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Interview   

Soen s’élève au-dessus du tumulte


Soen est inflexible. Sa trajectoire ascendante, imperturbable. Le groupe a beau avoir connu trois guitaristes en trois albums, rien ne semble altérer son identité qui de plus en plus s’affirme. La raison d’une telle stabilité ? Deux piliers solidement ancrés : le batteur Martin Lopez et le chanteur Joel Ekelöf. Ils ont la vision et la mettent en œuvre en suivant leur instinct, leurs émotions, non sans laisser sa part au destin ou à « l’esprit », comme ils appellent ça. C’est cette vision qui donne à Soen son caractère singulier, à ranger autant du côté du metal alambiqué de Tool que du rock atmosphérique de Pink Floyd. A partir de là, tout le reste – les autres membres, le producteur… – est là pour servir et donner vie à cette vision.

Voilà pourquoi Lotus ne dépaysera pas ceux qui suivent le groupe depuis Cognitive (2012), mais les emmènera dans un paysage encore plus dynamique, profond et détaillé. Une musique complexe car intelligente, et non par esprit de compétition, mais qui est aussi là pour ouvrir des portes en eux comme en nous, auditeurs, de façon quasi spirituelle, mystique, symbolique, dans un monde où la communication humaine passe de moins en moins bien. Martin et Joel nous racontent.

« J’ai été élevé en catholique mais en Suède personne n’est catholique, et la société suédoise manque de symboles. On a balayé tous les symboles de nos vies. Ça me manque un peu. J’apprécie le mysticisme et les symboles. Je trouve que c’est une bonne chose d’avoir des symboles et des rituels. Je pense que les gens peuvent les utiliser comme des lignes directrices spirituelles. »

Radio Metal : On a appris fin octobre que Marcus Jidell ne faisait plus partie du groupe et avait été remplacé par Cody Ford. Ça peut paraître surprenant car Marcus semblait bien coller au groupe. Que s’est-il passé pour qu’il parte après seulement deux ans et un album ?

Martin Lopez (batterie) : Ça fait longtemps que nous rencontrons des problèmes avec les guitaristes, et c’est probablement parce que ce sont des musiciens qui ne partageaient pas la vision que Joel et moi avons pour Soen depuis le début. Donc au fil du temps, on commence à se rendre compte que l’équipe ne fonctionne pas et qu’on ne suit pas tous le même chemin. Arrive un moment où c’est mieux de se séparer, d’essayer quelqu’un de nouveau et de voir si ça permet d’améliorer les choses. Je ne sais pas si ça vient du fait que le moteur du groupe soit principalement rythmique et que les guitaristes aient l’impression de ne pas avoir suffisamment d’espace pour s’exprimer. Nous nous sommes amicalement séparés de Marcus et tout va bien. Nous avons un nouveau guitariste qui convient bien mieux, donc nous avons décidé de voir où ça nous mènera. Mais, vraiment, en changeant de guitariste, la seule chose qui change sont les solos. Et puis aujourd’hui, en ayant Lars [Åhlund] qui est lui-même guitariste aussi, je pense que ça va bien. Il nous fallait juste trouver un guitariste ayant le feeling nécessaire pour améliorer les chansons, mais pour ce qui est de la composition des chansons à proprement dite, ça ne fait aucune différence ; quel que soit le guitariste qui joue, ça n’altère pas nos compositions.

Joel Ekelöf (chant) : Cody est arrivé assez tard. Il n’a fait qu’écrire ses solos, en gros, mais nous avons reçu de super contributions de la part de Lars. C’est un peu notre Brian Eno. Il a un background théorique en musique, il est très bon pour arranger les chansons et les structures, il peut apporter des harmonies à notre musique, et ça nous a aidés. Je pense qu’on peut vraiment entendre sa contribution à Lotus.

