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Interview   

Skunk Anansie : la scène dans la peau


Chanteuse emblématique de l’inclassable groupe Skunk Anansie, Skin a des choses à dire. Cela fait vingt-cinq ans que le groupe londonien existe, vingt-cinq ans qu’elle observe et analyse les comportements de la classe dirigeante et que franchement, ça l’énerve un peu. A l’occasion des vingt-cinq ans du groupe, donc, Skunk Anansie sort un album live, en fait le tout premier live électrique de leur carrière (ils avaient bien sorti An Acoustic Skunk Anansie – Live In London en 2013) : une compilation de différents concerts captés ces dernières années.

Étonnant presque que le groupe ne nous ait jamais régalés d’un tel live auparavant, d’autant que Skin et ses compères sont connus pour leur incroyable énergie scénique. Dans un entretien où elle se montre particulièrement loquace, Skin s’autorise un coup d’œil dans le rétro, nous parle du contexte dans lequel le groupe s’est formé et de ce qui fait de Skunk Anansie un groupe décidément à part, le tout ponctué de quelques élans échauffés sur la politique et le mouvement #metoo.

« King’s Cross à l’époque était un coin vraiment crado, délabré et mal famé, avec de la drogue, de la prostitution, des drag-queens, des boîtes cradingues… J’adore cet environnement, je dois dire [petits rires]. Plein de choses artistiques ressortent de ce type d’environnement, car ces coins pauvres et crasseux sont, à mon sens, bien plus intéressants et vrais que ce qu’on connaît aujourd’hui à King’s Cross, qui est désormais un quartier parfaitement embourgeoisé. »

Radio Metal : 25LIVE@25 célèbre un quart de siècle de Skunk Anansie. Skunk Anansie n’a jamais été un groupe nostalgique, et vous le revendiquez. Du coup, pourquoi regarder maintenant dans le rétroviseur avec cet album live ? Ou dirais-tu que ne pas être nostalgique et aller de l’avant ne signifie pas forcément oublier d’où l’on vient ?

Skin (chant) : C’est intéressant. Je crois qu’après vingt-cinq ans, nous nous sommes dit : « D’accord, on peut être un petit peu nostalgiques pendant un instant. » Je pense que l’on vit dans une culture de : « C’est quoi la suite ? Qu’est-ce que tu as à me proposer dernièrement ? » Peu importe les choses fabuleuses que tu as faites, les gens s’en fichent, c’est comme un besoin d’avoir sa dose, ils attendent le prochain truc, puis le prochain truc, puis le prochain truc… Voilà donc pourquoi nous ne sommes pas très nostalgiques, parce que je crois que si tu passes trop de temps à contempler le passé, et à être vraiment égocentrique, « on était un groupe génial ! Ne sommes-nous pas incroyables ? On va jouer ces chansons qui sont déjà des tubes et que vous adorez déjà ! Ça nous fait du bien ! », tu peux devenir un peu fainéant, tu arrêtes de te développer, d’avoir des idées neuves, d’aller de l’avant et de t’intéresser, et d’être inspiré par de nouvelles choses. Voilà pourquoi nous n’aimons pas être nostalgiques. Mais nous trouvions que pour les vingt-cinq ans, on devrait faire quelque chose, ça vaut le coup. Nous pouvons nous permettre de prendre cinq minutes pour nous tapoter dans le dos et nous dire : « Ouais, c’est un accomplissement, nous l’avons fait ! » Je ne crois pas que ce soit mal de faire ça. Voilà pourquoi nous le faisons.

A la fois, ce faisant, nous ne voulions pas sortir de best of, parce que nous en avons déjà sorti un en 2010 ; bon, d’accord, c’était il y a neuf ans [petits rires], mais quand même. Nous n’étions pas disposés à faire ça. Mais faire un album live était plus intéressant parce que nous n’en avions jamais fait avant, c’est la première fois. Il y a deux choses que nous n’avons jamais faites : un album live et un album de faces B. Je ne crois pas que nous ferons un jour un album de faces B parce que ça ne me branche pas, pour être honnête [petits rires], mais peut-être que je finirai par changer d’avis. Mais faire un album live, c’était une bonne occasion parce que tout ce qui est jamais arrivé à Skunk Anansie vient du fait que nous sommes un groupe de live. Nous ne faisions pas de démos – bon, nous avons fait des démos avant d’être signés mais elles étaient tellement mauvaises que nous ne voulions les faire écouter à personne ; nous savions à quel point nous étions bons en live mais ça ne veut pas dire qu’on sait s’enregistrer, surtout quand il s’agit d’enregistrer un groupe live. Je pense qu’il est bien plus facile de faire de la musique électronique dans sa chambre [rires]. Mais étant un groupe de live, nous n’étions pas suffisamment bons pour enregistrer. Nous savions juste que nous pouvions jouer live, et si vous aimiez, vous pouviez venir nous voir. Voilà vraiment pourquoi. Pour nous, faire un album live paraît être une idée fraîche. Et puis ça montre à ceux qui ne nous ont pas encore vus en concert : « Voilà de quoi ça a l’air. C’est de la bonne musique ! » [Petits rires]

