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Interview   

Shining n’a « rien à perdre et tout à gagner »


On peut difficilement faire plus atypique que la courbe d’évolution des Norvégiens de Shining et les virages radicaux qu’ils ont pu prendre au cours de leur carrière. Ayant débuté en tant que formation jazz acoustique, ils ont innové avec le concept musical Blackjazz, virulent et complètement barré, où ils mêlaient jazz, metal et industriel, et reviennent aujourd’hui avec… de la pop rock ! Jørgen Munkeby, le génie qui mène le groupe depuis ses débuts, est un provocateur qui éprouve, semble-t-il, un plaisir sadique à prendre ses auditeurs à rebrousse-poil, louant l’ouverture d’esprit comme source d’épanouissement. Surtout, il y a derrière sa démarche celle d’un explorateur qui se refuse à tourner en rond et change de cap dès qu’il commence à s’ennuyer ou que sa curiosité l’emmène ailleurs.

Dans l’entretien qui suit, Jørgen Munkeby nous parle en profondeur des raisons qui l’ont poussé à abandonner le concept de Blackjazz, qui a pourtant fait sa renommée, au profit d’Animal, un album qui, malgré ou à cause, justement, de son format très standard voire grand public, que ce soit en bien ou en mal, risque d’en choquer plus d’un. Là est toute l’ironie. Le sens de la provocation n’est pas toujours là où on croit…

« J’ai eu le sentiment, après ces quatre albums, que l’univers Blackjazz avait été totalement cartographié et que nous en avions inspecté chaque recoin. J’ai regardé où étaient les frontières, jusqu’où je pouvais emmener ce concept avant que ça devienne quelque chose qu’on ne pourrait plus vraiment appeler Blackjazz. »

Radio Metal : Vous avez révélé la nouvelle chanson « Everything Dies » il y a un an de ça. Pourquoi avoir publié cette chanson aussi longtemps en avance de la sortie de l’album ?

Jørgen Munkeby (chant, guitare, saxophone) : Nous avons enregistré les deux premières chansons de l’album un an avant d’enregistrer le reste. Donc nous avons enregistré les chansons « Everything Dies » et My Church » en janvier 2017, et ensuite nous avons enregistré le reste en décembre 2017. La raison pour laquelle nous avons fait ça est que nous voulions essayer une nouvelle méthode d’enregistrement. Nous voulions voir comment c’était d’enregistrer avec tout le groupe jouant en live dans le studio. Mais aussi nous voulions simplement essayer de nouvelles chansons, les enregistrer, les produire, faire le chant et puis mixer et masteriser, tout faire et voir quel sentiment ça procurait, voir si nous étions à l’aise avec le changement, si nous voulions changer davantage, et si nous étions convaincus de la production. Nous avons aussi sorti une chanson, en partie parce que nous partions en tournée mais aussi pour vraiment sentir si nous aimions la chanson. Car c’est généralement quelque chose que je perçois après la sortie d’un album, il faut tout ce processus, avoir écrit, répété, enregistré, mixé, masterisé, fait l’artwork, sorti la musique et ensuite joué en live pour vraiment obtenir une vision juste de ce que j’aime et n’aime pas dans cette musique. C’était une façon de tester. Et je pense que, depuis que nous avons fait ça, entre ceci et la finalisation des parties restantes de l’album, nous avons déterminé que nous voulions un autre type de mixage, un autre type de son pour l’album, et nous avons aussi compris que je voulais… Je n’avais pas peur de procéder à un changement ; en fait, je voulais même changer davantage. Voilà pourquoi nous avons fait ça. Et je trouve que c’est une bonne façon de faire de la musique, au lieu d’essayer de tout faire en un court laps de temps, trop rapidement, ce qui implique qu’on peut se retrouver à faire quelque chose qu’on pourrait un peu regretter plus tard ou qu’on aurait aimé faire différemment. Cette fois-ci, nous avons passé deux ans et demi à composer pour cet album. Je suis vraiment certain d’être content du résultat, justement parce que j’ai passé autant de temps dessus.

A propos de cette manière d’enregistrer que vous avez essayée : au final, étiez-vous à l’aise avec ça ?

Ouais. Quand nous jouions du jazz en 2001 et 2003, quand nous avons sorti les deux premiers albums, évidemment, tout ça était enregistré live, avec tout le monde jouant ensemble. Ensuite, après ça, nous n’avons pas enregistré grand-chose en live. Nous avons fait certains trucs live en studio, mais c’était généralement les choses plus jazzy, mais les chansons plus typées rock et metal, nous enregistrions toujours un instrument à la fois. Donc à cet égard, c’était une nouvelle façon de faire, parce que ces chansons ne sont pas des chansons de jazz, ce sont des chansons de rock. La production de l’album est une production très pop moderne, mais parce que nous avons joué la musique en live, ça lui confère un certain équilibre entre une production commerciale moderne et une méthode d’enregistrement plus classique et organique. Donc je pense que c’était un bon choix.

Animal sera assurément une surprise pour les fans en raison du nouveau tournant que vous prenez. Tu as déclaré que tu en avais marre de faire la même chose. Tu en avais fini avec Blackjazz et voulais créer quelque chose de nouveau et excitant. As-tu atteint les limites du concept Blackjazz avec International Black Jazz Society ?

Je ne dirais pas que nous avons atteint les limites, mais je pense qu’après trois albums studio et un live qui sont très centrés sur le concept de Blackjazz, j’ai eu la sensation que le phénomène Blackjazz ou le style avait eu le poids qu’il fallait. Un album aurait été trop peu, parce que ça aurait donné le sentiment d’un simple test, mais quand nous avons sorti un live et deux albums de plus, j’ai pensé que Blackjazz était établi. J’avais tenté différentes choses au sein de l’univers Blackjazz. J’ai essayé de faire des chansons qui soient plus courtes et avec des structures plus concises sur One One One. Nous avons utilisé de vieilles chansons et les avons fait sonner comme Blackjazz sur l’album live. Sur Internatinal Blackjazz Society, nous avions un tempo plus medium, des chansons avec une énergie plus modérée, et nous avions une ballade, et nous avions aussi des choses plus typées free-jazz. Donc j’ai eu le sentiment, après ces quatre albums, que l’univers Blackjazz avait été totalement cartographié et que nous en avions inspecté chaque recoin. J’ai regardé où étaient les frontières, jusqu’où je pouvais emmener ce concept avant que ça devienne quelque chose qu’on ne pourrait plus vraiment appeler Blackjazz. J’ai eu l’impression que je commençais à vraiment m’habituer à écrire et sonner de cette façon, et ce n’était plus stimulant. J’avais besoin d’un défi. J’ai l’habitude de ne pas prendre la solution de facilité, parce que j’aime relever des défis et apprendre de nouvelles choses ; j’aime apprendre à jouer de nouveaux instruments et de nouvelles façons de chanter, ainsi que de nouvelles façons de produire ou composer. Il y a donc un tas de raisons qui font que j’ai voulu changer de musique. Je suis très fier de Blackjazz, c’est quelque chose de très important pour moi, pour autant, ça ne veut pas dire que je devrais faire un autre album comme ça.

