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Interview   

Sólstafir poursuit le rêve


« En règle générale, je ne partage rien de ce que raconte Gummi en interview » nous disait sèchement Addi, le frontman de Sólstafir, il y a deux ans et demi au sujet du batteur et membre fondateur de la formation islandaise. On pouvait déjà sentir une prise de distance avec son compère, voire peut-être un léger malaise. Et puis il y a eu cette tournée en 2015 effectuée avec un batteur de session. Lorsque nous avions demandé à Addi juste après le concert de Lyon où était passé Gummi, le chanteur se montrait évasif, mais nous faisant bien comprendre qu’il y avait un souci avec le batteur et qu’il pourrait ne pas revenir, même si rien n’était encore acté. Finalement, le couperet tombe : Gummi est évincé du groupe et ce dernier publie un long texte expliquant son rapport conflictuel avec Addi, créant un véritable psychodrame. Le groupe n’avait jusqu’alors jamais réellement donné sa version des faits, et c’est désormais chose faite avec Addi qui revient ci-après en détail sur les raisons de cette douloureuse séparation, ainsi que l’éloignement progressif des deux hommes depuis 2010.

Mais réjouissons-nous que ces problèmes relationnels, à défaut d’être résolus sur le plan personnel, n’aient pas eu raison du groupe, car celui-ci est désormais bel et bien reparti sur des bases saines, certes avec un nouveau membre à bord, et la musique n’a, heureusement, pas pâti des tourments internes. En atteste Berdreyminn, nouvel opus du groupe, qui poursuit sur les traces du remarquable Ótta : une musique atmosphérique pleine d’émotion et de rebondissements, parfois étrangement rock n’ roll, et toujours avec cette singularité islandaise. On en parle de long en large avec Addi dans l’interview qui suit.

« Avant, c’était plus des mecs allemands au début de leur vingtaine, plein de blasphèmes, des patchs Marduk, etc. [Aujourd’hui] c’est plus varié et il y a même de plus jeunes femmes. Si tu as des jeunes femmes qui viennent à tes concerts, […] c’est bien ! Les garçons suivront. »

Radio Metal : Ótta était une nouvelle fois une étape importante pour Sólstafir, autant musicalement qu’en termes de popularité. Qu’est-ce que tu penses de votre progression en tant que groupe ?

Aðalbjörn « Addi » Tryggvason (chant & guitare) : J’imagine que c’est comme avant. Je veux dire que nous avions déjà passé une étape importante entre la démo et notre premier album. Nous nous sommes toujours contentés de faire ce qui nous passait par la tête à tout moment ! Comme Ótta était notre plus grand succès, jusqu’à présent, je suppose que la plupart des gens pensent que c’est ainsi que sonne le groupe. Mais nous avons touché à tant d’approches sonores, et nous le faisons toujours. Je ne comprends pas comment nous – ou n’importe quel groupe – pourrions écrire des albums similaires. Avec trois ou quatre ans entre les albums, tant de choses changent et tu découvres de nouvelles musiques, tu écoutes des choses différentes, ta vie change, la météo change… Tout change ! Donc c’est complètement naturel ! Je sais que c’est une réponse vraiment barbante mais la progression, c’est juste… Je veux dire que demain ne sera jamais exactement comme aujourd’hui ! Trois ans se sont écoulés depuis le dernier album, avec 365 jours par an, ça fait un millier de jours entre les albums, ça fait beaucoup de temps, mec !

Pour ce qui est de la popularité, je ne m’en rends pas compte. Car ça fait dix ans, grosso-modo, que nous sommes un groupe qui tourne. Donc si tu mesures la popularité en fonction de l’audience, celle-ci a augmenté lentement mais de façon régulière. Ce n’est pas comme si nous jouions pour cinquante-cinq personnes un jour et le mois suivant il y avait des milliers de personnes. Donc tu ne le remarque pas. Evidemment, les chiffres ne mentent pas. Lors de la dernière tournée que nous avons faite, nous faisions des concerts en tête d’affiche et nous avions un millier de personnes chaque soir, sans groupe d’ouverture. Donc évidemment, si tu regardes certaines statistiques, tu verras que le groupe grossit. C’est super. Ça signifie plus de liberté, nous avons l’opportunité de faire nos propres tournées, c’est un peu moins de galère, tu n’es pas obligé de tourner avec des groupes avec lesquels tu n’es pas à l’aise… Les labels, quels qu’ils soient, nous ont toujours laissé la liberté de faire tout ce que nous voulions, car autrement, évidemment, nous serions immédiatement partis. Donc je ne sais, je pense que toi, par exemple, tu le verrais différemment. Je suis trop dans le groupe, je ne m’en rends pas vraiment compte. Car même si nous avons gagné en popularité, à mes yeux, ça reste juste un peu de popularité, car tu ne vois pas le changement comme si… Je veux dire que je ne peux toujours pas payer ma note de téléphone ! Donc ça n’a pas changé grand-chose, nous continuons juste à écrire de la musique. Donc je ne le vois pas comme tu peux le voir.

Mais penses-tu que la musique que vous jouez aujourd’hui touche davantage les gens que celle que vous jouiez par le passé ?

Oui, bien sûr. Ça change beaucoup. Surtout lorsque le chant est devenu plus doux, lorsque l’ambiance de la musique a un peu changé… Depuis que nous avons formé ce groupe, nous avons toujours exploré le fait de composer de la musique plus épique et atmosphérique, mais lorsque le chant est devenu clair et plus émotionnel, je suppose que c’est moins restrictif. C’est marrant parce que, aujourd’hui, la musique extrême est très accessible et acceptée. A l’époque, la musique extrême n’était pas acceptée. Mais tu as raison, nous avons fait cette chanson, « Fjara », qui était notre plus grand hit, et ce n’est pas tellement une chanson de heavy metal, mais ça reste quand même très Sólstafir. Donc nous sommes parvenus à faire des choses qui ne sont pas très metal, ou pas très heavy, ou pas extrêmes, nous avons fait des choses calmes qui sonnent très Sólstafir et nous nous en sommes bien tirés – je ne sais pas si c’est le bon terme. Nous aimons remettre en question notre musique et nous-même, nous aimons sortir de notre zone de confort, faire des choses que nous n’aurions jamais pensé faire ou avoir l’idée. Donc ouais, ça renvoie un peu des esprits différents envers notre public.

Avez-vous vu votre public changer à mesure que votre musique évoluait ?