Lotus est le premier album de Soen à ne pas avoir été produit par le guitariste du groupe et où vous avez fait appel à un producteur extérieur : David Castillo, qui a joué le rôle d’ingénieur pour Lykaia. La dernière fois qu’on s’est parlé, vous nous avez dit que c’« était très important qu’un membre du groupe produise l’album ». Etait-ce donc par choix ou par obligation que David avait pris en main la production cette fois ? Vous n’étiez pas inquiets de laisser quelqu’un d’extérieur mettre ses mains dans le son du groupe ?

Martin : Je pense que ça a un peu changé quand nous avons rencontré David, car il aime beaucoup notre musique. Et aussi, nous le connaissons assez bien, ça fait un petit moment que nous travaillons avec lui, pareil pour Iñaki [Marconi], et ils savent parfaitement ce que veut le groupe. Donc ça semblait idéal de les laisser produire, car ils ont la connaissance technique que nous n’avons pas, de les laisser nous emmener où nous souhaitons aller, suivre notre vision et enfin faire un album ayant le son que Joel et moi avons toujours voulu avoir. Nous ne sommes pas satisfaits du son de Tellurian, nous ne sommes pas satisfaits non plus du son de Lykaia, et nous nous sommes dit que, d’accord, nous avons tenté ceci, faire produire nos albums par quelqu’un du groupe [mais ce n’était pas concluant]. Donc nous avons parlé à David et il était très intéressé et comprenait très bien ce que nous voulions, et il était convaincu de pouvoir nous l’obtenir. Ce n’était donc qu’une question de choix et nous en sommes très contents.

Je sais qu’avec Lykaia vous avez cherché à vous éloigner autant que possible de l’ère digitale. Avez-vous conservé le même état d’esprit avec David ?

Un petit peu. Mais nous l’avons grosso modo laissé décider quoi faire et faire usage de son matériel. Ils ont plein de trucs analogiques dans son studio. Mais nous avions une vision et nous avons dit : « Nous voulons sonner comme ceci, comment on l’obtient ? » Et il nous y a amenés. Tout ce qu’il voulait faire, nous l’avons fait.

D’ailleurs, vous avez sorti il y a quelques mois Lykaia Revisited, une version remasterisée de l’album de 2017, Lykaia. Qu’est-ce qui n’allait pas dans la version originale ?

En tant que groupe, nous n’étions pas complètement contents de Lykaia. Je pense que nous n’avons pas eu suffisamment de temps pour obtenir le mastering que nous souhaitions. Nous avions aussi d’autres idées pour l’artwork que nous n’avons pas pu utiliser. Nous avons donc voulu revisiter cet album avec un bon mastering et faire deux, trois changements qui, selon nous, amélioraient l’album.

« Opponent », la chanson d’ouverture de Lotus, est basée sur ce qui semble être une variante du riff sur lequel « Sectarian », la chanson d’ouverture de Lykaia, est basée. Les deux chansons sont-elles liées ?

Musicalement, elles sont liées, oui. Ce sont deux chansons très différentes mais qui sonnent semblables. En ouverture de l’album, nous voulions un riff qui rappellerait à l’auditeur quel groupe il est en train d’écouter. Ceci dit, les textes des deux chansons ne présentent aucun lien.

« S’il n’y a pas d’esprit quand on fait de la musique et quand on l’enregistre, alors on crée une sorte de musique morte. Ce que je veux dire par esprit, c’est le fait de ne pas contrôler chaque élément de notre musique. On n’est pas obligé de tout contrôler, car sinon on fait fuir l’esprit. Il faut lâcher prise sur certaines choses ; certaines choses doivent se faire toutes seules. C’est comme la vie. On ne peut pas tout contrôler dans notre vie. Il faut laisser certaines parties au destin, à l’esprit ou peu importe. »

De nombreuses chansons dans Lotus sont des dissertations sur la confusion et le chaos de nos sociétés modernes. Vous avez déclaré que « le monde aujourd’hui est indéniablement étrange » et que « les chansons reflètent clairement ceci, mais aussi [qu’]on doit désormais être plus forts que jamais en remettant en question, en affrontant et gérant la pagaille que la vie nous envoie à la figure ». Voyez-vous de l’espoir dans la confusion et le chaos dans lesquels le monde est plongé ? Est-ce un album de responsabilisation ?

