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Interview   

Soen : « l’émotion c’est notre priorité »


Émotion. Si un mot devait résumer la vision que le batteur Martin Lopez (ex-Opeth) et le chanteur Joel Ekelöf ont de la musique et de leur groupe Soen, ce serait celui-là. Au delà de la technique dont ils peuvent faire preuve, de la complexité et des subtilités que leur musique peut parfois renvoyer, tout est vain si ce n’est mis au profit de l’émotion. Voilà dans quelle optique a été conçu Lykaia, nouvel et troisième album du combo, à la fois spirituel et charnel.

Un album qui inaugure également un nouveau line-up, une fois de plus serait-on tentés de dire, avec l’ajout d’un clavier/multi-instrumentiste en la personne de Lars Ahlund et l’arrivée du guitariste Marcus Jidell, qu’on commence à bien connaitre, que ce soit il fut un temps au sein d’Evergrey ou aujourd’hui aux côtés du « doom master » Leif Edling dans Avatarium et The Doomsday Kingdom. Mais si, à l’instar du bassiste Stefan Stenberg, ils apportent tous leur pierre à un édifice à l’architecture élégante et raffinée, Martin et Joel n’en restent pas moins les cerveaux de Soen.

C’est ainsi que tous les deux ont répondu à nos questions, évoquant autant les remaniements dans les rangs que leur philosophie artistique.

« Lorsque tu as fini l’album, tu tombes dans une sorte de dépression pendant quelques semaines. […] Tu ressors du processus vidé. Tu es totalement épuisé par toute l’implication émotionnelle. »

Radio Metal : Il y a eu quelques changements dans le line-up. Tout d’abord, que s’est-il passé avec le guitariste Kim Platbarzdis ?

Martin Lopez (batterie) : Nous sommes un groupe qui a connu pas mal de changements dans notre courte carrière. Nous avons eu trois bassistes, deux guitaristes… Tant que Joel et moi sommes dans le groupe, le groupe sera et sonnera pareil parce que nous en sommes les compositeurs principaux. Le truc avec Kim, c’est qu’il avait d’autres priorités que la musique et il a décidé de se retirer. Nous l’avons accepté. Je veux dire que c’est la vie, et être dans un groupe professionnel est assez dur, ça requiert beaucoup de temps et d’énergie et il ne voulait plus faire ça.

Joel Ekelöf (chant) : Et c’est toujours très, très dur lorsqu’on perd un membre du groupe, c’est comme une grande séparation. Mais à la fois, Martin et moi étions confiants, car nous avons toujours écrit la musique et Martin écrit la majorité des riffs. Donc nous savions que le noyau créatif du groupe serait toujours là.

Martin : Nous savions que la musique irait bien. La perte n’était pas d’ordre musical, c’était plus d’un point de vue personnel, c’était une part importante du groupe et un ami avec qui nous partagions tout ça.

Kim a été remplacé par Marcus Jidell. Pouvez-vous nous parler de son intégration dans le groupe ?

Joel : Donc Kim était parti du groupe et quelques mois plus tard, Martin et moi commencions à penser : « Ok, il nous faut… » Nous considérions différents guitaristes et…

Martin : Nous en avons même essayé quelques-uns.

Joel : Ouais, mais nous n’arrivions pas à trouver la bonne personne pour le groupe. Nous avons été voir Moonspell, ils étaient en train d’enregistrer leur album aux Ghostward Studios, à Stockholm. Nous sommes passés dire bonjour et ils nous ont demandé si nous voulions rester pour diner, car ce sont des mecs super sympas. Au diner, je me souviens que le batteur de Tiamat, Lars [Sköld], était venu avec un nouveau type, un mec avec de longs cheveux bouclés [petits rires].