Ouais, bien sûr. Avant, c’était plus des mecs allemands au début de leur vingtaine, plein de blasphèmes, des patchs Marduk, etc. Car nous venons plus ou moins du monde du black metal, c’est notre background. Donc lorsque nous avons commencé à tourner, nous étions sur les terres du heavy metal. La première fois que nous sommes venus en Allemagne, France, Finlande, c’était toujours pour le heavy metal, si on considère que « heavy metal » est le terme racine. Désormais, nous nous rendons dans des endroits qui n’ont même rien à voir avec le metal. Nous aimons ça ! Nous n’aimons ne pas être restreints. Lorsque tu ne peux que jouer dans un festival metal, je n’aime pas ça. J’aime jouer dans les festivals metal mais j’aime aussi jouer dans des festivals de musique [plus généralistes]. Le public a changé… Je veux dire que nous sommes plus âgés, donc ça signifie que ça fait plus longtemps que les gens nous écoutent, nous avons davantage voyagé, nous avons atteint plus de gens… Maintenant, je peux dire que nous avons été en Roumanie plusieurs fois, nous avons tourné en Finlande de nombreuses fois, nous avons joué plein de concerts dans différentes villes en France… Donc tu te rends à tous ces endroits. Donc ouais, c’est plus varié et il y a même de plus jeunes femmes. Si tu as des jeunes femmes qui viennent à tes concerts, si la musique attire de plus jeunes femmes, c’est bien ! Les garçons suivront, c’est très bien.

Depuis que Ótta est sorti, un grand événement a secoué le monde de Sólstafir : vous vous êtes séparés de votre batteur et membre fondateur Gummi…

Oh, tu as entendu parler de ça !

Il a sorti un long communiqué où il décrivait sa relation conflictuelle avec toi. Et je me souviens qu’il avait même déjà été remplacé sur la tournée d’Ótta, plusieurs mois avant l’annonce de son départ. Depuis combien de temps ces problèmes perduraient ?

Les problèmes perduraient depuis un petit moment. Ce sont un peu des choses internes et ça aurait dû rester interne parce que plus tu creuses, plus ça devient personnel, et lorsque les choses deviennent personnelles, les gens qui ne connaissent pas les individus n’ont aucune idée de ce qui se passe ! Ils n’ont aucune idée de comment les choses étaient mais ils ont quand même un avis sur le sujet. Les gens qui ne me connaissent pas, ou Gummi, ou les gars, comment peuvent-ils avoir un avis sur ce qui s’est passé ou qui a dit ou fait quoi ? C’est impossible. C’est puéril. Donc tout le monde veut avoir un avis sur les choses lorsqu’ils n’ont aucune idée de ce qui s’est passé. Mais évidemment, si je lance un blog sur lequel je dis que Nicolas est un idiot et j’écris toutes sortes de choses, certaines personnes vont y croire et d’autre non.

« C’était comme un éléphant infesté par le cancer, personne n’en parlait. Il y avait de la colère, il y avait des disputes, il y avait de la violence, des bouteilles de vodka qui volaient dans tous les sens, tout le monde recouverts de verre, et tu es coincé dans un van, et personne ne parle. »

Je peux remonter à 2010 lorsque nous étions en train de composer Svartir Sandar, ce n’était pas un album marrant à composer. Gummi et moi, notre amitié et notre relation professionnelle était une spirale infernale à l’époque, et ça n’arrêtait pas d’empirer. En 2012 ou 2013, nous ne socialisions plus, il traînait avec des personnes différentes de moi, il y avait des problèmes d’égo… J’essaie toujours de choisir mes mots avec précaution, car s’envoyer des saloperies sur internet ne m’intéresse pas, ça ne m’est d’aucune utilité. Mais les choses allaient mal et ça a dégénéré pour devenir… Tu sais, s’il y a un problème, j’aime en parler et le résoudre. Certaines personnes ne semblent pas capables de le faire et préfèrent commencer à parler des problèmes quinze minutes avant de tomber dans le coma après avoir bu. Je ne peux pas faire ça mais certaines personnes n’ont que ce niveau de communication, et ceci, bien sûr, dégénère vers d’autres problèmes. Donc notre relation a commencé à devenir vraiment mauvaise en 2010 ou 2011.

Ensuite, à l’été 2013, Gummi s’est disputé avec Svavar [“Svabbi” Austmann], c’était une dispute très personnelle qui impliquait une certaine petite amie de Svavar. Tout d’un coup, cette fille a commencé à passer, disons, bien trop de temps avec Gummi après d’étranges heures. Ils se sont donc brouillés et d’une grande amitié, c’est passé à de la haine. Ils ont beaucoup parlé, ils se sont rencontrés, Svavar a quitté le groupe à plusieurs occasions, il a dit : « Ras le bol de ça ! » Gummi, évidemment, a justifié toutes ses actions avec de la colère. Donc tous ceux qui ne prenaient pas son parti, il les traitait d’idiots. Donc automatiquement Gringo, notre guitariste, était un idiot, puisqu’il n’était pas d’accord avec Gummi. Bref, c’était du trois contre un. Il s’isolait lui-même dans le groupe. Svavar et Gummi étaient toujours en train d’essayer de résoudre leurs trucs, et nous avons commencé à tourner, nous avons tourné pendant deux mois, en novembre et décembre 2014. Plus personne ne parlait dans le groupe à cette époque, et lorsque nous tournions, dans le van, c’était comme un éléphant infesté par le cancer, personne n’en parlait. Il y avait de la colère, il y avait des disputes, il y avait de la violence, des bouteilles de vodka qui volaient dans tous les sens, tout le monde recouverts de verre, et tu es coincé dans un van, et personne ne parle. Donc ils ont essayé de résoudre leurs trucs pendant dix-huit mois et ça n’a fait qu’empirer. J’ai demandé à Svavar de ne pas quitter le groupe à cause de ça, etc. Donc nous tournions en Europe en novembre 2014, c’était horrible, le moral était au plus bas, personne ne parlait… Enfin, trois d’entre nous parlaient mais pas les quatre. Nous avons pris l’avion à Lisbonne pour faire la tournée US en van pendant des mois, nous ne nous parlions toujours pas, des disputes, nous ne croisions pas nos regards, c’était putain de chiant, personne ne s’amusait. Nous sommes revenus chez nous, pour finalement qu’on nous rappelle qu’une autre tournée arrivait, et nous avons dit « fait chier, ça ne vaut pas le coup ! Il faut que ça change. » Nous avons eu des discussions. Rien ne s’est passé, rien n’a marché.

