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Interview   

Slipknot : quand la fin n’est qu’un début


Ça fait maintenant pratiquement neuf ans que Jay Weinberg a pris la suite de Joey Jordison au sein de Slipknot. Force est de constater qu’il a non seulement su se faire une place au sein d’une équipe de neuf où chacun a une voix au chapitre créatif, mais aussi réussi à marquer par son jeu – en faisant autant preuve de respect pour ce qu’est Slipknot que de personnalité dans son style – le nouveau chapitre du groupe qui s’était ouvert en 2014 avec .5: The Gray Chapter. Un chapitre sous le signe du deuil (celui de Paul Gray, évidemment, mais aussi de la fille de Shawn Crahan en 2019 et de l’ancien batteur Joey Jordison en juillet 2021) auquel le groupe veut mettre un terme avec son nouvel album The End, So Far.

La fin d’un chapitre, le début d’un nouveau. Car Slipknot reste plus vivant que jamais, aussi bien dans sa capacité à perpétuer l’héritage musical du groupe que dans sa volonté d’étendre ses horizons par le biais d’expérimentations. Nous en discutons ci-après avec un Jay visiblement heureux de nous parler. L’occasion de revenir sur les équilibres créatifs et sa place au sein de Slipknot, mais aussi sur sa vision de son rôle de batteur, sur l’impact qu’a eu son père, batteur de Bruce Springsteen, et sur son autre exutoire créatif : la peinture.

« Depuis que je suis dans le groupe, chaque album a été considéré comme le dernier. C’est une sorte de plaisanterie récurrente. Et honnêtement, quand on voit les choses ainsi, on essaye vraiment de donner le meilleur de soi-même. Il n’y a aucune garantie dans la vie, donc nous partons du principe que chacun de nos efforts créatifs pourrait être le tout dernier. »

Radio Metal : We Are Not Your Kind est sorti en août 2019 et six mois plus tard, le monde était en confinement. Comment le groupe a vécu et géré ça ? Avez-vous tout de suite décidé de vous remettre en mode créatif et de faire un nouvel album ?

Jay Weinberg (batterie) : Nous étions neuf personnes sur des milliards partout dans le monde qui ont dû déterminer quoi faire avec ce temps. C’était évidemment inattendu et nous étions vraiment excités de faire les concerts en soutien de We Are Not Your Kind. Nous avions travaillé très dur sur cet album pendant un certain nombre d’années, donc quand il est sorti, nous étions excités à l’idée de faire tous ces concerts. Nous avions vraiment l’impression d’avoir tout juste commencé quand tout s’est arrêté. Nous avons dû voir ce que nous allions faire avec cette énergie, un peu comme tout le monde. Pour nous, ça avait du sens de faire un autre album. Nous avons dû bien sûr apprendre comment nous pourrions rester actifs durant une période où nous ne pouvions pas être ensemble, car nous vivons tous assez éloignés les uns des autres, mais nous avons fini par résoudre l’équation. J’ai voulu apprendre le boulot d’ingénieur et à enregistrer moi-même ma batterie chez moi, de façon à ce que nous puissions rester créatifs et nous échanger des démos. C’était un lent processus, mais nous sommes tous des personnes créatives, nous voulons tous que notre moteur créatif continue à tourner. Quand on nous a imposé ces restrictions, ça nous a donné un cadre limitant ce que nous pouvions faire et je pense que nous nous sommes bien débrouillés compte tenu des circonstances.

Quand vous avez annoncé que l’album s’intitulait The End, So Far, les gens ont cru que le groupe allait se séparer. Mais Corey a dit que « la fin, pour l’instant » signifiait que c’était la fin d’une ère et le commencement d’une nouvelle. Aviez-vous conscience de ça pendant que vous étiez en train de créer ces chansons ou cette prise de conscience est-elle intervenue plus tard ?

Je ne sais pas si c’était forcément quelque chose de conscient que nous avions en tête. Pour nous, c’est comme tu l’as dit, ça n’annonce pas forcément la fin de Slipknot. Je pense que Corey le formule bien quand il dit que c’est la fin d’une ère et le début d’une autre. Depuis que je suis dans le groupe, chaque album a été considéré comme le dernier. C’est une sorte de plaisanterie récurrente. Et honnêtement, quand on voit les choses ainsi, on essaye vraiment de donner le meilleur de soi-même. Quand on parle de son héritage, peu importe ce qu’on fait, on veut faire de son mieux. Il n’y a aucune garantie dans la vie, donc nous partons du principe que chacun de nos efforts créatifs pourrait être le tout dernier. Ceci étant dit, à mon avis, nous faisons les meilleurs concerts que nous avons jamais faits, tout se passe super bien, donc il n’y a aucun signe de ralentissement.

