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Interview   

Sinistro : la mélancolie dans le sang


Beaucoup les auront découverts récemment ouvrant pour Paradise Lost et Pallbearer, grâce à cette musique doom, mêlant dans une forme de paradoxe lourdeur et grâce, et les curieuses contorsions de l’intrigante frontwoman Patrícia Andrade. Les Portugais de Sinistro en sont certes à leur troisième album, mais ce n’est que depuis peu qu’ils ont véritablement trouvé leur chemin, depuis l’album Semente qui établit en 2016 son son et sa marque de fabrique. En conséquence, le nouveau disque fraîchement dans les bacs, Sangue Cássia, est là avant tout pour approfondir et maturer la formule.

Un album introspectif sur lequel Patrícia observe les gens pour trouver des réponses en elle, mû par cette mélancolie viscérale qu’elle associe volontiers à celle du fado, la musique traditionnelle du Portugal. Nous nous sommes entretenus avec elle pour qu’elle nous parle de tout ceci, mais aussi d’elle-même, elle qui à l’origine n’a rien d’une metalleuse et vient avant tout du monde du théâtre.

« Regarder les gens est l’expérience la plus importante que l’on puisse vivre. »

Radio Metal : Il semblerait que beaucoup de gens qui ont découvert Sinistro durant la tournée avec Paradise Lost ont été séduits par votre musique. Avez-vous ressenti les bénéfices de cette tournée ? Avez-vous constaté un intérêt accru pour le groupe ?

Patrícia Andrade (chant) : Oui. Pour plein de monde, nous sommes un nouveau groupe et la tournée de Paradise Lost a été très importante pour faire connaître notre musique auprès des gens, et nous avons bien vu les retours durant la tournée. Les gens venaient nous parler à la fin du concert. C’était très sympa et nous et notre album les intéressions beaucoup. Donc jusqu’ici, ça a été très positif.

D’ailleurs, vous avez fait une reprise de la chanson de Paradise Lost « Nothing Sacred ». Qu’est-ce que ce groupe représente pour vous ?

Paradise Lost est une référence au sein de notre groupe. Pour ma part, il y a surtout deux albums que j’écoute beaucoup, qui sont… [Réfléchit] Je suis nul avec les noms ! Laisse-moi chercher… L’album de 1997, One Second, et puis Draconian Times. Je ne suis pas vraiment une metalleuse ; j’apprécie Paradise Lost ou Type O Negative mais je ne suis pas tellement porté sur le metal. J’apprécie plein de styles de musique mais le metal n’est pas la musique que j’écoute le plus. Mais dans ces deux albums, j’aime l’ambiance, la voix, la façon dont elle évolue avec la musique, les instruments, les guitares. Donc, de façon générale, pour moi, c’est plus une question d’émotion. Et peut-être aussi que parfois, je relie des musiques, ainsi que des livres, à certains moments de ma vie. Pour ces albums, c’était dans les années 90, et j’étais jeune, donc ça me rappelle pas mal de voyages que j’ai pu faire dans le sud. C’était donc un peu une surprise et un grand honneur de faire une tournée avec Paradise Lost, et c’était très important. C’était un honneur aussi de faire la reprise de « Nothing Sacred ». Je respecte énormément Paradise Lost, nous les respectons tous de par leur longévité dans la scène, leur capacité à conserver leur public et à continuer à travailler dur.

Tu viens de dire que tu n’étais pas vraiment une metalleuse. Du coup, comment t’es-tu retrouvée dans le metal et à jouer dans un tel groupe ?

C’est tout autant une surprise pour moi ! Avant je chantais dans un groupe qui s’appelait Intimist, qui était plus dans l’électronique, l’ambiant, avec du chant parlé, et avant ça j’en avais un autre qui s’appelait Pedro E Os Lobos, qui est plus du blues. Ensuite, Ricardo [Correia] est venu voir un concert de ce dernier et quelques semaines plus tard, lui et Fernando [Matias] m’ont invité pour une collaboration, pour l’EP Cidade. Pour ma part, c’était une surprise parce que je n’imaginais pas que je conviendrais à une musique plus heavy. Mais c’était un défi, alors pourquoi pas ? Donc j’ai commencé à être très enthousiaste et voilà ! C’est ainsi que ça s’est passé. Maintenant, je me suis trouvé une nouvelle « maison » et j’apprécie beaucoup ça, j’adore.

