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Interview   

Une singularité nommée Devin Townsend


Devin Townsend a toujours été un artiste difficile à suivre d’un album à l’autre. Maintenant, avec Empath, il va être difficile à suivre d’une chanson à l’autre… D’aucuns argueraient que c’est précisément parce qu’il est capable d’une telle disparité, et de la maîtriser, que Devin Townsend est aussi génial. En réalité, Devin Townsend est génial parce qu’il est honnête, en phase avec l’expérience « brutale, intense, à multiples facettes et belle » qu’est la vie, et Empath est peut-être son album le plus honnête, y fourrant tout ce qui lui passait par la tête, sans compromis (remercions Chad Kroeger, le chanteur de Nickelback, pour ça), sans arrière-pensée.

Ce qui ne signifie pas que Devin Townsend ne pense pas. Oh que non ! Si bien, et les lecteurs réguliers de ses interviews le savent, qu’un journaliste qui l’interroge a parfois l’impression d’endosser le rôle de thérapeute, cherchant à démêler son rapport aux émotions, à reconstituer le fil des événements menant à l’acte de création de l’oeuvre, à remonter le fil des pensées de l’artiste pendant que celui-ci continue de se dérouler sous ses yeux…

« Dans ma carrière professionnelle, j’ai souvent essayé de “viser les étoiles” et peut-être que j’ai seulement réussi à atteindre les nuages mais le simple acte d’essayer de le faire, c’est ce qui permet au succès de se développer. »

Radio Metal : Jusqu’à présent, tu avais tendance à donner une direction très précise à tes albums, un peu comme si tu cloisonnais ta musique. C’est presque comme si les différentes facettes de ta fibre artistique ne se parlaient pas. Mais sur Empath, on dirait que tu assembles toutes les pièces du puzzle Devin Townsend dans un seul et même disque. Etait-ce l’objectif, de réconcilier certaines facettes disjointes de l’artiste que tu es ?

Devin Townsend (chant & guitare) : Je pense qu’il y a certainement de ça, mais généralement, ce n’est pas intentionnel. La façon dont j’aborde mon travail, en général, est que j’essaye toujours de représenter quelque chose que j’ai ressenti à un moment donné. Tu vis un moment important, émotionnellement ou spirituellement parlant, qui t’affecte, et ensuite tu essayes de traduire ça de telle façon que les gens y voient un semblant de vérité. Mais c’est sans aucun intellect, malheureusement. Donc à chaque fois que j’ai vécu une telle situation, qui est arrivée à son terme et a été déconstruite, ce n’est qu’un effet de bord de l’objectif. Quand je pense à mon parcours dans la vie ou en tant qu’artiste, c’est une route, comme pour tout le monde, et Empath n’était qu’un glissement de terrain qui s’est produit. Je me souviens être en train de le contempler avant de commencer et être là : « Merde… Il faut traverser ce truc, n’est-ce pas ? » Donc on a pris une pelle et on a commencé à pilonner à travers. C’était la seule solution. Mais maintenant que c’est terminé, je peux dire que ça avait un peu à voir avec une intellectualisation des émotions plutôt que de participer à ces dernières. Il était un peu question de faire la paix avec le passé et de se pardonner. Il y avait tout ça, mais je n’étais pas assez intelligent pour m’en rendre compte.

De quoi as-tu dû te pardonner ?

C’est une bonne question. Je pense que c’est moins quelque chose de précis qu’un état d’esprit qui finit par colorer nos décisions au fil du temps. Ça pourrait venir de notre enfance, où on nous apprend à ressentir la culpabilité, ou ça peut être dû aux cultures dans lesquelles on est élevé, il se peut qu’il y ait l’idée que bien se traiter soi-même est un indicateur d’arrogance, plutôt que d’estime de soi. Quoi qu’il en soit, avec le temps, ces choses ont tendance à se combiner et à devenir une identité élaborée, au travers de laquelle, inconsciemment, on se sent à l’aise de souffrir. Je crois qu’en disant « me pardonner », je veux dire que je me suis consciemment trouvé en présence de certaines de ces choses et je ne pouvais faire autrement que commencer à ressentir : « Pourquoi me suis-je torturé ainsi ? » Par conséquent, l’objet de ce processus s’est avéré être de défaire un tas de câblages psychologiques interconnectés.

L’industrie a tendance à reléguer les musiciens dans des cases très restreintes, et ça reste très vrai pour la scène metal. Même si tu as essayé de donner une direction cohérente à chacun de tes albums, ceux-ci ont toujours été très différents les uns des autres. Du coup, comment es-tu parvenu à construire une carrière dans cette industrie tout en évitant les cases ? Es-tu tombé sur des obstacles parfois ?