Et pour répondre à la dernière partie de ta question, j’imagine y avoir un peu répondu au début : je pense qu’il est très important, surtout dans le climat politique dans lequel on vit, de connaître son histoire, et faire ses propres recherches. Donc, pour notre part, nous avons un grand passé et un héritage, et c’est important. Mais ceci n’est pas toute l’histoire car nous n’avons pas fini.

Le groupe a été formé à Londres en 1994. Comment décrirais-tu le contexte là-bas et votre état d’esprit à l’époque ?

C’était même en 1993 ! C’est une bonne question. Nous nous sommes formés en 1993, et on nous a signés suite à notre second concert. Nous avons fait un concert, qui était bondé de monde, des amis surtout. Et ensuite, nous avons fait le suivant qui était rempli de représentants de labels. Car, en fait, nous étions un peu un super-groupe sans contrat : Cass était le meilleur bassiste, Ace était le meilleur guitariste et j’étais la meilleure chanteuse. Les gens étaient très curieux de voir ce que ça allait donner. Car mon groupe, Mama Wild, dans lequel j’étais avant, était déjà un groupe underground très cool. Mais si tu peux imaginer ce climat : King’s Cross à l’époque était un coin vraiment crado, délabré et mal famé, avec de la drogue, de la prostitution, des drag-queens, des boîtes cradingues… J’adore cet environnement, je dois dire [petits rires]. Plein de choses artistiques ressortent de ce type d’environnement, car ces coins pauvres et crasseux sont, à mon sens, bien plus intéressants et vrais que ce qu’on connaît aujourd’hui à King’s Cross, qui est désormais un quartier parfaitement embourgeoisé.

Donc nous sommes allés dans cet endroit qui s’appelait le Splash Club, qui était un pub vraiment merdique, pourri et sale. Et Ace était dans un groupe qui s’appelait Big Life Casino, et ils ont lancé les nuits du Splash Club, au Water Rats, qui servait surtout à mettre en avant de nouveaux groupes ; c’était plus pour récolter de l’argent afin que ces groupes puissent répéter. C’est donc devenu un haut lieu pour les talents sans contrat, car à cette époque, il n’y avait pas de réseau social, pas de téléphone portable, pas de pager. Si tu voulais te faire remarquer, il fallait jouer en live et impressionner tout le monde, et ensuite tout le monde en parlait. Voilà comment la scène sociale fonctionnait. Les gens venaient au Splash Club rien que pour voir de nouveaux groupes, car ils savaient que les meilleurs nouveaux groupes allaient jouer là-bas. Nous étions donc un des groupes qui jouaient là-bas, nous y étions tout le temps et nous allions à l’étage, nous nous soûlions, nous faisions la fête toute la nuit. Et ensuite nous allions à une after-party chez quelqu’un ou dans des boîtes. Il y avait des boîtes très sympas qui jouaient du rock avant. A Londres, si tu imagines, il y avait King’s Cross et puis il y avait Camden. Camden, c’était là où tous les journalistes traînaient, et là où tous les groupes friqués et snob traînaient, tous les groupes de pop indé, de brit pop blindés de fric. C’était les gamins cool. Et puis il y avait les vrais gamins, les sales gosses ; nous étions sales et nous étions débauchés [rires], et c’était vraiment marrant.

« Si nous allons jouer dans un festival metal, nous jouons tous nos morceaux les plus heavy, ce qui est vraiment amusant, et puis nous ajoutons au milieu une ballade [petits rires], juste pour faire chier ces gars, car ils détestent ces conneries. »

