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Interview   

Silver Lake : les vacances d’Esa Holopainen


Comme quoi, étrangement, la pandémie peut aussi avoir du bon. Elle aura donné du temps aux artistes pour libérer leur créativité et surtout s’adonner à des projets qu’ils n’auraient jamais pu mener à bien dans d’autres circonstances. Le cas du projet Silver Lake d’Esa Holopainen est un exemple de plus. Un album solo, mais bien entouré, auquel le guitariste d’Amorphis songeait depuis un certain temps sans que ça ne dépasse le cadre de l’idée évoquée au détour d’une bière. Il a d’ailleurs fallu l’impulsion de son ami producteur Nino Laurenne pour qu’il s’y mette enfin.

Silver Lake, c’est l’occasion de retrouver Esa Holopainen dans un registre plus rock, folk voire pop. Les fans plus anciens d’Amorphis se rappelleront peut-être, en partie, la fibre de certains vieux albums, au détour d’une guitare rock ou d’un saxophone, les autres découvriront d’autres facettes du musicien qu’il exploite en collaboration avec une ribambelle de musiciens et surtout de prestigieux chanteurs (Jonas Renkse, Einar Solberg, Tomi Joutsen, Björn Strid, Anneke Van Giersbergen…). Ci-après, Esa Holopainen nous parle de ce nouveau projet mais aussi de lui, de son rapport à la composition et à la guitare, ou de thématiques qui lui sont chères.

« Ça offre un aperçu assez complet de qui je suis à l’intérieur. Il y a tous les éléments que j’aime dans la musique et le genre de musique qui, personnellement, m’inspire. »

Radio Metal : Ça faisait plusieurs années que tu songeais à faire un album solo, mais le déclencheur, c’était un appel de Nino Laurenne en 2020, te demandant si ce n’était pas le bon moment pour commencer à travailler dessus. Comment se fait-il que ce soit venu de lui, presque à l’improviste, semble-t-il ?

Esa Holopainen (guitare) : Il gère un studio ici à Helsinki et c’est un vieil ami à moi. Nous avons aussi travaillé ensemble sur deux ou trois albums d’Amorphis. Il a enregistré Eclipse, Silent Waters et Skyforger, si ma mémoire est bonne. Dans le temps, il nous arrivait de nous retrouver dans un bar et après quelques bières, nous nous disions que ce serait vraiment sympa de travailler ensemble sur quelque chose de complètement différent, comme mon projet solo. Il savait que j’avais cette idée en tête depuis très longtemps. Quand le Covid-19 a annulé toutes les tournées et tous les concerts, et l’a aussi un peu coupé de son travail de studio, il m’a envoyé un message : « J’ai du temps et tu as du temps. Pourquoi ne pas commencer à travailler sur ton album solo ? » J’avais quelques ébauches d’idées que nous avons écoutées et c’est ainsi que le projet a commencé. Je crois que ça ne se serait pas fait dans d’autres circonstances, car nous étions censés faire plein de concerts avec Amorphis en 2020. Je crois que nous avons annulé une centaine de concerts, donc ça ne m’aurait même pas traversé l’esprit de commencer à travailler sur quelque chose comme ça. La seule chose à laquelle je pensais, c’était de commencer à travailler sur le prochain album d’Amorphis après les concerts. Maintenant que tout était annulé, j’avais du temps pour me focaliser sur ce projet. Il a clairement fallu la pandémie pour que je commence le projet [rires]. Ça peut paraître radical, mais c’était comme ça.

Tu as déclaré qu’« au fil des dernières années, [tu as] composé pas mal de musique, dont des choses qui ne sonnaient pas exactement comme Amorphis ». J’imagine que c’était la motivation principale pour cet album solo, mais le fait est que si on regarde la discographie passée d’Amorphis, fut un temps où ce groupe a traversé quelques changements stylistiques, et de nombreuses chansons de cet album de Silver Lake auraient probablement eu leur place sur les albums plus rock qu’a faits Amorphis. Surtout une chanson comme « Alkusointu » avec le saxophone, ça fait directement écho à Tuonela et Am Universam…