Oui, mais encore une fois, avec un certain niveau de regret, j’aimerais préciser que le fait que j’aie été capable de faire toutes ces choses n’était pas intentionnel. Ça aussi, c’est accidentel. Je crois que le fait que j’aie échoué un nombre significatif de fois fait que je n’en ai plus spécialement peur. Du coup, la décision de faire ces choses est moins une provocation et plus une question de se dire : « Qu’est-ce qu’on a à perdre ? » Celui-ci était un petit peu différent. Je veux dire que l’âge entre en jeu également. Vieillir, c’est dingue, et une partie de moi a réalisé, à un moment donné durant ce processus, que la seule raison pour laquelle je n’ai pas fait ça avant est parce que je ne me le suis pas autorisé. Je veux dire que l’industrie va toujours essayer de t’imposer ces choses, mais je n’avais pas réalisé jusqu’à récemment que même si des gens essaieront peut-être de te pousser à faire quelque chose, au final, le choix t’appartient. Afin de faire ce choix, tu dois surmonter une certaine peur, je pense. Or, après avoir suffisamment échoué, je n’ai pas peur de faire ça, donc cette fois j’étais simplement là : « Ah, fait chier, on va le faire ! » [Rires]

Tu viens de dire que « le fait que [tu as] échoué un nombre significatif de fois fait que [tu n’en as] plus spécialement peur ». A quel moment et par rapport à quoi considérerais-tu avoir échoué ?

Eh bien, comme tout le monde… On a tous des choses qui ont pu nous embarrasser d’une certaine façon durant notre vie, c’est clair. Je fais donc référence à ces moments. Les moments où on fait le « saut », et où peut-être on finit par retomber tête la première, de façon métaphorique. Peut-être que tu demandes à quelqu’un de sortir avec toi pour un rancard et cette personne dit « non » – ceci serait un exemple concret basique. Dans ma carrière professionnelle, j’ai souvent essayé de « viser les étoiles » et peut-être que j’ai seulement réussi à atteindre les nuages – si tu comprends ce que je veux dire – mais le simple acte d’essayer de le faire, c’est ce qui permet au succès de se développer. Tu connais certainement des gens qui ont tellement peur de l’échec qu’ils ne quittent jamais leur zone de confort. C’est à ça que je fais référence. Heureusement, l’album de Steve Vai que j’ai fait étant jeune a été accompagné de beaucoup de critiques à mon égard – très peu de gens voulaient du chant sur un album de Steve Vai. J’ai donc l’impression que j’ai très jeune eu un cours accéléré en matière de « rejet », ce qui m’a aidé à gérer la peur de l’échec à mesure que j’avançais.

« J’ai dû admettre que peut-être, en fait, je n’étais pas un saint, et que je n’étais pas éclairé, et que la colère et la brutalité dans lesquelles je peux me reconnaître artistiquement n’est pas un défaut dans ma personnalité, mais plutôt une part de moi, émotionnellement, qui nécessitait mon attention. »

Le dossier de presse stipule que « par le passé, on [t’a] dit que ce n’est tout simplement ‘pas possible’ de faire tous ces styles différents regroupés dans un même endroit ». Tu y as en partie répondu juste avant, mais qui t’a dit ça ? Et qu’est-ce qui t’a donné la force d’aller contre cette croyance commune mais également fausse qu’on ne peut mélanger différents styles de musique ?

Je pense qu’il y a un certain niveau de réorientation en provenance de l’industrie. Je me souviens quand j’essayais d’être signé pour la première fois ; j’avais Ocean Machine et Strapping Young Lad, mais tout était regroupé au même endroit. A ce stade, Relativity Record m’a dit, littéralement : « On ne peut pas mettre ces deux choses sous la même bannière. » Peut-être ai-je intériorisé ceci à un certain niveau. Pour ce qui est de trouver la force de faire ces choses… Mon fils arrive à l’adolescence, mes parents vieillissent, je vieillis… Il y a une prise de conscience de la mortalité qui, je pense, est juste un rite de passage. On commence à devoir y faire face à un certain niveau. Et pour ma part, j’ai admis avoir passé les dix dernières années de ma vie dans une telle peur de la douleur que j’ai coupé ma connexion émotionnelle avec moi-même et que je l’ai remplacée par une intellectualisation des émotions. J’ai vu un terme que j’ai trouvé très intéressant, il s’agit de « decathect ». C’est le fait de prendre ses distances, émotionnellement parlant, avec une personne, un lieu ou une chose par peur qu’il disparaisse. Donc c’est comme faire un blocage face à tes parents qui se meurent. Ou tu te soucies tellement de ton enfant que tu veux ne jamais envisager l’idée qu’il va mourir. Le résultat est qu’un mur est érigé. Et au cours de des dernières cinq ou six années, je me suis retrouvé à intellectualiser mes émotions, presque comme un mécanisme de défense. Ça ne touchait pas que des choses pratiques, comme la famille. C’était aussi par rapport à la société ; on doit absorber tellement de choses avec les médias et la laideur du monde. Mais lorsque j’ai vu cette avalanche sur la route, j’ai réalisé que la seule solution pour que je puisse traverser, ça serait d’affronter certaines parties de mon passé et de ma nature qui m’effrayaient. J’ai toujours aimé l’adage qui dit que le courage n’est pas l’absence de peur, mais que c’est le fait d’être terrifié tout en continuant à faire ce qui doit être fait. Car pendant tout ce temps, durant tout ce processus, j’étais terrifié. Mais j’aime croire que le fait que ça ait été accompli signifie, à un certain niveau, que ton cœur est plus fort que ta peur, n’est-ce pas ? Tu sais, j’ai vécu ces expériences dans ma vie où j’ai été en présence de quelque chose qui, je le ressens, est bien plus grand que moi. La force provient du fait de savoir que ce qu’on essaye de représenter est génial.

