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Sigur Rós : la flamme sombre de Kveikur


Georg Hólm, l’un des musiciens de Sigur Rós, faisait une remarque intéressante dans l’une des plutôt rares interviews que le groupe ait données. C’était en 2005 pour le magazine Sirkus quelques temps avant la sortie de Takk. Hólm expliquait pourquoi le groupe n’aimait pas parler de sa musique : « Pour nous, la musique, c’est la magie d’un moment. Si on commence à la disséquer, alors on risque de la gâcher. Parfois on peut découvrir des nouvelles facettes de la musique en en parlant d’une manière superficielle, mais dès qu’on essaie d’aller plus en profondeur, alors il y a un problème. Après tout, pour disséquer quelque chose, il faut d’abord que cela soit mort. »

Sigur Rós a toujours eu une attitude simple et décomplexée face à sa musique. Les concepts, Kjartan Sveinsson l’expliquait également, « viennent après ». Pourtant si Sigur Rós s’est bien démarqué par quelque chose, outre une approche musicale qui aura marqué le post-rock, c’est par ses prises de position artistiques originales, voire audacieuses. L’album () aux célèbres morceaux sans titres, le Vonlenska un langage inventé à base de sons islandais et sans signification utilisé sur certains morceaux, l’expérimentation filmographique autour de Valtari avec le Valtari Mystery Film Experiment… Ce qui fait la force tranquille toujours renouvelée de Sigur Rós, c’est la simplicité de leur démarche centrée sur la création artistique, englobant une musique originale et des visuels forts, aussi bien sur les artworks, les vidéos qu’en concert.

Kveikur, le nouvel opus des Islandais, marque le septième album de Sigur Rós, quinze ans après l’album de leurs débuts Von. Et il donnerait largement matière à une dissection attentive. Le groupe garde cette identité forte qui le démarque quasi instantanément des autres groupes de post-rock, ne serait-ce que par le chant non-conformiste de Jónsi Birgisson. Multi-instrumentistes, expérimentateurs, bidouilleurs de sonorités, avec Kveikur les musiciens de Sigur Rós élargissent encore leur horizon. Kveikur est plus sombre que ce qu’a pu écrire le groupe jusqu’à présent. Le clip vidéo de « Brennisteinn » en donne un avant-goût : sur un scénario mystérieux et symbolique, le groupe joue un noir et blanc aux textures sableuses, brillantes, dont le rythme est donné par des formes d’un jaune fluo audacieux. Kveikur dégage une énergie vaguement tribale dont la respiration est très simple – chaque temps marqué à la grosse caisse sur un bon tempo.

L’album étudie un équilibre au niveau des atmosphères. Des morceaux lents, telle la complainte « Hrafntinna » empreinte d’une certaine majesté triste et « Yfirborð », titre calme dans la tradition de Sigur Rós ; mais aussi des chansons plus entraînantes avec la pop de « Rafstraumur » et de « Ísjaki ». La plupart des morceaux cultive une atmosphère ambiguë, au registre flou : « Brennisteinn », « Kveikur », « Bláþráður »… Les titres, au format plutôt ramassé pour le groupe, oscillent entre nappes mélancoliques et montées en puissance relativement dynamiques. Si Sigur Rós a toujours cherché du son neuf, cette fois le contexte de composition a en quelque sorte forcé les choses. Kjartan Sveinsson, connu derrière les synthés et autres instruments à clavier ainsi qu’à la programmation ou encore aux guitares, a mis un terme à sa longue collaboration avec Sigur Rós, une nouvelle rendue publique au début de l’année 2013. Pour les trois membres restants du noyau dur de Sigur Rós, la dynamique de travail a forcément évolué ainsi que la manière de recourir aux éléments électroniques et à la programmation.

