle n’est pas assez complexe. C’est pourquoi nous faisons ce type de musique. Elle attire les gens plus malins, plus intelligents, peut-être plus éduqués, ce qui est en effet élitiste. Mais c’est comme ça.

Lofthus : Mais je ne pense pas que ce soit uniquement ce genre de personnes qui aime ce que nous faisons, parce que notre musique offre une certaine atmosphère en plus de son côté élitiste. Les morceaux compliqués ont aussi une atmosphère et une énergie que quiconque peut comprendre. Je ne suis pas un grand fan du concept de l’élitisme. Si quelqu’un prétend que notre musique est élitiste, je le prends comme un compliment, bien sûr. Mais je pense que tout le monde peut apprécier notre musique, parce qu’il n’est pas nécessaire de tout comprendre. L’important c’est d’apprécier.

Kreken : Je pense que beaucoup de gens n’ayant jamais écouté de metal pourraient écouter Blackjazz et l’apprécier, parce que cet album a beaucoup d’éléments. Blackjazz a aussi cette énergie qui est pour nous si importante, et qui rend la musique accessible à tous. On peut en tirer quelque chose même si on ne se sent pas vraiment proche de ce genre musical.

Munkeby : On ne pense pas vraiment à cela lorsque l’on fait de la musique. On essaie juste de faire ce que l’on aime. Mais je suis d’accord avec les autres. On a joué dans toutes sortes d’endroits, et notre musique attire toutes sortes de gens. C’est ce qu’il y a de bien avec notre musique. Comme le dit Torstein, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, et coller des étiquettes autant qu’ils le désirent, ça nous est complètement égal (chante « I don’t really care about that » sur l’air de « They Don’t Really Care About Us » de Michael Jackson) (rires)

Spaceman : Est-ce que vous critiqueriez les gens qui ne prennent pas le temps de vraiment écouter la musique, et qui par conséquent choisissent d’écouter uniquement de la musique « immédiate » et facile à écouter?

Kreken : Non, je pense que chacun fait ce qu’il veut. Si les gens n’ont pas envie de prendre le temps d’écouter notre musique et de la comprendre, ça ne fait rien. On est tous un peu comme ça. Nous aimons vraiment dépasser nos limites musicales, mais ça ne plaît pas à tout le monde.

Lofthus : Donc nous sommes élitistes! (rires) non, je suis d’accord avec toi.

Munkeby : Si les gens peuvent passer leur temps de la façon qui leur plaît, s’ils veulent passer leur vie à faire quelque chose d’autre, comme nager…

Kreken : Jouer du banjo?

Munkeby : C’est aussi très bien ! We don’t really care about that (chante de nouveau sur l’air de la chanson de Michael Jackson). (rires)

Kreken : Mais ce qui est vraiment bien, c’est que même si certains n’aiment vraiment pas notre musique, ceux qui l’aiment, eux, l’aiment vraiment passionnément !

Munkeby : Et s’ils ne l’aiment pas, ils ne l’aiment vraiment pas du tout ! (rires)

Lofthus : Mais c’est tellement plus agréable pour nous d’avoir des gens qui viennent nous voir après un concert pour nous dire qu’ils aiment vraiment notre musique. C’est bien mieux que d’avoir beaucoup de gens qui pensent que notre musique est juste « pas mal ».

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« Cela a attiré l’attention sur les choses qui selon nous en méritaient, sur l’idée même de Blackjazz. En fin de compte, il fait la même chose que nous, même s’il vient de la direction opposée. Il vient de la scène old school black metal et il se dirige vers la musique progressive et le jazz. Nous avons en revanche débuté comme groupe de jazz, et nous dirigeons à présent dans la direction opposée. » (Munkeby à propos de Ihsahn)
Spaceman à Munkeby : Tu as collaboré avec Ihsahn sur son dernier album After. Lorsqu’on écoute l’album, on se rend compte qu’il t’a donné beaucoup d’espace pour ton jeu de saxophone. Comment as-tu vécu cette collaboration?