Tu as dit que « le thème de l’album commence à se dessiner comme étant […] les mauvaises et les bonnes choses coexistant sans forcément être en conflit ». Avais-tu peur que cette rencontre finisse en clash ? Qu’elles ne parviennent pas à coexister ?

[Rires] Ouais ! J’ai tellement tendance à travailler en pilote automatique que ça évolue un peu sans ma participation. De ce fait, j’ai passé pas mal de temps durant la conception de cet album à me concentrer sur mon intention. La méditation est devenue importante pour moi cette année passée, même si je suis encore novice en la matière. C’est une discipline, comme n’importe quelle autre. Je crois qu’une des choses que j’en ai retirées est que ça permet à tes émotions de se révéler à toi, mais sans s’y accrocher. Quand elles apparaissent, tu as conscience de ce qu’elles sont, et ensuite elles passent. J’ai l’impression que le contenu de cet album était similaire à ça. J’avais l’impression d’avoir réprimé une si grosse partie de mon passé, d’une certaine façon, que lorsque quelque chose de brutal me venait, je le laissais passer. Ensuite, je l’articulais de la façon dont il avait besoin d’être articulé, que ce soit via une musique théâtrale, ou orchestrale, ou prog, ou metal, ou autre. Mais j’avais la même connexion générale à l’ensemble. Et puis, à la fin du processus, je n’avais pas l’impression qu’il y avait un quelconque conflit, car ce que tout ça représentait faisait partie de ma nature, avec laquelle j’avais, selon moi, besoin de faire la paix, au lieu d’essayer de la combattre. Il y a donc un fil conducteur, et tout avait la même importance. Il n’y avait pas vraiment de dispute entre ces choses, ce qui est super – enfin, il y en avait quand même un petit peu !

Avec des chansons telles que « Hear Me » et « Singularity », Empath contient des passages très brutaux, avec du blast à la batterie et des growls death metal, ce qui automatiquement fait penser à Strapping Young Lad. Mais, en fait, tu avais arrêté Strapping Young Lad parce que ça ne te ressemblait plus, après avoir arrêté la drogue, de fumer et de boire. Du coup, cette brutalité vient-elle d’ailleurs maintenant ou bien ce toi psychotique est-il toujours là quelque part ?

On change tous. Je crois que j’ai dû me réconcilier avec le fait que je tenais la drogue et l’alcool pour responsable de quelque chose qui était peut-être une vérité inconfortable dans ma propre personnalité. Une grande partie du travail sur cet album était basée sur le fait de me confronter à moi-même, et aussi, comme on en a parlé plus tôt, me pardonner. Dans ce cas, j’ai dû admettre que peut-être, en fait, je n’étais pas un saint, et que je n’étais pas éclairé, et que la colère et la brutalité dans lesquelles je peux me reconnaître artistiquement n’est pas un défaut dans ma personnalité, mais plutôt une part de moi, émotionnellement, qui nécessitait mon attention. Ceci dit, la différence entre aujourd’hui et le passé est que désormais je me sens moins enclin à faire que ces parts de ma personnalité me définissent, et qu’au lieu de ça, elles avaient une raison pratique afin d’analyser ma relation à elles. Me plonger dans cette peur s’est révélé m’être très utile.