« J’aime le fait que David Bowie, Miles Davis, John Coltrane ou Nine Inch Nails ont tous changé de style de façon assez radicale, et je pense que c’est ce qui les rend intéressants, et c’est ce qui fait que je les respecte encore plus. »

Tu as dit que tu avais « un terrain de jeu à 360 degrés, donc [tu] pouvais partir dans n’importe quelle direction ». Du coup, pourquoi avoir choisi cette direction plus accrocheuse, plus grand public, pour ainsi dire ?

Il n’y a aucune raison à ça, en dehors du fait que c’est ce qui nous paraissait bien. Et durant ces deux ans et demi, nous avons essayé plein de choses. En fait, une des chansons dans l’album avait un pont rappé en plein milieu. Ce n’est plus là maintenant, parce que nous trouvions que la chanson était mieux sans, donc nous avons écrit une autre partie à la place, mais c’était l’une des nombreuses choses que nous avons essayées. Nous avons donc passé beaucoup de temps à expérimenter avec la direction musicale, et là c’est ce qui m’a semblé bien. C’est la meilleure raison pour faire quoi que ce soit avec la musique. Il ne devrait pas y avoir une autre raison que celle-là. Ça ne devrait pas être dicté par l’argent, ça ne devrait pas être dicté par ce qu’on pense que les autres aiment, ça ne devrait pas être dicté par autre chose que ce que tu as envie de jouer et écrire, ce que tu penses être excitant et intéressant. Sur cet album, toutes les décisions, tout, que ce soit les parties à composer, les chansons à inclure ou pas, quel mix convient, quel mix ne convient pas, l’illustration, etc., toutes ces décisions ont été prises purement à l’instinct et sur la base des émotions. Ça a été une décision très consciente de faire comme ça, alors qu’avec Blackjazz, nombre des décisions ont été prises… C’était plus intellectuel, nous voyions la musique dans un contexte historique, et je savais que ce type de musique n’avait pas été fait avant. J’étais dans une position particulière où j’avais grandi avec le metal mais j’avais aussi étudié le jazz pendant dix à quinze ans, donc j’étais une des rares personnes à être familière avec les deux styles et qui était capable de les combiner. Mais c’est une façon de penser conceptuelle, alors qu’avec cet album, c’était plus une façon de penser et de composer émotionnelle. Ça a été une expérience très intéressante.

Vous aviez déjà radicalement changé de style quand vous avez sorti l’album Blackjazz mais, à la fois, c’était l’album qui vous a permis de constituer une base de fans solide, grâce à ce style unique. Maintenant, vous changez de nouveau de façon plus ou moins radicale. N’as-tu pas peur des réactions négatives de cette même base de fans ? Ou alors penses-tu qu’ils soient suffisamment ouverts d’esprit, qu’ils aient accepté le fait qu’avec Shining, il faut s’attendre à l’inattendu ?

Nous avons aussi changé de style en 2005 : nos deux premiers albums, qui ne sont pas disponibles en ligne mais sont sortis en 2001 et 2003, étaient des albums de jazz acoustique, ça sonnait un peu comme John Coltrane dans les années 60 et 70. Donc nous avions déjà vraiment changé en 2005 et ensuite nous avons opéré un plus grand changement encore en 2010 avec Blackjazz, et maintenant nous changeons à nouveau en 2018. Donc quiconque a suivi le groupe pendant longtemps, ou s’est plongé dans notre histoire, comprend et sait qu’il faut s’attendre à du changement de temps en temps, et avec un peu de chance il appréciera. Ça fait partie de ce que j’aime chez les groupes que j’apprécie. J’aime le fait que David Bowie, Miles Davis, John Coltrane ou Nine Inch Nails ont tous changé de style de façon assez radicale, et je pense que c’est ce qui les rend intéressants, et c’est ce qui fait que je les respecte encore plus. Et je ne crois pas que les gens soient aussi étroits d’esprit. J’écoute plein de musiques différentes : tout de Rihanna à The Dillinger Escape Plan. Et j’ai eu l’occasion d’assez bien connaître bon nombre de nos fans au fil des années, après avoir tourné et les avoir rencontrés tous les ans, et je les suis sur Instagram et Facebook, et je vois quelles autres musiques ils écoutent, et ça peut être de tout, de Ghost à The Prodigy. Donc je ne crois pas vraiment que de nos jours les gens sont soit juste metal, soit juste rock, soit juste hip-hop, soit juste jazz. Et probablement que les gens qui sont ce type d’auditeurs ne font pas vraiment bon ménage avec nous [petits rires]. Donc je crois que nos fans sont ouverts d’esprit, la plupart le seront, donc je pense que ça sera super. Je n’ai pas peur de ça. Et encore une fois, ça n’a pas vraiment d’importance parce que la seule chose qui compte pour moi est si j’apprécie ce que je fais. Si je n’apprécie pas de faire la musique, je ne fais pas la musique. Il n’y a donc pas vraiment le choix.

Comme tu l’as précisé, au début, tu es passé du jazz acoustique à du metal extrême expérimental. Désormais tu passes du metal à la pop rock, or la pop rock n’est pas très bien considérée dans la scène metal. Ressens-tu un plaisir sadique à prendre les gens à rebrousse-poil, les ébranler dans leurs certitudes ?