Puisque tu étais nouvelle dans le metal lorsque tu as rejoint le groupe, penses-tu avoir une nouvelle approche du genre ? Penses-tu que ce soit ce qui permet au groupe de se démarquer du reste de la scène ?

Peut-être. Honnêtement, c’est un peu difficile pour moi de répondre à cette question, mais oui. Peut-être parce que mon background est différent, et aussi parce que je viens du théâtre, mon approche devient quelque chose de neuf. Mais surtout, dans Sinistro, si ces quatre gars ne jouaient pas comme ils jouent, ma voix est évidemment ce qu’elle est mais ça sonnerait aussi différent, car la voix et les instruments se reflètent. Tu donnes et ils te donnent. La voix et l’instrumental ont un impact l’un sur l’autre. C’est un partage. Sur les autres projets, c’est aussi ma voix mais les instruments, les inspirations et les gens étaient différents, donc l’énergie que ça te donne est différente. Donc l’approche de Sinistro me pousse à trouver d’autres choses dans ma voix et mes paroles.

Entre Semente et Sangue Cássia, vous avez gagné en confiance et en expérience grâce à tous les concerts que vous avez donnés. Comment ceci a-t-il affecté la musique ?

Ca a affecté la musique parce que, bien sûr, c’est une autre expérience. Tu gagnes en expérience. Lorsque nous avons fait Semente, nous n’avions pas joué ensemble en live. Donc maintenant, avec Sangue Cássia, nous avions ce bagage avec nous et, bien sûr, c’est une part très importante de Sinistro. Nous adorons tous jouer en live, donc ça nous a offert de l’expérience, ça nous a donné un autre état d’esprit, et tout ceci, tu l’intègres à la composition de l’album, même si ce n’est pas conscient. Lorsque tu créés quelque chose d’artistique, c’est avec toutes les expériences que tu as eues par le passé que tu le fais.

« Parfois il faut aller dehors, comme un étranger, il faut voyager à travers le monde pour voir que le monde est en nous, mais il faut faire ce voyage, il faut vivre des expériences, et ces expériences te donneront des réponses en toi. »

L’une des caractéristiques de votre musique c’est ce joli contraste entre les guitares vraiment heavy et ta voix qui est très éthérée. Comment parvenez-vous à faire fonctionner cette contradiction ? Est-ce que le chant vient après ou bien ça se fait en parallèle ?

Le processus n’était pas différent de Semente. Sur l’EP, Cidade, c’était différent parce que quand ils sont venus me parler, l’EP était déjà presque complètement terminé. Maintenant, avec Semente et le nouveau, ouais, c’était en parallèle : nous allons tous en studio et nous essayons de créer ensemble. Donc parfois, les paroles viennent après parce que tu as une idée et ensuite tu écoutes la musique, ou tu vois que la musique va prendre une autre direction, donc tu changes d’avis et ça prend plus de temps pour écrire les paroles. Mais ouais, principalement, nous essayons de faire les deux en parallèle, pace que la musique, la composition te procure des choses différentes. Mais je ne sais pas, il n’y a pas de formule spécifique. Ce n’est que de l’intuition et tu essaies de ressentir ce que la musique te procure durant le processus créatif.

Votre musique peut donner un sentiment de désolation, lugubre et mélancolique, mais à la fois très apaisant par moments. D’où est-ce que tout ceci provient ?

Ca provient de nos vécus personnels et professionnels en tant qu’individus, mais surtout personnels. Nous sommes des personnes différentes, donc nous avons des vécus différents, nous avons été à divers endroits… Et nous nous concentrons là-dessus. Mais encore une fois, il n’y a pas d’intellectualisation, c’est plus du ressenti.

Es-tu quelqu’un de particulièrement mélancolique ?

Eh bien, lorsqu’il pleut et qu’il fait gris, comme en ce moment, oui [rires]. [Réfléchit] Ouais, parfois mais… Je pense qu’on a tous un peu de mélancolie en nous. Je suis quelqu’un de mélancolique mais cette mélancolie peut être un avantage pour ressentir les choses et pour écrire des chansons, de la musique, donc c’est une bonne mélancolie qui est positive.