Kveikur recèle de petits détails, de sons nouveaux qui s’égrènent sur chaque morceau et individualisent des parties qui pourraient autrement être étiquetées « classiques » de Sigur Rós. Mais sans jamais sombrer dans une démonstration trop technique, Kveikur expose la capacité du groupe à multiplier les couches musicales sans tomber dans la surcharge. Il faut remarquer également le son clair et précis de la production de l’album, ce même son dont la capacité à occuper l’espace doublé des compositions post-rock du groupe conduit tant d’auditeurs à associer les paysages de la terre de feu et de glace à la musique de Sigur Rós, parfois au grand dam des musiciens. Les traductions des titres en islandais de cet opus pourraient en tout cas leur donner raison : « Soufre », « Iceberg », « Surface », « Tempête » « Mèche » (de bougie, la traduction de « Kveikur »), « Courant électrique » ou « Obsidienne ».

Le morceau-titre, aux deux-tiers de l’album, synthétise les velléités des musiciens plus discrètement exprimées sur les morceaux précédents : des arrangements électroniques mis en avant, des saturations nouvelles, un rythme profond et répétitif qui se posent en contraste d’un chant aérien et d’un morceau structuré. Kveikur est bien différent de Valtari qui s’étendait en langueurs et en contemplations : Sigur Rós s’est réveillé d’une tranquille torpeur pour prendre un chemin plus torturé. L’artwork de Kveikur en noir et blanc est lui aussi nouveau et reste particulièrement intriguant. Les battants intérieurs reproduisent ce qui pourrait être une fresque aux dessins primitifs racontant un mythe fondateur (le livret intérieur sur ocre rouge évoquant plus directement des fresques aborigènes). Les scènes peuvent être violentes, les seules couleurs utilisées sont de feu. Musicalement aussi, Kveikur, sans recourir à l’agression, comporte une composante plus violemment tragique et plus frontale.

La couverture est adaptée d’une photographie prise en 1967 par l’artiste brésilienne Lygia Clark. Elle représente un « masque sensoriel » (Máscara Sensorial), un objet au centre des expériences de l’artiste entre 1965 et 1970. L’image est vraisemblablement tirée de cette photographie sur laquelle on reconnaît les deux personnages centraux, inversés en miroir sur la pochette de l’album, dont le corps et le masque sont traités inversement en noir et blanc. Le but de ces masques et capuches, en altérant la perception visuelle, est d’offrir de nouvelles expériences qui peuvent réduire ou augmenter l’acuité des sens pour activer de nouvelles connections entre eux. Des herbes aromatiques peuvent être placées sous le nez. Des miroirs peuvent être placés à l’endroit des yeux, tourné vers l’intérieur ou au contraire amplifiant le champ visuel extérieur. Ce sont d’ailleurs ces grands cercles blancs que l’on peut observer sur le dos et le premier battant intérieur de la pochette de l’album.

Étant donné le caractère intuitif de la composition de Sigur Rós, il serait mal venu d’interpréter l’album tout entier sous cet angle. Pourtant, ce n’est certainement pas un hasard si le groupe a choisi cette photographie pour son artwork. Peut-être les Islandais voulaient-ils souligner un aspect de leur album : la recherche de nouvelles expériences sonores, plus sombres car peut-être plus introverties. Le masque sensoriel de Clark a lui aussi une aura un peu menaçante, certainement autant liée à l’impression d’enfermement et d’aveuglement générée par l’objet que par sa filiation avec un masque à gaz.

Un parallèle pourrait se faire en considérant que, pour citer un essai analysant le travail de l’artiste brésilienne : « Les expériences de Clark tendent à joindre le corps intérieur et les espaces extérieurs en accentuant le lien direct entre les dimensions physiques et psychologiques du corps. » A l’expérience auditive de la musique que la branche post-rock explore avec ses montées en puissance émotionnelles, Sigur Rós amène indubitablement la portée des grands espaces, avec cette jonction, peut-être purement psychologique, induite par le cadre naturel de l’Islande dans lequel le groupe est sans cesse replacé, presque malgré lui.

Sur Kveikur, Sigur Rós navigue entre chansons pop-rock, expérimentations douces et création d’atmosphères ni complètement sombres, ni tout à fait lumineuses. C’est un espace à explorer, de préférence avec de bonnes enceintes ou un bon casque pour en saisir toutes les nuances. L’ « instant magique » de la musique, c’est aussi une expérience sensorielle nouvelle. Et c’est ce qu’a recherché Sigur Rós en composant Kveikur.

Album Kveikur, sortie le 12 juin 2013 via XL Recordings



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