Donc nous en sommes arrivés à la conclusion que nous devions prendre une décision très difficile. Donc nous l’avons viré du groupe. Nous savions que ce serait une décision pénible. Les décisions pénibles ne sont pas faciles à prendre et elles viennent avec une contre-réaction, tout le monde ne sortira pas en étant content, et c’est bien sûr ce qui allait se passer. Il nous a blâmés pour tout, genre tout n’était qu’un conte de fée, tout le monde était heureux, s’amusait, et tout d’un coup, « boum », il était viré. Eh bien, dans la réalité, les choses ne fonctionnent pas comme ça. Il faudrait être délirant pour le croire. Donc nous lui avons offert un accord, sous les conseils du management, du label et des gens de l’industrie, et il a refusé l’accord. Il nous a proposé un contre-accord qui, évidemment, était ridicule, ce n’était que des demandes irréalistes. Donc nous lui avons offert un autre accord, rien ne s’est passé et il m’a collé un procès parce que je voulais « voler » le nom. Mais tu sais, nous étions trois et lui était tout seul. Le dossier a été à la cour fédérale de Reykjavik, il a été rejeté. Ensuite il a été à la Cour Suprême, et il a également été rejeté. Il ne m’a pas attaqué en son nom, il a utilisé la société que lui et moi avions formée il y a quelques années. Donc je m’attaquais moi-même ! Ouais, je sais, c’est drôle. Ridicule mais drôle. Donc bien sûr le dossier n’était qu’un gros foutoir.

Donc nous l’avons viré, nous avons embauché un batteur de session et fait une tournée avec ce batteur de session. Nous avons embauché un autre batteur de session, ensuite, six mois après l’avoir viré, nous avons pris Hallgrímur [Jón « Grimsi » Hallgrímsson] et il est dans le groupe depuis lors ! Donc je crois que c’est tout. En espérant que ça réponde à ta question.

Etais-tu surpris par le long communiqué qu’il a publié ?

Non, pas du tout. Je savais qu’il allait le faire. C’est le mec dont nous avons eu marre, le mec qui écrit tous ces trucs, tordant la vérité, se faisant passer pour une victime, tout était parfait, « j’ai été très mal traité alors que je n’ai rien fait » – c’est ce qu’il dit… Donc non, je savais exactement ce qu’il écrirait. Nous n’allions pas commencer à nous disputer sur internet dans un bac à sable, à s’amuser à qui a dit quoi et quand, c’est juste… « Non, on ne va pas partir là-dedans, désolé. »

Ceci a aussi créé le drame parmi les fans. Est-ce que vous avez subi des réactions négatives de fans qui ont pris parti pour Gummi ?

Ouais, tu sais, tout d’abord, tout ceux qui nous connaissaient et nous connaissent, aucun d’entre eux n’était d’accord avec lui. Des amis mutuels lui ont dit : « Mec, ça ne va pas ce que tu fais là, ça ne va pas marcher. » Eh bien, il leur a dit d’aller se faire foutre. Je lui ai dit : « Je comprends que tu n’aimes pas ce que j’ai à dire, mais écoute tes vrais amis, » et il leur a tous dit d’aller se faire mettre ! Donc tous ceux qui nous connaissaient, et qui connaissaient les faits, n’étaient pas d’accord avec lui. Les gens qui ne me connaissent pas, les gars ou lui, je ne peux pas les prendre au sérieux s’ils disent que je suis un connard et que j’ai fait ci et ça de mal. Tu sais, tu as des fans qui aiment la musique, et ceux-ci sont les meilleurs, ils viennent aux concerts, nous les rencontrons, nous parlons, ils te racontent leurs histoires, comment ils ont découvert le groupe, comment ils ont perdu un membre de leur famille… Ce sont les fans les plus chers que nous pouvons avoir. Et puis tu as les gens qui prennent parti dans des débats sur internet dont ils ne connaissent rien. Eh bien, je ne peux pas vraiment me soucier de ça, et je m’en fiche. Même si ceci n’était jamais arrivé, tu aurais gagné de nouveaux fans pendant que d’autres auraient quand même arrêté de t’écouter. C’est difficile de parler de ces choses parce que ces gens, ce genre de gars dont tu parles, ils s’efforceront d’utiliser tout ce que je te dirais pour le retourner contre moi, c’est un peu une drôle d’ironie.

« C’est là où ça nous apporte le plus de plaisir, lorsque quelqu’un arrive avec une idée ridicule et tout le monde est contre mais ensuite ça s’inverse, tu commences à l’aimer car c’est tellement absurde. »

Je m’en fiche si certaines personnes pensent que je suis un connard. Je sais qui je suis, tous mes amis savent qui je suis. Hey, si mes amis les plus proches me disaient « eh mec, tu déconnes là », je les écouterais, bien sûr, ce sont mes amis, c’est comme ça qu’ils sont censés réagir, et je ferais de même pour eux. Si deux personnes en Amérique du Sud et un en Russie écrivent de la merde sur moi sur la page Facebook de Gummi, comment puis-je prendre ça au sérieux ? Donc ouais, réactions négatives ou pas, nous avons lâché la bombe en prenant cette décision difficile, mais c’était pour sauver le groupe, autrement il serait mort. Donc est-ce que des gens allaient prendre sa défense ? Oui, bien sûr. Est-ce que ça valait le coup ? Oui, ça valait le coup. La poussière s’est soulevée, puis est retombée. S’ils veulent arrêter d’écouter Sólstafir, très bien, vraiment pas de souci. S’ils veulent écouter Katla, le nouveau groupe de Gummi, super ! Vraiment, faites-le ! C’est de la musique ! Ne soyez pas… Bon, je ne vais pas dire aux gens ce qu’il ne faut pas faire, mais si vous prenez parti dans des problématiques personnelles dont vous ne connaissez rien des tenants et aboutissants, que vous ne m’avez jamais rencontré, que vous n’avez jamais rencontré Gummi, que vous n’avez jamais rencontré tout le groupe… Tu vois, il y a certaines personnes que je ne peux tout simplement pas prendre au sérieux.

Donc Berdreyminn est votre premier album sans Gummi. Comment c’était de travailler sur un album pour la première fois sans lui ?