Si tu imagines, à l’époque, niveau musical, il y avait le post-grunge – Kurt Cobain venait de mourir et certains voient ça comme la fin du grunge –, il y avait tous ces groupes, il y avait le hip-hop, qui était énorme à l’époque à Londres, le drum & bass qui était également énorme à Londres, le trip-hop de Birmingham, et tous ces groupes venaient et jouaient au Slpash Club à Londres. Il y avait le mouvement Riot Grrrl à Londres, il y avait tous les artistes RnB américains qui débarquaient, comme Missy Elliot, Boyz II Men, etc., il y avait le punk avec un peu la fin du post-punk… Toutes ces scènes passaient à la radio, tout le temps. Ce n’est pas comme aujourd’hui quand on écoute la radio grand public et qu’on n’entend qu’un style de musique ; à un moment donné c’était le dubstep, ensuite c’est passé à l’EDM, et puis c’est passé au Tropical House, et maintenant c’est le Reggaeton, et quelques chanteurs auteurs-compositeurs, tout le monde essaye de sonner comme Kygo ou autre dans le style. A Londres, à l’époque, il y avait constamment différents types de musique, tous étaient dans le hit-parade en même temps, se disputant le même espace. Donc, si tu imagines, le haut du panier de ces artistes, c’était de la brit pop, du brit rock, du hip-hop, du drum & bass, RnB, des boys band, girls band – n’oublions pas l’ampleur qu’avaient prise les Spice Girls à l’époque. C’était bien plus varié et ouvert, et puis tous les groupes underground cool fusionnaient toutes ces choses. Alors on obtenait par exemple un groupe de trip-hop qui écrivait des chansons pop, si tu vois ce que je veux dire. Et nous, nous venions plus d’un son américain. Donc nous étions influencés par Rage Against The Machine, Nirvana, The Smashing Pumpkins, Tool, Sepultura, Slipknot, Marylin Manson… Nous étions davantage influencés par ces groupes mais nous abordions ça à la sauce britannique et c’est moi qui chantais, ce qui faisait que c’était complètement différent [petits rires]. Voilà comment c’était. Tout le monde tournait constamment à plein régime. C’était palpitant ! [Rires]

Skunk Anansie a toujours été un grand métissage, mélangeant les styles musicaux, les cultures, les ethnies, les sexualités… Penses-tu que le fait qu’on ne pouvait jamais étiqueter le groupe faisait qu’il était parfois dur pour les gens de s’identifier au groupe, ou que, au contraire, ça permettait à un maximum de gens de trouver quelque chose dans le groupe auquel ils pouvaient s’identifier ?

Je pense que tu as raison sur les deux. Et je pense que c’est ce qu’il y a de beau chez Skunk Anansie. Nous avons eu toutes les étiquettes [rires]. Nous avons été metal, nous avons été rock, nous avons été black rock, nous sommes aussi un groupe mené par une chanteuse, nous avons aussi écrit des chansons pop et avons un certain talent pour les ballades. Du coup, nous nous retrouvions à jouer avant Björk, ou Massive Attack, ou The Prodigy. Nous étions le groupe qui jouait avant David Bowie. Nous pouvions jouer avant tous ces groupes parce que, d’une certaine façon, nous pouvions adapter notre set. Si nous allons jouer dans un festival metal, nous jouons tous nos morceaux les plus heavy, ce qui est vraiment amusant, et puis nous ajoutons au milieu une ballade [petits rires], juste pour faire chier ces gars, car ils détestent ces conneries. Mais à la fois, je pense que les gens qui avaient du mal à s’identifier à nous, c’était ceux de l’industrie de l’ordre établi – les stations de radio, les émissions télé et l’establishment britannique. Car nous étions un groupe politisé, nous étions de gauche et plutôt antimonarchique. Nous étions antifascistes, anti tout ça. Je pense que ça nous rendait effrayants à leurs yeux car c’était mené par une femme noire avec une image agressive. Donc une bonne partie de ces gars, les hommes blancs d’âge mûr, avaient beaucoup de mal à trouver une affinité avec moi.

Nous étions, et sommes toujours, vraiment un groupe du peuple. Les gens du peuple sont la raison pour laquelle nous sommes toujours là, car on ne nous joue toujours pas à la radio, on ne nous invite toujours pas à ces émissions télé et l’establishment n’écrit toujours pas de magnifiques et éclatantes critiques sur nos concerts et nos albums. Ces gens font semblant d’être cool ou peu importe, mais ils sont autant dans un moule que n’importe qui. Donc les hommes blancs d’âge mûr ont toujours eu un souci avec moi [rires], or ce sont ces personnes qui dirigent le pays. Ouais, eux n’arrivaient pas à s’identifier. Mais les gens du peuple, eux, captent complètement, car ils regardent Skunk Anansie et ensuite se disent : « C’est moi ! » A l’époque, on nous qualifiait de « groupe multiculturel », maintenant ils emploient le terme « diversité » [petits rires], mais je pense simplement que si tu mets un miroir face à la société, le reflet que tu obtiens est Skunk Anansie. Tu as des gars blancs, tu as des metalleux, tu as un gars noir avec des dreadlocks, tu as une femme noire, tu as une image bien plus diversifiée. Et je pense que, même si je n’ai jamais été la fille lambda, en raison de mon allure – j’étais assez différente de toutes les filles –, je pense vraiment que nous reflétions la communauté d’où nous venions. Nous venions de la rue, nous ne sortions pas d’un conservatoire de musique, nous n’étions pas diplômés en musique, nous n’avions pas de parents riches qui allaient nous payer l’université. Nous avons dû faire ça nous-mêmes. Nous sommes un groupe issu de la classe ouvrière.