Joel : Ouais, assurément. Je suppose qu’il reflète notre vision de la vie ; nous ne nous complaisons pas dans le désespoir. Nous avons des thématiques sombres dans nos textes, mais il y a toujours de l’espoir. En tant que personnes, nous essayons de trouver de la force dans nos expériences. Tout n’est pas toujours tout rose dans ce que l’on vit mais on peut apprendre grâce à ça, et y puiser de la force. C’est pareil avec la société, quand nous parlons de la société et des choses qui nous entourent, c’est généralement avec un message de responsabilisation, pour faire quelque chose, pour être actif. Si vous trouvez que quelque chose ne va pas, alors agissez contre ça. Ne vous contentez pas de rester assis là [petits rires], essayez de faire quelque chose.

Martin : En fait, j’ai beaucoup foi en l’humanité. Je ne crois pas qu’on soit encore K.O. Il y a un paquet de merdes qui se produisent partout mais il y a aussi beaucoup de belles choses. La plupart d’entre nous, plus ou moins, avons le cœur bon et voulons atteindre la même chose. Peut-être choisissons-nous un chemin différent pour l’atteindre mais je crois que l’humanité, globalement, est bonne. D’une certaine façon, avec cet album, nous essayons de refléter ceci, de donner un petit peu de force, et pas seulement nous lamenter sur nos problèmes, en disant que tout est de la merde et en déprimant. Nous vous montrons qu’on a fait de mauvais choix depuis le début mais qu’on a également fait de bons choix, et je pense qu’il y a de l’espoir dans les plus jeunes générations.

A propos du titre de l’album, Lotus, vous avez déclaré que vous avez « chacun votre propre idée de ce que ça signifie mais [vous] préfér[ez] discuter de ce que les autres pensent, ce que [votre] public pense, ce que les médias pensent. [Vous] trouv[ez] qu’il est important que l’on communique tous entre nous. » Pensez-vous que le manque de communication et d’interaction est l’un des principaux problèmes de nos sociétés modernes, bien que nous n’ayons jamais été aussi connectés ?

Bien sûr. Je pense que le manque de communication est le problème principal dans la société. Les gens ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas et ont tendance à l’attaquer. C’est l’un des principaux problèmes qui mènent au racisme. Car quand tu rassembles les gens dans une même pièce et qu’ils commencent à vraiment se parler, on est tous plus ou moins pareils, il n’y a pas de grande différence. On peut avoir des différences culturelles, certains peuvent préférer le thé, d’autres le café, mais au bout du compte, on veut tous vivre en paix et passer de bons moments. Donc le manque de communication nous fait croire que le gars de l’autre côté de la barrière pourrait être dangereux et donc que ce doit certainement être un connard, mais ce n’est pas comme ça.

Joel : Je dirais que c’est un problème lié au fait que les gens ne s’écoutent pas. Personne n’écoute l’autre. On a tout ce truc avec les « fake news », les gens qui s’exclament « il ment ! », etc. Aujourd’hui, dans la société, personne ne fait confiance à l’autre. Tout doit être remis en cause. On remet en cause les faits, et c’est un peu dangereux. Pour répondre à ta question, oui, c’est un petit peu un manque de communication, si tu veux, mais c’est aussi un peu un manque de respect d’autrui, le fait qu’on ne prend rien de ce que nos frères et sœurs disent au sérieux, et on déforme tout, en disant : « Cette personne est un menteur, il ne dit pas la vérité. » Une partie de ces problèmes pourraient être résolus en s’écoutant davantage les uns les autres. Aussi, de nos jours, tout est très polarisé, c’est soit comme ci, soit comme ça et pas autrement. Tout est très noir et blanc. Par exemple, avec la chanson « Matyrs », nous avons fait un clip vidéo à propos de drag-queens. Pour nous, ce n’est pas une déclaration politique, nous voulions juste montrer ça, parce que ça nous semblait bien, mais les gens voient ça comme une grande déclaration politique, et c’est un signe des temps, je pense. Rien que le fait de montrer des drag-queens dans un clip aujourd’hui divise tout en deux camps, les pro-gays et les anti-gays. Les gens sont facilement contrariés et perturbés par de relativement petites choses. Il y a beaucoup de tension dans l’environnement politique actuellement.

