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Interview   

Soulfly : le temps de la synthèse


Il y a vingt ans, un Max Cavalera tout juste remis d’une dépression suite à son départ de Sepultura sortait le premier album de son nouveau groupe : Soulfly. Obligé de tout recommencer et de remonter pas à pas la pente, n’ayant rien à perdre, s’offrant toutes les libertés, il s’engouffre corps et âme dans la brèche du metal tribal qu’il avait lui-même ouverte quelques années plus tôt. Vingt ans plus tard, Max Cavalera et Soulfly font plus que jamais partie des incontournables dans le paysage des musiques extrêmes. Le groupe a évolué pour réintégrer le thrash dans son équation et mettre en pratique l’amour du frontman pour la brutalité. Après trois albums où la facette tribale avait presque totalement disparu, le temps est venu pour une forme de synthèse.

Max Cavalera parle de « death tribal » pour qualifier Ritual, nouvel album qui regarde autant l’avenir que le passé, remontant jusqu’aux influences primordiales de Motörhead et des débuts de Sepultura. Surtout, grâce au concours du producteur et fan Josh Wilbur, Soulfly retrouve en partie le sens du groove tribal qui a fait son succès. Ainsi, ci-après, Max Cavalera nous parle de sa démarche. Mais pas uniquement, puisque nous discutons également de rituels, de spiritualité et même de son penchant masochiste !

« Je n’en ai rien à foutre de la société, ce qu’on pense de moi. Quand je suis dans des aéroports, les gens me regardent, parfois ils ne veulent pas s’asseoir à côté de moi, ce genre de chose. Ça dérange certaines personnes. Je m’en fiche. Je trouve même que c’est assez marrant quand ça arrive. »

Radio Metal : Pour Ritual, tu as travaillé avec le producteur Josh Wilbur. Il a lui-même déclaré qu’on lui a « donné l’opportunité de faire l’album qu[‘il] voul[ait] en tant que fan ». On dirait donc qu’il a été très impliqué dans le processus créatif, et pas seulement sur la production…

Max Cavalera (chant & guitare) : Je trouve que c’était super parce que je voulais et il me fallait pour l’album quelqu’un qui m’aiderait à revenir un peu à la magie des débuts de Soulfly, qui a été un peu perdue sur les deux ou trois derniers albums. A la fois, je voulais continuer mes explorations dans le domaine du metal extrême que j’aime énormément : death metal, black metal, thrash metal, grindcore, des trucs que j’écoute. En faisant ça, nous sommes parvenus à accomplir les deux. Donc je pense que l’album a ce que je… Je plaisante à ce sujet : j’appelle ça du death tribal. C’est un peu les deux mondes qui se rejoignent : il y a les trucs tribaux, avec du groove, mais aussi les trucs extrêmes que j’adore. Donc je pense que Josh était le gars parfait, car il m’a aidé à faire ressortir le groove, les trucs tribaux, etc. Ainsi, certaines chansons renvoient au début de Soulfly tandis que d’autres chansons sonnent comme une continuation de ce que je faisais dans le metal, des choses récentes que j’écoute, de mon propre amour pour le metal. C’est du gagnant-gagnant. Il était donc l’homme idéal pour faire cet album.

Comment a-t-il fait ressortir ça de toi ?

Il s’agissait un peu d’écouter les choses, d’en parler et d’être là : « Quel était ton état d’esprit quand tu as fait ça ? » Une autre chose que nous avons faite, qui était un petit peu comparable à ce que Black Sabbath a fait sur leur dernier album, était que nous avons eu une petite discussion et avons décidé : « Oublions les dix autres albums de Soulfly et imagine que c’est le premier. Recommence de zéro. » Il y a donc un peu de ça, et beaucoup d’enthousiasme, car c’est un énorme fan de Soulfly, il adore tellement ces albums que je crois qu’il était gonflé à bloc et surexcité à l’idée de faire cet album avec moi. Pour cette raison, il voulait me ramener à ces modes d’écriture des débuts, et nous l’avons fait ! Ritual, pour moi… Je pourrais probablement essayer de composer un autre album dans la veine des premiers albums et le résultat serait bon, mais je ne sais pas si ça serait au niveau de la chanson « Ritual », parce que sur celle-là, le résultat est vraiment très bon. Elle a tout ce que j’adore dans le metal tribal que je fais, il y a le chant Navajo au début, le jeu de guitare lead de Marc Rizzo comme sur Prophecy, le feeling à la « Ratamahata » au début, et puis ça devient cette chanson vraiment accrocheuse et cool qui t’attrape.