Au niveau parole, Cidade est plus urbain et extérieur, tandis que Semente est plus intérieur et a ce lien à la nature de par le titre qui signifie « graine ». Du coup, où se place Sangue Cássia entre les deux et que veut dire ce titre ?

Exactement, Cidade, comme tu l’as dit, parle vraiment de la ville et ses mouvements, donc c’est plus extérieur. Semente était plus intérieur. Sangue Cássia est également plus intérieur parce qu’il parle des gens. Chaque chanson a le nom d’une vraie personne qui lui est associée. Je trouve que regarder les gens est l’expérience la plus importante que l’on puisse vivre. C’est leurs comportements, leurs histoires, leurs sentiments, donc c’est plus un voyage intérieur. C’est pourquoi cet album est plus connecté à Semente. Même musicalement, ce n’est pas si différent de Semente ; il suit le même chemin mais entretemps nous avons grandi. « Cássia », c’est comme un parfum, et « Sangue » signifie “sang”, donc avec ce titre, nous essayons de donner l’essence générale de l’album, car ça parle de l’essence des gens, l’essence de ce qu’ils ressentent, leurs peurs, leurs angoisses, leurs histoires, donc c’est un genre de métaphore pour exprimer ce qui au fond fait qu’on est vivants, c’est ce qui nous donne des réponses ou pas. C’est l’existence.

Semente était donc un album très introspectif, tout comme le nouveau. A propos de la chanson « Abismo », tu as déclaré que c’est « une femme qui dialogue avec des murs hauts comme des montagnes. […] De dialogues en monologues, en silence, elle initie un voyage pour se trouver dans et avec ce monde. » Et tu as aussi déclaré que la chanson « Pétalas » est un « voyage intérieur dans lequel l’existentialisme est perpétué. » Est-ce que la musique t’aide à explorer ton propre esprit et mieux te comprendre toi-même ?

Oui. C’est certain. Car ça te donne du temps pour réfléchir sur toi et sur les autres, et parfois les autres sont ton propre reflet, même si tu ne t’en rends pas compte sur le moment. Donc oui, c’est une grande réflexion, de façon générale, sur l’existence mais, évidemment, ça m’inclut également et je fais moi-même cet exercice d’introspection. Autrement, peut-être que je ne serais pas capable d’écrire de telles paroles sous cette approche.

Tu as dit qu’il y a de vraies personnes derrière les chansons. Qui sont-elles ?

Disons-le ainsi : ces gens sont ma famille, mes amis, des gens qui me sont très proches, et je connais leur histoire, et ce sont des gens très liés à moi. D’un autre côté, par exemple, « Gardénia » parle d’une femme qui était dans la rue avec un chien. Elle vivait dans la rue. Je n’avais pas de lien spécial avec cette femme, ce n’était pas une amie et elle ne faisait pas partie de ma famille, mais je ne sais pas, j’avais besoin de lui parler pour qu’elle puisse me raconter son histoire. Donc même si elle ne faisait pas partie de ma vie intime, c’était quelqu’un avec qui je ressentais une connexion. Parfois, tu ne peux pas l’expliquer, ça se fait comme ça.

« Le fado, ce n’est pas que de la musique. […] C’est plus lié à, non pas un état d’esprit, mais un état d’âme qu’on retrouve dans le fado et que, selon nous, Sinistro possède également. »

A propos de la chanson « Lotus », tu as mentionné « un lieu pour danser avec les larmes et les souvenirs et les laisser aller très, très loin. Au final, tu es ton propre salut. » Penses-tu que les gens recherchent trop souvent les réponses dehors quand au final elles sont à l’intérieur ?