Joel, tu as dit que « Lotus parle de changer la vie – aussi bien la nôtre que celle de notre entourage dont on doit tous prendre la responsabilité – et la rendre meilleure plutôt que de laisser l’obscurité nous calmer et nous remettre à notre place ». Et la dernière fois qu’on s’est parlé, Martin, tu nous as dit que « plus tu vieillis, plus tu deviens en colère contre la société ». Est-ce que cette colère est devenue une motivation pour essayer de changer les choses autour de vous dans cette société ?

Ouais, bien sûr qu’on peut puiser de l’énergie là-dedans. Peut-être que plus on vieilli, plus il devient clair qu’on est en colère parce que personne ne fait rien. Par exemple, si on prend la question de l’environnement, tout le monde connaît le problème, mais personne ne fait rien. Pourquoi ? Le temps passe et il faut faire quelque chose, mais rien ne se passe. Donc ouais, on peut puiser de l’énergie dans cette colère.

Martin : Je ne sais pas si cette colère m’aide vraiment à changer la société [petits rires]. Au moins, elle me donne la force d’exprimer mon dégoût pour certaines choses. C’est déjà un début. Cette colère peut me donner la force de dire « merde » à certaines choses qui ne me vont pas. C’est comme une manifestation d’une seule personne, mais ça reste quelque chose. Il faut se manifester et dire aux gens pourquoi ce n’est pas bien. Il y a beaucoup de force dans la colère et c’est déjà un début.

Joel : Mais ce n’est pas toujours politique. Plein de chansons que nous écrivons sur les albums viennent d’expériences personnelles. Le thème général de notre musique doit venir de nous et il doit refléter notre vision. Ce n’est pas de la science-fiction ou des histoires inventées. Ce sont des choses provenant de nos vies, auxquelles on peut s’identifier.

« Notre art serait incomplet si on n’exprimait pas ce qui nous embête vraiment ou si on n’abordait pas ce qui, selon nous, ne va pas dans le monde. Je ne me sentirais jamais bien dans une situation où je serais obligé de parler de dragons et de princesses dans mes chansons, car les dragons et les princesses ne m’embêtent pas vraiment. »

A propos de la chanson « Martyrs », vous avez déclaré qu’« elle reflète l’importance de s’assumer et ne pas se laisser enfermer dans les attentes que les autres placent en nous. Les gens vont essayer de nous rabaisser et ils veulent qu’on se conforme aux idéaux dominants, mais tant qu’on suit son propre chemin, on n’a jamais tort. » A quel point les attentes d’autrui vous ont affectés par le passé ? Avez-vous ressenti de la frustration à cause de ça ?

Je pense que ça s’arrange un peu avec l’âge. On devient plus sûrs de soi. Bien sûr, nous avons tous connu ce genre d’expérience ; j’en ai moi-même connu, où les gens essayent de vous façonner pour être quelque chose que vous n’êtes pas. Ils ont leur propre idée de qui vous êtes. Ils veulent vous amener à devenir cette personne. Plus je vieillis, plus je réalise que si on n’est pas fidèle à soi-même, c’est plus dur de vivre avec soi-même. Je préfère donc être fidèle à moi-même, être honnête, suivre mon propre chemin. Parfois, si on ne fait que suivre les attentes d’autrui dans le grand public, peut-être que grâce à ça on peut trouver le succès, peut-être même devenir à moitié heureux, d’une certaine façon, mais à la fois, on perd ses propres valeurs. Au final, c’est probablement la chose la plus importante.

Avez-vous déjà ressenti cette pression des attentes du public, de labels, etc. dans votre carrière musicale ?