Munkeby : Ça a été une très bonne expérience, j’étais content qu’il me propose de faire cela. Je pense que c’était d’une certaine façon naturel pour lui de me demander de jouer, considérant ce que nous faisons avec Shining, et ce que lui fait avec son groupe. C’est un type très sympathique, et tout s’est bien passé. Je pense que l’album est vraiment super. Il n’y a pas grand chose d’autre à ajouter, outre le fait que c’était très agréable. Je vais jouer avec lui sur quelques dates et nous allons probablement continuer de faire des projets ensemble. Il est exactement comme nous, il a avancé, alors que nombreux sont ceux qui voudraient qu’il continue de faire la même musique qu’il faisait à 15 ans. Il vendrait énormément d’albums en faisant ça, mais il n’en a pas envie. C’est une décision très courageuse, qui prouve qu’il est dans ce milieu parce qu’il veut vraiment faire de la musique, tout comme nous. Il est un peu comme une âme s?ur dans ce domaine.

Spaceman : Nous nous sommes entretenus avec Ihsahn et il a admis qu’il n’était pas tout à fait certain…

Munkeby : Oh, il n’a pas vraiment aimé…? (rires) il a payé pour ça et il s’est dit que bon, ok… (rires)

Spaceman : (rires) il a admis qu’il n’était pas totalement certain que le son du saxophone serait adapté à la musique metal. Penses-tu que n’importe quel instrument peut être utilisé pour n’importe quelle musique ? Cela dépend-il juste de la façon dont c’est fait?

Munkeby : Cela dépend essentiellement de la façon dont on joue. Certains instruments ont bien entendu des associations très fortes. Quand les gens entendent du saxophone, ils associent cela avec des musiciens Africains noirs qui jouent dans un bar ou devant une pleine lune. Quand on entend une flûte de Pan, l’association est évidente, et quand on entend une cornemuse, on pense tout de suite à quelque chose comme Braveheart. Certains instruments n’ont pas de forte association de ce genre, donc ils sont plus faciles à utiliser dans différents types de musique. Certains instruments sont difficiles à incorporer dans certains genres musicaux, parce qu’ils sont toujours associés à quelque chose de très spécifique. C’est la même chose avec le saxophone, et c’est probablement ce qu’ Ihsahn s’est dit. Tout le monde est persuadé de savoir ce qu’est un saxophone… même s’ils pensent peut-être que c’est une trompette. Certains instruments sont plus difficiles à sortir de leur « environnement naturel » que d’autres, mais cela dépend de comment on en joue. Il m’a choisi pour jouer sur cet album, et j’ai joué comme je sentais que cela devait être joué. Ça n’aurait pas été le même résultat si quelqu’un d’autre l’avait fait.

Spaceman : Votre album, Blackjazz, et After, celui d’Ihsahn, sont sortis à peu près au même moment…

Munkeby : Le même jour !

Spaceman : Avez-vous bénéficié d’un certain effet de curiosité à cause de l’album d’ Ihsahn ?

Munkeby : Oui je crois, mais lui aussi en a bénéficié. Dans la plupart des interviews qu’il fait avec la presse spécialisée, ils en parlent. Ça a donc certainement un effet sur les deux groupes, mais pour nous ça a vraiment été très positif. Cela a attiré l’attention sur les choses qui selon nous en méritaient, sur l’idée même de Blackjazz. En fin de compte, il fait la même chose que nous, même s’il vient de la direction opposée. Il vient de la scène old school black metal et il se dirige vers la musique progressive et le jazz. Nous avons en revanche débuté comme groupe de jazz, et nous dirigeons à présent dans la direction opposée. Nous nous trouvons dans la même zone à présent, même s’il est moins extrême que nous. Nous nous sommes en fait croisés. Mais nous suivons toujours le même principe, en mixant soit du metal et du jazz, soit du black metal et du free jazz. Ça ne pouvait donc vraiment pas mieux tomber, et cela a eu un effet positif sur nos deux groupes.

Metal’O Phil : Je suppose que vous savez qu’un groupe connu de black metal suédois s’appelle aussi Shining. Est-ce que cela a déjà causé des malentendus ? Trouvez-vous agaçant que lorsque l’on parle de votre groupe, on précise toujours « à ne pas confondre avec le groupe suédois » ?

