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Interview   

Soilwork ouvre des portes, mais n’abandonne pas le passé


Il semblerait qu’un certain confort soit en train de s’installer dans le camp Soilwork. Le duo complémentaire de compositeurs-paroliers que forment le chanteur Björn Strid et le guitariste David Andersson se présente désormais comme une valeur sûre, en plus d’un gage de qualité. Et puis avec Övergivenheten, qui à première vue ressemblerait presque à un frère jumeau de Verkligheten, avec ce mot suédois en guise de titre, la reconduite de Thomas « Plec » Johansson au poste de producteur ou ce qui ressemblerait parfois presque à des échos de l’opus précédent. Mais confort ne signifie pas routine et Soilwork parvient toujours à disséminer quelques éléments apportant une forme de fraîcheur.

Moins d’un an après notre précédente entrevue, cette fois pour The Night Flight Orchestra, nous avons retrouvé Björn Strid pour nous parler de ce douzième album, de l’idée d’abandon – puisque telle est la traduction du titre – et de son rapport aux émotions, mais aussi pour creuser un peu plus la relation artistique unique qu’il entretient avec son compère David Andersson.

« On entend des chanteurs qui sont absolument extraordinaires, mais malgré tout, quelqu’un a besoin de mettre de l’Auto-Tune. Pourquoi ? Je ne sais pas, parce que l’auditeur moyen le demande ? Ou parce qu’ils en ont l’habitude, donc si on fait autrement, ça peut échouer ? Peut-être que j’ai l’air d’un boomeur ou d’un vieux chnoque en disant ça, je ne sais pas [rires]. »

Radio Metal : Le processus de création d’Övergivenheten était très long. Il a été composé et enregistré au cours de trois sessions entre janvier et décembre 2021. Etait-ce voulu que vous preniez votre temps et fassiez ça en sessions espacées ?

Björn « Speed » Strid (chant) : Oui. Je veux dire que c’est un peu inévitable que ça s’entremêle aussi avec The Night Flight Orchestra, avec lequel nous avons aussi fait ça, nous avons tout divisé en sessions. Je pense que d’après notre expérience passée avec Soilwork, nous avons fait énormément d’enregistrements où nous sommes allés en studio pendant, disons, six semaines et ça a tendance à devenir un peu accablant à la fin. Je trouve que c’est mieux d’étaler les choses pour avoir un peu de recul sur certaines chansons qui ont besoin de mûrir et de se mettre en place, pour ainsi dire. Nous avons fait plus ou moins la même chose avec l’EP et nous l’avons aussi fait un peu avec Verkligheten, même si c’était des sessions plus longues. Cette fois c’était une semaine par-ci par-là, parfois dix jours. Je pense que ça a été une très bonne recette pour nous à ce stade de notre carrière. Nous sommes parvenus à rester très focalisés quand nous étions en studio, plutôt que d’y être pendant six semaines et qu’après une semaine, t’es juste en pilote automatique. Bien sûr, tu peux quand même sentir ce qui est bien ou pas, mais ça permet de mieux se concentrer sur les chansons et d’avoir un certain recul. On peut vraiment ne faire qu’un avec la musique à un tout autre niveau, car très souvent, la musique nous ronge quand on est à fond dedans, et si on fait ça trop longtemps, on a tendance à perdre en clarté d’esprit et en présence dans la musique. Je trouve que ça a été très bon pour nous et que ça s’entend dans l’album. Il est très intense, grandiloquent et épique, mais on ressent la présence dans la musique. Ça pourrait être quelque chose que nous allons continuer à faire à l’avenir.

Je suppose que le contexte vous le permettait aussi, puisque vous ne tourniez pas…

Oui, c’est sûr, ça a été un peu plus facile cette fois, mais nous sommes un groupe qui peut se permettre de faire un break. Nous pourrons libérer du temps pour nous permettre de le faire de la même façon la prochaine fois, plutôt que de réserver un studio et d’essayer de tout faire, toute la créativité et toutes les émotions, en six semaines. C’est mieux de diviser en plusieurs sessions.

L’approche a été de faire en sorte que l’album sonne aussi organique que possible. D’un autre côté, le metal est un style de musique qui a besoin de beaucoup de précision, surtout un groupe comme Soilwork : qu’est-ce que ça implique de faire du metal de façon organique ?