« Tu essayes de faire quelque chose qui permette à d’autres gens de ressentir, dans une certaine mesure, le sentiment que tu as eu en vivant quelque chose qui te dépassait. En conséquence, je constate qu’il y a une auto-analyse qui va avec le fait de continuellement essayer de m’assurer que mes intentions ne proviennent pas d’une supercherie égocentrique. »

Pour cet album, tu avais à tes côtés Mike Keneally qui a endossé une casquette de directeur musical. Il semblerait que tu as toujours eu une vision claire pour tes albums, donc pourquoi avoir fait appel à un directeur musical maintenant et quel a été son rôle ?

Il n’était pas vraiment un directeur musical, en fait, et il n’était pas vraiment coproducteur non plus. C’était quelqu’un de brillant à qui j’ai demandé d’être au studio et de boire du vin ! [Rires] Honnêtement. Nous nous entendons bien, nous composons ensemble, mais pour cet album, la musique a été écrite en majorité avant qu’il ne soit impliqué. J’avais une vision très claire de la musique. Ce que je voulais, c’était un autre cerveau. Au départ, il a essayé une coproduction, c’est-à-dire que j’enregistrais quelque chose et il était là : « Peut-être qu’on pourrait ressayer ça. » Et j’étais là : « Oh, fait chier, je déteste fonctionner comme ça ! Je n’ai pas envie qu’on me dise quoi faire ! » Mais, à la fois, mon petit doigt me disait que ce que nous pourrions faire ensemble serait significativement plus cool que si je le faisais tout seul. Donc, ce que je lui ai demandé de faire, c’était de revenir à Vancouver et de simplement se poser dans la pièce avec moi. Parfois, quand tu écris ou fait de la musique, le simple fait qu’une autre personne soit présente te permet de voir la musique avec ses yeux, ou l’entendre avec ses oreilles. Rien que le fait qu’il ait été là, à réagir, était super. Il vérifiait ses e-mails, buvait du vin, se détendait, et moi je travaillais. Mais je savais de façon subconsciente ce qu’il ressentait par rapport aux choses. Ça m’aidait à prendre des décisions. Il était dans la pièce, je lui jouais des passages, et sans qu’il ait à dire quoi que ce soit, j’étais là : « Oh, c’est trop long », ou « Ce n’est pas assez long », ou « C’est trop nébuleux », ou peu importe. A la fois, parce que sa maîtrise musicale est ce qu’elle est, si j’avais une idée, je pouvais lui demander : « Hey, j’ai ce truc auquel je pense là ; pourquoi on n’essaye pas ça ? » Alors nous pouvions réfléchir ensemble. Ça s’est avéré être facile et amusant, et son influence était super, rien que parce qu’il est lui-même super !

D’après le dossier de presse, « pour la fin du processus, pour l’ambiance, un chalet dans les bois a été loué et tout le matériel pour enregistrer y a été déménagé ». Peux-tu nous parler de cette partie du processus ?

J’avais besoin de me séparer de ma famille et mes amis. J’ai trouvé que cet album était très difficile émotionnellement, et je ne voulais pas imposer ça aux gens qui comptent sur moi pour être fort. En plus, être près de chez moi, ça implique qu’il y a beaucoup de distractions, que j’ai pu incorporer à mon travail au fil des décennies passées, mais cet album était trop complexe pour être présent à la fois pour ma vie personnelle et pour le côté créatif. J’ai demandé à ma famille un « congé » qu’elle m’a gracieusement accordé. Ensuite, j’ai invité certains artistes à venir loger avec moi, et simplement en ayant ces gens à mes côtés, je crois que j’ai pu gagner une perspicacité supplémentaire par rapport à ce qui fonctionnait et ne fonctionnait pas durant les dernières phases du processus créatif.

En termes de style, Empath part dans tous les sens, et le plus grand tour de force est la chanson de vingt-trois minutes intitulée « Singularity ». Quelle était l’idée derrière ce morceau ou cette expérimentation, comme on pourrait le qualifier ?