Le refrain était extrêmement amusant à créer, parce qu’il y a seize pistes de chant en même temps, et ça me rappelle le refrain de « Back To The Primitive », et certaines choses que j’ai faites sur le premier album. Car tout ça, ce sont juste de la percussion avec ma voix, ma voix est très percussive, ça a toujours été comme ça, même dans Sepultura. Souvent, je commence d’abord par chanter sans mot, je chante en yaourt, j’appelle ça « de l’anglais qui n’existe pas », et ensuite je mets des paroles dessus, mais dans une chanson comme « Ritual », il n’y a même pas besoin de mettre des paroles. Dans ce refrain il n’y pas de texte, seulement « ritual », tout le reste est du scat, de l’improvisation, et c’est vraiment amusant. Ceci vient pour beaucoup d’échanges entre Josh et moi. Nous avons enregistré ces voix chez moi. Nous avons passé bien deux grosses journées sur ce morceau, à essayer de faire qu’il soit bien comme il faut. Et je pense que nous y sommes parvenus, car il sonne super maintenant. Donc je suis très content.

Tu as dit que tu avais besoin de quelqu’un qui t’aiderait à revenir un peu à la magie des débuts de Soulfly : penses-tu que sur les trois derniers albums où il y a moins voire aucun de ces éléments tribaux, tu avais un peu perdu une partie de ton identité ? Ou penses-tu qu’il avait été nécessaire de t’en éloigner à un moment donné ?

Voilà le truc : le côté tribal, c’est presque comme une marque de fabrique. Je ne veux pas paraître égocentrique en disant que j’ai inventé ça, mais c’est un peu le cas. Il n’y a rien de semblable datant d’avant Chaos A.D. et Roots dans le metal, je n’en connais pas, et si ça existe, j’aimerais l’entendre. Ça semblait donc vraiment unique et original quand nous avons fait ça, et quand nous avons réalisé le premier album de Soulfly, je pense que c’était l’apogée de cette approche parce que c’était… Peut-être que ça venait de la position dans laquelle j’étais, j’avais quitté Sepultura, et j’avais beaucoup à prouver, donc j’ai été à fond sur ce premier album. Le premièr album a énormément de rage, mais aussi c’était une continuation de ce côté tribal. Mais ensuite, au fil de ma carrière, j’ai pris différentes directions et je pense que c’est cool, c’est ça la musique. On n’est pas censé faire sans arrêt le même album, autrement ça devient lassant. Je pense qu’il n’y a qu’AC/DC qui puisse s’en tirer en faisant ça [petits rires]. Nous avons essayé diverses choses durant la carrière du groupe et nous avons fait des albums comme Dark Ages, Conquer, qui étaient très brutaux, puis des trucs expérimentaux comme Archangel ; c’était profondément satisfaisant pour moi de faire un album comme Archangel, avec tous les trucs bibliques, c’était vraiment excitant.

« Le rock et le metal deviennent ‘confortables’. Ce n’est pas supposé être confortable. C’est supposé être dangereux, sur le fil du rasoir. […] Pour être dans un groupe et avoir du succès, il faut faire des choses qui sont parfois inconfortables et que les autres ne veulent pas faire. »