Tu as expliqué par le passé que ça avait été difficile pour toi au début, en tant que chanteuse noire, mais que les concerts t’ont aidée à être naturellement acceptée…

Quand tu voyais Skunk Anansie en concert… Quand tu lisais un article dans le journal qui en parlait, tu ne captais pas. Je veux dire que fut un temps, je me souviens que le moindre article sur Skunk Anansie commençait exactement de la même façon. C’est parce que les journalistes ne savaient pas quoi dire, donc ils se contentaient de dire ce que tout le monde dirait : la chanteuse d’un mètre quatre-vingts, au crâne rasé, bisexuelle et à l’allure d’amazone de Skunk Anansie. Ce n’était qu’un enchaînement d’adjectifs pour me décrire. Et j’ai encore vu ça dans une interview l’autre jour : le putain de Daily Mirror a parlé de moi comme ça. C’est genre : « Les mecs, vous êtes tellement arriérés ! » Et je crois qu’en tant que femme noire, avoir une quelconque force ou puissance, c’est très difficile, pour l’establishment ou certaines personnes, surtout dans la mesure où je n’étais pas ouvertement sexuelle. Je n’étais pas non sexy [petits rires] mais je ne vendais pas le groupe sur le fait que je sois sexy, alors que c’est sur ce critère que beaucoup de femmes sont signées. Si tu te vends en t’appuyant sur le côté sexy, jusqu’à présent, en tant que femme, c’est bien plus facile d’être signée que si tu te vends en t’appuyant sur de bonnes chansons. L’image de la femme noire, en particulier, était très sexuelle : une sexualité animale, sans concession, elle va te balancer sur un lit et te baiser sauvagement. C’est ça l’image que les gens avaient de la femme noire à l’époque. Ce n’était clairement pas ce que je faisais. J’aurais pu le faire [rires], mais non.

« Si tu mets un miroir face à la société, le reflet que tu obtiens est Skunk Anansie. »

Penses-tu que si tu commençais aujourd’hui, les difficultés ne seraient pas les mêmes ?

Beaucoup de choses ont changé. Il est clair qu’en termes de politique entre sexes, ça a vraiment changé et progressé, ce qui est génial. Ce qui est amusant est que j’ai regardé quelque chose au sujet de Christine And The Queens, que j’adore, que je trouve tellement intelligente et fascinante, dans sa façon de parler des sexes. Et j’étais là : « Oh mon Dieu ! Les gens n’auraient jamais voulu parler de ça il y a vingt ans. » Je pense que c’est un super exemple qui montre à quel point on a évolué, le fait que Christine And The Queens puisse parler de sexes et être une artiste aussi énorme partout dans le monde – bon, pas partout mais là où les gens sont intelligents et réfléchissent [petits rires]. Mais, à la fois, quelqu’un demandait pourquoi les chansons de Skunk Anansie étaient aussi pertinentes politiquement parlant, et je pense que ça fait partie de la même question. Je pense que lorsque Skunk Anansie arrivait et était en train de monter, le monde virait à gauche, devenait bien plus libéral. Je ne pense pas forcément que « gauche » signifie « libéral » ; je pense simplement que globalement nous évoluions vers un intérêt davantage libéral dans la société. Quand je dis « libéral », je ne parle pas de la définition de Trump ; je ne parle pas du terme utilisé par les antifa anti-Trump, quand ils l’utilisent de manière négative. Je parle du libéralisme ouvert d’esprit, dans le sens de laisser tout le monde vivre sa vie, sans être moralisateur, et ça concerne autant les gens de droite que ceux de gauche. Et je pense que nous prenions une direction où la gauche et la droite en politique étaient distinctes mais travaillaient ensemble. Aujourd’hui, on dirait que la vague a changé pour devenir cette ultra-droite trumpienne, et non pas la droite dans le sens du Parti républicain, mais la droite dans le sens des nazis.