Ouais. J’aime bien ça. Et j’aime presque être à la limite de ce que les gens perçoivent comme étant autorisé. Si les gens me disent que quelque chose n’est pas permis, je vais avoir envie de le faire. J’estime que les humains devraient être ouverts d’esprit et ouverts à plein de façons différentes d’écouter et apprécier la musique. Certaines musiques, on les apprécie parce qu’elles sont exigeantes intellectuellement, d’autres parce qu’elles nous frappent d’émotion. De la même manière, on devrait être ouverts d’esprit vis-à-vis des points de vue politiques des gens. Les gens étroits d’esprit n’apprendront pas autant que ceux qui sont ouverts d’esprit, et ils n’auront pas une vie agréable. Je trouve que c’est important, de bien des façons, d’être ouvert d’esprit et d’apprendre des choses qu’on ne connait pas. Et je pense que c’est tout aussi important en musique. C’est en partie pourquoi je fais ce que je fais, afin de forcer un peu les gens à avoir un esprit ouvert. S’ils me suivent, alors évidemment, ils auront un esprit ouvert, et s’ils n’ont pas un esprit ouvert, ça sera dur de me suivre.

« J’aime presque être à la limite de ce que les gens perçoivent comme étant autorisé. Si les gens me disent que quelque chose n’est pas permis, je vais avoir envie de le faire. »

C’est marrant comme le fait de faire un album de pop rock, comme ce que vous venez de faire, semble être aussi provocant que le fait de faire un album très expérimental comme Blackjazz…

[Rires] Ouais ! C’est ce qui étrange avec ça. C’est probablement la chose la plus provocante que je pouvais faire aujourd’hui. Et c’est assez intéressant parce que c’est un peu le monde à l’envers [petits rires]. En général, on fait de la musique metal complètement barrée et agressive avec du chant qui hurle pour être provocant. Or maintenant, ceci est encore plus provocant. C’est complètement dingue. Mais c’est plutôt drôle, je trouve [rires]. J’ai envie de te dire : quand nous avons sorti Blackjazz, c’était complètement perçu comme étant une provocation, les gens étaient vraiment en rogne. Et en Norvège, en 2009-2010, tout ce qui avait un rapport de près ou de loin avec Marilyn Manson ou Nine Inch Nails n’était pas vu du tout comme étant cool, mais malgré tout, j’ai décidé de travailler avec Sean Beavan qui est surtout connu pour son travail avec Marilyn Manson et Nine Inch Nails, et j’ai décidé d’utiliser certains de ces sons et techniques de production pour notre musique, ainsi que ce côté visuel pour nos photos promotionnelles, qui ressemblaient presque à Slipknot. Pour un putain de groupe de jazz artistique, qui était un peu un groupe de hipster que Pitchfork appréciait et tout, faire ce que nous avons fait était très provocant. Maintenant les gens semblent avoir oublié que Blackjazz était un album très provocant et que plein de personnes l’ont détesté, et avant que je le sorte, mes amis me disaient que je ne devrais pas faire ce genre de musique et que je devrais plutôt rester sur ce que nous avions déjà fait. Ils m’ont suggéré de laisser tomber « Fisheye » et « The Madness And The Damage Done », qui sont les deux chansons les plus célèbres dans cet album ! En gros, j’ai appris avec l’expérience de ne pas faire confiance aux gens.

Il y a de gros préjugés dans le metal et le jazz envers la pop, car c’est perçu comme un style de musique superficiel. Mais penses-tu qu’il y a plus de génie dans la pop que certains veulent bien l’admettre ?

Il y a beaucoup d’art dans une grande partie de la pop et du rock. Pas tout. Ce n’est pas comme si j’aimais tout ce qui est rock. Il y a un tas de musiques rock qui sont vraiment stupides, pareil avec la pop, mais il y a aussi plein d’excellentes musiques pop et rock qui sont super intelligentes et très élégantes. C’est dur de dire quelque chose de grandiloquent au sujet du rock ou de la pop. Je ne me vois toujours pas comme un rockeur. Je n’ai pas de tatouage. J’aime AC/DC mais je ne l’écoute presque jamais. Je ne suis pas un rockeur. Et je ne crois pas vraiment que notre musique soit du rock pur et dur. Le premier single qui est sorti est un peu plus une chanson de rock, mais le reste de l’album, je dirais que c’est plus sérieux que ça, et c’est plus sérieux que ça en a l’air en surface. Le premier single est probablement l’une des chansons les plus unidimensionnelles sur l’album et c’est une des chansons plus orientées pour s’amuser et faire la fête, mais la majorité de l’album est bien plus sérieux, et les paroles sont bien plus sombres et sérieuses. Les gens le découvriront quand ils commenceront à écouter.

En étant parfaitement honnête, dirais-tu que l’idée de toucher un public plus large t’a traversé l’esprit ? Car, en dehors de One One One qui était légèrement plus accessible, on ne peut pas dire que l’univers Blackjazz était très grand public, alors qu’Animal est bien plus mélodique, accrocheur, avec des structures plus simples… Il a un grand potentiel commercial.

En gros, ce que j’ai ressenti en faisant Blackjazz, j’ai ressenti la même chose en faisant cet album. J’avais le sentiment de ne rien avoir à perdre et tout à gagner. Donc même si Blackjazz est devenu un style ou un mot, en soi, bien établi, car plein gens en ont entendu parler, ça ne veut pas forcément dire qu’ils ont écouté la musique. Nous avons un public, presque comme des adeptes d’une église, mais Shining reste un groupe assez petit et nous n’avons pas grand-chose à perdre. Mais comme tu le dis, il y a du potentiel là-dedans. Je pense que notre public est plus metal et rock désormais. Nous n’avons pas un public très jazz. Mais nous avons bien des fans qui s’intéressent plus au metal expérimental ; tout du moins, avec les albums Blackjazz, nous avions des gens comme ça. Mais avec la nouvelle musique, ça va probablement ouvrir une nouvelle porte pour des gens qui trouvaient les musiques Blackjazz intéressantes mais peut-être trop agressives ou barrées. Nous pourrions attirer plein de nouveaux fans, ou nous pourrions attirer seulement quelques nouveaux fans, c’est dur à dire. Mais je dirais que, tout d’abord, je suis très content de la nouvelle musique, c’est le plus important ; comme je l’ai dit, si je n’avais pas été content de faire ce genre de musique, je ne l’aurais pas fait. Ça ne me plaisait pas de faire un autre album Blackjazz, donc ce n’était pas envisageable. Mais si je suis content de la musique et que nous finissons en plus par accroître notre base de fans, alors je dirai que j’ai pu avoir le beurre et l’argent du beurre. Je fais d’une pierre deux coups. Mais ça n’est pas la raison. Je pense que si on fait de la musique parce qu’on veut devenir populaire, ça se perçoit dans la musique qu’on ne la fait pas pour les bonnes raisons.