Munkeby : Pour ce qui concerne l’agacement, je répondrais que non, au contraire, c’est bien que l’on précise cela. Ça aide vraiment à faire la différence entre les deux groupes. Si tout le monde était au courant qu’il y a en fait deux groupes, un norvégien et un suédois, un qui fait du jazz metal et un autre qui fait du suicide metal, ça ne serait pas un problème. Mais ce n’est pas le cas. Quand on ne réalise pas qu’il y a deux groupes séparés, ou qu’on ne connaît pas la différence, il y a en effet un souci. Si nous avions débuté cette année, et que nous avions sorti notre premier album dans un style metal, nous n’aurions pas appelé le groupe Shining. On l’aurait appelé Nine Inch Nails, ou quelque chose dans ce genre… (rires) Et c’est pareil pour eux. On a débuté à peu près en même temps, et à l’époque, il n’y avait pas d’Internet. On ne savait pas qu’ils existaient et vice versa. On jouait du jazz, ils jouaient je ne sais quoi… mais c’est une situation classique. Si on prend Mayhem par exemple, il y a au moins cinq groupes qui s’appellent comme ça et qui jouent du black metal. Il y a plusieurs groupes qui s’appellent Cynic, et plusieurs Enslaved également. C’est juste une situation étrange, et on doit simplement faire avec.

Metal’O Phil : Pensez-vous que les gens vous connaissent parce que vous portez le même nom que Shining ?

Munkeby : C’est peut-être quelque chose de positif. Cela crée peut-être une raison d’écrire quelque chose sur nous, ou de se renseigner sur nous après avoir découvert l’autre Shining, ou vice versa. Nous sommes dans le métier depuis aussi longtemps qu’eux, et nous avons une base de fans très solide. Beaucoup de gens que je rencontre sont en fait surpris de découvrir qu’il y a un autre groupe qui s’appelle Shining. Cela marche dans les deux sens. Ce qui pourrait arriver de pire, c’est que quelqu’un apprécie un groupe, et écoute la musique de l’autre groupe en pensant qu’il écoute son groupe habituel. Mais même ça, ce ne serait pas un drame. En fin de compte, écouter de la musique que l’on ne connaissait pas avant est probablement une bonne chose.

Metal’O Phil : Est-ce que vous avez des anecdotes relatives à la confusion des deux groupes? Est-ce qu’il est arrivé que des gens viennent à votre concert et réalisent qu’ils se sont trompés de groupe ?

Lofthus : Pendant notre tournée avec Enslaved, nous avons joué à un festival en Allemagne. Alors qu’on s’apprêtait à jouer, le manager du festival est venu me parler, un seau à la main. Il m’a en fait demandé de nettoyer la scène après notre concert, parce qu’il croyait que nous étions l’autre Shining, dont les membres ont pour habitude de se couper sur scène ! (rires)

Munkeby : Il s’est aussi passé des choses à Londres, mais pas à cause du sang cette fois ci. Ce groupe a beaucoup d’ennemis, parce qu’ils sont un petit peu idiots… et nous, nous sommes des types bien. Mais ce n’est pas un si gros problème, parce que nous sommes un groupe assez connu et les gens savent qui nous sommes. Les gens arrivent de mieux en mieux à nous distinguer. Préciser Shining Norvège ou Shining Suède ne sert qu’à cela en fin de compte. Chaque groupe a sa propre discographie. Nous verrons comment cela évolue. Mais nous pouvons nous rebaptiser Nine Inch Nails, si vous voulez ! (rires)

Metal’O Phi l: Pourriez-vous collaborer avec le Shining suédois ?

Munkeby : Pourquoi pas ! Il est venu à l’un de nos concerts, il a été très sympathique. Nous sommes aussi avec le même label. Je sais qu’il s’intéresse à toutes sortes de musiques. Donc on ne sait jamais ! Nous ne sommes pas des ennemis. Il fait de son mieux pour composer de la bonne musique, nous aussi… dans ce domaine nous sommes égaux. Il repousse aussi les limites du metal, ce que nous faisons également. Donc en fin de compte, nous suivons la même mission.

Interview réalisée par Spaceman et Metal’o Phil au Grrrnd Zero de Gerland, Lyon le 16 mars 2010

Traduction : Sandra




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