Donc je pense que, de bien des façons, il y a aujourd’hui beaucoup plus de conflits, car dans les années 90, les gens évoluaient vers une mentalité plus libérale et ouverte, alors que maintenant les pays évoluent vers la droite. Je pense aussi qu’on a plus de conflits en dehors de la culture occidentale, car en dehors de cette culture, les gays, par exemple, sont absolument harcelés et torturés. Regarde ce qui se passe en Russie, en Ukraine, dans certains pays africains ; regarde ce qui se passe au Brésil quand ce membre du Congrès a dû quitter le satané pays. Je pense qu’on est mal barrés car on prend une mauvaise direction. D’un côté, je pense qu’on peut dire : « Oui, d’accord, la politique des sexes a progressé… » Je pense qu’on a progressé avec l’intellectualisation du débat. Je pense que les gens sont bien plus enclins à discuter de sexualité. Mais à la fois, d’une certaine façon, ceci est stimulé par des gens qui ne sont peut-être pas si intellectuels et qui ne font que suivre Trump ou un autre comme des moutons, qui ne vont pas se poser et lire un livre, qui ne vont pas vraiment chercher à comprendre les problèmes et lire différents points de vue, ils vont juste suivre ceux qui seront en phase avec leurs opinions conservatrices. Donc j’apprécie la tournure qu’a prise la discussion, mais je reste plus inquiète que je ne l’ai jamais été.

Certaines personnes affirment que Trump a été élu en partie parce que les gens en avaient marre d’entendre les artistes leur dire ce qu’ils devraient faire, pour qui ils devraient voter, etc. Qu’en penses-tu ?

C’est une opinion stupide, désolé. Bordel, je trouve que c’est la chose la plus stupide que j’ai jamais entendue ! Vous allez blâmer les artistes pour ce qui est arrivé avec Trump ? Non. Ce qui s’est passé avec Trump a été un long plan très organisé et entretenu sur trente ans. Ça n’est pas arrivé du jour au lendemain. Ce qui s’est passé avec l’élection de Trump était l’accès au pouvoir de la droite, sournoisement et par n’importe quel moyen nécessaire. Et le truc avec les gens de gauche est qu’ils sont bien plus sophistiqués pour ce qui est de ce que moralement ils feront et ne feront pas. On ne va donc pas pirater le putain de Parti républicain, voler des informations et les sortir dans la presse, car c’est immoral. Mais le truc est que la droite n’a pas ce type de sophistication. Ils feront ceci parce qu’ils veulent gagner par tous les moyens nécessaires. Ils te tabasseront, brûleront ta maison, tabasseront tes enfants, ils s’organiseront afin de t’anéantir sur les réseaux sociaux. Regarde Amy Schumer, quelqu’un comme ça, dès qu’elle dit quoi que ce soit, des millions de trolls vont s’organiser pour la démolir. Les gens de gauche ne font pas ça, parce que ce n’est pas correct, ce n’est pas honnête et c’est immoral. Ce faisant, on est en train de se faire tuer ! On se fait tuer parce qu’on s’élève et eux se rabaissent. Je pense qu’on doit trouver l’équilibre dans cette merde. Je ne suis pas en train de dire qu’on doit perdre notre sens moral, parce qu’alors on aura tout perdu. Je suis en train de dire qu’on doit dévoiler ces gens, en disant : « Vous avez fait ceci, vous avez fait cela. » On doit dévoiler ces enfoirés quand ils font de la merde. Car ils nous trucident quand ils font ces conneries. On doit trouver les informations et les exposer, et se battre. Hilary Clinton, tu aurais dû continuer à te battre ! Tu aurais dû dévoiler son jeu, toute cette information que tu avais à ta disposition sur la façon dont tu as été piratée, tu aurais dû révéler comment ils ont fait, sans état d’âme, et leur montrer qu’ils ont eu tort.

Je vois ça constamment sur Internet, les gens de gauche, les gays par exemple, qui démolissent d’autres gens de gauche, parce qu’ils n’ont pas été corrects, ou parfaits, ou précis, ou ont dit ce qu’il ne fallait pas, ou parce qu’ils ont fait une erreur. Si Barak Obama faisait une erreur, qui le démolissait ? Les gens de gauche ! Tu regardes sur les réseaux sociaux, et si Rita Ora sort une chanson sur la bisexualité, les gens la démolissent ! Je suis là : « Vous savez quoi ? Rita Ora ne veut pas votre mort ! Rita Ora ne vas pas brûler votre maison ! Vous feriez mieux de garder vos yeux rivés sur les gens qui nous veulent vraiment morts, qui veulent nous retirer nos droits, qui veulent nous retirer tout pouvoir. » C’est là que la gauche me rend dingue, quand elle se démolit elle-même. On doit s’unir et être solides, de la même façon que eux se sont unis derrière le plus gros connard au monde. Et on sait que les républicains ne l’aiment pas, des gens qui ont voté pour lui ne l’aiment pas. Ça n’a pas d’importance parce qu’il est au pouvoir, ce qui signifie qu’ils sont au pouvoir. C’est ce que l’on doit faire. A la place que fait-on ? Bernie Sanders a plus contribué à la démolition d’Hilary Clinton que les gens de Trump ! C’est lui qui a lancé tout le truc sur les e-mails. C’était un cas classique de division au sein du Parti démocrate ; il a divisé le Parti démocrate. En conséquence, le Parti démocrate, dans sa globalité, a perdu, et savez-vous qui a gagné ? Trump ! Voilà pourquoi Hilary Clinton n’est pas au pouvoir, parce qu’ils n’ont pas voulu s’unir autour d’elle. Je trouve que ce sont les plus grosses et les plus stupides conneries que l’on fait. Même quand elle a gagné, Bernie Sanders continuait à la démolir ! Quel abruti ! Et regarde ce qui s’est passé : le Parti démocrate n’a aucun pouvoir, rien, sauf pour Nancy Pelosi ; peut-être qu’elle peut rectifier certaines merdes.