Ok, donc… L’île au milieu de l’eau, avec tout le thème de cet album, est une métaphore symbolisant le potentiel. L’eau est censée représenter le potentiel infini, presque comme un utérus. C’est un environnement salin dans lequel des choses peuvent pousser. L’île représente une pensée, un instant de ce potentiel. Celui qui pense a créé cet environnement. Au début de la chanson, il est essentiellement perdu – existentiellement, ou émotionnellement, ou que sais-je encore. Mais ensuite, il finit par rejoindre l’île, qu’il a peuplée avec ses névroses, d’une certaine façon. Dès qu’il reconnaît en être l’architecte, il est capable d’accepter le fait qu’il doit affronter des choses dans sa nature avec lesquels il n’est pas à l’aise. C’est ce qui se passe ensuite : il en vient à rencontrer son passé, les monstres et tout ça. Mais ces choses n’ont aucun pouvoir sur lui, et il finit par les regarder passer et s’en va à la plage se relaxer. L’étape suivante de cette évolution est qu’il est représenté sous les traits d’un scientifique qui crée une intelligence artificielle. En un sens, cette gestation est le début, la pensée dans le néant. Le scientifique construit cette entité artificielle qui finit par se transformer en bête qui lui dit, de façon abstraite, qu’il a perdu cette bataille. A la fin de la chanson, « Here Comes The Sun », c’est là qu’il admet que la solution pour surmonter la sensation d’avoir perdu ce conflit est de réaliser que dès le départ, il n’y avait pas de conflit. L’idée de la chanson – et donc de l’album, en l’occurrence – est censé être de dire que la vie est brutale, intense, à multiples facettes et belle. Mais au final, on ne peut renoncer, et les choix successifs que l’on prend sont ce qui définit l’expérience. C’est de ça que parle « Singularity ». La singularité représente la vie de la personne ; c’est à ça que fait référence le titre. Une personne est une singularité.

« Frank Zappa est l’un des musiciens les plus géniaux ayant jamais vécu… et je ne l’aime pas vraiment ! Je crois que ce que je n’aime pas, c’est son approche scientifique. J’interprète toujours sa façon d’aborder la musique comme de la condescendance. »

Ça me rappelle quelque chose que j’ai lu dans les commentaires des vidéos YouTube que tu as posté – les « making of » de l’album sous forme de conversation téléphonique avec Mike. Quelqu’un a écrit : « J’ai l’impression d’écouter à la porte d’une séance de thérapie de Devin. » On dirait qu’écouter l’ensemble de cet album revient à ça !

C’est sûr. Mais une chose sur laquelle il est important que je sois clair, c’est que ceci n’a jamais été mon intention. Ma seule façon de pouvoir représenter les choses que je pense être importantes à représenter… Je n’ai pas l’impression que la musique vient des artistes. J’ai l’impression qu’on fait le boulot, mais là d’où vient la musique, c’est… On a vécu des moments en présence de quelque chose de vrai – que ce soit une naissance, une mort, le ciel ou autre – qui nous inspire, à travers nos propres penchants, à travers ce qu’on est. De cette façon, tu essayes de faire quelque chose qui permette à d’autres gens de ressentir, dans une certaine mesure, le sentiment que tu as eu en vivant quelque chose qui te dépassait. En conséquence, je constate qu’il y a une auto-analyse qui va avec le fait de continuellement essayer de m’assurer que mes intentions ne proviennent pas d’une supercherie égocentrique. Si un jour j’en arrive à un stade où je ne suis plus un désordre ambulant, je n’aurai plus rien à dire ! C’est ce qui définit [ma musique]. Je pense que chaque étape de ce processus requiert que j’analyse mes objectifs, et souvent ça se passe via les interviews – car de quoi d’autre vais-je parler ? Tu vois ce que je veux dire ? « Quelle est ta couleur préférée ? » C’est sans conséquence, ce sont des banalités ! Pourquoi voudrait-on parler de ça ? C’est embarrassant, mais je trouve que l’aspect le plus productif là-dedans est que le côté embarrassant que je ressens en étant qui je suis publiquement est tel que ça pourrait me pousser à arrêter de parler, et pourtant je n’arrête pas. C’est le même mécanisme que le reste de l’album.

Au sujet de « Singularity », comment es-tu parvenu à assembler toutes ces parties hétérogènes en faisant en sorte que ça soit cohérent ?

Je me concentre sur le début et la fin de chacune des six parties, tout en maintenant la trajectoire du thème. J’avais dessiné des graphiques et diagrammes, et je me suis aussi intéressé à Joseph Campbell et les voyages de ses héros pour l’arc narratif. Cependant, c’était bien plus facile à écrire qu’à enregistrer. A enregistrer, c’était un peu un cauchemar [rires].

Tu as au moins trois disciples de Frank Zappa qui participent à cet album : Mike Keneally, Morgan Ågren et Steve Vai. Te reconnais-tu dans l’approche musicale de Zappa ?