C’est tout ce que veut dire ce titre. Quand nous avions fini l’album, je n’étais pas sûr si Corey avait déjà une idée en tête, donc je lui ai posé la question à part via un texto. Je lui ai demandé : « As-tu un titre pour l’album ? » Il m’a répondu : « The End, So Far ». Je me suis dit : « Oh mon Dieu, ça en dit tellement long. » C’est l’un de ses nombreux talents. Il est capable de véhiculer une idée complexe en très peu de mots, ce qui requiert beaucoup de talent. Je trouve que The End, So Far encapsule ce moment que vit Slipknot. Nous regardons toujours les choses avec une attitude qui n’est pas fataliste, mais du genre : « Je dois donner tout ce que je donne pour ça, car je ne sais pas si ce ne sera pas notre dernière occasion de le faire. » C’est ainsi que j’aborde tous nos efforts créatifs, mais il est clair que ça ne veut pas dire qu’il s’agit de la fin absolue de Slipknot. Ce n’est certainement pas l’impression que ça donne aujourd’hui.

Corey a aussi dit que « cette ère tournait autour du deuil que [le groupe] a dû affronter et [que] maintenant, [vous en êtes] à un stade où [vous] pouv[ez] passer confortablement à autre chose ». Tu as rejoint le groupe au début de cette ère avec .5: The Gray Chapter. Comment as-tu toi-même vécu le fait d’arriver dans un groupe qui devait affronter le deuil ?

Je pense qu’il s’agissait surtout de faire preuve de beaucoup de respect envers la situation dans son ensemble et d’essayer de maintenir un équilibre en donnant tout ce qu’on a, mais aussi en respectant les origines de ce groupe, son histoire et tous ceux qui en ont fait partie. Ça fait beaucoup de choses à prendre en compte pour un nouveau venu dans le groupe et c’était il y a presque neuf ans. Quand nous nous sommes réunis pour la première fois, telle était la corde raide sur laquelle je devais marcher. J’étais la première personne au monde à apprendre que le groupe avait besoin d’un nouveau batteur et qu’ils me voulaient. Le fait d’arriver dans la pièce et de devoir faire toute une gymnastique mentale pour assimiler tout ça, pour comprendre où en étaient ces gars à ce moment particulier, et être respectueux, tout en assurant et apportant ce dont Slipknot avait besoin, c’était un exercice d’équilibriste.

« Nous nous sommes bien débrouillés en faisant The Gray Chapter et j’ai l’impression que notre alchimie s’est développée, à un point où, quand je repense à cette période, je vois ça comme un groupe complètement différent. »

Mais ça fait vingt et un ans que je connais les gars dans ce groupe, ça fait pas mal de temps, donc ils savaient que je savais de quoi il en retournait, que j’allais venir en ayant du respect pour le groupe, car ils m’avaient vu grandir avec lui. Il fallait donc juste que je fasse de petits ajustements dans ma manière de penser. C’est l’astuce, il fallait comprendre que ces gars avaient beaucoup enduré, surtout à ce moment-là quand ils étaient en train de faire le tout premier album sans Paul. C’était un énorme pas dans l’inconnu pour le groupe. Nous nous sommes bien débrouillés en faisant The Gray Chapter et j’ai l’impression que notre alchimie s’est développée, à un point où, quand je repense à cette période, je vois ça comme un groupe complètement différent. Neuf ans plus tard, je pense qu’on peut prendre du recul et se rendre compte que nous entrons dans une nouvelle ère, que les choses avancent très vite et avec beaucoup de passion, et c’est bien.

L’album démarre de façon très inattendue avec « Adderall », une chanson très calme et douce qui fait près de six minutes. Quelle est l’idée derrière ce choix ?

Ça colle bien, tout simplement. Je pense que quand nous en arrivons à l’ordonnancement de l’album, quand toutes les chansons sont enregistrées, c’est un peu comme un grand puzzle où il faut déterminer quelles chansons s’enchaînent bien et qu’est-ce qui sera un bon début ou une bonne fin pour l’album. Celle-ci était un choix évident. C’est certainement un pas dans une nouvelle direction pour Slipknot, mais ça avait du sens.