C’était très bizarre ! C’était étrange. Je peux te raconter une histoire assez drôle. Tu sais, Metallica est un de mes groupes préférés, et je lisais une interview de Lars Ulrich. James [Hetfield] et Lars ont toujours eu cette relation d’amour/haine, et Lars disait que chaque fois qu’il achète des meubles, que ce soit avec sa femme ou qu’il achète un canapé pour sa maison, il pense : « Je me demande ce que James penserait de ce canapé ? » Car il a tellement l’habitude d’avoir son avis. Et là, il y a plein de fois où je me disais : « Je me demande ce que Gummi penserait de ça ? » Car j’y suis tellement habitué. Je ne penserais probablement plus comme ça sur le prochain album, je ne sais pas, je n’en ai aucune idée, mais il y avait des moments comme ça, et c’était étrange, parce que tu as eu cette sorte de relation fraternelle avec quelqu’un. Je connais Gummi depuis vingt-cinq ans ! Donc ça semblait étrange. Et puis, évidemment, prendre des photos de groupe est étrange. Je suis content que tu aies posé la question !

Et comment as-tu compensé son absence ?

Tu sais, il y avait quatre personnes dans le groupe et nous avions tous un avis, et maintenant, nous avons un nouveau gars avec des avis différents. Etait-il un membre aussi confiant que Gummi l’était ? Non, évidemment pas ! Gummi était un très bon membre du groupe, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ; un super membre du groupe ! Nous travaillions super bien dans le groupe en tant que professionnels, ce n’était pas le problème, c’est juste que c’est devenu si personnel que c’était insupportable. Au début, j’écrivais toute la musique moi-même. Lorsque Sæþór [Maríus « Pjúddi » Sæþórsson] est arrivé dans le groupe, il a commencé à écrire pas mal de choses, et puis Svavar écrivait aussi. Donc moi, Svavar et Sæþór, nous avons toujours été à l’aise à écrire de la musique ensemble. Donc ça, évidemment, n’a pas changé. Personne n’apporte de chanson en répétition, genre « j’ai écrit cette chanson, essayez-là », mais nous apportons différentes parties. Hallgrímur a une approche différente, c’est un chanteur doué, c’est un musicien instruit, il peut jouer de l’orgue et du piano, c’est un musicien très complet. Donc il arrivait avec des idées différentes. Moi et Gummi, nous nous focalisions ensemble sur la batterie. En fait, je peux jouer de la batterie, je suis un peu un batteur qui ne s’assume pas depuis que j’ai douze ans, donc moi et Gummi, nous travaillions souvent sur des rythmes ensemble, donc j’étais toujours très impliqué là-dedans aussi, et c’est toujours le cas. Je pense que c’était bien pour Hallgrímur d’avoir quelqu’un qui trouvait des rythmes également, ou avec qui discuter de ça, car, je suppose, ce n’est pas facile pour quelqu’un d’arriver dans un groupe qui a évolué avec le même line-up pendant si longtemps ; c’est même encore plus étrange d’arriver dans un groupe lorsque l’ancien batteur te déteste ! Ou provoque de la violence contre toi, ou ce genre de chose. Mais il faut mettre tout ça de côté, il faut laisser ça en dehors du processus d’écriture, et c’est ce que nous avons fait, « on ne va pas amener ça dans la salle de répétition ou dans la composition. »

Et du coup, qu’est-ce que Hallgrímur a apporté au groupe ?

Je pense qu’il apportera plus à l’avenir parce que, comme je l’ai dit, c’est la première fois qu’il composait de la musique avec nous et je ne pense pas qu’il était très confiant – je ne dis pas ça de façon négative, je dis que c’est complètement naturel, c’est presque comme être le nouvel élève en classe. Comme je l’ai dit avant, il était très porté sur les harmonies vocales, il a sa propre carrière de chanteur-compositeur, c’est un spécialiste complet de John Bonham, c’est un batteur très doué, même si nous n’avons jamais tellement été un groupe à faire de la branlette avec plein de solos sophistiqués qui déchirent à la Yngwie Malmsteen ou des solos de batterie à la Neil Peart. Il joue tous les anciens trucs, les chansons de Gummi, très respectueusement. Bon, techniquement, c’est un bien meilleur batteur, donc il se restreint dans son jeu, en gros. Toutes les chansons sont pareilles, c’est joué très fidèlement. Il n’y a pas tellement de fantaisie dans le jeu de batterie sur l’album. Je veux dire qu’il y a quelques chansons où la batterie est au centre de certaines parties, mais nous n’avons jamais été ce genre de groupe où la batterie est le centre d’attention, elle a toujours servi le but d’être dans une équipe avec les autres instruments. Je suis sûr qu’il y aura plus de chant sur le prochain album.

Plus généralement, après les succès de Svartir Sandar et Ótta, quel était votre état d’esprit avec cet album, quelle direction vouliez-vous prendre ?

Je n’en ai aucune idée ! Je ne sais jamais ! C’était pareil pour Ótta. La seule chose que je savais avec Ótta est que je voulais avoir des cordes, parce que nous en avions déjà parlé pour Svartir Sandar mais nous n’avions pas eu le temps. Donc avant d’écrire pour Ótta, nous n’avions aucune idée. Je trouvais que les premières chansons que nous avons écrites n’avaient strictement rien de bon ! Mais au final, c’est devenu un bon album. Je n’avais pas écrit un riff et je crois que les gars n’avaient pas écrit une chanson en trois ans, donc nous avons dit : « Ok, maintenant il est temps d’écrire, qu’est-ce qu’il va se passer ? » Plein de choses n’ont jamais été jusqu’au studio. Nous avons enregistré quinze chansons. Je ne sais pas. Je veux dire, comme je disais plus tôt, nous sommes trois à avoir écrit toute la musique, donc lorsque nous nous réunissons, je suis très confiant, parce que l’expérience me dit que ça va fonctionner. C’était nouveau d’avoir Hallgrímur avec nous, pour des raisons que j’ai déjà évoqué plus tôt. Mais j’aime tout simplement le fait que l’inattendu se produira. Je ne le sais. Quelque chose d’inattendu se produira, et tu ne sais jamais, tu ne peux pas prévoir. Il faut juste mettre un pied dans l’atmosphère chaleureuse et spirituelle de la création et créer le lien entre nous, en s’échangeant des idées, « j’ai ceci », et quelqu’un changera cette idée ou se l’appropriera, et tout d’un coup, quelque chose se passe ! C’est la magie d’être dans un groupe, tu ne sais pas ! Comme je l’ai dit, je n’écris pas une chanson sur ma guitare acoustique et ensuite je l’amène en répétition, « voilà, écoutez ça. » Non ! Ça passe par… C’est comme du requin fermenté (autrement appelé Hákarl, une spécialité culinaire islandaise, NDLR) enterré dans le sol : un jour il nage dans l’océan, et puis plus tard, il est pourri, quelqu’un pisse dessus (par le passé, le processus impliquait que quelqu’un urine sur le requin, NDLR), et ensuite quelqu’un le mange. Ça passe par différentes étapes de progression, et tu ne sais jamais ce que ça va devenir. C’est ça la magie !