Je pense que parfois les gens cherchent dehors pour… Car souvent, on n’est pas capable de chercher seuls à l’intérieur. Parfois il faut aller dehors pour se rendre compte que c’est en nous qu’il faut vraiment chercher. Donc je pense que les deux sont très importants à explorer. Parfois il faut aller dehors, comme un étranger, il faut voyager à travers le monde pour voir que le monde est en nous, mais il faut faire ce voyage, il faut vivre des expériences, et ces expériences te donneront des réponses en toi. Pour ma part, parfois je réfléchis trop [petits rires]. J’aime réfléchir, me demander pourquoi ceci s’est produit, ou pourquoi telle chose est ainsi… Je me pose tant de questions ! Même si je sais à l’intérieur… Car parfois on connaît les réponses mais tu as vraiment besoin de vivre en dehors pour voir : « D’accord, c’est ce que je ressentais, pas ce que je pensais, qui était bon. » Donc c’est plus une question de sentiments. Mais peut-être que je n’étais pas capable de le voir en face sur le moment. C’est pourquoi parfois il faut sortir, voir des choses, vivre, et ensuite revenir. C’est comme la foi, tu essayes de trouver quelque chose ; tu essayes de te battre contre la solitude, tu cherches dehors ; tu veux le bonheur, tu cherches dehors. Mais au final, tu sais que c’est en toi et tu dois l’accepter, et c’est ce qui est important.

Vous êtes souvent qualifié de « fado metal » mais quelle est la réalité de cette appellation ? A quel point le fado a influencé le groupe et se retrouve dans votre musique ?

Le fado, ce n’est pas que de la musique. Le fado ne se retrouve pas directement dans notre musique ; nous n’avons pas de guitare portugaise ou de voix typique du fado. C’est plus lié à, non pas un état d’esprit, mais un état d’âme qu’on retrouve dans le fado et que, selon nous, Sinistro possède également. C’est culturel et le fado va au-delà de la musique, c’est la façon dont tes sentiments sont liés à la mélancolie. C’est comme une mélancolie viscérale. C’est comme vivre les sentiments à l’intérieur et les extérioriser via ton corps et ta voix. Ce n’est pas du désespoir, c’est plus comme si tu cherchais quelque chose, tu n’es pas tranquille, c’est une sorte d’agitation. C’est une mélancolie qui coule dans tes veines et qui veut sortir, et être partagée, c’est très vivant, très effervescent.

Comme tu l’as dit, le fado est connu pour sa mélancolie. Vois-tu un parallèle entre cette mélancolie et celle qu’on retrouve beaucoup dans le metal, en général ?

Je ne sais pas, honnêtement. Je sais que surtout, le metal s’exprime davantage avec des guitares lourdes et des voix en souffrance, mais peut-être que le metal norvégien ou suédois est différent du metal portugais. Il peut y avoir, évidemment, de la mélancolie mais il y a différents types de mélancolie. Et la mélancolie peut aussi être liée à nos vécus, à là où on vit et à la culture de notre pays. Par exemple, il y a un groupe qui s’appelle Dead Combo, ce n’est pas du metal, c’est portugais, ils n’ont pas de chant, mais à chaque fois que je les écoute, pour moi, ça me ramène à Lisbonne et je ne peux pas expliquer pourquoi ! Je pense que ça vient des expériences culturelles et c’est lié à ce qu’on fait, pas toujours mais souvent, et Sinistro est lié à ça.

J’ai parlé à Fernando Ribeiro de Moosnpell du fado, et il était assez mitigé par rapport à ce qu’est devenu le fado, il disait que c’était quelque chose pour les touristes, dominé par l’influence brésilienne de la bossa-nova. Quel est ton avis sur la question ?

Le fado aujourd’hui a une autre approche, on peut peut-être appeler ça le « nouveau fado », je ne sais pas, car il y a de nouveaux chanteurs dans ce nouveau fado qui font appel à d’autres instruments, pas seulement à de la guitare portugaise. Mais je pense que c’est comme une progression, une évolution. Imagine, il y a très longtemps, plein de gens n’aimaient pas le fado parce que c’était vieux, ça n’était pas neuf, mais il y a quelques années, les gens ont repris conscience de ce que ça représentait, genre « ok, c’est notre musique », et ont rétabli leur lien avec le fado. C’est une conséquence. Mais quand même, le nouveau fado – je ne sais pas comment appeler ça – est une approche différente mais il y a de très bonnes choses. Avant, notre chanteuse principale était Amália Rodrigues, c’était la chanteuse la plus connue, mais heureusement, maintenant il y a davantage de chanteurs reconnus partout dans le monde, et je trouve ça très positif. Enfin on peut voir notre culture sous un angle positif et pas juste dire « ça appartient à notre passé, ignorons-le. »

Moonspell est sans doute le groupe de metal portugais le plus reconnu. Que penses-tu de ce groupe ?