Je l’ai souvent dit, et je vais le redire car ça mérite d’être répété : je trouve que Frank Zappa est l’un des musiciens les plus géniaux ayant jamais vécu… et je ne l’aime pas vraiment ! Je crois que ce que je n’aime pas, c’est son approche scientifique. J’interprète toujours sa façon d’aborder la musique comme de la condescendance, d’une certaine façon. Il y a un certain niveau de science en moi également, mais je pense que c’est bien plus dans le domaine technique, comme l’enregistrement. Aussi il y a la problématique de ses enfants et des blessures que cela semble avoir infligées à la dynamique de la famille, car c’était tellement scientifique. C’est quelque chose de tel que je ne suis pas suffisamment intelligent pour pouvoir me reconnaître dedans, mais en plus je n’aime pas ça. Je dis souvent que je considère l’influence que je puise en lui comme étant le fait qu’il faisait tout ce qu’il voulait. J’apprécie ça, et il a trouvé une structure commerciale pour le faire. Pour ma part, j’ai toujours été tourné vers Captain Beefheart. Je l’aime beaucoup, car j’ai toujours eu l’impression qu’il écrivait des chansons d’amour que personne ne comprenait ! [Rires] Il présentait ça à quelqu’un, et il était là : « C’est romantique ! » J’aimais beaucoup le fait que ça semblait venir de d’inspirations chargées en émotions, et ça fait parfaitement sens pour moi.

Steve Vai fait un solo sur l’album mais plusieurs passages peuvent faire penser à lui, comme sur « Borderlands ». Même si c’était il y a vingt-six ans que tu as chanté sur son album Sex & Religion, comment son influence, sa façon de penser et son approche de la guitare et de l’art sont restées en toi durant toutes ces années ?

Je crois que son influence sur ma créativité s’est incrustée en moi des années avant que nous travaillions ensemble. En tant qu’adolescent, j’étais très fan de Steve, et aussi un énorme fan de son œuvre. Je pense que la combinaison d’un respect préexistant et de la formation que j’ai directement reçue de lui a fait qu’il était inévitable que son influence se retrouve clairement dans ma musique aujourd’hui.

Tu t’es totalement émancipé de l’idée d’un groupe de rock traditionnel, afin d’éliminer tous les paramètres contraignants. Sur Empath, tu fais appel à de nombreux chanteurs et musiciens, dont trois batteurs pour trois styles de jeu différents. Un autre artiste a quasiment fait la même chose : Steven Wilson. Et à ce propos, il nous a dit : « L’une des choses que j’ai le plus appréciées dans le fait d’être un artiste solo est de pouvoir changer les gens avec lesquels je travaille […] mais la seule chose que je ne peux pas changer, c’est moi ! Je suis toujours là, donc je peux très facilement m’ennuyer moi-même, parce que je sais exactement comment je vais jouer, à propos de quels types de choses je vais écrire dans les paroles, ce que ma voix peut et ne peut pas faire, j’ai mes propres clichés lorsque je joue la guitare, les mêmes accords, les mêmes mélodies… » Partages-tu cette frustration, le fait que tu puisses tout changer, tout le monde, sauf toi ? Te sens-tu parfois limité en étant simplement toi, artistiquement parlant ?

Même si je suis d’accord avec lui, je crois que l’on peut totalement se changer soi-même. Je pense même que c’est le but, à bien des égards. A moins que j’ai mal compris, car peut-être qu’il parle juste de patterns dans lequel il s’enferme – ce à quoi je m’identifie totalement –, j’ai l’impression que l’objectif est de se changer soi-même. Il est clair que je suis d’accord sur l’opportunité de travailler avec différentes personnes, ça facilite grandement les choses. Mais non, je pense que tout le but est de se changer. Peut-être. Je ne sais pas. Je suis partagé. Je pense que j’interprète ce qu’il dit différemment de ce qu’il veut dire, car ce que tu m’as lu, en fait, a beaucoup de sens, je trouve. Mais, soit dit en passant, je pense que la raison pour laquelle ça change constamment pour moi, c’est parce que, d’année en année, j’ai le sentiment que [l’environnement] est très différent.

« J[’ai dit à Chad Kroeger] : “Tu sais, peut-être que je devrais faire un truc commercial, et peut-être que tu pourrais m’aider.” Car il est brillant dans ce domaine. Mais il était là : “Tu ne devrais pas faire de la musique commerciale. Tu devrais investir tous tes efforts, ton temps et tes finances à faire quelque chose sans compromis.” C’était celui qui, à bien des égards, m’a aidé à prendre la décision de faire cet album. »

Peut-être que vous n’avez tous les deux pas la même expérience à travailler avec vous-même.

Je me surprends toujours, malheureusement !

Une chose qui a presque choqué les gens est de voir que Chad Kroeger de Nickerback a été invité sur l’album, car étrangement, Nickelback a vraiment cette mauvaise réputation parmi les metalleux. Qu’est-ce que ça te fait de te dire que parmi toutes les choses folles que tu aies faites dans ta carrière, l’une des plus controversées serait d’avoir invité Chad Kroeger ?