« Si tu te vends en t’appuyant sur le côté sexy, jusqu’à présent, en tant que femme, c’est bien plus facile d’être signée que si tu te vends en t’appuyant sur de bonnes chansons. L’image de la femme noire, en particulier, était très sexuelle : une sexualité animale, sans concession, elle va te balancer sur un lit et te baiser sauvagement. C’est ça l’image que les gens avaient de la femme noire à l’époque. Ce n’était clairement pas ce que je faisais. J’aurais pu le faire [rires], mais non. »

La même chose s’est produite en France…

Oui, exactement, la même chose s’est produite en France, avec la gauche qui se tirait dans les pattes pendant que la droite gagnait. On doit maîtriser ces gens, on doit s’unir comme il faut derrière quelqu’un.

Dans le temps, tu as décrit Skunk Anansie comme étant du « clit-rock », non seulement pour éviter d’être mise dans le même panier que la brit pop, mais aussi pour faire une déclaration féministe et sociale. Penses-tu que cette déclaration est encore plus forte aujourd’hui avec tout le mouvement #metoo qui est apparu ?

Je dois être honnête : je ne faisais rien de tout ça avec cette histoire de clit-rock. J’ai seulement dit ça pour blaguer [petits rires], et puis tout le monde s’en est emparé parce que c’était très accrocheur. Ce qui s’est passé est qu’un journaliste m’a demandé : « Que penses-tu de la brit pop ? Aimerais-tu être impliquée dans cette scène ? » Car nous n’étions pas un groupe brit pop, nous ne sommes pas brit pop, nous ne sommes pas brit rock, nous n’avions rien à voir avec tout ça. Et j’ai dit : « Non, nous ne sommes pas brit pop, nous sommes clit-pop ! [Rires] Nous avons notre propre scène, il n’y a qu’un groupe dedans et c’est Skunk Anansie. » C’était simplement très drôle. Et ça a pris de l’ampleur ; il y a même un festival clit-pop maintenant ! Mais l’idée est que, subconsciemment, oui, j’étais un peu là : « Il y a tous ces groupes dominés par des mâles dans cette scène dominée par les mâles, et moi je vais fonder toute une scène autour de ma chatte. Je vous emmerde les gars ! » [Rires] Il est clair que j’ai apprécié le sentiment que ça m’a procuré, c’était un truc assez radical à encaisser pour le journaliste à l’époque.