Martin : Et avec ce mec, nous avons commencé à traîner, parler, partager des histoires, discuter de musique… C’était une soirée merveilleuse et à un moment donné au cours de ce diner…

Joel : Martin et moi étions, genre… « C’est lui ! »

Martin : En fait, il devait forcément être un guitariste fantastique, ce qui est ce que tout le monde nous disait. Et son état d’esprit était proche du nôtre, c’est un mec très relax. Donc nous avons écouté ce qu’il avait fait avant et avons vraiment aimé. Nous l’avons rencontré, nous avons jammé sur quelques idées que nous avions pour l’album à venir et il a ajouté de supers idées. Et nous l’avons gardé ! Ça fonctionne très, très bien. Il est comme nous : faire la fête et tout ce qu’il y a en dehors de notre musique ne nous intéresse pas. Notre attention est totalement centrée sur le fait de créer de la musique honnête et émotionnelle, et il était complètement porté là-dessus, pas le divertissement, pas les grands projecteurs, pas la poudre aux yeux. Il a vraiment compris ce que nous étions et a foncé. C’était un important gain pour Soen de l’intégrer.

Joel : En fait, tant que nous parlons de membres, il ne faudrait pas oublier Lars !

Oui, et c’est justement ma question suivante !

Ok [Rires].

Martin : Je le savais !

Donc Lars Ahlund vous a rejoint aux claviers. Comment avez-vous décidé qu’à ce stade vous aviez besoin d’un cinquième membre pour tenir le clavier ?

Nous prenons ça très au sérieux, et je ne parle pas au niveau business, parle dans le sens où nous adorons la musique en tant qu’art. Je ne pourrais jamais jouer dans un groupe où quelqu’un nous rejoint pour l’argent ou qu’on paie comme dans une usine et qui est juste là pour faire son job. Je pense qu’il est impossible de mettre tout son cœur dans quelque chose dont tu ne fais pas partie. Donc nous savions depuis le départ que si tu veux jouer avec nous, alors il faudra que tu fasses partie du groupe, car nous devrons partager cette chose spirituelle qu’est la création musicale, les tournées et le fait de partager la musique avec le public. Et Lars est un musicien fantastique, c’est peut-être même le musicien le plus compétent dans le groupe, c’est un merveilleux saxophoniste, claviériste, guitariste, bassiste, percussionniste, tout ce que tu veux qu’il joue ! C’est le genre de mec éduqué à l’école du jazz – lui et Stefan [Stenberg], en fait. Et c’est l’une des meilleures personnes que j’aie jamais rencontré, en tant qu’être humain, ce qui me donne envie de partager avec lui tout ce que j’accomplis, car il en vaut la peine. Je ne sais pas comment les groupes peuvent rester ensemble lorsqu’ils ne s’apprécient pas. Essayer d’atteindre ce but, ce rêve que tu avais lorsque tu étais gamin, et le partager avec des trous du cul que tu n’aimes pas, c’est tout simplement impossible pour moi ! C’est lorsque la musique devient un business que ça tue toute l’idée la de musique qui te ferait ressentir quelque chose et être heureux.

Joel : Et j’ajouterais que ce n’était pas une décision d’intégrer un clavier. C’était plus « ce mec est extrêmement talentueux ! Il a toute la polyvalence du monde. » Grace à ça, nous pouvons choisir : « Devrait-on mettre du Rhodes ici ? Devrait-on ajouter une guitare supplémentaire ? » Et nous pouvons simplement choisir les éléments que nous voulons pour ajouter une dimension supplémentaire lorsque nous jouons en concert.

Martin : Il joue tout ça en live, donc ça offre au groupe une toute nouvelle dimension.

« La musique aujourd’hui, d’autant plus dans la scène metal, c’est plus du divertissement que de l’émotion. Ils font des concerts et jouent exactement ce qu’ils font sur l’album, et tu y vas et tu vois ce produit qu’ils ont répété, ils bougent comme ci, ils ont telles lumières, etc. Dans ce cas, je préférerais regarder Le Cirque Du Soleil [petits rires]. »

Est-ce qu’ils ont été impliqués dans le processus de composition ?

Joel : Oui, bien sûr, mais ça vaut pour tout le monde dans le groupe. Tout le groupe contribue.

Martin : Oui, Marcus encore plus parce qu’il a en plus produit l’album, ce qui signifie qu’il était assis dans le studio à travailler dessus pendant six semaines [petits rires] et ça offre donc plus d’occasions d’ajouter des choses à la musique. Ils ont tous collaboré mais au départ, c’était nous deux qui avons écrit les chansons, comme avec tous les autres albums, et ensuite tous les autres font leurs instruments, ce qu’ils font, et voilà à peu près leur apport.