Avec Slipknot, il a toujours été question d’être perturbant, dans une certaine mesure : penses-tu qu’il n’y a pas de meilleure manière de l’être qu’en ne faisant pas ce qui est attendu ?

Ça n’a rien d’inhabituel pour Slipknot. Je crois que nous n’avons jamais fait quoi que ce soit auquel les gens s’attendaient de notre part. C’est un peu surprenant, après vingt-trois ans d’existence pour ce groupe, les gens peuvent être surpris que nous fassions quelque chose de différent, mais c’est ce que nous faisons toujours. Pour nous, c’est intuitif et logique, ça a du sens. Mais je suppose que quand tu travailles très dur et que tu distilles tout ce travail dans un album d’environ cinquante minutes, peut-être qu’il y a des choses qui, pour notre public, peuvent paraître surprenantes, mais pour nous, c’est logique, nous faisons ce que nous avons l’habitude de faire. Ça fait une éternité que c’est le thème du groupe, donc pour nous, ça ne change pas.

La dernière chanson « Finale » est aussi très émotionnelle et clôt l’album de façon presque spirituelle avec ses chœurs. Quelle est la symbolique de clore l’album de façon aussi solennelle ?

Encore une fois, certaines choses montrent qu’elles veulent être la fin de l’album. Il y a certaines chansons où on se dit : « Ça n’aura pas de sens ailleurs, c’est la fin de l’album. » C’était le cas de cette chanson, et c’est arrivé aussi sur nos deux précédents albums. « Solway Firth » s’est présentée et ça paraissait être la fin parfaite pour l’album. « If Rain Is What You Want » s’est présenté et quand nous avons commencé à travailler là-dessus, c’était complètement logique d’en faire la fin de l’album. Je trouve que nos musiques plus maussades ont tendance à se prêter à une fin d’album. « Finale » est clairement l’une de ces chansons maussades, plus lentes, ayant une certaine gravité. Nous voulons commencer fort nos albums et nous voulons les finir fort, donc quand tu es en train de travailler sur des chansons et que tu n’es pas sûr où elles se placeront, tu commences à réfléchir à laquelle sera la bonne chanson pour terminer cette expérience d’écoute, car nous aimons tous écouter des albums du début à la fin. Avec une chanson comme celle-ci, nous trouvions qu’elle avait un certain poids avec lequel nous voulions clore l’album, c’est donc pourquoi nous l’avons choisie pour être la dernière.

« Nous trouvons des domaines où nous ne sommes pas très à l’aise, mais en nous y exerçant et en créant une chanson dans un style différent de ce dont nous avons l’habitude, nous acquérons une aisance et ça nous permet d’élargir ce que Slipknot signifie pour nous. »

Tout comme We Are Not Your Kind, The End, So Far comprend des morceaux classiques de Slipknot mais aussi des choses rafraîchissantes et plus expérimentales, comme le début de « De Sade », « Medecine For The Dead » ou « Acidic ». Nous avons parlé par le passé avec Jim Root de l’équilibre entre le son historique du groupe et le fait de le dépasser. De quel côté de la barrière te trouves-tu, personnellement, quand vous travaillez sur un album de Slipknot ? Es-tu plutôt du genre à vouloir rester fidèle aux racines, peut-être en tant que fan, ou à encourager les nouvelles approches ?

C’est assurément un mélange des deux. Je pense que c’est important de savoir qui on est en tant que musicien et unité collective ayant une voix unique dans ce monde. C’est une chose difficile à trouver et quand on la trouve, il faut la respecter. Nous avons une sorte de compréhension tacite sur ce que nous voulons que Slipknot soit. Je pense que nous sommes à l’aise avec ça, il y a certains éléments de notre son dont nous ne dévierons pas, car ça nous définit et c’est ce que nous aimons faire. Ceci étant dit, je trouve que les éléments les plus excitants quand nous faisons un album de Slipknot – et ça vaut clairement pour cet album – sont les chansons expérimentales. Comme tu l’as dit, « Acidic », « Medecine For The Dead », « De Sade »… Ces chansons constituent un peu un écart pour nous, mais si on réécoute les albums passés, chacun d’entre eux a ce genre de passage. « Spiders » sur l’album précédent était clairement un écart par rapport à notre son. Nous trouvons des domaines où nous ne sommes pas très à l’aise, mais en nous y exerçant et en créant une chanson dans un style différent de ce dont nous avons l’habitude, nous acquérons une aisance et ça nous permet d’élargir ce que Slipknot signifie pour nous. C’est super !