Peut-être au début, quand j’étais plus jeune, mais jamais avec Soen. Avec Soen, tout était très clair depuis le début. Nous avons toujours été vraiment sûrs de qui nous étions. Je ne crois pas que les labels ont ne serait-ce que songé à nous influencer ou nous pousser à devenir quelque chose. Nous sommes trop têtus et trop vieux pour ça [petits rires].

Martin : Notre pression vient de nous-mêmes. Je ressens beaucoup de pression dans Soen mais c’est parce que j’ai le sentiment que nous devons constamment être meilleurs ; nous devons être meilleurs en live, nous devons avoir de meilleures chansons sur le prochain album, etc. Tout doit être meilleur car, en tant qu’artistes, on essaye d’aller le plus loin possible dans notre art. Mais je n’ai jamais ressenti de pression venant de l’extérieur. Je me fiche un peu de l’extérieur. Personne ne nous aide vraiment à faire quoi que ce soit. Nous faisons ceci parce que nous mettons énormément d’efforts là-dedans. Donc ce que les gens de l’extérieur, les labels, le public ou autre, pensent n’est pas très important. L’objectif principal est de se satisfaire soi-même, et ce faisant, je pense que notre public sera satisfait.

Lykaia faisait référence à d’anciens rituels, désormais Lotus fait référence à une fleur très symbolique jouant un rôle central dans les religions indiennes. Vous semblez beaucoup vous intéresser non seulement à l’histoire humaine, mais plus particulièrement au mysticisme et la spiritualité. Pouvez-vous nous parler de cet intérêt pour les rituels, les religions et la spiritualité dans l’histoire humaine ?

Nous nous intéressons tous à la spiritualité et au mysticisme mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire qu’on fasse partie d’un quelconque mouvement religieux ou qu’on suive une quelconque idéologie. Je pense qu’on peut choisir les meilleures parties et trouver ce qui fonctionne pour soi. Mais c’est quelque chose de très important, selon moi. Je suis relativement certain qu’il doit y avoir plus derrière l’âme et l’humain que ce qu’on voit dans la vie quotidienne, en allant au boulot, revenant à la maison, regardant la télé… [Petits rires] Le fait de trouver ça, d’être en contact avec soi-même, de commencer à regarder à l’intérieur, c’est là que la spiritualité commence.

Joel : De façon générale, je dirais que les symboles et la mythologie sont notre façon de coordonner le monde. Donc nous utilisons des rituels et des symboles afin de nous orienter ou nous guider dans le monde. C’était peut-être quelque chose qui a eu une forte impression sur moi. J’ai été élevé en catholique mais en Suède personne n’est catholique, et la société suédoise manque de symboles. On a balayé tous les symboles de nos vies. Ça me manque un peu. J’apprécie le mysticisme et les symboles. Je trouve que c’est une bonne chose d’avoir des symboles et des rituels. Je pense que les gens peuvent les utiliser comme des lignes directrices spirituelles. Il n’y a pas que des choses tangibles. [Réfléchit] Dans la musique, par exemple, si on veut réussir, il faut accepter qu’il doit y avoir un esprit dans la musique qu’on crée. S’il n’y a pas d’esprit quand on fait de la musique et quand on l’enregistre, alors on crée une sorte de musique morte. Ce que je veux dire par esprit, c’est le fait de ne pas contrôler chaque élément de notre musique. On n’est pas obligé de tout contrôler, car sinon on fait fuir l’esprit. Il faut lâcher prise sur certaines choses ; certaines choses doivent se faire toutes seules. C’est comme la vie. On ne peut pas tout contrôler dans notre vie. Il faut laisser certaines parties au destin, à l’esprit ou peu importe. Certaines choses se produisent toutes seules, peut-être pour une raison, mais dans tous les cas, si on peut l’accepter, on peut vivre une vie meilleure.

Et quel genre de symbole est la fleur de lotus pour vous ?

Le lotus peut pousser et survivre dans des environnements très rudes, et il peut devenir ce magnifique symbole, cette belle fleur dans un milieu très sombre, très dur. C’est proche de nous, nous pouvons nous y identifier, dans notre musique, dans notre message.