Je comprends le lien avec le saxophone. Il est clair que je laisse ma marque sur la musique d’Amorphis, tout comme sur celle de Silver Lake. En travaillant sur les chansons de Silver Lake, j’ai voulu épurer pas mal d’idées. J’ai essayé d’éviter d’enregistrer trop de musique parce que parfois, ça peut détruire la chanson. J’avais les mains à peu près libres car je travaillais pour moi-même et pour exprimer mes ambitions musicales dans ce projet. Je n’étais pas obligé de me demander quelle partie allait avoir du chant death ou du chant clair. Je n’avais aucune attente avec ces chansons. Dès que j’ai réalisé que j’allais avoir un tas de chanteurs sur cet album, j’ai dû garder en tête comment ceux-ci allaient sonner sur chaque morceau et le genre de feeling que j’allais créer à travers eux, plutôt que de faire en sorte que ça reste aussi metal que possible. Mais absolument, des albums comme Am Universum ou Tuonela étaient très inspirés par le même genre de musique qui m’inspire toujours. Mais Amorphis est Amporphis. Le grand avantage d’Amorphis est que nous avons plusieurs compositeurs au sein du groupe et tout le monde participe à la musique, que ce soit sur le plan des arrangements instrumentaux ou vocaux ou de la composition. C’est une mixture de nous six. Naturellement, ça évolue un petit peu à chaque album. Ce que nous voulons faire avec Amorphis, c’est trouver de nouvelles nuances ou de nouveaux éléments et faire que le tout reste frais et inspirant. C’est important pour nous en tant que musiciens. Si on compare à ce projet solo, c’est une tout autre histoire, car j’ai commencé à faire ça seul et j’ai essayé de créer des chansons qui pourraient montrer mes propres ambitions et ce que, personnellement, j’adore en musique.

Est-ce que ça signifie que tes ambitions personnelles ne sont plus en phase avec la manière dont Amorphis sonnait il y a vingt ans, par exemple ?

Pas forcément [rires]. Je n’aurais pas pu faire ce genre d’album il y a vingt ans. Je pense qu’il me fallait du temps pour mûrir et progresser. Il y a vingt ans, je ne connaissais même pas la moitié des gens qui chantent sur cet album. C’est plus tard qu’ils sont devenus des amis et j’étais très content de les faire participer au projet. Mais il y a certains éléments que j’adore dans ma manière de créer la musique, comme à l’époque, en utilisant des délais sur les guitares et moins de distorsion.

Es-tu plus le rockeur du groupe ?

Je ne sais pas. Je n’écoute pas ZZ Top ou ce genre de chose, mais je vois ce que tu veux dire. J’essaye d’être ouvert d’esprit. En tant que compositeur, m’inspirer de et essayer différentes choses est plus intéressant qu’essayer de rester fidèle à une formule. Surtout maintenant, en ayant autant de chanteurs différents sur cet album, c’était une superbe opportunité d’essayer des styles différents et de faire différents types de chansons qui varient les unes par rapport aux autres. Ça offre un aperçu assez complet de qui je suis à l’intérieur. Il y a tous les éléments que j’aime dans la musique et le genre de musique qui, personnellement, m’inspire.

« Si on considère le monde de la musique dans sa globalité, c’est ce que j’aime le plus, être seul à composer de la musique. »

D’après toi, quelles seraient les influences les plus surprenantes que les fans qui te connaissent grâce à Amorphis peuvent entendre dans Silver Lake ?

C’est dur à dire. Probablement les éléments les plus pop qui ne contiennent pas énormément de guitare. Je suppose que c’est différent pour les gens qui me voyaient uniquement comme un guitariste. De même, dans la chanson « Storm », il y a des parties de guitare qui rappellent un peu les guitares de Dire Straits. Je suis un grand fan de la musique de Dire Straits. Je les écoutais quand j’étais plus jeune et j’aime toujours autant le jeu de guitare de Mark Knopfler. Si tu veux écouter une chanson super triste, mets « Brother In Arms » et tout le monde pleure [rires].

Tu as déclaré : « Il semblerait que, dans ma tête, pendant que je compose, je reste toujours sur des structures de chansons assez traditionnelles – couplet, refrain et ainsi de suite. » Est-ce quelque chose de conscient de ta part ou est-ce parce que tu es naturellement attiré par ce genre de structure traditionnelle ?