Ce dont il faut se souvenir à propos de #metoo est que ça a commencé avec des femmes dans le but de sauver d’autres femmes. Ça m’est aussi arrivé : #metoo. C’était vraiment tout. Pourtant la femme qui a fondé le mouvement a dit qu’elle ne reconnaissait même pas ce que c’est devenu. Ça n’était pas censé démolir les gens. C’était censé être des femmes aidant d’autres femmes. Mais je trouve que ça a été extraordinaire, j’adore le truc de #metoo. La raison pour laquelle j’adore #metoo est que ça a éduqué les hommes par rapport à ce que les femmes n’aimaient pas. Quand les hommes lisaient ou entendaient des histoires, ils se voyaient eux-mêmes dans ce comportement, et donc leurs yeux se sont ouverts en plus grand, et dans leurs esprit, ils se disaient : « Oh, les femmes n’aiment pas quand on fait ça ? Elles n’aiment pas quand on vient derrière elles et leur masse les épaules ? » [Petits rires] Je crois sincèrement que plein d’hommes se sont dit : « Oh, je ne réalisais pas que les femmes n’aimaient pas ça, quand on leur touchait le dos ou la taille. » Je veux dire que les femmes détestent quand les hommes arrivent et mettent leur bras autour de leur taille ; si tu as un peu de gras ici ou je ne sais quoi, tu n’as pas envie qu’un homme bizarre mette sa main sur ta taille. Si un homme pose sa main derrière ton épaule, c’est gentil, ça va. Autour de la taille, c’est trop intime. Ce genre de chose. Et je pense que ça a véritablement éduqué plein d’hommes. Et ça a véritablement montré aux hommes : « Tu sais quoi ? Arrête de faire ces conneries. On n’aime pas ça. » A ce niveau. Enfin, évidemment, ce que ça a aussi fait est que ça a fait tomber des hommes très mauvais, qui utilisaient et abusaient de leur pouvoir, et c’est putain de génial, je l’applaudis à chaque fois. Evidemment, il y a un côté négatif qui va avec, on voit des femmes qui en abusent, on voit des hommes qui sont accusés de choses qui ne sont en fait pas très graves. Mais je pense vraiment que, globalement, quatre-vingt-dix pour cent des hommes réfléchissent à ce qu’ils font maintenant et comment ils le font. Et je trouve que ça, ça vaut tous les hommes qui ont été mis à terre alors qu’ils n’auraient pas dû l’être. Ça vaut la peine parce que tu sais quoi ? Ils vont bien, ils rebondiront, ils s’en remettront, ça reste des gommes blancs, ils continuent de diriger le monde, ils iront bien au final. Ils auront peut-être perdu un peu d’argent, ils auront peut-être perdu un peu de crédibilité, mais ils iront bien.

Mark a dit qu’en concert, vous vous sentiez invincibles. Et il se trouve que tu sembles presque possédée ou en transe sur scène parfois. Que se passe-t-il dans ta tête quand tu mets les pieds sur scène ?

En gros, dans le temps, j’avais un horrible trac. Il fallait donc vraiment que je me motive pour monter sur scène. Ensuite, ce qui se passait est que je courais sur scène et transmettais aux gens cette énergie, genre tu cries et eux te renvoient cette énergie en criant à leur tour, c’est comme un cercle d’énergie qui se met en place. Quand je suis concentrée, je saute littéralement partout sans même m’en rendre compte. J’ai une réserve inépuisable d’énergie, je ne m’essouffle pas, je ne m’arrête pas, et je peux littéralement sauter comme ça pendant deux ou trois heure, non-stop. C’est ce qu’on recherche, on recherche cet état absorbé. Être sur scène, ce n’est pas comme une drogue, et la raison pour laquelle ce n’est pas comme une drogue est que tu peux retrouver la sensation. La première fois que tu prends de la drogue est toujours la meilleure fois où tu prends de la drogue. Ce n’est pas la même chose qu’être un artiste. La première fois que tu montes sur scène et atteint cet état de transe, ce n’est qu’une fois parmi de nombreuses fois. Ça se reproduira encore et encore. Ce qui arrive est que tu perfectionnes ça, donc ça s’améliore avec le temps. Donc monter sur scène n’est pas comme une drogue, car avec les drogues tu ne retrouves jamais ce premier sentiment, alors que quand tu es dans un groupe, tu l’as tous les soirs. C’est cool [petits rires].

Tu n’as plus le trac aujourd’hui ?

Non. Je suis un peu stressée, et il y a plusieurs niveaux de stress. Là où il y a le moins de stress, c’est quand c’est à guichet fermé sur un de nos concerts, alors j’y vais et je m’éclate. Là où il y a le plus de stress, c’est en festival quand nous ne sommes pas en tête d’affiche, car nous savons que les gens ne sont pas là pour nous. Dans les festivals, il s’agit de rallier les gens de les convaincre que l’on est super. Peu importe toutes les années de tournées qu’on a derrière nous, chaque fois qu’on monte sur la scène d’un festival, on a l’impression que c’est la première fois. On ressent que la moitié des gens ne nous connaissent pas, certains ont même un a priori négatif sur Skunk Anansie, et qu’une autre portion du public adorera. Le but est donc de faire en sorte que la portion qui adore contamine le reste du public. Les seules fois où je me sens vraiment très tendue est si quelque chose peut mal se passer, si quelque chose peut ne pas marcher comme il faut, au niveau des lumières ou du concert, comme les écrans ou autre, car je n’ai aucun contrôle là-dessus. C’est à moi de convaincre le public, mais si techniquement quelque chose se passe mal, je n’ai aucun contrôle. Voilà pourquoi ça me stresse.