[Rires] Je pense que lorsque les gens réaliseront pourquoi il est sur l’album, ce sera… C’est très marrant, en fait. C’est le mec qui m’a convaincu de ne pas vendre mon âme, en un sens. J’ai quarante-six ans, j’ai des enfants, et faire du heavy metal progressif n’est pas un boulot très lucratif. Je suis fatigué – je le suis depuis des années. Et je voulais, ou tout du moins je l’ai envisagé, faire un tas de chansons simples. Parce que j’ai dit quelque chose de sympa au sujet d’une nouvelle chanson de Nickelback, il m’a contacté. Nous avons fini par nous rencontrer, et je lui ai parlé du processus. Et à la fin, je lui ai dit : « Tu sais, peut-être que je devrais faire un truc commercial, et peut-être que tu pourrais m’aider. » Car il est brillant dans ce domaine. Mais il était là : « Tu ne devrais pas faire de la musique commerciale. Tu devrais investir tous tes efforts, ton temps et tes finances à faire quelque chose sans compromis. » C’était celui qui, à bien des égards, m’a aidé à prendre la décision de faire cet album. Donc le fait qu’il soit dessus était plus un geste qui me rappellerait son influence. On aurait pu croire qu’il aurait été là : « Ouais, tu devrais faire de la musique commerciale », mais non, c’était au contraire celui qui a dit : « Tu t’en fiches, fonce. » Je lui envoyais les démos, c’était intéressant.

Cette réponse va probablement lui permettre de se refaire aimer des metalleux !

Ça me l’a fait aimer d’une façon qui m’a choqué. Il était là : « La raison pour laquelle je fais ce que je fais, c’est parce que c’est qui je suis. Si tu essayes de faire ça, tu iras à l’encontre de qui tu es. » J’ai réalisé à ce moment-là qu’il n’était pas hypocrite. C’est juste qu’il divise. Mais il m’a fait réaliser : « Bien sûr, je ne devrais pas faire ci, je devrais faire ça ! » Il m’a été d’une grande aide.

Comment expliquerais-tu que Nickelback soit aussi controversé parmi les fans de metal ? Et d’ailleurs, quelle était ton opinion sur Nickelback avant de le connaître en personne ?

Je crois que j’ai moi aussi été coupable de négativité envers eux. J’avais entendu dans le passé qu’il avait été critique envers mon œuvre, et avant qu’ils ne deviennent importants, j’avais travaillé avec leur avocat qui m’a quitté pour travailler pour eux. A un certain niveau, j’étais amer, et j’admets que j’étais probablement jaloux. Ce niveau de succès semble très séduisant aux yeux de ceux qui travaillent pour boucler les fins de mois, donc, indubitablement, je suis tombé dans l’instinct grégaire qui me faisait dire « j’emmerde Nickelback ». Quand j’ai eu l’occasion de le connaître, j’ai pu voir des parallèles entre nous et reconnaître le génie de son mode de pensée. J’ai commencé à comprendre que non seulement j’avais été jaloux, mais aussi que je n’avais pas réalisé que son honnêteté avait pour résultat cette musique, alors que j’avais présumé que c’était sournoisement prémédité, musicalement parlant. Une fois que nous avons évacué tout différend et passé un peu de temps ensemble, j’ai réalisé qu’il pouvait être un précieux professeur pour moi, et maintenant, je le respecte énormément, lui et sa musique.

On reconnaît à peine Chad dans « Hear Me », vu qu’il ne fait que chanter des harmonies. Pourquoi ne pas lui avoir offert une partie de chant à part entière comme certains des autres contributeurs de l’album ?

Eh bien, il est très occupé, et mon monde est tout juste un point sur son radar. Je ne voulais pas lui demander plus qu’un petit bout parce que je ne voulais pas le déranger. Nous sommes des connaissances, mais nous ne sommes pas des amis proches. Je suis surpris qu’il ait ne serait-ce que bien voulu le faire, si je suis honnête, donc j’ai essayé de ne pas lui donner une plus grosse charge de travail que celle d’une petite contribution.

Tu as dit que « faire du heavy metal progressif n’est pas un boulot très lucratif ». Il se trouve qu’Empath est une très grosse production avec beaucoup d’invités, un orchestre, un chœur… ça a dû coûter très cher ! Alors comment finances-tu un tel album et comment fais-tu pour qu’il soit économiquement viable ?