C’est généralement une manière relativement basique de composer et c’est une règle commune en musique, en tout cas dans la musique populaire. Sur cet album, nous avons décidé que les chansons auraient une vraie structure, pour ainsi dire ; il y a les lignes de couplet, les lignes de refrain, etc. Nous voulions avoir des chanteurs sur les morceaux plutôt que de faire des instrumentaux. Je voulais me concentrer plus sur le fait que les morceaux accueillent des chanteurs. Evidemment, quand on commence à écrire dans cette optique, il faut de vraies lignes de couplet et de refrain pour obtenir de bonnes chansons. Ce sont les structures classiques qui forment les chansons populaires que les gens aiment écouter – ou en tout cas, pour ma part. Pour moi, c’est très naturel, dans le sens où c’est ainsi que j’aime écouter la musique, c’est le genre de chansons que j’aime écouter. J’aime écouter de la musique avec de bonnes lignes de chant bien arrangées plutôt que de demander à un chanteur de faire un truc au hasard. Ce ne serait pas une très bonne idée.

As-tu essayé de chanter toi-même ?

Oui, en karaoké après quelques bières ! [Rires] Ce n’était pas très probant, donc j’ai décidé de laisser ça aux gens qui savent mieux le faire.

Tu as aussi déclaré que « souvent, quand les gens pensent à l’album solo d’un guitariste, ils imaginent des trucs techniques avec énormément de notes jouées extrêmement vite » mais que « quand on compose, on veut toujours amasser des chansons intéressantes, et pas juste faire du shred pour le shred ». Te considères-tu comme étant un compositeur avant d’être un guitariste ?

Je suppose. Jouer de la guitare, c’est probablement ce que je fais de mieux dans le groupe, mais j’aime jouer ou créer des idées avec différents instruments. J’ai fait de nombreuses chansons sur cet album en programmant des rythmes de batterie ou en jouant de la basse ou du clavier, et pas que de la guitare. Je me considère comme étant un guitariste parce que c’est ce que je fais de mieux, mais j’adore faire des chansons, créer et composer de la musique, c’est vraiment ce que j’apprécie. Les gens demandent souvent : « Préfères-tu jouer live ou travailler en studio ? » Généralement, je préfère composer des chansons et de la musique. Evidemment, c’est très différent du contexte live, mais si on considère le monde de la musique dans sa globalité, c’est ce que j’aime le plus, être seul à composer de la musique.

Comment te sens-tu en tant que guitariste ? Quelles sont tes forces et tes lacunes en tant que tel ?

Mes forces, c’est probablement mon sens mélodique et le fait d’être dans le moment présent quand je joue. Je suis plutôt doué quand il s’agit d’écouter ce que les autres sont en train de jouer et je peux improviser sur leur jeu. Je ne suis pas vraiment super technique, voire pas du tout technique [rires]. Je ne me suis jamais exercé sur énormément de gammes ou à fortifier mes doigts pour pouvoir jouer vite. Ma philosophie à l’égard du jeu de guitare, c’est de toujours essayer de composer ou créer quelque chose de nouveau. Je suis très paresseux quand il s’agit d’apprendre différentes chansons, des reprises ou les solos d’autres gens. Je préfère écouter ce que je joue moi-même et si je suis dans un groupe, j’écoute ce que les autres membres sont en train de jouer pour réfléchir à ce que je peux jouer dessus. Ma philosophie est très différente de la plupart des guitaristes.

Qui sont tes références en termes de jeu de guitare ?

J’adore les bonnes vieilles mains lentes et les guitaristes qui mettent énormément d’émotion dans leur jeu, comme David Gilmour, Mark Knopfler, Jeff Beck, Ritchie Blackmore, etc. Des guitaristes qui ont leur propre son et qu’on peut immédiatement reconnaître. Il y a des guitaristes rapides que j’adore, comme Yngwie Malmsteen, ce qu’il fait relève du génie, mais je ne me suis jamais intéressé aux trucs super techniques. Généralement, j’aime les guitaristes qui jouent des leads de façon à ce qu’on puisse presque les chanter avec eux.

« Je ne suis pas vraiment super technique, voire pas du tout technique [rires]. Je ne me suis jamais exercé sur énormément de gammes ou à fortifier mes doigts pour pouvoir jouer vite. Ma philosophie à l’égard du jeu de guitare, c’est de toujours essayer de composer ou créer quelque chose de nouveau. »

Tu as décidé de demander à certains de tes amis de longue date et chanteurs préférés de chanter sur tes chansons. Comment as-tu choisi les chanteurs à contacter et qui chanterait sur quelle chanson ?