Tu as dit que tu n’avais rien à perdre, donc ce que tu avais construit avec Blackjazz et tous ces fans ne sont strictement jamais entrés en ligne de compte ?

Si je dis ça, c’est en partie parce que… Bon, en fait, ce n’est pas tout à fait vrai : nous avions bien quelque chose à perdre, mais quand on crée de la musique, ou n’importe quoi, si on a peur de procéder à des changements, si on a peur de quoi que ce soit, ça stoppera le processus créatif. Donc le fait que je me dupe à croire que je n’aurai rien à perdre et tout à gagner me place dans un très bon état d’esprit créatif, car ça me permet de prendre des risques. Et c’est clairement un risque. Je dois admettre que c’est très risqué de faire ce que nous faisons maintenant. C’est probablement la chose la plus risquée que nous ayons jamais faite ; comme tu l’as dit, c’est la chose la plus provocante que nous ayons jamais faite, et probablement la plus risquée. Et tout le monde autour de moi est conscient de ce risque. Imagine ce qu’ont dit notre management et notre label quand je leur ai dit que je voulais laisser tomber le concept de Blackjazz pour l’instant et qu’on ne pourrait pas appeler cette musique Blackjazz, donc le label serait obligé de trouver autre chose, une autre raison pour le promouvoir. Donc ce n’est pas complètement vrai ce que j’ai dit mais j’ai fait en sorte que ce soit ce que je ressens, et j’adore être dans une position où j’ai l’impression de pouvoir me permettre tout ce que je veux. Sinon, si je laisse la peur décider ce que je veux faire, je ne crois pas que quoi que ce soit de bon en ressortira.

« C’est probablement la chose la plus provocante que je pouvais faire aujourd’hui. Et c’est assez intéressant parce que c’est un peu le monde à l’envers [petits rires]. En général, on fait de la musique metal complètement barrée et agressive avec du chant qui hurle pour être provocant. Or maintenant, ceci est encore plus provocant. C’est complètement dingue. Mais c’est plutôt drôle, je trouve [rires]. »

Est-ce que tes collègues dans le groupe t’ont immédiatement suivi dans cette décision et ce nouveau style ? N’y a-t-il pas eu de contestation ou d’inquiétude de leur part ?

Ouais… Tout le monde avait de temps en temps un peu peur de ce que ça impliquerait. J’en ai moi-même eu peur, mais ensuite, je me suis dit… Encore une fois, je me suis forcé à croire que nous n’avions rien à perdre et tout à gagner. Tout changement est effrayant, et ça l’a été pour tout le monde, mais c’est aussi pourquoi c’est si excitant. L’album me procure autant d’excitation que… En fait, c’est probablement plus excitant que quand nous avons sorti Blackjazz, mais ces deux albums, qui ont représenté les plus grands changements et étaient les plus risqués, sont les albums dont j’ai le plus apprécié la période. J’adore cette période quand c’est houleux, les gens ne sont pas d’accord sur ce qui est bien ou pas bien, on ne sait pas ce qui va se passer. C’est vraiment excitant. Je n’aime pas en musique quand les choses sont confortables. Je veux que la musique soit risquée.

Ceci est le premier album où tu ne joues pas du tout de saxophone, et pourtant le saxophone était une part importante de l’identité de Shining et de ton identité en tant que musicien, c’est l’instrument pour lequel tu es reconnu, y compris dans le metal où presque tout le monde fait appel à toi quand ils ont besoin d’un saxophoniste. Le saxophone n’avait-il plus sa place dans cette nouvelle orientation ?

Peut-être. Je me suis dit que si les chansons étaient meilleures en incluant du saxophone, alors je serais ouvert à le faire, mais après avoir écrit cinq, six, sept chansons, nous n’avons à aucun moment ressenti que nous avions vraiment besoin de saxophone. Ensuite, je me suis dit autant faire les trois chansons restantes sans saxophone afin que ça fasse une déclaration, d’une certaine façon. Je préfère avoir un album comme ça, sans saxophone, plutôt que d’avoir une seule chanson avec du saxophone, si tu vois ce que je veux dire [petits rires]. C’est une décision plus audacieuse et risquée, et comme je l’ai dit, j’aime ça. Mais j’aime toujours jouer du saxophone et j’espère toujours que les gens vont continuer à me demander de jouer du saxo sur leur musique, dans leurs albums. J’ai beaucoup fait ça ces dernières années, je l’ai fait pour de plus gros artistes comme Devin Townsend et Marty Friedman, et je l’ai fait pour plein de plus jeunes groupes qui démarraient dans leur carrière ; j’aime faire les deux. J’adore aider les gens et j’adore les défis. Et il est clair que je vais continuer à jouer du saxo pendant nos concerts, nous n’allons pas arrêter de jouer les anciennes musiques. Nous allons jouer plein de trucs de Blackjazz. Peut-être que pour le prochain album, nous ferons encore un album dans la veine d’Animal mais avec du saxophone. Ce n’est pas que j’aie arrêté de jouer du saxophone. C’est juste que sur celui-ci ça avait du sens d’en faire une déclaration très claire et risquée.

L’album a été principalement composé par toi et le nouveau bassiste de Shining Ole Vistnes. Comment se fait-il qu’un membre aussi récent ait pris un rôle aussi important au niveau de la composition de cet album ?

C’est juste parce qu’il est très bon dans ce domaine, et s’il avait été dans le groupe il y a dix ans, il aurait probablement écrit la musique avec moi déjà à ce moment-là. Mais il n’est arrivé dans le groupe qu’en 2015. D’abord, il n’a fait que jouer, et quand j’ai commencé à écrire de la nouvelle musique, au bout d’un moment, je l’ai montré aux membres du groupe, et j’ai beaucoup aimé sa capacité à trouver des idées qui comptaient pour toute la chanson, et pas seulement pour ses parties de basse. C’est comme ça que j’écris de la musique. Je n’écris pas de la musique par rapport à ce que je joue sur ma guitare, ou avec mon saxophone, ou ce que je chante : j’écris la musique comme un tout. Donc il était très bon pour faire ça, et c’était bien plus amusant d’écrire avec lui que de le faire tout seul. Voilà ce qui s’est passé. C’est très dur de trouver des gens avec qui travailler de cette façon. J’ai eu un autre gars, et c’était notre producteur à Los Angeles, mais comme il est très loin, c’est dur de se rencontrer pour se poser dans la même pièce tous les jours pour travailler ensemble. Mais avec Ole, vu que nous vivons dans la même ville, nous pouvions le faire.