J’ai re-signé tous mes anciens enregistrements. Tous mes anciens albums ont bénéficié d’un renouvellement de contrat, et ceci a apporté cent cinquante mille dollars. Le contrat pour les trois prochains albums ont aussi amené des fonds supplémentaires, j’étais vraiment aux anges. Cependant, Empath a coûté environ cent soixante-dix mille dollars, et le reste, j’ai dû le mettre sur un compte d’épargne pour entretenir mon affaire et ma vie pour les quelques prochaines années. Quand je dis que « ce n’est pas un style lucratif », j’ai l’impression que ça peut être interprété comme étant ingrat, or ce n’est pas mon intention. J’ai beaucoup de chance d’avoir cette carrière, et je réalise que ces sommes perçues représentent beaucoup d’argent. Cependant, j’ai choisi de l’utiliser pour faire cet album et le film à venir. Le fait de re-signer mes anciens enregistrements après vingt ans m’a fait bénéficier d’une rentrée d’argent inespérée que, peut-être, il aurait été plus sage de mettre de côté, mais n’ayons peur de rien [rires].

« La musique ne vient pas de l’artiste, elle vient du fait d’essayer d’honorer quelque chose de plus grand que nous. »

Le nom de l’album, Empath, semble être une combinaison des mots « path » (chemin, NdT) et « empathy » (empathie, NdT). Et autant tu étais très égocentrique durant la première partie de ta carrière, autant ton défi dernièrement, à partir de Transcendence, était de lâcher prise sur ce besoin de contrôler chaque aspect de ta musique et d’impliquer des amis et collègues ; en d’autres termes, d’être plus ouvert aux autres. Du coup, dirais-tu que ce chemin que tu as suivi durant toute ta carrière avait en réalité une destination : l’empathie ?

Je pense qu’il est trop tôt pour le dire, et aussi j’ai l’impression de ne pas être suffisamment perspicace pour le savoir. Je dirais qu’il est certainement très tentant d’être d’accord avec toi, mais je n’en suis pas sûr. Je pense que la plupart d’entre nous sommes bien plus égocentriques qu’on ne s’en rend compte ou qu’on veut bien l’admettre, mais tout ce que je recherche est une forme de vérité. Si au bout de l’arc-en-ciel se trouve l’empathie, alors je suis prêt à l’accepter. Si c’est autre chose, je suis également prêt à l’accepter. Je crois que la vraie nature de l’humanité et des humains est enracinée dans l’amour, même à travers l’horreur. Donc je ressens que ma seule responsabilité, en tant que personne et en tant qu’artiste, est de constamment analyser mes motivations et d’essayer – autant que j’en suis capable – de critiquer mes propres conneries. Peut-être que je suis plus que jamais complètement bidon ? Peut-être que je suis plus près de ma vérité que je ne le réalise ? Quoi qu’il en soit, c’est clairement un « chemin », donc cette partie me paraît juste.

Tu as écrit un livre, tu as fait un documentaire pour l’album live d’Ocean Machine, tu as aussi fait un documentaire pour Empath… A quel point est-ce important pour toi que les gens comprennent ce qu’il y a derrière ta musique et ce processus d’autoréalisation, comme tu l’as qualifié ?

Je pense que c’est important seulement parce que c’est facile de mal interpréter. Plus loin je vais dans les profondeurs de ce que je sens être important de représenter, plus je dois être très clair sur le pourquoi c’est ainsi. Dans le passé, j’ai été dans des situations, comme avec Alien, Strapping Young Lad ou Infinity, où j’ai expérimenté avec l’idée d’une responsabilité optionnelle – ça l’est si tant est qu’on soit capable d’avaler cette culpabilité ou de gérer les répercussions. Mais quoi qu’on sorte, ça nous reviendra à la figure. J’ai réalisé durant cette période, dans ces deux situations, que mes motivations étaient entièrement égoïstes – ou servaient mes propres intérêts, je suppose. Donc quand des gens qui m’avaient mal interprété venaient me voir, j’étais bien moins capable de dire : « Non, la raison pour laquelle j’ai fait ça, c’est pour ça. » Maintenant, la première chose qui est, pour moi, importante à dire est que cet album, au bout du compte, parle de trouver l’espoir à travers le chaos. La musique ne vient pas de l’artiste, ça vient du fait d’essayer d’honorer quelque chose de plus grand que nous. Et si les gens souffrent, comme nous en avons tous tendance, j’espère que ce qu’ils peuvent en retirer est l’idée que nous sommes tous déglingués. Nous nous battons tous dans cette bataille, n’est-ce pas ? Un grand merci pour l’interview !

Merci à toi ! Ce sera une très bonne séance de thérapie pour tous ceux qui la liront !

Interview réalisée en face à face le 4 février 2019 par Tiphaine Lombardelli.
Fiche de questions & introduction : Nicolas Gricourt.
Retranscription : Tiphaine Lombardelli.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Tanya Ghosh.

Site officiel de Devin Townsend : www.hevydevy.com

Acheter l’album Empath.



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