« Croquer dans un oignon cru me dégoûte. Pour moi, le reggae, c’est un peu comme de l’oignon cru. »

Qu’est-ce qui, selon toi, était inattendu cette fois ?

Je ne sais pas, il y a quelques parties de chant plus agressives, des parties de batteries très simples, nous nous sommes toujours beaucoup focalisés sur le fait d’avoir… Tu sais, c’était si simple parfois que nous avons adopté cette simplicité. Nous n’avons jamais fait ça auparavant. Nous avons toujours fait très attention à ne jamais utiliser les mêmes rythmes de batterie dans chaque chanson, alors que maintenant, c’est le cas, dans l’intérêt des chansons. Ce n’est pas comme si nous n’avions aucune idée, donc nous ne nous serions pas cassé la tête, nous avons juste pensé « ceci est la bonne atmosphère pour la chanson. » C’est un peu une surprise parce que normalement, j’aurais dit « non, non, non, on ne peut pas faire ce rythme, on l’a déjà utilisé dans la dernière chanson. » Et là, il y a même trois chansons qui ont presque la même progression d’accords ! Si nous avions une liste de choses à ne pas faire, alors avoir presque la même progression d’accord dans deux ou trois chansons aurait été sur cette liste, et pourtant c’est là !

Il y a un rythme reggae sur l’album, c’est probablement un peu caché. Certains membres du groupe étaient furieux, mais je voulais vraiment l’utiliser. Il y a un D-beat sur l’album. Nous n’avons jamais tellement été un groupe à utiliser des D-beats comme Disfear ou peu importe – ça vient de Discharge, ce sont un peu les inventeurs du D-beat. J’ai toujours eu une sorte d’idée pornographique : « Est-ce qu’on pourrait utiliser un D-beat ? » Car je trouvais toujours que c’était sexy d’avoir un genre de D-beat. Mais lorsque j’écoute des groupes avec des D-beats, c’est tellement éloigné, nous ne sonnons en rien comme Disfear ou Tragedy ou Discharge. Donc je dis « pornographique » parce que c’est quelque chose qui te fait fantasmer mais que tu ne peux pas vraiment obtenir. Donc j’ai toujours voulu utiliser un D-beat, j’en écoute mais je ne peux pas vraiment le toucher. Mais maintenant, le voilà ! Il y a aussi une harmonie vocale à la Crosby, Still, Nash & Young sur l’album, je ne sais pas comment s’est arrivé. Plein de choses ! Et les deux chansons les plus bizarres ne se sont même pas retrouvées sur l’album ! Elles étaient si bizarres qu’une majorité des gars n’étaient pas pour les inclure, ils disaient : « On ne peut pas utiliser ça, c’est trop putain de… » Elles avaient des rythmes de batterie vraiment bizarres, nous avons enregistré une section de cor d’harmonies, nous avions un tuba, des cuivres live, des solos de guitare, et rien que des trucs bizarres. Rien d’excessivement bizarre mais avoir des solos de guitare avec un tuba et des cors… C’est juste un peu étrange, mec ! Je trouvais ça étrange en tout cas. Pour certaines personnes ce sera parfaitement naturel, mais… Peut-être que ces chansons sortiront plus tard.

Nous avons même écrit une chanson qui est presque comme du Lynyrd Skynyrd, et j’étais là : « Bordel de merde, comment peut-on écrire une chanson qui rappelle Lynyrd Skynyrd ? » Elle ne s’est pas retrouvée sur l’album, ou peut-être que certaines parties si – nous avons enregistré beaucoup de choses. Tu sais, par le passé aussi, lorsque nous avons fait « Fjara » ou « Ótta », nous avions des idées ridicules, comme le fait d’avoir un bulletin météo dans une chanson sur Svartir Sandar. Donc c’est là où ça nous apporte le plus de plaisir, lorsque quelqu’un arrive avec une idée ridicule et tout le monde est contre mais ensuite ça s’inverse, tu commences à l’aimer car c’est tellement absurde, et tu dis : « C’est génial ! Putain mais pourquoi j’étais contre ça ? » Ce ne sont pas toujours les meilleures idées, parfois elles se développent en d’autres idées, tu ne sais jamais ce qui va se passer ; c’est comme le film Forest Gump !

Pourquoi certains membres étaient-ils furieux à propos d’utiliser un rythme reggae ? Ils n’aiment pas le reggae ?

Moi, je n’aime pas du tout le reggae ! Honnêtement, avant je détestais le reggae… C’est comme si je te parlais de jazz, imaginons qu’il y a des centaines de types de jazz, il y en a quatre-vingt-dix qui sont chiants et dix qui sont bons. C’est pareil avec le reggae : il y a un tout petit peu de reggae qui est correct mais la majorité est juste… Je ne sais pas, c’est comme si je mangeais un oignon cru, probablement que je vomirais. Je ne peux pas manger de l’oignon cru, mais la plupart des gens aiment bien ça, ils pensent même qu’il faudrait en mettre dans tous les putains de plats ! Croquer dans un oignon cru me dégoûte. Pour moi, le reggae, c’est un peu comme de l’oignon cru.

Tu as mentionné le jazz, et dans la chanson « Ambátt », il y a un peu un côté jazzy…

Oh, ouais, tu as raison. Mais tu vois, c’est le plus loin dans le jazz que nous irons !

Comme tu l’as mentionné, Ótta était le premier album sur lequel vous avez fait appel à des cordes, et l’année dernière, vous avez donné une série de dates où vous avez joué l’album en entier avec des cordes et un piano. Est-ce que ces expériences ont impactées le nouvel album, d’une façon ou d’une autre, comme la façon dont vous l’avez arrangé ?