En fait Kim avait produit les deux premiers albums. Ne souhaitiez-vous pas continuer cette collaboration au moins sur le plan de la production ?

Joakim était le guitariste du groupe et il est parti du groupe, et en fait, l’enregistrement de l’album était peut-être la partie la plus dure pour lui dans le fait d’être dans le groupe, car il était vraiment…

Joel : Et c’est aussi une chose : lorsque nous enregistrons les albums, nous ne sommes pas le genre de groupe qui va en studio pendant une semaine et « bam » voilà l’album. C’est… [Petits rires] Je ne sais pas, nous mettons beaucoup d’efforts dans la musique que nous faisons et les albums. Nous prenons ça très au sérieux.

Martin : C’est extrême et ce n’est pas agréable. Composer un album, c’est génial, c’est la meilleure partie, avec le fait d’être sur scène, c’est un sentiment incroyable, mais enregistrer un album, putain !

Joel : C’est beaucoup de pression !

Martin : Après, lorsque tu as fini l’album, tu tombes dans une sorte de dépression pendant quelques semaines. Dans notre cas, nous sommes musiciens, tu sais, nous sommes nuls dans tout le reste ! La seule chose que nous avons, c’est la musique. Donc chaque détail est très important. Et les gens veulent différentes choses sur l’album et tu entres dans des discussions, des discussions saines mais tout le monde défend ses idées et c’est dur. C’est dur pour les gens qui nous entourent, c’est dur pour nos familles, car nous sommes à fond concentrés sur les chansons.

Joel : Tu ressors du processus vidé. Tu es totalement épuisé par toute l’implication émotionnelle.

Martin : Je pense qu’il était très important que Marcus, un membre du groupe, produise l’album et pas un mec qui venait tout juste de partir du groupe. L’amener pour la pire partie, ça n’aurait pas été très sympa [petits rires]. Et aussi, pour ce que nous recherchions et ce que nous voulions faire, Marcus était la bonne personne. Kim a une vision différente sur la façon dont les choses doivent sonner. Donc c’était juste un choix naturel.

Apparemment, vous avez tenté de maintenir les choses le plus possible à l’écart de techniques digitales, pour obtenir des enregistrements chaleureux et organiques. Pensez-vous qu’il soit impossible d’obtenir cette chaleur et ce sentiment organique avec une production digitale ?

Ouais, c’est impossible parce que digitaliser la musique revient à conférer un côté mécanique et robotique à ce qui devrait juste être la passion d’un musicien qui fait son truc. En passant ça à travers un ordinateur et en l’altérant, tu ne peux pas y arriver ! Je ne sais pas, j’ai fait les deux de nombreuses fois et tu obtiens un certain niveau de précision et de lourdeur lorsque tu digitalises les choses mais tu mets en place un mensonge.

Joel : Je dirais qu’après quelques années à enregistrer des albums et tout, tu apprends à laisser de la place dans la musique à un esprit qui nous dépasse. Et ceci ne vient pas avec la digitalisation, parce que dans le monde digital, tu peux toujours éditer, tu peux toujours tout peaufiner jusqu’à ce que tout soit parfait, mais lorsque tu le fais de façon organique, tu devras juste t’arrêter lorsque tu ressens que cet esprit est là. Il y quelque chose qui se passe dans la musique et lorsque tu peux saisir ça, c’est là que la magie prend effet dans la musique.

Martin : Je comprends la pratique de la digitalisation, je comprends lorsque les gens y font appel, mais je pense que lorsqu’on doit dépendre de ça, c’est un peu un manque de confiance. Je ne veux pas écouter des robots. Je n’écoute pas de musique techno. Je ne veux pas écouter des machines. Je veux écouter cette fille ou ce gars qui jouent et ressentent ce qu’ils font, et c’est la seule façon de l’obtenir.