Tout d’abord, il faut être capable de le jouer en groupe, je pense [rires]. Nous ne répétons plus tellement, mais heureusement, il y a des musiciens très doués dans le groupe et nous sommes très bons quand il s’agit de sonner comme un groupe. Nous avons une alchimie non seulement en tant que musiciens, mais aussi sur le plan personnel. Je pense qu’on peut aussi l’entendre. Qu’est-ce qui est organique de nos jours ? Je veux dire que c’est un mot difficile à définir. On entend beaucoup trop de productions hyper-traitées et compressées, il n’y a pas de dynamique dans le son. Nous voulons éviter ça. Il n’y a rien de mal à… Je pense que le metal devrait vraiment nous frapper fort et exploser, mais je crois qu’il y a quand même une manière d’obtenir ça de façon organique. Je trouve que nous avons une puissante intro, avec plein d’arrangements et ci et ça, mais tout est véritablement joué. Ce n’est pas traité. C’est un vrai groupe qui joue. Je suppose que sonner organique, c’est ça pour nous. Nous voulons que ce soit aussi réel que possible.

Nous avons discuté avec un certain nombre d’artistes qui trouvent les productions metal de plus en plus plastiques et comme manquant de personnalité avec la numérisation…

Oui. Quand on écoute la musique sur certaines plateformes, ça compresse les choses et une partie de la dynamique est perdue. Tout commence avec la production. Si vous essayez de tout compresser et de faire que ce soit parfait, ça perdra en présence au final. On retrouve souvent ça. L’Auto-Tune est de toute évidence devenu une norme, mais c’est quelque chose que je veux essayer d’éviter. C’est dingue, parce qu’encore aujourd’hui – pas seulement dans le metal, je dirais surtout dans la pop et la musique commerciale – on entend des chanteurs qui sont absolument extraordinaires, mais malgré tout, quelqu’un a besoin de mettre de l’Auto-Tune. Pourquoi ? Je ne sais pas, parce que l’auditeur moyen le demande ? Ou parce qu’ils en ont l’habitude, donc si on fait autrement, ça peut échouer ? C’est pour cette raison que les gens font ça ? Peut-être que j’ai l’air d’un boomeur ou d’un vieux chnoque en disant ça, je ne sais pas [rires]. C’est juste vraiment bizarre. Evidemment, c’est une chose d’utiliser l’Auto-Tune en tant qu’effet. C’est ce qu’on retrouve souvent quand on entend [imite l’effet d’Auto-Tune]. J’imagine que ça a du sens, même si personnellement je n’aime pas. On peut même en entendre sur Adele. Pourquoi auraient-ils besoin de mettre de l’Auto-Tune sur Adele ? Pourquoi ? Parfois c’est vraiment très mal fait aussi. Peut-être qu’il faut une oreille avertie pour l’entendre. Peut-être que la personne lambda ne l’entend pas. Mais pourquoi ? Il n’y a aucune raison ! Tout ça pour dire qu’on est allé trop loin dans la perfection, mais il y a de toute évidence des gens qui réclament ça ou alors ils sont trop sourds pour l’entendre.

« Il n’y a rien de pire en musique que quand tout ressemble à de la démonstration, quand on a l’impression qu’on fait ça juste parce qu’on le peut. »

Vous avez de nouveau travaillé avec le producteur Thomas « Plec » Johansson, qui avait aussi produit Verkligheten et A Whisp Of The Atlantic. Vous avez souvent changé de producteur par le passé : pensez-vous avoir trouvé le bon qui est vraiment sur la même longueur d’onde que Soilwork ?

Oui. Je pense qu’il s’est développé en même temps que notre son. Il a fait des productions fantastiques avant. Il est arrivé au moment idéal où il avait peut-être besoin d’un nouveau défi, et je pense que nous en avions nous aussi besoin. Il y avait une assurance entre nous comme quoi nous créerions quelque chose de très bon ensemble. Nous avons découvert que nous étions très à l’aise pour communiquer avec lui sur le plan musical, nous parlions le même langage et nous avions à peu près la même vision. Ça s’est donc fait très naturellement. C’est aussi un bon ami et je pense que nous continuerons à travailler avec lui, car je trouve qu’il est doué quand il s’agit de créer un son très… Enfin, on ne peut pas créer un son organique, ça arrive quand on ne met pas une tonne de compression dessus [rires]. Mais je trouve que ses productions sont très vivantes. C’est très détaillé, on peut tout entendre et la tonalité ne se perd pas.