Je ne sais pas. Bon, pour ma part, lorsque nous avons fait la tournée, je crois que c’était dix ou douze concerts, arrivé vers la fin, lorsque tout fonctionnait bien, j’avais l’impression que nous étions le meilleur groupe du monde ! C’était tellement plaisant d’entendre la musique avec toutes ces cordes et ce genre de choses. Donc je suppose que ça m’a donné plus confiance, en étant dans ce groupe, dans ce que nous pourrions faire. Je ne pense pas que ça a affecté tellement cet album parce que nous avons eu une approche un peu similaire à celle d’Ótta, nous avons écrit quelques chansons, nous trouvions parfois des idées où nous pouvions avoir des cordes, lorsque les musiciens étaient là nous en rajoutions, etc. Je ne crois pas que la tournée ait tant fait pour l’album, ceci dit, car c’était des musiciens différents et tout. [Réfléchit] Maintenant ça me fait réfléchir, car après la tournée, ça nous a donné envie de faire ça tout le temps. C’est comme… Je vais encore te sortir une métaphore pornographique : c’est comme si tu t’étais masturbé toute ta vie avec un gant et puis tu retires ce gant. Tu vois où je veux en venir ? Donc lorsque nous avons dû dire au revoir à la section à cordes et au pianiste, « ok, on va se remettre à jouer les chansons avec un playback ou bien rien, » ça paraissait tellement bizarre. Donc peut-être que ça nous a donné envie d’écrire plus de chansons grandioses. D’un autre côté, nous n’avons pas vraiment écrit plus de chansons grandioses… Il y a quelques chansons qui ont beaucoup de cordes… Nous écrivons juste ce qui nous vient ! Je n’ai pas l’impression que nous contrôlons ces choses, vraiment !

D’une certaine façon, vois-tu quelque chose de symphonique dans votre musique, avec toutes ces couches, cette profondeur émotionnelle, etc. ?

Pas vraiment. Ce n’est pas vraiment symphonique. Je suis bien trop rock n’ roll, je suppose. En fait, lorsque Neil Young a fait certains trucs avec l’Orchestre Philharmonique de Londres, c’était génial ! Donc j’ai pensé que ce serait génial que nous utilisions ça également. Mais je ne crois pas pouvoir dire que nous ayons fait quoi que ce soit de symphonique, pas encore. Car je pense que symphonique, ça signifie quelque chose de bien plus grand. J’aimerais faire quelque chose de symphonique, j’adorerais, je pense que nous sommes de bons candidats pour faire ça. Mais je pense que nous sommes davantage atmosphériques que symphoniques.

« Être sur scène à jouer de la musique que tu as écrite avec tes amis, en ayant un bon son dans les retours, portant ta paire de bottes préférée, rien n’est comparable à ça, mec ! »

Le communiqué de presse mentionne que « Berdreyminn est éclectique par choix conscient pour rendre les sentiments audibles et transformer le goût ainsi que les textures en son. » Dirais-tu que vous soyez parvenus à totalement vous détacher de la technique pour purement vous concentrer sur l’émotion ?

Bien sûr. Ça n’a pas vraiment d’importance sur quel type d’instrument tu écris. Parfois nous écrivions juste à deux, l’un au piano, l’autre à l’orgue, ou quelqu’un joue juste du piano et l’autre chante, et tu n’écris aucun mot, ce n’est que de la pure expression, en quelque sorte. Comment tu te sens ? Comment tu te sens réellement ? Comment vas-tu canaliser ça de toi vers le micro, vers tes oreilles, vers les oreilles de ton partenaire qui lui-même va trouver d’autres choses ? Pour une bonne part c’est composé comme ça. Donc je vais te donner mes états émotionnels et tu les inhales, et tu les reflètes ou me les renvoit par rebond d’une autre façon ou sous une autre forme, si tu vois ce que je veux dire.

« Silfur-Refur » démarre l’album avec une sorte d’ambiance western à la Sergio Leone/Ennio Morricone, et c’est quelque chose qu’on avait déjà un peu entendu sur « Ótta » avec le banjo. As-tu un amour particulier pour ces films classiques de western ?

Oui. Je pourrais me contenter de simplement répondre oui. Nous aimons, et j’aime. Même notre album Masterpiece Of Bitterness démarre avec ce côté à la Ennio Morricone. Je me souviens du jour où nous écrivions cette chanson, c’est venu et j’ai su : « Oh, c’est le début de l’album ! » Evidemment, l’idée était ouverte, autre chose pouvait venir, mais ça paraissait tellement bien aller. Si tu me demandais quel est le meilleur compositeur de tous les temps, je te dirais Ennio Morricone. Il n’y a pas photo. Je m’inspire énormément de lui. Le truc le plus cool est que ce n’est pas vraiment rock n’ roll, c’est juste Ennio Morricone !

C’est intéressant comme vous parvenez à inclure des éléments rock n’ roll dans des chansons autrement atmosphériques. Surtout sur la dernière chanson, « Bláfjall » qui évolue vers ce passage vraiment heavy…

Depuis que nous avons commencé à composer des albums, nous nous représentons toujours la première chanson comme étant « War Ensemble » et la dernière chanson comme « Seasons In The Abyss ». Et la plupart de nos albums possèdent des chansons qui sont comme ça. Celle-ci est très épique, avec l’orgue d’église, la ligne de basse qui est très dans la veine de Fields Of The Nephilim… Donc « Bláfjall » est comme le « Seasons Of The Abyss » de l’album, avec un petit tournant vers la fin. Donc cette chanson n’aurait jamais pu être la numéro deux ou trois ou quatre, elle était marquée dès sa création comme étant la dernière chanson de l’album. Mais, ouais, je pense que nous avons toujours eu cet élément de rock n’ roll. Il me semble que lorsque nous avons fait l’album Köld, il y avait une chronique de cet album où quelqu’un disait : « Ça sonne comme si The Hellacopters étaient allés à l’école d’art et avaient pris un paquet de valium. » J’avais trouvé ça marrant. Tu sais, j’ai toujours aimé faire du rock n’ roll qui ne ressemblait pas à du rock n’ roll, car la musique atmosphérique, ce n’est pas vraiment rock n’ roll. Tu n’écoutes pas vraiment « Highway To Hell » ou « Sin City » d’AC/DC en te disant que c’est très atmosphérique, mais si tu peux rendre ça atmosphérique, là c’est intéressant ! J’aime ça. Evidemment, nous ne jouons pas de la musique comme AC/DC, même si putain, j’adore AC/DC. Si tu peux avoir un côté rock n’ roll dans l’atmosphère, c’est ça que je trouve assez fascinant. Et ça fait des années que c’est comme ça. Je ne dis pas que toutes les chansons, ou même tous les albums, doivent avoir ça mais quand même, j’adore ça !