Les premières chansons sur lesquelles j’ai commencé à travailler étaient « Sentiment », « Ray Of Light » et « Promising Sun ». Ces trois chansons sont très différentes les unes des autres. « Promising Sun » a un côté plus heavy que « Ray Of Light », qui est presque une chanson pop. J’ai rencontré un paquet de gens et de super musiciens et chanteurs au fil des années, et certains éléments dans les chansons m’ont fait penser à certains chanteurs, comme Einar Solberg pour la chanson « Ray Of Light ». Cette chanson contient plein d’éléments qui ont fait que j’entendais la voix d’Einar dans ma tête. Je ne voulais pas envoyer les chansons aux chanteurs si je doutais que ça leur conviendrait, mais j’étais sûr qu’Einar adorerait cette chanson par exemple, et j’avais raison. Pareil avec « Sentiment », une chanson acoustique très émotionnelle que j’espérais voir Jonas aimer parce que j’adore Katatonia, surtout quand ils ont une approche plus acoustique de leur musique. Le chant de Jonas est absolument superbe ici. J’avais raison là aussi, Jonas a vraiment aimé la version démo de « Sentiment » que je lui ai envoyée et il a créé d’extraordinaires parties de chant. « Promising sun » avec Björn « Speed » Strid est un petit peu plus heavy. Björn a aimé la chanson et a voulu travailler sur tout – paroles, lignes directrices vocales, etc. – et ce qu’il a fait était extraordinaire. Une fois que j’avais fini avec ces trois premiers morceaux, je me sentais plus confiant pour demander à d’autres gens de rejoindre ce projet et j’ai commencé à réfléchir au genre de chansons que je me mettrais à composer pour ces chanteurs. C’était un super défi tout en étant très amusant. Je me sens totalement privilégié que tous ces chanteurs aient répondu présents et aient fait un boulot extraordinaire pour l’album.

Est-ce qu’il a fallu parfois les guider ou faire des retouches sur ce qu’ils proposaient ?

C’était différent pour chaque chanteur. Certains voulaient tout faire eux-mêmes. Ces chanteurs – essentiellement Björn, Einar et Jonas – qui ont voulu travailler sur leurs propres lignes de chant ont vraiment assuré. Il n’y avait rien que moi ou mon producteur Nino aurions changé. C’était pratiquement parfait. Sur d’autres chansons, j’ai travaillé avec sur les lignes directrices pour le chanteur et les arrangements vocaux avec Nino. Evidemment, nous avons changé plein de choses, mais c’était avant que nous donnions les véritables lignes directrices aux chanteurs. Nous avons travaillé de plusieurs manières différentes sur cet album, mais je ne voulais pas diriger les chanteurs. Ils étaient déjà super impliqués. Pour nous, ça sonnait parfait. On peut toujours changer des choses si on veut, on peut toujours viser un résultat parfait, mais ce n’est jamais une bonne chose, je trouve.

Jonas Renkse est le seul à chanter sur deux chansons : pourquoi ?

C’était le premier à terminer le chant démo pour le morceau « Sentiment ». C’était les premières parties de chant que j’ai entendues. La piste démo qu’il m’a envoyée était absolument sensationnelle, il a fait un travail tellement incroyable avec ça qu’il fallait vraiment qu’il chante une autre chanson. J’étais déjà en train de travailler sur une idée acoustique et j’ai décidé de la réserver pour Jonas car j’adore comment il chante, sa prononciation, et il a une voix magnifique. A ce moment-là, je savais aussi que je voulais que Jonas ouvre l’album. Ça démarre avec un morceau instrumental, mais pour ce qui est des morceaux chantés, je voulais qu’il ouvre le bal et ensuite conclue l’album.

Tu as aussi invité Tomi Joutsen à chanter sur la chanson « In Her Solitude », qui est l’une des chansons les plus heavy de l’album, ce qui fait que ça se rapproche beaucoup d’Amorphis. Qu’est-ce qui fait que c’est plus une chanson de Silver Lake que d’Amorphis, selon toi ?