Vous avez utilisé du violoncelle par le passé, surtout dans Verkligheten, mais cette fois vous utilisez un violon dans « Electric Again », « This Godless Universe » et « The Everlasting Flame »… Peux-tu nous parler de ce nouvel ajout ?

C’était vraiment une expérimentation. C’est en fait la petite amie de David, Rachel Hall. Elle a joué dans un groupe prog britannique qui s’appelle Big Big Train. En gros, nous avons décidé d’essayer. Nous avons toujours eu une part de mélancholie dans notre musique, surtout dans les mélodies, et nous avons voulu ajouter un autre élément au côté scandinave des mélodies. Je pense que c’est exactement ce que ça a apporté. Nous n’avons jamais peur d’expérimenter, je pense que ça s’est vu au fil des années. Nous avons clairement repoussé les limites. Après avoir sorti un album que les gens ont semblé vraiment aimer, qui a eu de bonnes critiques, etc., nous ne nous sommes jamais dit qu’il fallait rester là-dessus et recréer le même album, que cette recette fonctionnait. Nous avons toujours réussi à aller un peu plus loin. Peut-être que nous sommes un peu têtus, mais à la fois, je pense que c’est généralement pour la bonne cause et je dirais que c’est pourquoi nous sommes toujours pertinents sur la scène metal. J’en suis fier. Il y a aussi eu des changements de line-up au fil des années, c’est sûr, mais ça nous a profité au final.

Ce violon et le violoncelle que vous avez utilisés sur l’album précédent apportent un côté légèrement orchestral aux chansons. D’un autre côté, la musique de Soilwork est assez dense et pleine de couches. Abordez-vous votre musique de manière orchestrale, même avec les instruments rock ?

Personnellement, je ne crois pas. Peut-être que David fait ça, plus ou moins. C’est une bonne question. Par exemple, il a arrangé le chœur d’intro d’« Övergivenheten ». J’ai composé la chanson en soi, mais il a arrangé le chœur du début, et je ne sais pas s’il ne pense pas parfois la musique comme ça. Je dirais que je suis très doué quand il s’agit de m’exprimer émotionnellement au travers de mélodies, plus parfois qu’avec les paroles. Quand je crée des mélodies, je pense un peu en termes d’images. Je ne pense pas l’entendre de manière orchestrale. C’est juste quelque chose avec lequel je fais des liens. Très souvent, rien qu’avec la mélodie de guitare, je peux entendre la chanson finale dans ma tête. Je suis généralement assez doué pour ça : dès que j’entends quelque chose dans ma tête, je peux le reproduire avec mes doigts, puis écrire et réaliser tout le truc. Donc à savoir si ça, c’est orchestrer ou penser de manière orchestrale, c’est dur à dire, mais c’est généralement ainsi que ça se passe pour moi. Je ne peux pas parler à la place de David.

Malgré ce que tu as dis tout à l’heure, Övergivenheten sonne comme sur Soilwork très classique, apportant juste ce qu’il faut de nouveautés pour sonner frais. Si on compare à l’énorme évolution qu’a connue le groupe depuis votre premier album Steelbath Suicide, ça paraît plus stable maintenant : penses-tu que ce groupe a trouvé une formule et que le défi maintenant est plus de garder cette formule, ne pas trop s’en éloigner, tout en entretenant sa fraîcheur ?

Oui. Je pense que la formule est devenue de plus en plus sûre et confiante, mais ça ne veut pas dire que nous n’ouvrons pas de portes sur chaque album. Je pense que tu as raison. Il y a des choses qui renvoient à nos racines. Il y a des éléments très heavy metal classique là-dedans que l’on retrouve dans les deux premiers albums, par exemple. Donc d’une certaine façon, nous nous reconnectons au passé, mais à la fois, je n’ai pas du tout l’impression que ce soit pareil. C’est dur à expliquer, mais il y a peut-être bien une formule. Vocalement aussi, j’ai besoin d’aller plus loin à chaque album et de trouver de nouvelles manières de chanter, mais au final, il faut que ça colle à la chanson. Ce n’est en aucun cas de la démonstration vocale. Je me base vraiment sur le feeling, mais j’ai plein de manières de m’exprimer avec ma voix, et c’est naturel pour moi. Par exemple, quand il y a un riff qui sonne death metal, avec des blast beats, normalement on se dirait qu’il faudrait du chant crié, mais maintenant, je peux sentir d’autres choses quand j’entends ça, car je sais que j’ai la capacité d’apporter quelque chose, mais il faut que ça ait du sens à la fin. Il n’y a rien de pire en musique que quand tout ressemble à de la démonstration, quand on a l’impression qu’on fait ça juste parce qu’on le peut. C’est un sentiment que je déteste avec la musique. Il n’y a rien de mal à être joueur, mais tu vois ce que je veux dire. Il y a une différence entre être joueur et faire de la démonstration.