Le nom de l’album signifie « rêveur d’événements à venir ». Que voulez-vous exprimer avec ceci ? Comment doit-on l’interpréter ?

Nous avions besoin d’un titre et Hallgrímur a trouvé cette idée de Berdreyminn. Berdreyminn est un mot assez courant en Islandais, tout le monde sait ce que Berdreyminn veut dire. Comme tu l’as dit, en anglais, ce serait « rêveur d’événements à venir ». Lorsque cette idée est venue, je pouvais m’y identifier, dans la mesure où lorsque j’étais enfant, je rêvais de plein de choses qui ensuite se produisaient. Je rêvais de gens et à chaque fois, je les croisais le matin suivant. C’était assez bizarre. C’en est arrivé à un point où je me disais toujours : « Nan, il n’y a pas moyen ! Vraiment ? Encore ? C’est quoi ce bordel ? C’est pas possible ! On se fout de moi ! » Si bien que je pensais : « Ça ne peut pas être une coïncidence. N’est-ce pas ? » Donc ça m’a effrayé. Voilà pourquoi je me reconnaissais dans ce mot. Il y a aussi d’autres liens que je peux expliquer. Tu sais, nous avons vécus de mauvaises choses dans le groupe ces dernières années, ce qui évidemment a mené à perdre un membre du groupe. Donc, bien sûr, nous avions réfléchi à ce qui allait se passer : est-ce que le groupe allait s’arrêter ou bien quelque chose devait changer ? Donc nous étions un peu pensifs. Je suppose que nous songions à ce qui allait advenir. Et lorsque tu commences à penser à ce qui va arriver, tu trouves différentes solutions possibles. Si tu commences à réfléchir à des issues à un problème, il se peut que tu n’apprécies pas la solution que tu trouveras. L’une des solutions – je ne dis pas que c’était une solution agréable – était de perdre un membre avec qui nous étions proches pendant longtemps. Donc « rêveur d’événements à venir », si tu y vas plus en profondeur, je suppose qu’on peut dire que certains membres du groupe ont été pensifs quant aux événements à venir. Donc le mot Berdreyminn avait en quelques sortes différentes significations.

La nature a toujours eu une place importante dans votre musique, et ceci devient une évidence avec la magnifique illustration de l’album qui dépeint un paysage sauvage brumeux…

C’est assez onirique, ça ne décrit pas de réalité islandaise. Ça pourrait davantage être scandinave. Mais ça procure un sentiment, c’est la brume, la morosité… Il y a quelque chose dans les couleurs qui fait que je suis instantanément tombé amoureux de cette image.

Vois-tu votre musique comme un paysage audio ?

On nous a souvent dit ça. Les gens nous ont dit qu’ils ont été en Islande, ont loué une voiture, mis notre CD – que ce soit Svartir Sandar ou autre – et ils ont commencé à conduire… Car les paysages changent beaucoup ici. Donc ils conduisaient avec la première chanson et puis la chanson numéro deux se lance et soudainement, tu te retrouves dans un paysage totalement différent. Ensuite la chanson numéro cinq arrive et il y a encore un autre paysage. Je ne vais pas te dire ça moi-même mais les gens nous racontent qu’ils le vivent comme ça, ce qui est très touchant à entendre, car évidemment, nous n’écrivons pas cette musique en conduisant sur une autoroute à proximité d’une forêt ou sur route de gravier dans les montagnes. Ça sort juste des chapeaux de bonhommes dépressifs dans une salle de répétition au milieu de nulle part.

Et dirais-tu qu’il y a quelque chose de sauvage dans votre musique ?

Ouais, nous n’avons jamais aimé les lignes directives ou les règles. Je suppose qu’il y a un peu de… Bon, ça va paraître étrange : nous ne suivons pas les règles mais nous suivons la règle qui consiste à ne pas suivre de règle. Nous n’essayons pas d’être différents mais quand même, nous le faisons un peu. Je ne sais pas si c’est être sauvage ou pas, peut-être sommes-nous comme la nature sauvage, car si tu veux réussir dans la musique… Je veux dire que nous avons une chanson de dix-neuf minutes qui ouvre un album ou une instrumentale de dix minutes qui en ouvre un autre, ou nous chantons en Islandais, ou… Nous avons fait pleins de trucs stupides par rapport à notre carrière !

« J’ai toujours aimé faire du rock n’ roll qui ne ressemblait pas à du rock n’ roll […]. Tu n’écoutes pas vraiment ‘Highway To Hell’ ou ‘Sin City’ d’AC/DC en te disant que c’est très atmosphérique, mais si tu peux rendre ça atmosphérique, là c’est intéressant ! »

« Bláfjall » tourne autour du combat de l’homme contre son propre esprit et ses démons intérieurs, et « Silfur Refur » autour de l’idée d’une version fantôme malade de soi qui prend contrôle de notre vie. En fait, te bats-tu souvent contre toi-même ?

Ouais, tu sais, j’ai arrêté de boire il y a trois ans. Les gens ne s’y reconnaîtront pas à moins qu’ils se soient battus contre l’alcoolisme ou aient fait des choses qu’ils ne voulaient pas faire ou qui ont constamment fait du mal à des gens qu’ils aiment. Tu sais, je vais bien maintenant, mais c’est un combat qui ne s’arrête jamais. Même si je me sens super bien et que j’ai une vie très simple, une belle vie, ça peut toujours te hanter. C’est comme avoir un frère démon secret qui est toujours là et t’invite tout le temps à des fêtes – tu sais, pas de vraies fêtes mais plus comme « vient de l’autre côté ». Donc ouais, c’est un combat, même si ce n’est pas le genre de combat qu’on peut imaginer.

Est-ce que la musique t’aide à gagner cette bataille contre ton côté sombre ?