Pour moi, ces passages sont les plus excitants, c’est-à-dire quand nous faisons des choses qui nous surprennent nous-mêmes et avec lesquelles nous nous disons : « Ouah, je n’arrive pas à croire qu’on a fait un morceau comme ça, c’est génial ! » Alors qu’il y a des passages dans des chansons comme « Warranty » ou « The Chapeltown Rag » où nous nous disons : « Je n’ai pas de mal à croire qu’on ait fait une chanson comme ça », car c’est ce que nous avons l’habitude de faire, c’est notre fonds de commerce. C’est donc un mélange des deux. C’est sympa de faire des choses qui sont confortables et dont on sait être capable, mais c’est aussi sympa de pouvoir se donner des défis, de se défier les uns les autres et de faire ressortir ça de nous. C’est excitant pour nous et ça crée une expérience d’écoute plus exaltante. Je détesterais que nous fassions un album totalement prévisible, avec uniquement des morceaux qu’on attend de la part de Slipknot, ce n’est pas très stimulant pour nous. Il faut garder une forme de fraîcheur et il semblerait que nous y soyons parvenus.

Tu as déclaré que vous avez « neuf voix créatives à faire rentrer au chausse-pied dans la chanson ». On dirait que les tensions créatives sont un point commun à de nombreux grands groupes, et évidemment, on retrouve beaucoup ça dans Slipknot. Penses-tu que, autant les tensions créatives peuvent mener à la mort d’un groupe, autant elles peuvent aussi le faire prospérer artistiquement et, au final, engendrer de grandes œuvres ?

Oui, je pense. Tu as neuf personnes très différentes qui travaillent toutes en même temps sur le même projet, donc je pense que la clé ici, c’est un sain respect les uns pour les autres et pour ce que chacun apporte. Nous savons que nous donnerons toujours notre maximum, aussi bien individuellement qu’en tant que groupe, donc il faut avoir confiance les uns envers les autres. C’est à ça que ça se résume : la confiance et le respect. Cette tension créative existe parce que nous voulons tous faire le meilleur album possible. Nous sommes très fiers de ce que nous faisons et avec ça vient la volonté que toutes les chansons soient une superbe représentation du groupe à cet instant. Quand on est aussi obsédé par l’idée de faire quelque chose de super, on doit vraiment défendre ses idées créatives. Pour ma part, en tant que batteur, ça peut se traduire de plusieurs manières différentes, les éléments rythmiques de la musique peuvent être poussés dans n’importe quelle direction. Je dois donner mon maximum pour ensuite montrer à mes collègues ce que va donner une chanson si on l’emmène dans une direction donnée et on pourrait dire la même chose de n’importe quel autre gars dans le groupe. Nous essayons tous de faire quelque chose de très spécial.

On a une expression ici en Amérique : « le fer aiguise le fer ». Je trouve que ça nous correspond très bien, parce que nous attendons beaucoup de nous-mêmes et des autres, et quand nous travaillons ensemble, nous n’acceptons pas moins qu’un engagement total. Ça crée donc peut-être des moments créatifs difficiles, mais je suis d’accord, je pense que c’est essentiel pour emmener ce qu’on fait plus loin. Il faut endurer des douleurs liées à la croissance et des difficultés créatives. Tant qu’on aborde ça avec respect en sachant que nos collègues sont les meilleurs qu’on pourrait rêver d’avoir, on trouvera de super trucs, donc je pense que nous sommes confiants par rapport à ça.

« Nous attendons beaucoup de nous-mêmes et des autres, et quand nous travaillons ensemble, nous n’acceptons pas moins qu’un engagement total. Ça crée donc peut-être des moments créatifs difficiles, mais je pense que c’est essentiel pour emmener ce qu’on fait plus loin. »

C’est assez inhabituel d’être dans un groupe avec neuf voix créatives : as-tu facilement trouvé ta place dans cette cacophonie créative, si je puis dire, quand tu as rejoint le groupe ?