« Les paroles sont sombres, mais elles sont redevenues un peu plus exaltantes, d’une certaine façon, et elles donnent de la force, car fut un temps où j’étais rongé par mon côté obscur, les problèmes, la douleur, etc. quand je n’allais pas très bien dans ma vie privée, mais ces dernières années, j’ai été beaucoup plus stable. »

A quel point ça peut devenir compliqué d’ouvrir des portes, justement, tout en étant à cent pour cent Soilwork ?

C’est une très bonne question. Ça a été toujours été naturel pour nous de ne pas garder ces portes fermées en se bouchant les oreilles, genre : « Nous sommes Soilwork et c’est tout. » Je pense qu’il s’agit d’être curieux. Je sais que ça peut paraître cliché et prétentieux, mais c’est très vrai : quand tu arrêtes d’être curieux, je pense que c’est fini. La curiosité et la capacité à se surprendre sont très importantes dans la vie. Ça vaut aussi pour la musique. Je pense qu’il faut parfois ouvrir des portes, même si tu ne le sens pas tellement et que tu te forces à sortir de ta zone de confort, car alors tu pourrais trouver quelque chose, ou parfois pas. C’est là tout l’intérêt, au bout du compte.

On retrouve deux interludes dans l’album. Vu qu’il fait soixante-cinq minutes – contre les cinquante-cinq du précédent – penses-tu qu’il avait besoin de respirations, qu’il aurait été trop indigeste autrement ?

Peut-être, c’est dur à dire. Il est assez intense. Il est bourré de mélodies et de rythmes, mais tout en restant très dynamique. Je trouve que ça va très bien d’avoir un interlude pour calmer le jeu et ensuite repartir. Ça sert un but.

Pour la seconde fois d’affilée, vous avez nommé l’album d’après un mot suédois : vois-tu un lien entre Verkligheten et Övergivenheten, un petit peu comme les deux Aeromantics de The Night Flight Orchestra ?

Je vois ce que tu veux dire, mais l’album n’a pas été écrit dans cet état d’esprit. Evidemment, on peut faire le lien parce que les deux mots se terminent en « heten », ce qui en gros est l’équivalent de « -esse » (pour transformer un nom en adjectif, NDLR), même si « verkligheten » veut dire « réalité ». C’est dur à expliquer sur le plan grammatical. Je trouve que ce sont deux mots très intéressants. Verkligheten étant la réalité, qu’est-ce que la réalité ? Je pense qu’il y a plein de façons de voir ça, on a tous notre propre réalité. Ensuite, un mot comme « abandon » est assez lourd. Je pense que la peur d’être abandonné, de finir seul, nous parle à tous. A la fois, il y a aussi la peur d’abandonner quelque chose qui peut aussi être très dure. Il y a donc plein de façons de voir ce mot et le sens que les gens peuvent lui donner. Je trouve que ça, en soi, peut être très inspirant. Verkligheten a déclenché quelque chose et ça semblait naturel de continuer sur cette voie, mais ça ne veut pas dire que ça allait être une suite ou le début de quelque chose de nouveau. Je pense que nous pourrions continuer sur cette voie avec le prochain album, c’est-à-dire trouver des mots assez puissants qu’on peut voir de plein de façons. C’est aussi plus marrant de nommer notre album en suédois, car nous sommes là depuis longtemps, et à chaque fois, il faut trouver quelque chose en anglais. Ça paraît plus intéressant de trouver un mot suédois. En tout cas, c’est ce que nous ressentons maintenant. Mais ça ne veut pas dire que les paroles doivent être en suédois, même s’il y a d’autres titres de chansons en suédois dans l’album. C’est amusant de jouer avec les mots et leur signification, et je pense que ce mot en particulier offre matière à discussion.

As-tu envisagé de chanter en suédois ?