Je respecte énormément Moonspell ! Je les connais depuis le début. Tu sais, quand on aime le metal et travaille dans le metal, évidemment tout dépend du pays, mais parfois ce n’est pas facile de devenir un gros groupe qui parle à différents types de personnes. Moonspell est parvenu à ça à la sueur de leur front, à forte de persévérance et grâce à la qualité de ce qu’ils font. Et ils ont pu ouvrir les frontières parce que maintenant, les gens connaissent le Portugal et associent le pays à Moonspell. C’est génial ! Ils ont ouvert une porte qui est très difficile à ouvrir. Donc évidemment, je les admire.

« S’il se passait quelque chose dans ma tête, il est clair que je ne ferais pas ces mouvements bizarres [rires]. »

As-tu écouté leur dernier album, 1755, à propos du grand tremblement de terre à Lisbonne, qui est le premier de leurs albums entièrement chanté en portugais ?

Je n’ai pas encore eu l’occasion d’écouter l’album dans son intégralité mais j’ai effectivement écouté quelques chansons et ce que j’ai entendu était très poétique, et je trouve que ça exprime très bien ce qui s’est passé durant le tremblement de terre. C’était une grande tragédie dans notre histoire, donc c’est une manière de faire découvrir aux gens une part d’histoire via la musique. Donc c’est très épique et grandiloquent. Et le fait qu’ils ont invité Paulo Bragança était aussi très généreux et très beau. Je sais que l’album a été très bien reçu et que Moonspell a une longue histoire, donc ça représente beaucoup que maintenant ils chantent en portugais – et c’est du très bon chant en portugais – et dépeignent une part de notre histoire.

Tu chantes toi-même en portugais dans Sinistro. D’un côté, hors du Portugal, la plupart des gens ne comprennent pas vraiment ce que tu chantes, d’un autre côté, ça confère une originalité et peut-être une touche « exotique » à votre musique. Du coup, est-ce plutôt un avantage ou un désavantage à l’étranger de ne pas chanter en anglais ?

Pour nous, ça a été un avantage, complètement. Lorsque Ricardo et Fernando sont venus me parler pour faire l’EP, personne n’a dit « ok, c’est en anglais », non, il était évident que ça allait être en portugais. C’était une décision consciente. Depuis lors, c’est devenu un avantage mais sur le moment, nous n’avons pas imaginé que ça le serait, car nous nous disions : « Ok, c’est du portugais, c’est très difficile, et les gens ne vont rien comprendre. » Mais nous sommes partis en tournée et nous avons vu les gens qui prêtaient attention à notre album grâce à ce « désavantage » [petits rires]. Pour ma part, en particulier, je suis plus intime avec le portugais parce que c’est ma langue maternelle, donc j’ai le sentiment de pouvoir exprimer plus naturellement ce que je veux dire, y compris au niveau du poids des mots, je peux y mettre mon énergie, car c’est plus naturel pour moi. Donc c’était un extraordinaire désavantage [rires]. Chanter en portugais a totalement du sens pour nous. Et de nos jours, je pense que les gens ont changé leur façon d’écouter la musique. Plein de gens écoutent de la musique dans des langues différentes. Par exemple, je crois que la France a un marché important pour la musique du monde. Et la musique n’est pas seulement lié à la langue, c’est une forme de communication en tant que tel. J’aime beaucoup Sigur Rós mais je ne comprends vraiment rien de ce qu’ils disent ! [Petits rires] Mais je m’en fiche totalement parce que je ressens énormément de choses quand je les écoute. Ou si j’écoute de la musique du monde… Nous avons un festival de musique du monde ici dans le sud, c’est l’un de mes festivals préférés. Parfois il y a des artistes qui chantent dans différentes langues et je ne les comprends pas mais je ressens leur énergie sur scène et je ressens leur communication. Donc c’est ce qui importe le plus.

Lorsqu’on te voit sur scène, tu as ta propre présence et tes propres mouvements, tu te contorsionnes, tu es presque possédée. Comment te sens-tu quand tu es sur scène en train de chanter ces chansons ? Que se passe-t-il dans ta tête ?