Je savais que j’allais donner cette chanson à Tomi. Durant les toutes premières étapes du projet, je me suis dit que j’adorerais que Tomi soit sur une des chansons, pas seulement parce que c’est mon collègue dans Amorphis, mais aussi parce que j’ai un véritable respect pour lui en tant que chanteur et j’aime sa manière de performer et chanter. Je sais quels sont les points forts de Tomi. Je ne voulais pas le diriger, je voulais qu’il soit dans sa zone de confort et qu’il fasse ce pour quoi il est bon. Je ne voulais pas faire des expériences étranges avec Tomi [rires]. Je sais là où est doué et quelles sont ses forces en studio. Nous avons joué la carte de la sécurité. Cette chanson a absolument une structure à la Amorphis, principalement à cause des lignes de refrains avec la rencontre du chant clair et du chant growlé. C’est aussi une chanson de groupe, il se passe beaucoup de choses au niveau de la batterie, du clavier et des guitares. Ça me paraissait plus naturel de la donner à Tomi. Je ne sais pas si ça aurait convenu à Amorphis, ce serait aux autres gars ou au producteur d’en juger, mais c’est effectivement celle qui s’en rapproche le plus.

« J’ai plein de collègues qui souffrent ou ont souffert de divers types de problèmes mentaux. C’est très répandu chez les musiciens ou les gens dans l’industrie musicale. C’est probablement la raison pour laquelle de nombreux paroliers commencent à en parler. »

Tu as aussi un bassiste, un claviériste et deux batteurs qui participent à l’album, ainsi que des musiciens qui jouent de la flûte, du saxophone et du kantele. Travailler avec autant de chanteurs et musiciens n’aurait sans doute pas été facile déjà en temps normal, mais ça a dû être encore pire en temps de pandémie. Comment la collaboration avec tous ces gens – chanteurs et musiciens – s’est passée ?

Ce n’était pas aussi dur que tu en donnes l’impression [rires]. C’était difficile, bien sûr. Nous avions un groupe de base. J’avais deux batteurs. L’un d’eux est Gas Lipstick qui a joué de la batterie dans le groupe finlandais HIM. Je l’ai appelé et il a joué sur les trois premiers morceaux. Pour le reste des chansons, j’ai embauché un autre batteur qui a un côté plus pop dans son jeu de batterie. Les autres gars sont super talentueux. Ce sont principalement des producteurs ou des musiciens de studio. Ils travaillaient aussi dans le studio où je travaillais, c’est ainsi que je les ai tous rencontrés et les ai impliqués. Je ne voulais pas jouer la basse ou le clavier moi-même, même si j’aurais pu. Je voulais avoir une approche plus professionnelle sur cet album. C’était bien de travailler avec le groupe, il fallait juste que je pense aux chansons. Chaque chanson était comme faire un mini-album au sein de l’album, car il se passait énormément de choses et je ne voulais pas me retrouver dans un chaos à travailler avec plusieurs chanteurs en même temps. Nous avons généralement procédé en travaillant sur une chanson à la fois. Je pense que c’était la meilleure approche, le fait de travailler et rester concentré sur chaque morceau.

C’est la première fois que tu fais quelque chose seul : y avait-il une forme de soulagement à être en charge de chaque décision ou bien est-ce que ça t’a parfois manqué d’avoir des gens avec qui échanger et partager les décisions créatives ?

C’est la raison pour laquelle j’ai voulu travailler avec Nino sur cet album. Il me fallait clairement quelqu’un qui allait d’une certain façon me guider pour atteindre mon objectif, ou en tout cas me dire si mes décisions étaient bonnes ou pas. Travailler avec Amorphis, c’est super parce que chacun a ses propres opinions et c’est facile de savoir si quelque chose fonctionne ou pas, on a tout de suite un retour de la part des gars. Mais quand j’ai commencé à écrire seul pour mon propre projet, il me fallait au moins une personne capable de me dire si c’était bien ou pas. Je suis trop aveugle avec ma musique, j’ai beaucoup de mal à dire si je vais dans la bonne direction ou pas, c’est pourquoi c’est bien d’avoir un producteur.

Tu n’écris pas de paroles pour Amorphis mais tu en as écrit pour Silver Lake. J’imagine que c’était une occasion pour toi d’aborder des thèmes et sujets qui sont importants pour toi. L’un d’entre eux est notamment la santé mentale…