C’est la tâche qui m’incombait. Quand j’ai rejoint le groupe, c’était une véritable épreuve du feu de voir si j’étais capable de trouver mon propre espace dans la musique. Ce n’est pas rien. Ça aurait très bien pu ne pas marcher, qui sait ! Nous avons obtenu une alchimie très spéciale dès le début et je pense que nous l’avons développée au cours des neuf dernières années. Chacun a son propre espace sonore et ça ne peut pas être influencé par les autres. Nous sommes harmonieux dans ce que nous créons, mais chaque gars doit apporter une contribution à ce que le morceau deviendra, et cette contribution dépend uniquement de lui. C’est juste une manière sophistiquée de dire que je n’influerai pas sur ce que les guitaristes ou les percussionnistes feront, sur ce dont parleront les textes ou quoi que ce soit de ce genre, si ce n’est que ma contribution peut inspirer les gars qui m’entourent. C’est ainsi que nous procédons tous, et c’est ainsi qu’on élabore une chanson dans un tel environnement avec autant de voix créatives. Nous avons de l’oreille pour savoir ce qui sera la meilleure partie pour une chanson et ça pourrait être n’importe quoi, un bout de paroles, un rythme de batterie, un riff de guitare, une partie de clavier ou un truc de DJ, mais nous avons aussi de l’oreille pour ce qui nous inspire à créer des choses. Notre ouverture d’esprit et notre capacité à nous inspirer les uns des autres constituent généralement notre boussole qui nous guide pour savoir comment nous voulons achever une chanson. Mais chacun doit sauter de l’avion en sachant que son parachute se déploiera uniquement grâce à lui, que personne ne viendra le sauver. C’est un peu notre approche.

D’un point de vue batterie, tu as un groove assez caractéristique dans ce groupe, très lourd, tranchant, précis et explosif. Comment as-tu façonné ton style et ton son ? Quelle est ta philosophie par rapport au jeu de batterie ?

J’apprécie ce que tu dis ! C’est dur pour moi de regarder objectivement mon propre jeu, car ce sont mes mains et mes pieds qui font ce que je fais et j’essaye simplement de faire de mon mieux. La façon dont j’aime aborder la batterie et dont ça fonctionne pour nous, c’est en écoutant beaucoup les autres. Je pense que la clé de ce qui est plaisant dans la musique que nous jouons, c’est en partie le fait que nous ne jouons pas sur des pistes préenregistrées ou un métronome, nous sommes nous-mêmes et nous faisons ce que nous faisons. Selon moi, c’est notre manière personnelle de jouer qui crée ce que tu ressens comme de la lourdeur et du groove.

Nous recherchons l’impact. Nous sommes très fiers d’être un groupe vraiment percutant. Si vous venez nous voir jouer en concert, généralement, vous repartez en ayant l’impression qu’un train de marchandises vous a roulé dessus, et ça nous plaît. Une grande partie de l’impact vient de la tension dans la musique et ce n’est pas parce que nous sommes parfaits sur chaque temps. Nous sommes assez bruts de décoffrage, mais je pense que c’est justement ce qui nous rend si particuliers. Peut-être qu’on a un gars qui est un peu en avance sur le temps, un autre qui est un petit peu en arrière du temps et moi, je suis pile au milieu. Ça crée un son ample et plein à chaque note que nous jouons et ça apporte beaucoup de tension et d’impact. C’est quelque chose que nous visons consciemment. Je pense que nous y arrivons en jouant simplement avec le cœur et constamment avec une énergie à cent pour cent.

Nous savons ce que chaque gars apporte. Pour ma part, en tant que batteur, je comprends qu’il y a un swing invisible au cœur de la musique heavy, même si c’est un peu dissimulé sous un tas de guitares saturées, de chants criés et plein d’autres couches, et je contribue à celui-ci. Il y a une dynamique humaine qu’on n’obtient qu’en répétant et en comprenant les qualités musicales de chacun, au point de parvenir à faire de la musique vraiment percutante ayant ce swing et ce groove humain. C’est très important pour nous, donc je suis content que ça semble transparaître dans la musique.

« Une grande partie de l’impact vient de la tension dans la musique et ce n’est pas parce que nous sommes parfaits sur chaque temps. Nous sommes assez bruts de décoffrage, mais je pense que c’est justement ce qui nous rend si particuliers. »

Tu es le fils de Max Weinberg, qui est le batteur de longue date du E Street Band de Bruce Springsteen et du groupe de l’émission de Conan O’Brien. Tu t’es retrouvé à faire le même boulot que ton père – que tu as d’ailleurs brièvement remplacé en 2009 dans le groupe de Springsteen. N’as-tu jamais connu de phase de rébellion où tu aurais voulu faire quelque chose de complètement différent de ce que font tes parents, notamment ton père en l’occurrence ?

