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Metalanalyse   

Shining ou l’allégorie de la peine


Le masque mortuaire des Suédois de Shining est tombé il y a de cela bien longtemps, à une époque faisant suite à une ère froide où la bande de Niklas Kvarforth expérimentait dans sa démarche artistique, se rapprochant d’un groove qui, de fait, l’éloignait de son black dépressif originel. Redefining Darkness, le nouvel album du combo, atteint un nouveau seuil. L’agressivité semble emboîter le pas à la douleur mentale. Mais la recette est connue et appréciée par les fans du groupe. Ainsi, quelle réelle évolution cet album peut-il représenter ou non ?

Indubitablement, Shining est un groupe composé de musiciens de talent et d’une identité forte et, a contrario de ses nombreux contemporains dans ce carcan musical, il a engagé un virage artistique très poussé en 2007 – déjà entamé sur The Eerie Cold en 2005. Une mutation observable à l’œil nu sur un tableau où l’on voit un granit sombre évoluer en un marbre toujours aussi sombre mais, au touché, bien moins écorché.

Affirmer que la musique du groupe est profondément mélancolique serait enfoncer des portes ouvertes, cependant, cette mélancolie mute en un hybride de plus en plus proche de la tristesse. VII: Fodd Forlorare, en 2011, abordait déjà de manière spontanée cette idée d’apporter à travers la musique une vision plus large du sentiment de peine, avec une déclinaison des ressentis menant à la peine avec un grand « P », en pointant ce qui blesse ego, fierté et optimisme : l’échec. L’échec des valeurs, d’un modèle économique, etc. Mais aussi la frustration qui découle de l’échec et qui pousserait le plus nihiliste des hommes à croire au destin, entraînant la colère, ou au moins un sentiment de révolte. Redefining Darkness, sur un plan musical, sonne comme cette charge mentale, emplie de tristesse comme sur « The Ghastly Silence » et ses passages instrumentaux accompagnés par un saxophone ; mais aussi, de violence et d’agressivité comme sur « Han Som Hatar Människan » dont Niklas dit : « Cette chanson en particulier est extrêmement haineuse et les paroles sont les plus mauvaises que j’ai jamais écrites ». Ce titre offre d’ailleurs à l’auditeur un premier solo effectué par Rob Caggiano d’Anthrax.

Mais cette approche de la musique et des sentiments qu’elle doit dégager n’est pas travaillée par le groupe, elle est naturellement exposée, résonnant comme une vérité. Ainsi, Submit To Self Destruction (EP de 1998) n’est pas si éloigné de Redefining Darkness tant la démarche initiale est de même souche depuis plus de dix ans. « Inisis », titre extrait de Within Deep Dark Chambers (2001) montre déjà ce qui structure la musique des Suédois. Les phases acoustiques sont à double-tranchant, servant dans un premier temps à mettre mal à l’aise l’auditeur mais, dans un second temps, servant à sublimer de manière subliminale ce sentiment de mal-être – entretenu, en plus, par la longueur des morceaux. Niklas Kvarforth est un manipulateur des sentiments les plus sombres, expliquant que « si je ne trouve pas l’obscurité, je crée l’obscurité ». Ce nouveau disque en est l’exemple.

Car depuis son évolution artistique, musicalement Shining se détache de son black dépressif et s’approche d’un black plus traditionnel, voire, par instant, de la scène avant-gardiste. « For The God Below », concluant ce nouvel album – faisant également un clin d’œil, par l’esprit du titre, à « FFF » qui clôturait Fodd Forlorare, son prédécesseur – est un titre lumineux. Et paradoxalement, ce titre peut-être plus « metal » que « black metal » démontre la conduite actuelle de Shining. A la fois grandi par les années, s’amusant à remodeler son identité tout en conservant sa base, Shining joue entre ombre et lumière et, au lieu d’infliger la douleur, la place comme nécessité pour l’être qui se retrouve après les 41 minutes de l’album plus proche d’aimer son mal que de le craindre ou vouloir le concevoir comme négatif. Second paradoxe quand on sait que Niklas Kvarforth ne se considère absolument pas comme un adepte de la catharsis. Shining n’est alors que l’image de son chanteur : bipolaire.

Enfin, tout est fait pour séduire. Notamment une production massive et très chaude. Des morceaux toujours très jazzy dans leurs phases acoustiques allant même jusqu’à faire du pied à Opeth avec « Hail Darkness Hail », des titres répétitifs mais pas dans un sens péjoratif car bien plus hypnotiques que soporifiques, des soli assez efficaces, en parfaite adéquation avec les différents morceaux. Le groupe s’offre même quelque « guests » dont Andy LaRocque de King Diamond, Hoest de Taake et Peter Bjärg d’Arcana. L’album profite aussi d’une playlist bien construite avec un opus qui s’écoule de manière logique, cohérente. Un départ tonitruant sur « Du, Mitt Konstverk », puis une doublette finale à l’opposé de ce qui ouvre l’album. Une aération avec « Det Stora Grå » – qui fait penser au « No Breed In Breathless Sleep » de Dissection – puis un jeté de rideau sur « For The God Below ».

Cet album n’est donc pas une découverte musicale bien qu’il soit plus conventionnel que dépressif, creusant encore un peu plus l’écart avec le passé. Redefining Darkness concrétise, non pas une réflexion inconsciente sur le sentiment de peine, mais l’évolution d’un groupe. D’un individu schizophrène évoluant au sein d’une bande complétée par Peter Huss (guitare) et Christian Larrson (basse), à l’importance grandissante. Un album qui fait la fierté de son leader disant de celui-ci que « c’est notre De Mysteriis Dom Sathanas, c’est notre Filosofem, c’est notre Violator, c’est notre Ziggy Stardust ». La cohérence musicale est un contre-poids face aux dérives sentimentales et émotionnelles de son chanteur et là est donc la richesse de cet album qui apporte la preuve de la cohésion du groupe, tout en offrant une musique sincère sans pour autant tomber dans l’épuration des sentiments par un procédé dramatique. Shining avance efficacement et, petit à petit, s’impose comme l’égérie d’un genre nouveau.

Redefining Darkness, sorti le 29 octobre 2012 via Spinefarm Records



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