S’il se passait quelque chose dans ma tête, il est clair que je ne ferais pas ces mouvements bizarres [rires]. Je blague, bien sûr. C’est la façon dont je m’exprime via mon corps. Je viens du théâtre, et le théâtre a été très, très important pour moi pour ma présence sur scène avec Sinistro, car tu es tellement connecté à la musique, aux paroles, tout, que pour moi, sur scène, il faut que ce soit le niveau d’expression maximal de l’atmosphère que dégage l’album. Ce n’est donc pas quelque chose de rationnel, genre « je fais ceci et cela, et je fais ces mouvements étranges, » c’est plus « ceci est comment mon corps se lie à ce que je chante. » C’est tout. J’adore être sur scène et c’est ainsi que je ressens la chose. Ce que fait mon corps est l’expression de mes sentiments.

Tu as déclaré que « jouer en concert est une forme de salut, un exorcisme. » Que veux-tu dire ?

C’est un salut parce que c’est aussi une façon de tout sortir de toi. C’est une façon pour toi d’expulser tes démons. Pour moi, l’art est très lié à ce que tu ressens à l’intérieur et ce que tu veux exprimer, donc que ce soit bon ou mauvais, d’une certaine manière, c’est un salut. Si tu peux t’exprimer de manière aussi pure, c’est un salut. Si tu as le privilège d’avoir des gens qui te voient sur scène, c’est un salut. Car je suis sûre, et je le sais, qu’il y a plein de gens qui font des choses géniales avec l’art mais qui sont enfermées. Donc voilà pourquoi c’est un salut et un exorcisme, c’est pour faire ressortir tout ce que tu as en toi.

Lorsqu’on te voit sur scène, on comprend bien que votre musique est une expérience très introspective, en témoigne le fait que tu as souvent les yeux fermés. Du coup, comment trouves-tu l’équilibre entre cette introspection et la communication nécessaire à un spectacle ? Est-ce que tes mouvements sont ta manière de communiquer ?

Oui, c’est ça. Même si j’ai mes yeux fermés, je suis avec le public, je suis là, je communique. Tu n’as pas besoin d’établir une communication en regardant les gens dans les yeux. Tu peux aussi établir une communication même si tu as les yeux fermés et ne bouges rien sur ton corps. Tout est une question d’énergie. Si tu fais de l’introspection, cette énergie te traversera et atteindra le public, car c’est cette énergie en toi qui t’émeu, et si c’est authentique, ça émouvra aussi les gens en face. C’est un partage entre le public et le groupe. Sans partage, peut-être que ça n’a aucun intérêt, je ne sais pas.

« Tu peux aussi établir une communication même si tu as les yeux fermés et ne bouges rien sur ton corps. Tout est une question d’énergie. Si tu fais de l’introspection, cette énergie te traversera et atteindra le public. »

Tu as mentionné plus tôt que tu étais actrice avec un solide background dans le théâtre. Comment ce background t’influence en tant chanteuse, compositrice et sur scène ?

En étudiant le théâtre, tu apprends beaucoup sur toi ou, tout du moins, tu essaies d’apprendre quelque chose sur toi. De manière formelle, tu apprends beaucoup sur ton corps, sur les mouvements, sur la présence… Grace à mon expérience, j’ai beaucoup appris en école d’art dramatique et avec les pièces de théâtre que j’ai jouées. Ma prestation sur scène avec Sinsitro est le résultat de ce background en tant qu’actrice. J’ai appris à découvrir mon corps, de nouveaux mouvements, le poids des mots, le poids des phrases. Tout ça vient du théâtre. Et sans ça, il est clair que je serais une autre chanteuse, car tes expériences sont très importantes pour façonner qui tu es en tant qu’individu ou personne créative. J’ai découvert que ma façon de chanter était liée au théâtre, au parlé, au fait de crier ou parler très doucement. Si je n’étais pas actrice, ce serait autre chose, c’est sûr. Mais je ne sais pas, je ne suis pas quelqu’un d’autre, je n’ai pas vécu autre chose [petits rires]. Mais il est certain que j’ai plus de facilité pour m’exprimer parce que ça permet de t’ouvrir plus aisément ; parfois, tu veux exprimer quelque chose mais tu ne sais pas comment faire parce que tu n’as pas les outils pour, ou tu as peur, ou tu manques d’assurance. Lorsque tu as passé plusieurs années à te constituer ces outils, tu deviens plus ouvert à l’expérimentation, et c’est ce qui s’est produit avec moi durant ces années. Même avec mes autres groupes, j’ai beaucoup appris et je peux mettre ça dans Sinistro.