On peut trouver de la rébellion dans n’importe quelle manière de vivre. Je n’ai jamais ressenti un besoin de me rebeller contre mes parents. J’ai été beaucoup soutenu par ma famille et je viens d’une famille créative de musiciens, ils étaient donc compréhensifs. Je ne me suis pas rebellé contre mes parents en devenant batteur, ça semble être même tout l’opposé [rires]. S’il y avait la moindre forme de rébellion adolescente chez moi, c’était contre l’autosatisfaction. Je n’avais pas de scène à laquelle je me sentais complètement connectée, donc j’ai voulu créer ma propre scène ou ma propre petite allée dans la musique, c’est tout ce que j’ai vraiment voulu. Je n’ai pas commencé à jouer de la batterie avec une quelconque attente, comme pour pouvoir me rebeller ou quoi que ce soit. J’adorais la musique et c’est toujours le cas, c’est la raison pour laquelle j’ai commencé à jouer de la batterie. Je n’avais pas grand-chose contre lequel me rebeller, si ce n’est que j’étais un vrai passionné de musique et que, peut-être, j’avais envie de faire partie d’un groupe spécial.

On parle d’il y a quinze ans voire plus quand j’ai commencé à jouer de la batterie. Aujourd’hui, il y a tellement de choses qui, si j’avais été encore une jeune personne, m’aurait donné envie de me rebeller contre. Il y a tellement de choses qui ne me correspondent pas. La rébellion est une manière de se défendre et de monter en première ligne. Quand on trouve des gens qui partagent les mêmes valeurs et avec qui on collabore, c’est la forme ultime de rébellion, et on peut se lever et monter qui on est au travers de la musique. C’est à peu près tout pour moi, je n’ai jamais ressenti le besoin d’être un adolescent en crise. Je voulais juste jouer de la musique importante pour moi et ça n’a pas beaucoup changé depuis.

Qu’as-tu pris de ton père en termes de carrière, de ton attitude envers ce travail, de ta façon de gérer le business, etc. ?

Ce n’est pas tant une question de voir ça comme une carrière que comme un mode de vie fait d’entraînement et de discipline. Le fait de m’inspirer d’un grand bosseur comme mon père et de constater que ce métier nécessitait beaucoup de travail a été important pour moi à un très jeune âge. J’allais tout le temps au studio où ils filmaient l’émission de Conan O’Brien. J’avais un trajet d’une heure en train, donc j’allais rendre visite à mon père au travail et voir un groupe qui passait dans l’émission de Conan. Ensuite, le même soir, nous allions dans un club, au Irving Plaza ou au CBGB pour regarder des groupes jouer. Ça m’a inspiré de voir ce qu’il faisait et tout le travail que ça nécessitait. Quand tu trouves quelque chose que tu aimes réellement, tu as toute l’énergie du monde pour t’appliquer, car c’est ce que tu adores faire et tu es fier de ce que tu es capable d’accomplir, à la fois pour toi-même et au sein d’un groupe. C’est ce que j’ai pris de mon expérience aux côtés de mon père, c’est-à-dire simplement en voyant ce qui se passait lors de l’émission de Conan. Puis, bien sûr, quand je partais en tournée avec l’E Street Band étant gamin, j’ai pu voir ce que ça impliquait vraiment d’être un groupe de stades. J’ai pu observer ça tous les soirs et ça m’a énormément inspiré, car je pouvais voir ces gars qui consacraient leur vie à la créativité et à la musique, et c’est ce que je voulais moi-même faire. Ça sonne différent, la musique est dans un autre style, mais l’attitude est exactement la même.

Il n’y a aucune garantie qu’on sera capable de se construire une vie durable dans un domaine créatif, surtout de nos jours. L’ère technologique dans laquelle on vit semble rendre les choses encore plus difficiles pour les musiciens et les artistes pour en faire un boulot à vie. Mais on découvre ce qu’on aime et on trouve le moyen de le rendre viable, de continuer dans cette voie et de s’y tenir en s’exerçant jusqu’à la fin de sa vie. C’est le meilleur des scénarios pour n’importe qui, qu’on soit un musicien ou pas. Si on trouve quelque chose qu’on adore dans ce monde, il faut foncer ! Mais il faut aussi lui consacrer beaucoup de temps et d’effort. Si on veut vraiment faire partie de quelque chose de spécial et qui a du sens, il faut s’investir complètement dedans. Je l’ai appris très jeune ; j’ai eu beaucoup de chance d’avoir des professeurs capables de m’inculquer ça très jeune.