Tu ne peux jamais la gagner mais tu peux faire la paix avec lui. Je suis en paix avec mes démons maintenant, ils ne contrôlent pas ma vie, ils ne font pas de mal aux gens que j’aime. Il faut que j’y travaille. Ça ne vient pas sans travail. Je travaille pour mon bien-être, vraiment. Mais la musique… [Réfléchit] C’est une question bizarre. Être dans un groupe à jouer de la musique avec tes amis, pour moi, c’est la meilleure chose au monde. Être sur scène à jouer de la musique que tu as écrite avec tes amis, en ayant un bon son dans les retours, portant ta paire de bottes préférée, rien n’est comparable à ça, mec ! Ça te donne une certaine euphorie qui ne peut t’être donnée dans d’autres circonstances. Parfois c’est dur de chanter à propos [de ces sujets] et parfois ça fait beaucoup de bien. Je n’ai jamais joué ces chansons en live, donc je ne sais pas comment ça sera de les chanter en publique, mais tu sais, elles sont en islandais, donc la plupart des gens ne les comprennent pas, c’est une bonne chose pour moi. Tu sais, j’ai beaucoup écrit sur l’obscurité et tout dans les paroles [par le passé], mais maintenant, elles sont un peu plus personnelles. Je pense que lorsque tu commences à écrire des paroles personnelles, tu te retrouves avec les années à écrire des choses personnelles de plus en plus profondes, car la première fois que tu le fais, tu es très vulnérable, tu penses : « Jusqu’où puis-je vraiment m’ouvrir ? Est-ce que les gens vont se marrer ? Est-ce qu’ils vont dire que c’est de la merde ? » Je n’en ai rien à foutre, non ! Bon, j’essaie d’écrire de bons textes mais je m’ouvrirais autant que je me sentirais de m’ouvrir. Je ne m’inquiète pas trop des opinions des gens par rapport à ça. Si tu chantes avec le cœur et que quelqu’un en dit quelque chose de négatif, alors je m’en fiche complètement.

Vous avez une fois de plus travaillé avec le producteur Birgir Jón Birgisson mais vous avez aussi impliqué Jaime Gomez Arellano en plus cette fois. Pourquoi ?

Nous ne voulions pas trop nous éloigner de chez nous, donc nous voulions être ici et nous avions déjà travaillé avec Birgir avant, c’est génial de travailler avec lui. Mais nous voulions aussi mettre quelque chose de nouveau sur la table. Nous connaissions Gomez depuis quelques années, donc nous avons eu quelques discussions à propos de travailler ensemble, et là c’était le bon moment. Donc il est venu en Islande, Gomez et Birgir ont tous les deux fait l’album avec nous. Gomez avait une autre approche du son de guitare, il était très porté sur les détails quand il s’agissait de trouver le bon son de guitare pour le bon morceau, pour le bon riff ou la bonne partie. Birgir se laisse plus porter par l’atmosphère. Pareil avec : « On y va pour cette charleston ou cette ride pour cette chanson… » Ce sont des approches différentes. Ils étaient très différents. Gomez était plus sur le détail, alors que Birgir était plus « on fait avec cette prise, on voit où les choses nous mènent. »

Je sais que Judas Priest est ton groupe préféré de tous les temps et que tu es un énorme fan de heavy metal. Mais la musique que vous faites n’a pas grand-chose à voir avec le heavy metal. N’as-tu jamais été tenté de jouer du heavy metal plutôt que cette musique très progressive et émotionnelle que tu fais dans Sólstafir?

Tu as raison, pour ce qui est du metal classique, Priest c’est mon truc. En fait, il y a trois ans, j’étais dans un groupe de reprises pour la première fois de ma vie, et nous jouions le premier album de Metallica, l’intégralité de Kill ‘Em All, et nous faisions quelques reprises de Motörhead et Priest. Donc je le ferais plutôt dans un groupe de reprise que d’essayer de glisser ça dans des chansons de Sólstafir. Ceci dit, mec, je peux te dire un petit secret : il y a même une chanson que nous jouons en live aujourd’hui dans laquelle je glisse un petit riff de Judas Priest, donc l’âme de Priest est là-dedans ! Ce n’est pas tant un secret que ça mais une petite partie de moi ne veut pas te dire [quelle chanson c’est] pour rendre la chose plus palpitante… Non mais il s’agit de la chanson « Pale Rider ». Je ne sais pas comment ça s’est passé mais je grattais la corde de Mi accordée en Ré – donc je vais appeler ça une corde de Ré. Donc je jouais sur la corde de Ré et je jouais le riff de « Painkiller », et le riff principal de « Painkiller » rentre parfaitement dans une partie de cette chanson. Donc je le joue dans cette chanson, qui est assez heavy. Personne ne s’en est jamais rendu compte ! Donc ça lui va comme un gant [petits rires]. Donc lorsque je joue « Pale Rider » en concert, je joue « Painkiller ». « Palekiller Rider » [petits rires]. C’est vraiment marrant de jouer un riff de Judas Priest dans ta propre chanson. Ce n’est pas vraiment un plagiat, ce n’est qu’en live, donc c’est plus un hommage. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que nous écrivions des chansons à la « Painkiller » ou « Living After Midnight ». Je continuerais à jouer avec le groupe de reprises de temps en temps, peut-être une fois à l’année, peu importe, mais mon cœur est dans Sólstafir, donc je préfère faire ça.

Je sais aussi que Rob Halford est selon toi le meilleur chanteur de heavy metal de tous les temps. Même si tu n’as pas le même genre de voix et style de chant, est-ce que tu t’es inspiré de lui en tant que chanteur ?

Qu’est-ce que tu veux dire par on n’a pas la même voix ? [Petits rires] Je ne sais pas si ça vient de lui… En fait, un petit peu mais pas tant que ça. Je ne sais pas de qui je tire mes influences pour être chanteur car ça ne fait presque que depuis hier que je suis capable de me qualifier de chanteur ! Je n’ai jamais été un chanteur très confiant. Rob Halford est un vrai chanteur ! Pas moi. C’est juste par accident que je me suis retrouvé à devoir chanter dans un groupe. La première fois que ce groupe s’est parlé, j’allais seulement être le guitariste et notre bassiste Halldór [Einarsson] allait faire le chant, mais il était trop putain de timide pour faire le chant, donc j’ai dû m’en charger. Et les premières années, je ne chantais jamais. Je me contentais d’aller au studio hurler comme un malade. Nous n’avions jamais prévu d’être un groupe de concert. Et puis les années sont passées et tout d’un coup, j’étais le chanteur du groupe, et nous avons commencé à jouer en live et j’ai fait plus de voix claires. Vingt ans plus tard, je me retrouve à chanter des chansons douces de pop ! Tu sais, ça prend du temps. La première fois que tu essayes, tu chantes un peu de voix claire en espérant que personne ne se paiera ta tête. L’album suivant, il se peut que tu fasses toute une chanson, et deux albums plus tard, tout le putain d’album est en chant clair !

Interview réalisée par téléphone le 10 mai 2017 par Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Steinunn Lilja Draumland (1, 2, 6 & 7) & Hafsteinn Vidar (3 & 5).

Site internet officiel de Sólstafir : www.solstafir.net.

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