Je l’ai fait par le passé, mais aujourd’hui, en Suède, tout le monde chante en suédois. Tous les artistes suédois qui avaient l’habitude de chanter en anglais chantent maintenant en suédois. C’est presque devenu rédhibitoire. Donc non, je ne veux pas faire ça. Il y en a marre ! [Rires]

En parlant de langues, vous avez aussi un titre de chanson en français : « Nous Sommes La Guerre », avec un monologue prononcé par une femme à la fin. On retrouve aussi un monologue féminin en français au début d’« On The Wings Of A Goddess Through Flaming Sheets Of Rain ». Je soupçonne que ça vient de David, puisqu’il l’a déjà fait dans The Night Flight Orchestra…

Oui, à cent pour cent. On pourrait sans doute croire que ça vient de Sylvain [Coudret], puisque c’est le Français du groupe, mais non, c’est la création de David. Il a aussi un projet YouTube que les gens peuvent découvrir. Ça s’appelle Sati, c’est très énigmatique, très mystique, et c’est tout en français. Je pense qu’il a un faible pour le français. Il lit assez bien le français. Il le parle un petit peu. Il ne le parle pas couramment, mais c’est devenu un truc pour lui d’exprimer les émotions plus sombres en français. Je trouve ça cool. Comme nous avons un guitariste Français et des titres et parties de textes en suédois par moments, c’est bien de représenter aussi le côté français du groupe. Ceci étant dit, je n’ai aucune idée de ce dont « Nous Sommes La Guerre » parle, car David a écrit les paroles et je ne suis pas encore rentré dans sa tête. Peut-être que j’aurais dû !

« Je suis en train de me reconnecter un peu à mon état d’esprit du début, quand j’ai commencé ce groupe, lorsque mes paroles étaient le résultat d’une crise d’adolescence et toutes ces conneries [rires]. »

Non seulement on retrouve ces monologues féminins, mais on retrouve aussi l’idée de déesse dans le dernier titre – à l’image de la « Feverish Trinity » sur l’EP, censée « célébrer les déesses de la mort babyloniennes ». On reconnaît là encore la patte de David qui est très porté sur la valorisation de la femme. De ton point de vue, est-ce devenu une obsession ?

Il y a des fois où j’étais là : « Bordel, arrête d’écrire ‘elle’, il y en a marre ! » Mais, à la fois, je sais que quoi qu’il écrive, ça vient de quelque part, ce ne sont pas des conneries. Il est très sincère dans sa manière d’écrire les paroles et la musique. Donc tu n’as pas envie de tuer la créativité d’un ami, mais on verra à l’avenir [rires].

Attention à ce qu’il ne te remplace pas par une chanteuse…

Exactement, c’est ce qui me pend au nez [rires].

Comme tu l’as précisé, « övergivenheten » peut être traduit par « abandon », ce qui décrit le terme global de l’album. As-tu le sentiment que ce mot résume un peu ce qu’on a vécu les deux dernières années ?

Oui, même si je ne crois pas que ce soit ce qui nous a inspiré le nom de l’album Övergivenheten. Pour de nombreux musiciens et membres de leur équipe, être en tournée est l’évasion ultime. Je pense que beaucoup de gens ont souffert de ne pas pouvoir s’évader. Il y a des choses qui ont rattrapé les gens, en bien et en mal. Peut-être que ça a créé un plus grand sentiment d’abandon, car quand on est en tournée, on n’est jamais seul, on se sent faire partie d’une communauté. Puis, quand tout d’un coup, on nous retire ça, le sentiment d’abandon est très fort, surtout quand on n’a pas de famille, ou quand on a une relation qui ne marche pas, quand on ne se sent pas à l’aise dans celle-ci, quand celle-ci est destructrice, etc. Peut-être que tu sais que tu as besoin de t’évader, mais tu ne sais pas comment. Ton échappatoire était de partir en tournée, mais maintenant, tu n’as plus ça, et tu es obligé d’affronter tes démons, mais tu as très peur de l’abandon. Donc j’imagine que ça colle bien à l’époque que l’on vit aussi, mais je ne pense pas que ce soit directement ce qui l’a inspiré.

Ce sentiment d’abandon, est-ce quelque chose que tu as toi-même ressenti durant les deux dernières années ?