Joel : Je dirais que c’est la même chose avec les samples aujourd’hui. Une part de plus en plus substantielle des concerts passe par des samples, tu fais jouer de plus en plus de choses par des samples. Aujourd’hui, si je vais voir un groupe, voir un concert de metal, et qu’il y a des samples, je m’en vais. Car j’ai l’impression que c’est : « La prochaine chanson fera cinq minutes et douze secondes. » Je ne veux pas de ça ! Je veux que les choses se produisent dans le moment.

Martin : C’est un peu ce que je voulais dire à propos du fait que la musique aujourd’hui, d’autant plus dans la scène metal, c’est plus du divertissement que de l’émotion. Ils font des concerts et jouent exactement ce qu’ils font sur l’album, et tu y vas et tu vois ce produit qu’ils ont répété, ils bougent comme ci, ils ont telles lumières, etc. Dans ce cas, je préférerais regarder Le Cirque Du Soleil [petits rires]. Je veux voir de la vraie musique comme le font les légendes du blues ou les gens dans le jazz ou ce que faisait Led Zeppelin, sans clic, sans qui que ce soit qui suit une machine qui leur dit : « Ne ressentez pas, n’allez pas plus vite ici, ne ralentissez pas, ne faites pas votre propre truc, contentez-vous de suivre cette machine. » J’en ai putain de marre. Ca me met en colère rien qu’en m’écoutant en parler ! [Petits rires]

« Si tu n’as jamais vécu de peine, tu ne pourras jamais désirer quelque chose, car alors tu ne sais pas ce qu’est la souffrance. Et si tu n’as pas de désir, tu ne ressens pas de vraie joie. C’est un peu ce que nous essayons d’accomplir. »

A propos de votre musique, vous avez dit que vous vouliez « rendre ces chansons peut-être moins anguleuses, peut-être plus faites de chair et de sang plutôt que de peau et d’os, un corps complet avec tous les divers éléments que cela suggère » Est-ce que vous approchez la musique comme une créature vivante ?

Joel : Ouais, dans le sens où les chansons devraient avoir une vie propre et ce dont je parlais à propos de l’esprit, il faut qu’il y ait toujours une sorte d’esprit et quelque chose de très organique dans la musique. Aussi, nous voulions être plus personnels sur cet album, nous voulions parler sous l’angle d’expériences personnelles. Donc ainsi, cette fois, cet album est plus proche [de l’auditeur], peut-être.

Je sais qu’avec Tellurian vous vouliez déjà mettre l’accent sur les émotions humaines. Est-ce que Lykaia est l’étape suivante dans cette direction, surtout en termes d’approche sonore ?

Martin : Ouais ! C’est ce que nous recherchions. Nous avons découverts très tôt que c’était ça notre truc. Nous voulons essayer de faire de la musique qui, même si elle te fait te sentir, disons, triste ou en colère, qui sont des sentiments que les gens ne veulent pas avoir parce qu’on préfère plutôt être heureux… Nous voulons faire de la musique pour vraiment atteindre ton cœur et te faire ressentir ça, mais aussi que tu sois à l’aise avec ces sentiments et que tu les apprécies. Je n’aime pas trop la musique joyeuse, je trouve ça un peu [superficiel] parce que, ouais, de base, tu veux être heureux, donc si tu écoutes une mélodie joyeuse, ça t’attire, alors que faire quelque chose qui soit un peu plus sombre et triste, et qui attire quand même quelqu’un et touche son âme, ça la rend plus importante, tu peux davantage la ressentir, ça devient une partie de toi.

Joel : Si tu n’as jamais vécu de peine, tu ne pourras jamais désirer quelque chose, car alors tu ne sais pas ce qu’est la souffrance. Et si tu n’as pas de désir, tu ne ressens pas de vraie joie. C’est un peu ce que nous essayons d’accomplir. C’est quelque chose qui va plus loin, ce n’est pas simplement être là à faire croire qu’on est tout le temps heureux.

Martin : Toutes les émotions négatives sont plus fortes que les émotions positives.

Joel : Et tu peux en fait prendre l’énergie qui en émane pour devenir une meilleure personne. Donc ce n’est pas juste rester posé là à pleurer [petits rires]. Il y a de la force dans le processus.