« Subconsciemment, oui, j’étais un peu là : “Il y a tous ces groupes dominés par des mâles dans cette scène dominée par les mâles, et moi je vais fonder toute une scène autour de ma chatte. Je vous emmerde les gars !” [Rires] »

Il y a ce moment dans vos concerts où tu marches sur les mains du public. Ça requiert une grande confiance et cette confiance est le symbole de ce lien que vous avez établi avec votre public…

J’ai des bons muscles dans les cuisses [rires]. Fais-moi confiance, tout est dans les cuisses. Peut-être que les gens ont simplement peur de me toucher et que je leur mette un coup dans le nez [petits rires]. Dans le temps, je me contentais de courir hors de la scène et je plongeais dans le public. Je ne fais plus ça. Maintenant, j’annonce que j’arrive. « Voilà le premier pied, qui va attraper le premier pied ? » Maintenant il faut prévenir les gens et ceux qui veulent te tenir viendront et te tiendront. Car c’est une autre époque, on ne slame plus sur les gens, car ils te collent un procès s’ils se blessent, etc. Enfin, je slame toujours, mais je ne plonge pas. Je me penche au-dessus d’eux et ensuite je les laisse me porter. Peut-être parce que j’ai vieilli.

Pour finir, voici une petite série de questions, à répondre en quelques mots. Ton premier concert en tant que spectatrice ?

C’était Change, le groupe où officiait Luther Vandross, un groupe de soul, à Hackney Empire, quand j’étais gamine. J’ai adoré. C’était la première fois que je voyais un concert ! Je connaissais toutes les chansons, j’avais l’album.

Le tout premier concert de Skunk Anansie ?

Au Spash Club. Les quelques premiers concerts étaient au Splash Club, avant que nous ne commencions à faire des tournées. Ils étaient dingues. C’était tout petit et plein de sueur. Personne n’avait jamais vu quelque chose comme nous avant. Pendant les deux premières chansons, les gens étaient choqués, et ensuite ils rentraient dedans. Donc une fois le choc passé, ils étaient à fond.

Votre concert le plus étrange ?

Je crois que l’un des trucs les plus dérangeants était quand nous tournions avec les Sex Pistols et que des gens faisaient des Zieg Heil dans le public. Là c’était vraiment : « C’est quoi ce bordel ?! »

Un groupe avec lequel vous avez partagé l’affiche qui te vient immédiatement en tête ?

Lenny Kravitz. David Bowie.

Le concert où l’atmosphère était la plus dingue ?

Probablement la première fois où nous avons joué au Portugal. Nous n’avions jamais rien vu de semblable, ils étaient complètement timbrés. Aussi il y avait une fois où nous avons joué en Italie, à Taormina. C’était un concert gratuit et douze mille personnes sont venues. C’était dingue ! En fait, nous sommes descendus de scène, on nous a mis dans le van, on a mis des couvertures et nous avons dû faire appel à une escorte de police pour sortir parce que nous pensions qu’ils allaient renverser le van. Nous tremblions littéralement de peur. Ils ont adoré le concert, mais ils sont simplement devenus fous.

Ton pire souvenir de concert ?

Le truc avec les Zieg Heil était assez mauvais… Aussi nous avons donné un concert où nous étions en tête d’affiche d’un festival de musique électronique. Ils ont commencé à nous balancer des bouteilles avant même que nous ne montions sur scène. Nous sommes montés sur scène et ils continuaient à envoyer des bouteilles. Ensuite j’ai tout simplement perdu mon sang-froid et je leur ai crié dessus. Ils l’ont bouclé, et ils ont commencé à nous acclamer vers la fin, si bien que nous avons dû faire trois rappels. C’était le plus grand retournement de situation de l’histoire. Ils ont commencé par nous détester et ont fini par nous adorer. Nous avons vraiment renversé la vapeur. Mais au départ c’était vraiment la pire haine qui soit, car quand les gens balancent des bouteilles sur votre équipe, t’es là… ça va trop loin.

Ton concert de rêve, en partant du principe qu’il n’est encore pas arrivé ?

Probablement Coachella. J’adorerais jouer à Coachella.

Interview réalisée en face à face le 29 janvier 2019 par Claire Vienne.
Fiche de questions : Claire Vienne & Nicolas Gricourt.
Retranscription : Adrien Cabiran.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Tom Barnes (1, 3, 6) & Rob O Connor (1, 5).

Site officiel de Skunk Anansie : skunkanansie.com

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  • Au moins cette artiste crée le débat je l’adore et quel voix . Mais je préfère leur période Hard des 3 premier album

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  • « le tout ponctué de quelques élans échauffés sur la politique et le mouvement #metoo. »

    Vous avez oublié un « r » au début de « échauffés »…

    C’est totalement bidon, ce qu’elle raconte.

    [Reply]

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