Certains chanteurs ont voulu écrire leurs propres textes et j’en ai aussi écrit quelques-uns. J’ai reçu de l’aide de ma femme qui est professeure de langues à l’école, elle m’a aidé avec les idées et concepts. En studio, Nino et moi avons travaillé sur les arrangements et essayé de trouver des synonymes pour certains mots. C’était une nouvelle expérience et c’était comme sauter dans l’inconnu, mais je suis assez content du résultat. J’ai voulu traiter de sujets que nous ne traitons pas avec Amorphis, comme les problèmes mentaux sur une des chansons. C’était un sujet assez important à aborder parce que beaucoup de gens souffrent de problèmes mentaux, en tout cas en Finlande – mais je pense que c’est le cas partout. C’est l’un des plus gros problèmes aujourd’hui, surtout pour les jeunes qui vivent des temps difficiles avec la pandémie. Que ce soit avec la chanson ou les paroles, on peut toujours espérer que des jours meilleurs nous attendent. J’ai souffert de crises de panique quand j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, c’était horrible. A l’époque, en Finlande, ce n’était même pas diagnostiqué comme étant des crises de panique, c’était juste un problème mental. Mais aujourd’hui, ça peut se guérir et la plupart du temps, les problèmes mentaux sont juste des troubles chimiques dans notre cerveau. C’est dur de voir des jeunes en souffrance, on peut voir qu’ils se sentent vraiment mal et on a l’impression qu’il n’y a pas d’issue. De mon point de vue, on ne peut jamais trop en parler parce que c’est un problème caractéristique du monde dans lequel on vit actuellement. De nombreux musiciens sont très fragiles. J’ai plein de collègues qui souffrent ou ont souffert de divers types de problèmes mentaux. C’est très répandu chez les musiciens ou les gens dans l’industrie musicale. C’est probablement la raison pour laquelle de nombreux paroliers commencent à en parler.

Ceci dit, il y a aussi dans les textes des inspirations venant de l’univers du Kalevala, comme sur le morceau en finlandais, « Alkusointu », qui est parlé par l’acteur finlandais Vesa-Matti Loiri. C’est en fait un poème de la fin du dix-huitième siècle, ça parle de la création du monde selon la mythologie finlandaise, à partir de petites îles et ainsi de suite. « Storm », d’un autre côté, nous raconte ce que c’est que de comprendre ses racines et d’où l’on vient. C’est plus ou moins une histoire sur l’envie de retourner chez soi. Quand on voyage à l’étranger, on commence à avoir envie de retrouver les choses normales de chez soi. Quand on tourne en Amérique du Sud, par exemple, les forêts et lacs isolés de Finlande qu’on ne voit pas là-bas nous manquent. Quand on voyage à l’étranger, quand on est loin de chez soi, c’est là que les petits détails du quotidien qui ne nous manqueraient pas autrement commencent à vraiment nous manquer.

« J’ai tout de suite su que j’allais nommer mon projet Silver Lake […] parce que ça décrit réellement la musique et d’où vient en partie l’inspiration musicale. Ça vient clairement de zones lacustres, de l’eau et de la nature. »

La nature est aussi une thématique de l’album. Ce n’est pas surprenant, vu que la nature sert de base à une grande partie de l’imagerie d’Amorphis et est très importante dans le Kalevala qui sert de source aux textes du groupe. Mais quelle est ta relation personnelle avec la nature ?

C’est une source d’inspiration. J’ai pu habiter très près de la nature, même si je suis né à Helsinki et y ai vécu toute ma vie. La Finlande est un pays relativement grand par rapport à sa population. Je crois que nous sommes cinq millions et demi de gens ici, donc il y a beaucoup d’espace. Si tu veux ton propre espace, tu peux facilement l’avoir. En ce moment, je vis à cinquante mètres de la forêt et je peux ne voir personne si je veux. Passer du temps dans la nature est très relaxant et motivant, ça donne beaucoup d’énergie. Je ne suis pas du genre à embrasser les arbres comme certains hippies, mais j’aime passer du temps dans les bois et recevoir leur énergie. Ça a été ainsi presque toute ma vie. Durant les étés, j’ai passé beaucoup de temps dans la campagne avec mes parents. Ils ont toujours une petite maison d’été à la campagne. J’ai eu l’habitude d’habiter à côté d’un lac et d’être un petit peu plus isolé. C’est très important, pas seulement pour moi, mais je suppose pour la plupart des Finlandais. Si tu parles avec des Finlandais, généralement ils te diront qu’ils passent l’été isolés à la campagne, à nager dans les lacs. C’est dans notre ADN d’une certaine manière.

Le projet s’appelle Silver Lake. C’est drôle parce que ça sonne comme un titre d’Amorphis. Qu’est-ce que ces mots représentent pour toi ? Existe-t-il un vrai lac d’argent, d’ailleurs ?