Martin, tu as déclaré que vous avez « tous beaucoup de chance d’avoir cette activité permettant d’explorer les pensées, perspectives et émotions pour lesquelles la vie quotidienne ne laisse pas de temps ». Avez-vous le sentiment que la vie quotidienne, surtout à notre époque, pousse les gens à réprimer leurs pensées et émotions ?

Martin : Je le crois, ouais. Aussi, vu que la vie devient de moins en moins privée et davantage quelque chose que l’on expose à travers les réseaux sociaux, ça pousse les gens, principalement les jeunes générations, à vivre la vie comme une sorte de numéro d’acteur. On n’est plus là à partager des moments et de vraies émotions avec les gens. On est sur le net où on a tout ce temps pour se construire un personnage et penser à qui l’on veut être, et ensuite simplement jouer le rôle plus que vivre la vie.

Joel : Je pense qu’il est aussi très facile de se laisser absorber par la routine quotidienne, où l’on ne réfléchit pas à ce que l’on fait. Ma recommandation pour tout le monde est la suivante : trouvez-vous un endroit où vous pouvez réfléchir sur votre vie, sur qui vous êtes, sur ce que vous faites ; c’est bon pour tout le monde. Pour nous, c’est Soen, c’est notre église [petits rires].

« On a la possibilité d’être fragile autrement quand on compose de la musique, et on a la possibilité d’être plus agressif que la vie normale ne le permet sans aller en prison. On peut aller aux extrêmes avec qui l’on est vraiment grâce à l’écriture musicale. »

Avez-vous le sentiment que c’est votre rôle en tant qu’artistes d’aller au-delà de la part de divertissement dans la musique et de partager avec vos fans de nouvelles perspectives sur la vie, de nouvelles façons de voir les choses ?

Ouais, si je peux inspirer les gens, alors c’est pour moi la chose la plus gratifiante qui soit. Si je peux inspirer quelqu’un à avoir une meilleure vie, à réfléchir sur ses actions et à essayer de faire quelque chose, c’est bien. Je ne dirais jamais à quiconque quoi faire, genre : « Fais ci, fais ça ! Ceci est bien, ceci est mal. » Non, pas du tout. Mais si on peut inspirer des idées à quelqu’un, alors bien sûr, c’est la chose la plus gratifiante qu’on puisse faire en tant qu’artiste.

Martin : Je crois qu’en tant que musiciens et artistes, notre art serait incomplet si on n’exprimait pas ce qui nous embête vraiment ou si on n’abordait pas ce qui, selon nous, ne va pas dans le monde. Je ne me sentirais jamais bien dans une situation où je serais obligé de parler de dragons et de princesses dans mes chansons, car les dragons et les princesses ne m’embêtent pas vraiment. Je veux pouvoir partager ma vision de la société et ce que je crois être un problème, pas en tant que prédicateur mais en tant qu’élément de la société, avec tout ce qui va et ne va pas.

Y a-t-il des artistes qui ont fait ça pour vous, qui vous ont ouverts à d’autres façons de voir le monde ?

Ouais, plein. Toutes mes idoles ont quelque chose d’important à dire au niveau social. Evidemment, j’aime un tas de metal basique où le metal n’est pas aussi important, mais je pense que le tableau est complet quand on a de la super musique avec de super textes qui racontent vraiment quelque chose ou ont une certaine valeur.

Joel : Quand j’étais adolescent et que j’ai commencé à écouter mes propres groupes, quand j’ai découvert Alice In Chains, Jeff Buckley, Radiohead, ce genre de chose, tout mon monde a évolué. Bien sûr, ça a façonné ma personnalité, qui je suis. Je ne parle pas de textes ou paroles particulières, ce n’est pas comme ça, c’est plus la globalité de la chose, toute l’idée qui façonne ta personnalité et qui tu es. La musique était la chose la plus importante pour moi ; la musique que j’écoutais était ma ligne directrice pour me faire devenir qui je suis aujourd’hui.

Pensez-vous que si tout le monde pratiquait l’art ou s’intéressait plus à l’art et à sa signification, on vivrait dans une société plus ouverte d’esprit ?