En fait, pas du tout, pour être honnête avec toi [rires]. J’allais dire que j’aurais aimé te dire l’inverse, mais non, je n’aurais pas aimé du tout. Non, j’avais besoin d’un break. Ceci étant dit, ce n’est pas comme si j’avais souhaité qu’une pandémie arrive, car c’était horrible, mais en termes de timing, j’avais besoin de faire une pause. Evidemment, il y a certaines choses auxquelles j’ai dû faire face, mais en général, ça a été assez positif pour moi, c’est-à-dire que j’ai pu prendre du recul grâce à ça et prendre soin de moi, de ma famille, etc. Tout le monde serait probablement d’accord pour dire que du positif en est ressorti. Par exemple, on apprécie sans doute un peu plus les choses qu’on prenait pour acquises avant. Et maintenant, il y a une guerre qui arrive. C’est une époque très étrange.

Si on compare à The Night Flight Orchestra, Soilwork est généralement là où tu fais face à ton côté obscur et à la réalité, comme nous en avons discuté par le passé. Eh bien, la réalité est devenue assez imposante ces deux à trois dernières années. Dirais-tu que plus tu es confronté – ou le monde est confronté – à l’obscurité et à la réalité, plus ça t’inspire avec Soilwork ?

Eh bien, je ne dis pas que les paroles de Soilwork doivent forcément être sombres. Je pense que Soilwork a été quelque chose de très exaltant pour moi pendant des années et que je suis peut-être revenu plus à ça. Les paroles sont sombres, mais elles sont redevenues un peu plus exaltantes, d’une certaine façon, et elles donnent de la force, car fut un temps où j’étais rongé par mon côté obscur, les problèmes, la douleur, etc. quand je n’allais pas très bien dans ma vie privée, mais ces dernières années, j’ai été beaucoup plus stable. J’ai une situation très stable sur le plan personnel, relationnel et tout. Ça a été dur par moments de trouver une voie. J’ai l’impression qu’il y a eu une sorte d’écart à une période où mes paroles sont devenues progressivement plus noires, peut-être de The Panic Broadcast à The Ride Majestic. Cette époque était sombre, mais maintenant je suis en train de me reconnecter un peu à mon état d’esprit du début, quand j’ai commencé ce groupe, lorsque mes paroles étaient le résultat d’une crise d’adolescence et toutes ces conneries [rires], mais tout en étant assez émancipateur. Peut-être que ça ne le paraît pas, mais c’était des paroles plutôt lumineuses pour moi. Je pense que je suis maintenant en train de revisiter cet état d’esprit. Je n’arrête pas de me dire qu’il n’y a rien de mal à ça. C’est presque comme : « Oh, non, tu n’as pas besoin de te sentir mal pour écrire des paroles pour ce groupe. » J’en ai vraiment marre de ça. Quel intérêt ? Si tu es heureux, si tu te sens stable, pourquoi aurais-tu besoin d’ouvrir cette porte ? Pourquoi ressens-tu encore le besoin de creuser là-dedans et de te démoraliser ? C’est inutile. On peut se sentir bien tout en écrivant quelque chose de sombre et tu peux en faire quelque chose de fort et d’exaltant. Il n’est pas nécessaire que ce soit insouciant, ce n’est pas ce dont je parle. C’est dur de trouver une expression qui colle vraiment à la musique. En un sens, c’était beaucoup plus facile quand je ne me sentais pas très stable ou pas très bien. Je suppose que c’est plus facile de s’identifier aux paroles ou d’y trouver un chemin quand c’est comme ça, mais je crois avoir trouvé de nouvelles approches, tout en revisitant le terreau de l’époque où j’ai fondé le groupe. C’est censé être un genre de confort, quelque chose qui donne de la force. Je crois que ça devrait rester ainsi avec Soilwork.

« Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à croire que je vis à une époque où les gens doivent avoir peur de parler de leurs sentiments, de montrer une forme de faiblesse. C’est genre : ‘Quoi ?! Ce n’est pas de la faiblesse.' »

Tu es donc redevenu un adolescent ?

[Rires] Non, mais il y a des choses qui valent la peine d’être revisitées et d’autres qu’on devrait clairement laisser derrière nous.

Ces albums sombres que tu as mentionnés, es-tu en train de dire qu’ils sont plus le reflet de ta vie que celui du monde ?