« Ce n’est pas tant une question de voir ça comme une carrière que comme un mode de vie fait d’entraînement et de discipline. Le fait de m’inspirer d’un grand bosseur comme mon père et de constater que ce métier nécessitait beaucoup de travail a été important pour moi à un très jeune âge. »

Ça fait huit ou neuf ans que tu fais partie de Slipknot, alors que le groupe existe depuis environ vingt-cinq ans. Ne ressens-tu pas parfois un écart entre toi, qui as sans doute de l’énergie fraîche et de la motivation à revendre, et certains des membres historiques qui ont un long parcours et qui commencent peut-être à songer au jour où ils prendront leur retraite ?

Je ne pense jamais vraiment à ça. Pour moi, la musique fait que nous avons tous le même âge. Je pense que c’est historique et nous ne sommes pas le seul groupe dont la musique permet à ses membres de rester jeunes, à bien des égards. Quand on regarde la lignée de Slipknot, étant une formation qui existe depuis longtemps, c’est l’un des rares groupes qui, durant tout ce temps, ont constamment fait des choses. Slipknot n’a jamais vraiment fait de pause, ça a été en continu. Ils n’ont jamais eu à dire : « Remontons le groupe après n’avoir pas joué ensemble pendant vingt ans. » Je ne peux évidemment pas parler à la place de mes collègues, mais je pense qu’après être resté sur cette trajectoire pendant aussi longtemps sans en dévier, on conserve le même âge ou, au moins, le lien à la musique conserve son intensité. Il n’y a pas moyen de faire autrement. On ne pourrait pas rester un groupe pendant aussi longtemps si la musique n’était pas aussi vivante dans notre âme, comme si c’était une nécessité de la jouer.

Je ne ressens pas cette déconnexion. Au contraire, même si nous venons de générations différentes, je trouve que ça comble notre écart d’âge. J’ai trente-deux ans et les plus âgés dans le groupe ont dans la cinquantaine, et malgré tout, la musique fait le lien. Ce que ça veut dire par rapport à notre longévité ou la trajectoire du groupe, je ne sais pas trop, mais je suis convaincu que c’est notre fil conducteur. C’est notre lien, c’est ainsi que nous nous identifions les uns aux autres. Quand nous montons sur scène et que nous sommes tous sur un pied d’égalité, la notion d’âge part en fumée, ça n’a pas d’importance qu’on ait la cinquantaine, la trentaine ou la vingtaine. Je crois que j’ai rejoint le groupe quand j’avais vingt-trois ans. L’âge ne compte pas vraiment, ce qui compte, c’est ce que nous apportons et heureusement, nous apportons encore beaucoup.

Tu viens de la communauté des fans de Slipknot : maintenant, quand tu joues et crées avec Slipknot, essayes-tu de séparer le fan du membre du groupe ?

Je ne pense pas avoir vraiment besoin d’essayer. Quand je suis arrivé dans le groupe, je savais déjà que c’était quelque chose que j’allais devoir faire. Je savais qu’à un moment donné, je devrais arrêter d’être un fan du groupe pour être maintenant un collaborateur. Ce moment, c’était le premier jour où nous nous sommes réunis et avons joué ; nous nous sommes retrouvés et nous avons joué un paquet de nos vieilles chansons et le lendemain, nous avons commencé à travailler sur ce qui est devenu The Gray Chapter. J’ai pris avec moi toutes mes expériences passées dans d’autres groupes. J’ai été dans des groupes avant avec lesquels j’ai aussi intégré une histoire avec plein d’albums qu’il fallait que je connaisse, donc je comprenais. Comme tu l’as dit, ayant officié dans le E Street Band, je sais ce que c’est d’arriver dans un projet quand tu as été un simple auditeur et que tout d’un coup, tu te retrouves sur scène ou en studio à faire des choses. Il faut se débarrasser de ce côté fan et commencer à traiter la musique comme un collaborateur au même niveau que les autres.

Ce n’était pas une décision consciente, c’était quelque chose que je savais devoir être fait. Je devais maintenant aborder Slipknot comme un projet collaboratif, pas comme un groupe que je peux écouter. Il faut que je contribue à ce que nous faisons pour le rendre super. Je le savais dès le début et j’ai l’impression que ça s’est renforcé parce que nous avons appris à nous connaître. Au cours des neuf dernières années, nous avons appris à connaître nos talents créatifs et notre manière de faire les choses, et aujourd’hui je sais ce qu’a en tête n’importe quel membre du groupe lorsqu’il propose une idée créative. Nous avons une manière de communiquer sans mots, au travers de la musique, et ça vient avec le temps. Mais il faut arrêter d’être un fan du groupe. Il faut être fan de ses collaborateurs, nous sommes tous fans de ce que nous apportons dans Slipknot, mais il faut avoir une approche plus sérieuse du groupe, plutôt que d’être un simple auditeur. Il faut être un étudiant avisé avec ce que nous faisons, parce que ça implique beaucoup de choses et on peut très vite et très facilement se perdre. Je le savais dès le début et je pense que nous nous appuyons là-dessus depuis.