J’ai appris que le groupe a participé à un genre de spectacle de théâtre…

Oui, c’était l’an dernier. C’était une expérience très curieuse et incroyable. J’ai intégré une troupe qui s’appelle Teatro Do Eléctrico et le directeur est Ricardo Neves-Neves. Ricardo Neves-Neves est un l’acteur qui apparaît dans le clip de « Relíquia » issu de l’album Semente. Il a monté un grand spectacle en Algarve basé sur l’histoire de Quarteira – une ville d’Algarve. Le thème principal était l’évolution de la ville. Quarteira, dans le passé, était un petit village de pécheurs et ensuite est devenu un lieu touristique avec de grands immeubles, etc. Donc il voulait montrer ce processus par le biais de la pièce de théâtre. Il a invité plusieurs artistes de Quarteira, un rappeur et un chanteur de fado, et il a aussi pensé à Sinistro. Donc c’était une grande surprise parce que le groupe a fait le spectacle avec les acteurs, qui étaient aussi chanteurs. Sinistro a joué dans une partie où Quarteira était en train d’être envahie par les immeubles, donc il a utilisé le groupe pour exprimer ceci. La musique était « Relíquia » mais les paroles étaient différentes, elles ont été adaptées au thème.

Avez-vous l’intention de développer ce mélange de formes artistiques ?

Nous adorerions parce que je pense que plus tu collabores, plus tu as d’expressions artistiques différentes, et plus tu grandis en tant qu’artiste et en tant que personne. Donc nous adorerions continuer à développer ce genre de participation.

Vos clips vidéo sont très originaux, très poétiques et élaborés. Quelle importance le visuel a-t-il chez Sinitro ?

Depuis le début, lorsque nous avons été en studio pour enregistrer Cidade, Sinistro veut être un groupe avec une approche visuelle et cinématographique forte. C’est pour ça que pour nous, c’est important. C’est une autre façon d’exprimer la musique que nous jouons. Même en live, à chaque fois que nous avons l’occasion d’avoir les vidéos, nos concerts prennent beaucoup d’ampleur. Les clips sont la partie visuelle de l’histoire, même si ce n’est pas une histoire spécifique, même si c’est plus abstrait. Donc oui, Sinistro est aussi dans les visuels, tout du moins nous faisons de notre mieux pour également exprimer ceci [petits rires].

Tu as mentionné le côté cinématographique de votre musique. Êtes-vous inspirés par des films en particulier ?

Nous regardons tous différents types de films. L’un de mes films préférés, depuis que je suis toute petite, depuis mes onze ans, c’est Elephant Man de David Lynch. C’est un film très, très triste mais vraiment incroyable. Ça parle aussi des gens, de ce qu’ils ressentent, et de ce que je me souviens, c’était aussi basé sur une histoire vraie. Généralement, j’aime les histoires qui parlent des gens, ou bien des histoires qui changent de l’ordinaire qui peuvent avoir différents aspects, qui sont intrigantes, ou même si c’est un film qui a une approche ou une esthétique différente. Mais j’aime aussi les classiques comme La Fièvre Dans Le Sang d’Elia Kazan. Et tout ça m’influence, évidemment. Les films m’influencent mais aussi les images, comme les peintures, ou les écrivains. Les images dans la peinture sont parfois très fortes. Et tout dépend, mais tu peux juste imaginer ce qu’ils voulaient exprimer et je trouve que c’est un exercice très sympa, j’apprécie beaucoup. J’aime regarder et, pas réfléchir de façon rationnelle, mais voir ce que l’image peut me raconter. Donc en général, j’aime les films, la littérature et les peintures, mais je pense que l’inspiration vient de partout, et surtout elle vient de la vie de tous les jours, des gens. Parfois tu lis des livres mais ce que tu recherches est juste au coin de ta rue !

Interview réalisée par téléphone le 9 janvier 2018 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Joana Linda (1) & Ines Achando (2, 3, 5, 6).

Site officiel de Sinistro : www.sinistroband.com.

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