Oui. Si tu vas voir un lac l’été et regardes la surface quand elle scintille, ça a l’air argenté. En fait, le nom du projet a été la dernière chose à laquelle j’ai réfléchi. Je ne voulais pas baptiser ça juste Esa Holopainen. Je voulais avoir un vrai nom de projet parce que plein de super musiciens et chanteurs y ont pris part. J’ai une pédale de reverb pour la guitare, j’étais en train de la regarder et c’était marqué : « Silver Lake Dynamic Reverb ». J’ai tout de suite su que j’allais nommer mon projet Silver Lake, pas simplement à cause du nom de la pédale de guitare, mais aussi parce que ça décrit réellement la musique et d’où vient en partie l’inspiration musicale. Ça vient clairement de zones lacustres, de l’eau et de la nature. Je savais que je voulais que le nom du projet soit d’une façon ou d’une autre lié à la nature, donc c’était l’emprunt parfait !

C’est la pédale Seymour Duncan, c’est ça ? C’est drôle parce que le logo Silver Lake dessus ressemble un peu au tien !

En effet ! Mon ami français, Valnoir, qui a travaillé sur des visuels d’Amorphis, a fait le design du logo, mais oui, ça s’en rapproche. Je lui ai dit que j’adorerais avoir un logo artistique et que la pochette de l’album serait juste le logo et rien d’autre, peut-être juste avec un petit peu de nature ou un lac ou des montagnes. Valnoir est un grand artiste, avec lui c’est oui ou non, il n’y a pas de compromis. Il y a aussi un truc amusant à propos de la pédale Seymour Duncan. Je promeus leurs micros et de chouettes personnes travaillent chez eux. Il y a environ dix ans, ils ont sorti un micro qui s’appelait Black Winter, et « Black Winter Day » était l’un des tubes d’Amorphis dans le temps. Je sais qu’Alex, leur chef de produit à l’époque, était un énorme fan de Tales From The Thousand Lakes. Ensuite, tout d’un coup, j’ai vu ce nouveau micro qui s’appelait Black Winter et j’ai su que ce n’était pas une coïncidence. Maintenant, c’est le moment de la vengeance [rires].

On a parlé de la pandémie tout à l’heure. Est-ce que faire cet album t’a aidé à mieux faire face à la situation ? Cet album solo était-il un peu ton havre de paix ?

Oui, ça l’était, étrangement. L’année dernière a été assez horrible pour tout le monde dans l’industrie musicale. Tous les concerts et toutes les tournées ont été annulés et on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. C’était clairement mon échappatoire. En fait, je me suis senti super détendu l’année dernière, à composer et travailler sur cet album. C’est pareil pour les chanteurs qui sont sur l’album. Tout le monde a été super créatif et inspiré pour faire quelque chose, car tous les concerts s’étaient évanouis et plein de gens se sont canalisés en mode composition et ont commencé à écrire. C’est très bien. Je pense que ça démontre à quel point les gens peuvent être super créatifs quand ce genre de chose se produit. Malheureusement, faire des vidéos sur YouTube, ça ne paye pas les loyers [rires].

Peux-tu nous donner des nouvelles d’Amorphis ? Je sais que vous sortez un album live, mais Queen Of Time a déjà trois ans, donc avez-vous commencé à travailler sur son successeur ?

Oui. Nous sommes justement en studio en ce moment et tout devrait être terminé pour le prochain album d’ici la fin de cet été. Si mes souvenirs sont bons, la date de sortie du prochain album d’Amorphis est prévue pour février 2022. Je sais qu’il va sonner énorme. Jens Bogren est encore une fois en train de le produire. Je sais qu’il a plein d’idées en matière d’instruments additionnels et de chœurs. Mais c’est dur de dire à quoi ça va ressembler pour le moment, nous en sommes à la moitié des enregistrements. Nous avons enregistré la batterie, la basse et les guitares rythmiques pour l’instant, donc les structures sont là. Je peux imaginer, d’une certaine façon, qu’il sera peut-être un peu progressif. Il y a des éléments que nous n’avons pas utilisés auparavant. Je suis à peu près certain que ça va sonner gros vu que Jens travaille dessus. Je ne peux pas en dire beaucoup plus pour le moment, mais nous sommes dessus !

Queen Of Time sonnait déjà assez gros !

Oui. C’est pourquoi j’ai un peu peur du prochain, mais on verra ! [Rires]

Interview réalisée par téléphone le 6 avril 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Facebook officiel de Silver Lake : www.facebook.com/SilverLakeEH

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