« Nous avons tous cet esprit hyper-créatif que nous pouvons garder aiguisé en faisant d’autres choses. Ensuite, quand nous nous mettons sur Slipknot, nous nous sommes tous améliorés car nous avons exploré différentes manières de nous exprimer. »

En dehors d’être un batteur, tu es aussi un talentueux peintre. Tu as d’ailleurs fait ta première exposition d’art en solo en juillet dernier pour montrer ce sur quoi tu as travaillé pendant huit ans. Être batteur dans un groupe comme Slipknot, c’est une expérience très physique et tournée vers l’extérieur, alors que peindre semble être une expérience beaucoup plus calme et intérieure. As-tu l’impression que les deux se complètent et donc créent un équilibre dans ta vie ?

C’est sûr, tout est une question d’équilibre. La musique, et en particulier Slipknot, est un exutoire collaboratif. Nous sommes constamment en train d’échanger des idées. Vu que nous sommes tous des créatifs, avec différentes ambitions créatives, tout en nous rejoignant au sein de Slipknot, nous avons tous envie de sortir des choses qui ne fonctionneraient pas forcément dans le contexte de Slipknot – et ce n’est absolument pas un problème. Nous comprenons ce qui motive ce groupe et aussi qu’il y a d’autres choses en marge de Slipknot, que nous éprouvons le besoin de sortir. C’est un juste équilibre. En l’occurrence, la peinture permet d’entretenir la force de mon engagement envers Slipknot parce que j’ai la possibilité de continuer à presser le jus créatif en œuvrant seul, et d’une certaine façon, ça peut influencer et améliorer ce que j’apporte en retour dans Slipknot. Pas que je fasse des visuels pour le groupe, mais ça m’aide à réfléchir à ma vie créative, à ce que j’ai envie de faire sur le plan créatif et à la manière dont j’ai envie de dire ce que j’ai sur le cœur.

Mon exposition A Hollow Realm est un ensemble d’œuvres sur lesquelles j’ai travaillé pendant environ huit ans. C’est vraiment séparé du groupe et j’aime que ça reste ainsi, parce que Slipknot est quelque chose de très spécial et je ne voulais pas que ces peintures se croisent avec ça ou s’en inspirent. C’était génial que j’aie pu m’engager dans cette entreprise et la mener à bien. Je fais encore beaucoup de choses, je peins souvent des batteries aussi et c’est une manière amusante de faire le lien avec la musique. J’ai des batteries personnalisées sur lesquelles je peux créer des visuels sur les fûts, et ce sont les batteries sur lesquelles je joue sur scène. Il y a donc des fois où ça s’immisce dans la partie musicale de mes activités, mais tout est une question d’équilibre et il s’agit d’être toujours prêt à être créatif. Nous avons tous cet esprit hyper-créatif que nous pouvons garder aiguisé en faisant d’autres choses. Ensuite, quand nous nous mettons sur Slipknot, nous nous sommes tous améliorés car nous avons exploré différentes manières de nous exprimer. C’est super de pouvoir faire ça. La peinture, c’est le petit truc que j’aime faire quand j’ai le temps. C’est dur de trouver le temps, mais c’est une grande passion que j’ai, c’est certain.

Tes sources d’inspiration sont-elles les mêmes pour les deux ?

Je crois. Je m’inspire de la vie, de tout ce qui se passe autour de moi, de la musique et de l’art. Evidemment, je suis un grand fan de musique et d’art, donc ça a une influence sur ce que je crée ou ce que j’aide à créer. Tout vient à peu près des mêmes sources. Une fois que nous avions terminé notre nouvel album, j’ai pu trouver des moments pour faire autre chose. Je peux transformer mon énergie créative parce que qu’elle se renouvelle constamment toute seule. Il y a toujours plein de choses créatives à faire et quand je suis à un point de pause avec l’un, je peux détourner mon attention vers l’autre. J’ai beaucoup de chance d’avoir ça.

Interview réalisée par téléphone le 13 septembre 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Anthony Scanga (2, 4), Jonathan Weiner (6, 8) & Erica Lauren (7).

Site officiel de Slipknot : slipknot1.com

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