Comment votre collaboration fonctionnait-elle ?

Comme je l’ai dit, elle fonctionnait très bien. Au début, j’avais écrit des chansons tout seul, je les lui ai données et il m’a dit ce qu’il en pensait et m’a donné des idées de changements, et au bout d’un moment, j’ai commencé à l’inclure davantage dans le processus, et il a dit qu’il avait toujours voulu faire une chanson qui sonnait comme une certaine chanson qu’il m’a fait écouter sur Spotify. C’est de là que vient notamment le single « Animal ». Il avait un riff du groupe suédois qui s’appelle LOK, je crois, et la chanson s’intitulait « Scudmissil ». Ce n’est pas qu’il adorait toute la chanson, mais il adorait le riff et le tempo, et comment il s’imaginait que ça pourrait marcher en live. Il me l’a montrée, et j’ai dit : « D’accord, essayons de faire quelque chose comme ça. » Nous avons commencé à tester plein de trucs, et puis au bout d’un moment « Animal » était composé. Ça ne sonne pas comme l’autre chanson, c’est juste un exemple qui montre d’où viennent les idées. Cette chanson fait partie de celles qu’il a initiées, en gros. Maintenant, nous sommes partenaires à niveau égal, tout du moins avec la musique, nous en avons fait presque autant chacun. Les paroles, ça reste moi qui fais la majorité, et puis je travaille aussi avec quelques autres personnes. A chaque fois que je me pose une question, « est-ce qu’on devrait faire ci, est-ce qu’on devrait sortir un autre single à la place ? » ou des choses comme ça, je l’appelle. C’est mon complice.

« Quand on crée de la musique, ou n’importe quoi, si on a peur de procéder à des changements, si on a peur de quoi que ce soit, ça stoppera le processus créatif. Donc le fait que je me dupe à croire que je n’aurai rien à perdre et tout à gagner me place dans un très bon état d’esprit créatif, car ça me permet de prendre des risques. »

Vous avez une nouvelle fois travaillé avec Sean Beavan sur la production, mais vous avez aussi fait appel à Kane Chruko pour le mix final. Aviez-vous besoin d’un mixeur plus grand public pour cet album, afin d’aller dans cette nouvelle direction ?

Comme je l’ai dit plus tôt, cette fois nous prévoyions une autre production, nous prévoyions presque que ce soit rétro, un truc typé Soundgarden ou Rage Against The Machine, naturel mais aussi heavy. Quand les chansons, celles du reste de l’album, ont commencé à être finalisées, nous nous demandions à quel genre d’ingénieur de mix nous allions faire appel, et maintenant nous voulions un autre genre de production. Nous voulions un son plus poli, pop ou commercial. Mais nous voulions quand même que ça soit heavy et hard, mais pas le genre de son qui fait mal aux oreilles, il fallait que ce soit plus engageant. Kane était la personne parfaite pour ça. Je suis très content que nous soyons allés vers lui. Je n’avais jamais travaillé avec lui, donc c’était une autre décision risquée à prendre, mais j’en suis très content.

Tu as progressivement évolué en tant que chanteur avec chaque album, mais celui-ci représente le plus grand pas en avant que tu aies jamais fait. Certaines chansons vont assurément surprendre les fans au niveau de ta voix, comme « Take Me » ou « When The Lights Go Out ». Qu’est-ce que cet album a impliqué pour toi en tant que chanteur ? Quel défi est-ce que ça a représenté ?

C’était un très, très grand défi. Je me suis beaucoup exercé, chaque matin, et puis en pleine journée, et aussi le soir, rien que pour maximiser l’impact. Je l’ai fait tous les jours pendant plusieurs années maintenant, car je savais que j’allais dans cette direction. Après avoir écrit les chansons, parfois j’étais en studio, je chantais quelque chose, et ça sonnait très bien, mais je savais que ça allait être dur de chanter la chanson intégrale, en live. C’était vraiment éprouvant, et je pense être devenu bien meilleur, mais j’ai encore un long chemin à parcourir avant d’être capable d’assurer parfaitement en live trente soirées d’affilée, en combinant les anciennes chansons et les nouvelles, en allant des musiques criées à celles chantées en voix claire. C’est un truc technique sur lequel je dois encore travailler, mais j’y suis presque. C’est beaucoup de travail, j’ai fait beaucoup de recherches et pris beaucoup de cours avec différentes personnes, j’ai acheté des livres, fait des recherches en ligne, sur YouTube. C’est beaucoup de boulot, mais j’ai déjà appris des choses comme ça avant. J’ai appris à jouer de la guitare, j’ai appris à jouer de la flûte, de la clarinette, du saxophone, et aussi à composer ; tout ça c’est pareil, c’est juste du gros travail.

As-tu étudié certains chanteurs de pop pour obtenir ces résultats ?

Il y a plein de super chanteurs. Je n’ai pas vraiment étudié de chanteurs en particulier en détail, mais il y en a quelques-uns qui me viennent à l’esprit, comme Chris Cornell et Chester Bennington. Ils sont un peu différents, mais il y a aussi des chanteurs de rock que j’adore, comme le gars d’Alter Bridge, Myles Kennedy, et aussi le chanteur de Disturbed, David Draiman. Il y a plein de très bons chanteurs qui m’inspirent beaucoup et qui sont entre le metal et le rock. Evidemment, il y a aussi Corey Taylor, Trent Reznor et Marilyn Manson qui m’ont beaucoup inspiré, mais c’est plus sur les trucs Blackjazz, je suppose.

« House Of Control » sur International Blackjazz Society est de loin la chanson la plus mélodique que tu aies faite précédemment, surtout vocalement. Est-ce que cette chanson montrait les premiers signes de ce que tu allais faire sur Animal ?

Oui, je crois. Cette chanson indique clairement la direction, ouvrant une porte pour ce genre de choses. Lorsque j’étais à Los Angeles, en train d’enregistrer le chant avec Sean, nous étions tous les deux très contents du résultat et trouvions que ça ouvrait une porte vers un tas de possibilités que nous pouvions suivre si nous le voulions. C’était assurément le début d’Animal.

En termes de ballades, tu vas même encore plus loin cette fois, sur Animal, étant donné que tu termines l’album avec « Hole In The Sky », chanté en duo avec Linnea Dale. On se serait difficilement attendu à ce que Shining sorte un jour ce type de chanson, et ce sera probablement le plus grand choc pour vos fans !