Oui. Je ne sais pas si j’ai un jour souffert de dépression, mais j’ai eu de gros problèmes d’anxiété. Ça te ronge, et ça te rend aussi assez égoïste, ce qui est naturel. Je ne blâme personne pour ça, car j’en ai été témoin avec moi et mes amis. Ces sentiments, en particulier l’anxiété, te rongent tellement que c’est la seule chose qui existe et que tu n’arrives pas vraiment à voir d’autres choses que ça, ça prend le pas sur tout, ce qui est horrible. J’essaye d’en parler autant que possible en interview parce que c’est important. Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à croire que je vis à une époque où les gens doivent avoir peur de parler de leurs sentiments, de montrer une forme de faiblesse. C’est genre : « Quoi ?! Ce n’est pas de la faiblesse. » Ça me stupéfie encore. Je suis reconnaissant d’être très à l’aise quand il s’agit de parler de mes sentiments avec à peu près n’importe qui. Peut-être qu’il y a des moments où je ne devrais pas, mais je pense que c’est important. Ça montre vraiment une force. C’est une autre chose que j’essaye de mettre en avant dans mes paroles pour, j’espère, inspirer les autres aussi. Il ne s’agit pas de pleurnicher ou de faire une crise d’adolescence. C’est juste qu’il n’y a aucune raison de faire semblant d’être ce qu’on n’est pas.

Au moins, tu avais la musique comme exutoire, ce qui n’est pas le cas de tout le monde…

Absolument. Si je n’avais pas eu ça, qui sait ce qui se serait passé ? Les gens mériteraient tous d’avoir ce type d’exutoire. Je me sens chanceux à cet égard. C’est une chose merveilleuse. Je pense qu’ils devraient enseigner davantage au sujet de la musique et de l’art pour cette raison.

David et toi êtes aujourd’hui les deux compositeurs et paroliers principaux du groupe, et vous êtes des personnes très différentes mais aussi très complémentaires, il semblerait. Par exemple, tu es très ancré dans la réalité, tandis que David est très dans l’évasion. Du coup, comment comparerais-tu, émotionnellement, ce que vous avez créé sur cet album, que ce soit en termes de paroles ou de musique ?

Je suppose que c’est comme tu l’as dit, c’est vraiment un mélange des deux. Tandis que les paroles de David sont pleines d’évasion comme d’habitude, les miennes sont très terre à terre. Je dirais que j’ai aussi beaucoup d’imagination. Je pense être assez doué pour imaginer des choses et décrire des émotions et différents états d’esprit dans mes paroles, mais généralement, ça reste assez terre à terre. Je pense que ça crée un contraste au sein du groupe et que ça équilibre les choses. Je ne pense pas que ça aurait été aussi bien si moi ou David faisions tout. Sven [Karlsson] a aussi composé une chanson. Je le pousse toujours à en écrire plus parce que c’est un très bon compositeur, tout comme Sylvain. Ce n’est pas écrit dans un contrat ou quoi que ce soit que c’est David et moi qui écrivons les chansons. Non, ça se fait naturellement comme ça. N’importe qui peut écrire une chanson dans ce groupe. Au final, si nous nous ressemblions davantage, peut-être que notre son et nos paroles ne seraient pas aussi intéressants. Je crois que ce sont les antipodes qui font notre style, au travers d’une sorte de vision mutuelle silencieuse.

Dirais-tu que vous êtes le yin et le yang de Soilwork ?

Je suppose, oui [rires]. Ça sonne très prétentieux, mais oui, c’est peut-être comme ça.

La dernière fois qu’on s’est parlé, on avait eu une discussion justement sur l’idée d’évasion versus la réalité, et tu avais dit que tu n’avais « pas forcément de problème à affronter la réalité. D’ailleurs, [tu es] parfois très à l’aise quand les choses sont très réalistes. » Avec notre hyper-connectivité et le monde virtuel d’internet, as-tu parfois l’impression que les gens ont de plus en plus de mal à affronter la réalité ?

Absolument, oui, car on a aussi tellement l’habitude des distractions. Je pense c’est ce qui fait qu’il est si dur d’affronter la réalité. Dès qu’il n’y a rien, on ne le supporte plus. On dirait qu’il doit constamment y avoir des distractions. La capacité de concentration chez certaines personnes est incroyablement faible, c’est effrayant. Je le vois chez moi aussi. Donc oui, je pense que ça devient de plus en plus dur pour les gens d’affronter la réalité. C’est presque comme si se contenter d’être et ne rien faire d’autre était devenu un art en soi. C’est quelque chose sur lequel je me suis dit que je devais vraiment travailler, c’est-à-dire être capable juste d’être. Je m’améliore avec le temps. Ça ne veut pas dire qu’il faut méditer ou faire du yoga, mais ne rien faire, c’est tout un art.