Parfois j’ai l’impression que l’on n’en prend pas la direction. Je le regrette un peu. Au cours des quelques dernières années, on est passés d’une société ouverte d’esprit à une société fermée d’esprit, sous certains aspects, ce qui est triste. Donc je pense que tout le monde partage un peu la responsabilité, celle de faire appel à la culture et à l’art afin de rouvrir les esprits. La culture supporte la société. Si on retire la culture, alors on n’a plus de société, c’est la base de la société, de l’identité d’un pays, ou d’une démocratie. Il est évident que lorsque la culture devient générique, c’est le signe d’une mauvaise époque. C’est quelque chose dont on a été témoins plusieurs fois au cours de l’histoire : quand on vit une époque sombre, on touche à la culture et on essaye de censurer l’art, les livres, la musique. C’est très important de se battre pour la culture.

Votre but avec votre musique est de creuser profondément dans l’émotion humaine, et ce faisant, j’imagine que vous devez avoir beaucoup appris sur vous-mêmes. Qu’avez-vous découvert sur vous-mêmes que vous ne saviez pas forcément ou dont vous n’aviez pas forcément conscience grâce à cet exutoire ?

Martin : Je ne sais pas vraiment si je me connais si bien que ça ! Je dirais que la musique ouvre plein de portes intérieures à plein d’émotions qui autrement seraient ignorées. On a la possibilité d’être fragile autrement quand on compose de la musique, et on a la possibilité d’être plus agressif que la vie normale ne le permet sans aller en prison. On peut aller aux extrêmes avec qui l’on est vraiment grâce à l’écriture musicale, ce qui n’est pas possible dans la vie quotidienne.

Joel : Parfois, on évite certains souvenirs, on réalise qu’on n’avait pas pensé à ces choses parce que c’était trop dur, on avait presque peur de les affronter. Mais parfois, si on écrit un texte et qu’on fait face ainsi, en étant honnête avec soi-même, c’est plus facile d’aborder le sujet, plutôt que d’en parler à quelqu’un ou d’en parler à soi-même. C’est presque comme une auto-thérapie. C’est presque comme aller chez le psychologue. Si tu en parles et le fais ressortir de tes propres profondeurs, alors ça devient plus facile à gérer ensuite. Pour nous, c’est la manière la plus facile. Pour Martin et moi, et le reste du groupe, c’est la chose la plus naturelle, le fait d’aborder ça dans une chanson.

« La musique doit avoir un certain degré de complexité, mais il n’est pas forcé qu’elle soit complexe dans la façon dont elle est jouée. Je pense que la complexité est grosso modo un reflet de l’intelligence. […] Ça permet d’absorber l’auditeur, le faire réfléchir, le pousser à tout mettre de côté pour se concentrer sur la musique. Ceci, au bout du compte, rend la musique plus émotionnelle car on est totalement concentré sur ce qui se passe. »

Vous jouez une musique très émotionnelle mais aussi complexe. Diriez-vous que la complexité de votre musique est votre façon de représenter la complexité de la nature humaine ?

Martin : C’est une bonne façon de présenter les choses ! Je pense que la musique doit avoir un certain degré de complexité, mais il n’est pas forcé qu’elle soit complexe dans la façon dont elle est jouée. Je pense que la complexité est grosso modo un reflet de l’intelligence. C’est comme quand on regarde un film compliqué qui nécessitera un peu plus de temps pour le comprendre, il t’offrira bien plus qu’une stupide comédie. C’est là où la complexité a du sens, car ça permet d’absorber l’auditeur, le faire réfléchir, le pousser à tout mettre de côté pour se concentrer sur la musique. Ceci, au bout du compte, rend la musique plus émotionnelle car on est totalement concentré sur ce qui se passe.