Oui, ça pourrait bien être le plus grand choc. Attendons de voir. C’est probablement pourquoi j’aime tant cette chanson [rires]. Cette chanson a été écrite différemment de toutes les autres. Je me suis posé et j’ai décidé d’essayer quelque chose de nouveau : j’ai décidé d’abord d’écrire les paroles ou les mélodies et de chercher les accords plus tard, sans penser à l’instrumentation ou à quel type de chansons c’était supposé être – si ça allait être une chanson de rock, une ballade, à tempo élevé, lente, peu importe. C’était intéressant, mais ce que ça signifiait aussi était que lorsque les mélodies de refrain et couplet étaient terminées, j’avais plein de possibilités pour l’instrumentation, donc j’ai probablement réalisé quelque chose comme sept démos très différentes. L’une était un truc country entraînant, super rapide, avec de la guitare électrique. Une autre était plus comme une power ballade à la Guns N’ Roses, dans le style « November Rain », où je pensais que Marty Friedman pourrait faire un solo au milieu, exactement comme ce que fait Slash sur « November Rain ». Ensuite j’avais une version plus électronique, qui possède le même genre de motif rythmique que dans la chanson aujourd’hui. J’avais une version où je jouais en rubato sur un piano électrique Rhodes, et je chantais. Ensuite je me suis dit que j’avais besoin de… Je savais que la chanson allait être super, mais je voulais attendre pour décider de l’instrumentation et de quel type de chanson ça allait devenir, jusqu’à ce que les autres chansons de l’album soient terminées. Quand c’était fini, c’était plus facile de voir ce dont l’album dans son ensemble avait besoin.

« [Blackjazz et Animal] sont les albums dont j’ai le plus apprécié la période. J’adore cette période quand c’est houleux, les gens ne sont pas d’accord sur ce qui est bien ou pas bien, on ne sait pas ce qui va se passer. C’est vraiment excitant. Je n’aime pas en musique quand les choses sont confortables. Je veux que la musique soit risquée. »

J’ai donc écrit toutes les autres chansons d’abord et ensuite je me suis rendu à Los Angeles, chez Sean Beavan, et je lui ai montré sept, huit, neuf, dix démos. Nous les avons écoutées, et j’ai dit que pour le moment je ne savais pas du tout ce que cette chanson devait être, mais je savais que c’était une super chanson. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à décider. Il s’est donc assis et a proposé d’en faire un truc au synthé. Il a sorti une chanson du groupe Ultravox, je crois qu’elle s’appelait « Vienna », et elle a ce même genre de groove de batterie que j’avais sur ma démo et un peu le même type de sons de synthé. Il a utilisé ça comme point de départ. J’étais assis là à jouer les parties, et il choisissait les sons et arrangeait la chanson, et j’ai dit que j’allais le laisser travailler en lui montrant les parties. Voilà comment cette chanson s’est faite. Nous avons finalisé les paroles ensemble, et quand nous avons enregistré les autres chansons, nous avons enregistré les parties de batterie acoustique à la fin, afin d’avoir une batterie lourde typée années 80, façon Alerte À Malibu [petits rires]. Ensuite, nous avons fait le chant à Los Angeles à nouveau, mais nous avons parlé d’avoir une chanteuse pour faire un duo, mais nous n’avions personne sur le moment, donc je l’ai fait moi-même. Nous avons échangé des e-mails et discuté de qui nous pourrions contacter. Sur cette liste on retrouvait tout le monde de Pink à Rihanna jusqu’à des artistes norvégiennes. Après avoir parcouru cette liste, j’ai finalement voulu faire appel à quelqu’un que je connaissais et avec qui je pourrais travailler dans mon studio, afin d’avoir le bon feeling que je recherchais. Voilà pourquoi nous avons choisi une amie à moi.

Toutes les chansons tournent autour des trois à quatre minutes avec des structures très standards. N’était-ce pas dur pour toi, qui es si habitué à expérimenter et à partir dans tous les sens, de tout maintenir dans un cadre restreint ? As-tu dû te contrôler et te canaliser ?

Ouais ! C’est vraiment dur de faire des chansons courtes et concises. Il faut supprimer plein de parties. Généralement, quand tu écris une chanson, c’est plus long et il y a trop de parties, ensuite, il faut savoir quelle partie est essentielle et quelle partie commence à devenir ennuyeuse, c’est là que c’est très utile d’avoir d’autres gens avec qui travailler, afin qu’ils puissent apporter un nouveau regard sur la chanson. C’est là que je commence à écrire quelque chose, et si Ole dit que telle partie n’est pas très bonne, alors nous la supprimons. Quand nous avons fini avec la chanson, nous l’envoyons à Sean, et il peut trouver plein d’autres choses à changer ou déplacer. Ça a donc été un processus très collaboratif, et je pense que c’est ce dont on a besoin pour faire de genre de musique.

Penses-tu que les restrictions sont bonnes pour la créativité ?

Je pense que c’est bon pour la musique, mais c’est aussi important de ne pas se restreindre trop tôt dans le processus créatif. Je m’assure toujours au début quand j’écris quelque chose de ne pas refuser quoi que ce soit, c’est très important, tout doit pouvoir être permis, et ce n’est pas intelligent de commencer à comparer à d’autres choses qu’on a faites, comme peut-être comparer une chanson à la meilleure chanson sur l’album précédent, qui a été enregistrée plusieurs fois, et mixée et masterisé, et qui a fait ses preuves comme étant la meilleure chanson. C’est un combat vraiment injuste, parce que là tu ne fais que démarrer. Tu pourrais te retrouver à tuer quelque chose avant même que cela ait l’opportunité de devenir génial. C’est quelque chose que j’ai appris, le fait de tout se permettre au début, et ensuite, quand tu as écrit et essayé plein de choses, alors tu peux inviter l’autre partie du cerveau à participer. Disons, tu utilises le côté droit du cerveau au début, qui est le côté créatif, et tu laisses de côté le côté gauche, le côté analytique ; il n’a pas le droit de prendre part au processus. Plus tard, quand tu as écrit plein de choses, alors tu peux inviter l’autre côté du cerveau à participer, ainsi celui-ci peut dire ceci parce que ci et ça, il faudrait supprimer ci, je n’aime pas vraiment ça, ça sonne trop comme ci. C’est là que commence la phase de révision. C’est une phase différente. C’est quelque chose que j’ai appris et qui fonctionne très bien.