Avec Soen, l’aspect rythmique est tout aussi sophistiqué, important et même émotionnel que les mélodies. Avec toi, Martin, représentant le cœur de la section rythmique, et toi, Joel, le cœur de la mélodie, comment les deux aspects fonctionnent ensemble dans ce groupe ?

Tout est une question de dynamique, je dirais. Si tu as un motif rythmique complexe, il se peut qu’il faille que tu converses avec une mélodie plus douce. Et nous travaillons toujours avec ce type de dynamique.

Martin : Je pense que nous nous complétons très bien, dans le sens où nous aimons la musique intelligente et complexe, sans que ce soit de la musique pour frimer. Nous n’aimons pas quand les gens friment en cherchant juste à montrer à quel point ils sont bons sur leurs instruments. J’aime vraiment jouer de la batterie et j’aime beaucoup jouer, et faire toutes ces choses, car c’est plus amusant ainsi et c’est stimulant. Ensemble, avec Joel, nous devons rendre tous ces motifs complexes, ces rythmes ethniques, peu importe quoi, vraiment écoutables et appréciables, pas uniquement pour un musicien mais pour quiconque récupère l’album, pour simplement ressentir l’atmosphère. D’autant plus si tu recherches des choses émotionnelles, car la plupart des groupes qui jouent de la musique complexe manquent de feeling. Donc pour nous, le feeling et l’émotion c’est notre priorité, et ensuite si nous pouvons faire ça et en faire une aventure musicale, alors nous sommes parvenus à faire ce que nous voulions faire. Joel est un très bon… Nous avons une relation très respectueuse, par exemple, si j’ai des idées où je fais des trucs de dingue, « nous allons avoir ce rythme et ce rythme, je vais mettre des trucs africain là-dedans, » il va dire : « Ok, mais pourquoi ne calmons-nous pas tout simplement le jeu en mettant un peu de ça… ? » Et, en fait, je vais l’écouter lui et presque personne d’autre. Donc ouais, nous nous complétons assez bien.

Joel : Et c’est aussi probablement un peu comme ça que nous avons gagné en maturité en tant que musiciens. Et je pense pouvoir parler au nom de tout le monde dans le groupe, tout le monde est très confiant avec ce qu’il fait sur son instrument, tout le monde est très doué dans ce qu’il fait, mais personne ne doit se la raconter pendant nos concerts. Et ça ne va pas de frimer. Genre, si tu fais quelque chose qui n’est que technique, ça ne passera pas, car il faut transmettre une émotion en même temps, et si tu ne fais pas ça, ce n’est pas bien. Si tu ne transmets rien d’émotionnel, alors ça ne suffit pas.

Martin : Ouais, chaque note doit avoir une raison d’être. Car dès que tu commences à faire des trucs, motifs et plans, juste pour les faire, tu prends le contrôle de l’atmosphère et tu détruis la chanson. Ce n’est que de l’égo. C’est pourquoi nous n’avions aucun solo de guitare sur nos deux premiers albums, et c’est pourquoi nous avons en fait trouvé sur ce nouvel album, avec la façon dont Marcus joue, que ses solos sont tellement phénoménalement [petits rires] plein d’émotion, qu’ils nourrissent la musique et ainsi de suite.

« Si tu fais quelque chose qui n’est que technique, ça ne passera pas, car il faut transmettre une émotion en même temps, et si tu ne fais pas ça, ce n’est pas bien. Si tu ne transmets rien d’émotionnel, alors ça ne suffit pas. »

Dans la Grèce antique le Lykaia était un festival archaïque avec des rituels centrés sur une ancienne menace de cannibalisme et la possible transformation des jeunes adolescents participants en loup-garou. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire le thème de l’album ?

Joel : C’est un peu le chemin que nous avons emprunté qui est plus… primitif [petits rires], si tu veux. Tellurian était un album très…

Martin : Politiquement correct.