« Dès qu’il n’y a rien, on ne le supporte plus. On dirait qu’il doit constamment y avoir des distractions. C’est presque comme si se contenter d’être et ne rien faire d’autre était devenu un art en soi. »

Ces trois dernières années, tu as constamment alterné entre Soilwork et The Night Flight Orchestra. Quand tu avais terminé un album ou un EP avec l’un, tu passais à l’autre. A quel point ça nécessite de la discipline et de l’organisation d’avoir une cadence de travail et de sortie aussi intense ?

Ce n’était pas si dur que ça jusqu’à ce que le coronavirus arrive, car nous divisions les cycles de tournées et tout entre Soilwork et The Night Fight Orchestra. Enfin, enregistrer la musique, ça ne prend pas tellement de temps, surtout maintenant que nous le faisons en sessions et que nous ne réservons pas de longues périodes en studio. Nous venions tout juste de terminer le cycle de tournées avec Soilwork quand le Covid-19 est arrivé, et ensuite c’est là que The Night Flight Orchestra était censé prendre le relais, mais on sait tous comment ça s’est passé. Donc nous avons tout loupé avec The Night Flight Orchestra et nous n’avons rien loupé avec Soilwork. Maintenant, nous essayons de tout faire en même temps, parce que nous ne voulons passer à côté de rien [rires]. Tu as mentionné le yin et le yang… Je crois que, personnellement, et c’est peut-être le cas de David également, j’ai besoin d’avoir The Night Flight Orchestra dans ma vie afin de pouvoir faire Soilwork et vice versa. Il y a cet équilibre. Donc maintenant nous essayons de tout caser en même temps, ce qui n’est pas facile. C’est un enfer logistique en ce moment, mais ça ne me va. J’ai eu deux ans de vacances [rires]. J’allais dire que maintenant je peux tout gérer, mais je ne devrais pas pousser le bouchon.

On dirait que, surtout ces deux dernières années, le studio est un peu devenu ta seconde maison…

Oui. Nous adorons la partie studio. J’adore voir et entendre une chanson prendre forme. C’est le plus grand kiff du monde, surtout si ça se transforme en quelque chose de bien. C’est très inspirant.

Votre bassiste, Rasmus Ehrnborn, est devenu un membre officiel. Pensez-vous que vous aviez besoin de ces trois ans avec lui pour le tester avant de réaliser qu’il était un membre permanent de Soilwork ?

Non, je ne pense pas du tout que nous en avions besoin, pour être honnête avec toi [rires]. Nous savions qu’il était super. L’alchimie sur le plan personnel était fantastique et c’est un super bassiste. Je suppose que nous étions juste un peu prudents parce que nous avons eu de la malchance avec les bassistes avant et peut-être que nous les avons un peu trop rapidement confirmés comme étant membres permanents, et ensuite des choses dans la vie ont changé et ils ont décidé de partir. Peut-être que ce n’était pas juste envers Rasmus, mais nous avons décidé de prendre notre temps. Nous savions qu’au final, il n’y avait pas de meilleur gars pour nous. Peut-être qu’il nous fallait un peu de temps pour prendre la température. Il a fait des lignes de basse fantastiques sur l’EP et l’album. Il a même joué un peu de basse fretless. Je sais que ça sonne très sophistiqué quand on dit ça, mais ça fonctionne vraiment bien dans les chansons. Donc c’est vraiment cool. C’est un bassiste extraordinaire et je trouve qu’il apporte énormément de profondeur à la musique. Il y a plein de ce que j’appelle de la basse « itinérante » dans les chansons, où il fait son propre truc, et je pense que ça apporte une nouvelle saveur à notre son.

Pour finir, avez-vous d’autres choses de prévues avec The Night Flight Orchestra, genre un Aeromantic III ? Ou allez-vous vous concentrer sur le fait de tourner ?

Je pense qu’il va plus s’agir d’essayer de faire autant de concerts que possible. Il se peut que nous sortions quelques chansons ici et là, mais je ne pense pas qu’il y aura encore un Aeromantic III. Enfin, il y a deux albums qui sont sortis et nous mourons d’envie de jouer live. Nous revenons tout juste d’une semaine de festival avec The Night Flight Orchestra. Nous avons fait le Rockhard en Allemagne et le Metalfest en République tchèque. C’était fantastique. Evidemment, nous avons joué certaines de ces chansons en live et ça a super bien marché.

Interview réalisée par téléphone le 8 juin 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Antoine Moulin.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Stephansdotter Photography.

Site officiel de Soilwork : www.soilwork.org

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