Il y a un côté très années 80 parfois dans les chansons, or les années 80 sont en train de regagner beaucoup de respect. As-tu été inspiré par le revival années 80 dont on est témoins aujourd’hui ?

J’en ai parlé avec notre producteur, lorsque nous étions à Los Angeles en train d’enregistrer la musique et quand nous étions en voiture, et j’ai dit que j’aime bien plus le son des années 80 que celui des années 70. En fait, j’aime même plus les années 80 que les années 90. Tout ce qui sonne un peu années 70, pour moi, ça sonne vieux et un peu faible, et trop comme des trucs de hippies. Les couleurs sont ternes, alors qu’avec les années 80, tout est brillant, lumineux, fort et excitant. C’est pareil avec les couleurs de pochettes d’albums. J’ai toujours été un gars porté sur les années 80, et je suis né dans les années 80 aussi. Ce revival des années 80 est quelque chose que j’aime beaucoup. Je n’ai jamais trop aimé le revival indé, avec des gens mignons, leurs drôles de coiffures et pantalons courts, mais j’adore les trucs années 80. Je suis content que ça revienne à la mode.

« Je m’assure toujours au début quand j’écris quelque chose de ne pas refuser quoi que ce soit, c’est très important, tout doit pouvoir être permis, et ce n’est pas intelligent de commencer à comparer à d’autres choses qu’on a faites […]. Tu pourrais te retrouver à tuer quelque chose avant même que cela ait l’opportunité de devenir génial. »

Les trois chansons « Fight Song », « Smash It Up ! » et « Animal » confèrent une sensation d’énergie animale, quelque chose de très physique. Est-ce ce que tu recherchais avec cet album : être plus physique et moins cérébral ?

Oui. Je voulais que ce soit plus émotionnel et moins intellectuel. En l’occurrence, Blackjazz est physique, mais tout le concept est très intellectuel : en combinant le jazz et le metal, il faut comprendre l’histoire musicale afin de comprendre pourquoi c’est aussi unique. Mais avec cette musique, je voulais que ce soit juste quelque chose qu’on vit, écoute et apprécie.

Est-ce pourquoi vous avez intitulé l’album Animal, parce que tu fais référence à l’instinct de l’être humain ?

Oui, en partie pour ça, et aussi en partie parce que je trouvais que c’était un bon titre. Et aussi je trouvais qu’il soulignait l’énergie plus exaltante de l’album, plus que les trucs sombres et dépressifs. Je pense que l’album en a suffisamment, mais je ne voulais pas trop les faire remonter à la surface. Je veux que les gens regardent l’album et le trouvent amusant, plaisant et commencent à l’écouter, et qu’ils découvrent les faces plus sombres plus tard.

Penses-tu qu’il soit nécessaire de temps en temps de libérer notre part d’animalité, surtout dans un monde de plus en plus contrôlé, où on doit faire attention à tout ce qu’on fait ?

Je ne sais pas, mais j’aime être en lien avec cette part de moi-même. Je trouve que c’est une part de nous importante qu’on ne devrait pas oublier. Il faut en avoir le contrôle, mais on devrait aussi l’embrasser ; elle nous procure beaucoup de plaisir, d’amusement et d’énergie. J’aime ça.

Lorsqu’on te vois sur scène, c’est l’animal qu’on voit ?

[Petits rires] Probablement plus que dans la vraie vie. Je suis quelqu’un d’un peu ennuyeux dans la vraie vie, je suis tout le temps dans mon studio, à répéter, donc je suppose que sur scène j’ai l’occasion de libérer un peu de cette partie de moi.

Si tu étais un animal, ce serait quoi ?

Je pense que ce serait un prédateur, plutôt qu’une proie. Un loup, ou un tigre, ou quelque chose comme ça.

Tu as mentionné la face plus sombre de l’album, et dans les paroles, tu abordes tes épreuves personnelles. Cette musique était-elle donc ta façon de te défouler ?

Oui, complètement. C’est une manière d’intégrer des choses qui se passent dans ma vie. La même chose s’était produite avec Blackjazz, en 2009-2010. Ça a assurément contribué à faire de cet album quelque chose de transparent et risqué. En tant qu’artistes, c’est une bonne chose d’inclure nos émotions ou épreuves personnelles dans la musique, parce que ça la rend authentique, vraie. Je pense que si tu écoutes de la musique et que ça paraît réel et que ça vient du cœur, ça donne l’impression d’être plus important, en tout cas pour moi. C’est le genre de chose que j’aime. Je n’aime pas quand ça sonne, donne l’impression ou a l’air d’avoir été construit ou de ne pas être réel.

Quelles sont les épreuves que tu as affrontées et qui t’ont inspiré pour les paroles ?

Le plus important est que mon fils est né il y a trois ans, c’était au début quand j’ai commencé à écrire dans ce style de musique, et puis six mois plus tard mon père a eu ce qu’on appelle une dissection aortique, son cœur s’est déchiré, donc il a commencé à saigner dans la poitrine. La plupart des gens meurent presque immédiatement à cause de ça, ou au moins avant de pouvoir arriver à l’hôpital, peut-être soixante pour cent, et vingt pour cent meurent durant la première opération, donc c’est un état vraiment mortel. Mais il a survécu à la première opération et il a dû y retourner, ils ont ouvert sa poitrine, ont fait de la chirurgie et placé une artère synthétique, et ensuite ils l’ont recousu, et à peine une heure plus tard, ils ont dû le rouvrir, parce qu’il continuait de saigner, et après ça, il était allongé dans un lit pendant deux à trois semaines, avec des tubes sortant de sa poitrine, parce qu’il saignait toujours et ils n’arrivaient pas à faire que ça s’arrête. Il a fait des allers-retours comme ça, une autre opération, et puis une quatrième, et il transitait entre hôpitaux, ambulances, hélicoptères, etc. Il était entre la vie et la mort pendant trois ou quatre mois, et c’était une nouvelle situation pour moi. Avant je n’étais responsable de rien à part moi et soudainement j’étais responsable d’un fils et d’un père. Ça m’a fait réfléchir sur la mort et comment c’est de mourir, qu’est-ce que ça fait, où on va, et si on va quelque part quand on meurt, comment ça affecte les gens qu’on laisse derrière nous, et toutes ces choses. C’était quelque chose que j’essayais de comprendre via la musique. Quand j’avais suffisamment écrit à ce sujet, j’en ai eu marre [rires], donc j’ai voulu écrire des trucs plus exaltants et amusants. Donc j’ai écrit des chansons plus rock’n’roll après ça.