Joel : Peut-être, ouais…

Martin : Et il était plus facile d’être d’accord avec. Ce sont des choses que nous défendons et qui nous représentent mais nous voulions nous salir les mains cette fois. Je ne sais pas. D’une certaine façon, plus tu vieillis, plus tu deviens en colère contre la société, et plus tu deviens encore plus en colère envers les gens qui pensent pareil que toi, simplement parce que rien ne se passe… Nous sommes tellement nombreux ici à penser que Trump craint mais ça ne l’empêchera pas de régner sur le monde. Le simple fait de voir la société tomber en enfer a de quoi mettre en rogne et nous étions furieux ! [Petits rires] Lorsque nous écrivions cet album, nous avons été vers le putain d’instinct de meurtre primitif et négatif de l’humanité.

Joel : Tu sais, la nature indomptable du loup, qui ne s’ajuste pas à la conformité, c’était important de mettre ça en avant.

Martin, tu as de nombreuses influences ethniques et tribales dans ton jeu. D’où est-ce que ça vient ?

Martin : Ça vient du fait que j’ai des parents uruguayens et que j’ai commencé très tôt à jouer des percussions. J’ai des parents sud-américains qui m’ont initié à toute cette musique uruguayenne, qui est en fait de la musique africaine que les esclaves ont apportée en Amérique du Sud, voilà les rythmes avec lesquels j’ai commencé. Et en Suède, je venais d’un ghetto et mes amis étaient kurdes, arabes, africains, et je me suis toujours intéressé à la musique, donc j’ai appris tous ces rythmes et beaucoup écouté de musiques arabes et africaines. Donc au fil du temps ça a fini par faire partie de moi et ça colle à l’atmosphère des groupes avec lesquels j’ai joué et ça ajoute un plus. Et simplement, j’adore ça !

Est-ce que tu trouves une sorte de transe spirituelle dans ces types de rythmes ?

Ouais, c’est un peu ça. Les percussions sont si proches du cœur de l’homme, c’est juste toi qui frappe sur quelque chose, faisant un motif qui te donne envie de danser ou peu importe. Tu peux permettre à des indiens de prendre contact avec un haut esprit. Il y a certains rythmes pour partir en guerre, certains rythmes lorsque les gens se marient… Ça représente beaucoup. Et en ajoutant tous ces petits rythmes, d’une certaine façon, tu voyages mentalement dans différentes parties du monde, avec ce simple petit son. C’est assez magique !

Ce qui a pu venir à l’esprit des gens en parlant de Soen, ce sont les similarités avec Tool. Est-ce que ça vous agace d’être systématiquement comparés à eux ? Et est-ce qu’avec le temps, vous pensez avoir réussi à vous défaire un peu de cette comparaison ?

Joel : Non, nous nous en fichons.

Martin : Ça n’arrive plus autant qu’avant. Je pense que c’était surtout sur le premier album. Nous adorons Tool ! Je veux dire que c’est le meilleur groupe en activité ! [Petits rires] Si on devait être comparé avec quelqu’un, j’espère que ce serait Tool.

Joel : En même temps, si j’entends aujourd’hui quelqu’un qui arrive et dit que nous sonnons exactement comme Tool, je me dis « Allez ! »

Martin : « Alors tu es sourd… »

Joel : Ouais, « essaie d’écouter un peu. »

Martin : Le truc, c’est que plein de gens ne comprennent pas la musique et se contentent de faire confiance à ce que leurs amis cools disent, et le répètent. Mais nous ne voulons pas forcément nous défaire de cette [comparaison], il n’y a pas de mal.

Joel : Ça ne nous énerve pas. Nous ne faisons pas d’efforts pour nous détacher de quoi que ce soit, nous continuons à faire notre musique et puis…

Martin : Nous n’avons pas de business plan. Nous n’avons pas d’idée derrière la tête. Nous n’avons rien. Nous adorons la musique et nous faisons de notre mieux. C’est tout ! Si tu aimes ou pas, ou si tu penses que nous sonnons comme quelqu’un d’autre, ça n’a pas vraiment d’importance. Je joue depuis très, très longtemps et j’ai essayé de très nombreuses choses, et ceci est ce que je veux faire. Ça ne me pose pas de problème, pas plus qu’à tous les autres [petits rires]. C’est comme ça !

Interview réalisée en face à face le 16 novembre 2016 par Aline Meyer.
Retranscription, traduction, introduction et fiche de questions : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Soen : soenmusic.com

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