Joel : A la fois, je ne crois pas que nous rendions la musique plus compliquée qu’elle ne doit être. Nous ne ressentons pas ce besoin de la rendre hyper complexe. C’est parfois compliqué mais c’est juste parce que nous aimons que ce soit ainsi. Nous voulons simplement que la musique soit un petit peu exigeante quand nous en écoutons nous-mêmes. Mais nous ne nous fixons jamais ça comme objectif, c’est important. Quand Martin écrit des chansons, quand nous écrivons ensemble, nous ne disons jamais : « Faisons ce truc très complexe maintenant, rendons ça encore plus compliqué que ça ne l’est, car on veut refléter la complexité de la nature humaine. » Ce n’est pas ce que nous faisons. Avec Soen, c’est la dynamique qui importe. Ça a toujours été le cas. On peut avoir une partie complexe d’un point de vue arrangement, et ensuite on enchaîne ça avec une partie très directe. Et si on a une partie agressive, ensuite on la mêle à une partie très calme et jolie. On intègre ces éléments dynamiques dans la musique, avec des moments de tension et de relâchement.

L’émotion dans la musique est souvent associée à la mélodie dans l’esprit des gens, mais pas tellement aux rythmes. Donc, Martin, comment traduis-tu l’émotion à travers ta batterie ?

Martin : Je ne pense pas que l’on puisse séparer la musique de cette façon et dire que la mélodie est l’émotion, par opposition au rythme. Tout dépend comment tu assembles ça. Si Joel chante une belle mélodie et que je joue du grind à la batterie, alors je n’aide pas l’émotion [petits rires]. Je pense que c’est simplement une combinaison de choses et le rythme en est une part importante. Tout doit être équilibré pour atteindre l’émotion.

Vous avez souvent été comparés à Tool par le passé, mais avec ce nouvel album, ne prouvez-vous pas finalement que vous êtes parfois encore plus proches d’artistes tels qu’Anathema, Steven Wilson, Pink Floyd, etc. ?

Joel : Ouais, bien sûr. Je ne pense pas que nous nous soyons identifiés comme un groupe à la Tool [petits rires]. Je pense qu’il est assez évident pour les gens qui écoutent la musique qu’on ne trouve pas que du Tool dans nos influences. Nous sommes influencés par plein de musiques. D’un autre côté, certaines personnes croient que c’est un sujet chatouilleux pour nous, mais en fait ça n’a jamais été un problème. Si quelqu’un nous compare à Tool, ça signifie que c’est bien pour eux. Tool est un bon groupe ! Mais ce n’est pas le seul, il y a plein de bons groupes dans le monde.

Martin : Nous sommes toujours inspirés par Tool mais nous adorons également Pink Floyd, et il y a toujours de la place pour ce genre d’atmosphère dans notre musique. Nous ne planifions pas ce type de chose à l’avance. Nous ne faisons que composer ce qui nous semble bien sur le moment et ça peut aller dans un sens comme dans l’autre.

Martin, tu as été batteur d’Opeth de 1997 à 2016, participant à leurs albums les plus populaires. Et il se trouve qu’on peut entendre un feeling proche d’Opeth dans une chanson telle que « Lotus ». As-tu beaucoup retenu de tes dix ans d’expérience au sein d’Opeth ?

Oui, beaucoup. J’ai joué dix ans avec un groupe que j’appréciais musicalement et avec lequel nous avons créé de super musiques. Donc ce passé m’inspire et je vais continuer à composer de la musique que j’aimais et continue à aimer aujourd’hui. Mais maintenant avec Soen, la différence est que je peux contrôler ma vie. Dans Opeth, j’avais l’impression de devoir suivre le mouvement et constamment tourner sans avoir le temps de profiter du fruit de tout le dur labeur. Avec Soen, nous prenons toutes les décisions importantes avec le groupe et faisons très attention à maintenir la magie en vie. En conséquence, nous ne tournons que lorsque nous en ressentons vraiment l’envie, afin de nous assurer d’apprécier chaque minute passée sur scène.

Interview réalisée par téléphone le 13 décembre 2018 par Philippe Sliwa.
Fiche de questions & introduction : Nicolas Gricourt.
Transcription : Adrien Cabiran & Nicolas Gricourt.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Soen : soenmusic.com

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