« J’aime bien plus le son des années 80 que celui des années 70. En fait, j’aime même plus les années 80 que les années 90. Tout ce qui sonne un peu années 70, pour moi, ça sonne vieux et un peu faible, et trop comme des trucs de hippies. Les couleurs sont ternes, alors qu’avec les années 80, tout est brillant, lumineux, fort et excitant. »

Vu ce que tu viens de dire, on comprend mieux pourquoi cet album a autant cette idée de fin qui le parcourt, surtout avec les chansons « When The Lights Go Out », « When I’m Gone », « Everything Dies » et « End ».

Oui, de nombreuses chansons parlent de ça. Quoi qu’il en soit, je suis content de tout ce qui s’est passé parce que si ça n’avait pas été le cas, je n’aurais rien eu à propos de quoi écrire [rires].

On retrouve même cette idée dans les paroles d’une chanson comme « Take Me », qui ouvre l’album, tu dis : « C’est la fin du monde, laisse tout derrière toi. » As-tu le sentiment que ta vie a atteint, non pas une fin, mais un tournant ?

Je pense que c’est souvent arrivé. « Take Me », c’est presque comme faire face directement à une sorte de Dieu ou de menace, et dire : « Allez, vas-y, j’attends, je vais te combattre ! » et on voit qui gagne. Si ça implique que je meure, alors qu’il en soit ainsi. Cette chanson, c’est un peu cette attitude. Pour ce qui est de laisser quelque chose derrière soi, ou de l’idée de tournant, cet album est clairement un tournant musical. J’avais d’ailleurs une chanson sur International Blackjazz Society qui s’appelle « Last Day », dans laquelle je chante : « Putain, ne me dis pas quoi jouer, je désobéirais toujours. » J’en avais marre des gens qui me disaient toujours quel genre de musique je devais jouer ou écrire, donc je peux voir que ça avait déjà commencé quand j’écrivais International Blackjazz Society, cette sorte de tournant musical. J’en avais marre que les gens s’attendent à ce que je fasse quelque chose.

D’un autre côté, il y a un regard plein d’espoir et positif sur l’avenir. La fin n’est-elle donc rien qu’un nouveau commencement pour toi ?

En gros, je n’aime pas les trucs dépressifs. J’aime l’énergie qu’il y a à essayer de corriger quelque chose de mauvais. C’est une grande différence. Je n’aime pas baisser les bras ; je ne baisse jamais les bras. J’aime les gens qui ne baissent pas les bras et se battent contre ce qu’ils pensent ne pas aller. Pour moi, il y a toujours quelque chose après la fin, et la fin est quelque chose contre quoi on devrait probablement se battre.

Vous avez une chanson qui s’appelle « My Church » (« mon église », NdT). D’un côté, je sais que tu es très critique envers la religion, et d’un autre côté, je crois que c’est ton studio que tu as baptisé ton « église », et tu as dit que tu avais avec tes fans une relation qui se rapproche d’une église. Du coup, c’est quoi ton église ?

Tout d’abord, tu as raison, je suis critique envers la religion, et je dirais que je suis quelqu’un de spirituel mais pas religieux. Ça fait une grande différence, selon moi. Je ne crois pas vraiment qu’il existe un… Je n’ai vu aucune trace de Dieu, donc jusqu’à ce que j’en voie, je vais continuer à vivre ma vie comme s’il n’y avait aucun Dieu. Voilà mon point de vue, mais je pense que les gens ont le droit de croire ce qu’ils veulent, tant qu’ils ne font de mal à personne et tant qu’ils ne font rien de stupide. Je pense aussi que la religion fait souvent du monde un mauvais endroit à vivre. Par exemple, il y a des religions qui ne permettent pas à leurs adeptes de faire usage de la contraception, ce qui est stupide quand on est trop gens sur Terre. Certaines religions font culpabiliser les gens sur leur sexualité et ce genre de chose. C’est mon point de vue sur la religion. J’ai vu un documentaire sur Nick Cave il y a un ou deux ans, et il disait que dans son monde réel, il ne croyait pas en Dieu, mais dans son monde musical, Dieu pouvait exister, il pouvait lui parler. Je pense que c’est la même chose pour moi, je peux écrire des textes qui parlent de ce genre de chose. La musique que j’ai tendance à aimer est plus vraie que nature, c’est grand avec de grands concepts, et c’est dramatique. Donc, le fait de pouvoir utiliser ce genre de mots, ce type d’imagerie et de pensée la rend plus grande et importante. J’ai oublié ce que tu m’avais demandé… [Petits rires] Ouais, c’est quoi mon église ? Mon église n’est pas vraiment définie, et elle a changé au fur et à mesure que j’écrivais cette chanson. Au début c’était une chose, et à la fin, c’était plus… Je dirais que cette chanson parle d’être dans une situation merdique, tout déconne, et tu blâmes Dieu ou autre pour t’avoir mis dans cette situation où tu es impuissant, tu insultes Dieu, disant « regarde ce que tu as fait, regarde toute la douleur que tu m’as fait traverser », en essayant de montrer à Dieu à quel point mon église, là où je me trouve, est merdique.

Au bout du compte, quel est le terreau commun à toutes les incarnations de Shining ?

C’est ce que je fais. Ce sont les défis musicaux que je m’impose et le fait d’apprendre de nouvelles choses, faire de la musique qui m’excite à un moment donné. Voilà tout. C’est une manière très égoïste d’aborder ça, mais je pense qu’au final, c’est une manière très authentique d’aborder la musique.

Blackjazz, avec ce mélange de jazz, metal et industriel, était novateur. Penses-tu qu’Animal le soit aussi ?

Définissons ce qui avait rendu Blackjazz novateur : je pense que ce qui le rendait novateur était, comme je l’ai dit, le concept historique de combiner le jazz et le metal. C’était une innovation intellectuelle. Cet album n’est novateur que si on regarde l’histoire interne de Shining, mais il ne repose pas vraiment sur l’histoire musicale. On peut apprécier cet album sans rien connaître de ce que nous avons fait avant, ou de ce que quiconque a fait avant. Le but était de proposer de la bonne musique. Je trouve, personnellement, que c’est un plus grand changement, musicalement, que Blackjazz.

Interview réalisée par téléphone le 21 septembre 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Nicolas Gricourt & Julien Morel.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Shining : www.shining.no

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