Mais là, maintenant, vingt ans plus tard, c’était une commémoration du premier album, alors je me suis dit : « Bon, revenons à certains des éléments tribaux originaux. Ce serait marrant d’en inclure dans l’album. » Pas sur tout l’album, évidemment. Je pense que certaines personnes vont probablement préférer les morceaux plus heavy dans l’album, comme « Under Rapture » et « The Summoning », « Dead Behind The Eyes », aux parties tribales, mais je suis content que les deux facettes soient là. J’aime beaucoup ce qu’est devenu Ritual. « Bite The Bullet » est une autre chanson très groovy. Donc ouais, je pense que c’était bien de faire ça comme nous l’avons fait, aussi parce que nous ne faisons qu’utiliser l’influence, nous ne copions pas les premiers albums, nous ne faisons que les utiliser comme ligne directrice, tout en créant quelque chose qui paraisse quand même très neuf. Ritual, à mes oreilles, sonne frais et il a le son d’aujourd’hui, comme j’aime. Donc ouais, il semble que c’était la bonne idée de faire ça maintenant. J’en suis content. Je ne sais pas ce que je vais faire sur le prochain, je n’y ai pas réfléchi, mais là tout de suite, je suis très content de celui-ci.

Comme tu l’as expliqué, avec cet album tu as voulu revenir aux éléments tribaux des premiers albums de Soulfly, mais tu as aussi une chanson comme « Dead Behind The Eyes », qui est ouvertement inspirée par l’époque Schizophrenia et Beneath The Remains. Est-ce important pour toi de jeter un œil dans le rétroviseur pour avancer, de façon à ce que toute ton œuvre se référence elle-même et constitue un tout cohérent ?

J’ai fait ça purement pour m’amuser avec mon fils, Zyon, car il me posait des questions sur ces vieilles chansons qu’il écoutait. Il est né quand Chaos A.D. est sorti, son cœur bat sur Chaos A.D., donc il n’était même pas né quand j’ai fait Schizophrenia et Beneath The Remains. Il était donc très intrigué par la façon dont j’ai fait ces chansons, genre : « Comment crée-t-on ce genre de chanson ? » Donc je me suis mis à lui expliquer que ça prend du temps, qu’il faut beaucoup de parties, c’est extrêmement agressif, et tout est dans l’énergie du riff, la prestation vocale et la puissance du jeu de batterie dessous. Et je lui ai demandé : « Ça te dirait d’en faire une ? Parce que j’en suis toujours capable, j’ai toujours ça en moi. » [Rires] « Ça ne s’oublie pas avec le temps. » Donc nous nous sommes un petit peu basés sur… Je pense que c’était un peu « From The Past Comes The Storm », mélangé à « Beneath The Remains », un peu de trucs récents aussi, comme la fin de la chanson qui sonne un petit peu comme Code Orange, je trouve. Il y a donc un petit côté industriel, ce que je trouve cool, car ça rend la chanson un peu différente.

La partie solo fait très « Ride The Lightening », elle est très inspirée par cette chanson de Metallica, à l’époque où ils passaient du temps sur les solos. Nous avons passé du temps sur la section rythmique et avons créé un rythme très cool, les riffs sont tous très bons, sympas et mélodiques, donc quand Mark [Rizzo] a dû placer son solo, il avait plein choses avec lesquelles travailler. Je lui ai donc offert des espaces sur un plateau d’argent, en lui disant : « Tu as intérêt à me donner un super solo ! », et il l’a fait ! C’est l’un de mes solos préférés de Mark Rizzo de tous les temps. Donc ouais, ce type de chanson prend beaucoup de temps, mais c’est génial que le résultat soit si bon et qu’il ravive vraiment la splendeur d’antan. Je pense que Cavalera Conspiracy était rempli de ça ; c’était amusant de faire ça sur Psychosis. Mais il y a d’autres choses dans cet album que je pense être totalement nouvelles, comme « Blood On The Street », c’est très différent de tout ce que nous avons fait ; « Feedback! » est presque une chanson à la High On Fire, Motörhead. Donc nous avons aussi essayé de faire des choses différentes, nous ne faisons pas qu’utiliser le passé. Nous utilisons le passé mais nous allons aussi vers le futur avec toutes les choses que j’écoute aujourd’hui, et il y en a beaucoup, j’écoute énormément de metal.

Tu viens de mentionner « Feedback! », qui est un hommage évident à Motörhead. Comment c’est venu ?

J’avais le riff d’ouverture qui sonnait comme « Ace Of Spades » et je me disais : « Je veux utiliser ça ! » Je voulais faire un hommage mais sans vraiment dire « ceci est un hommage ». C’est donc un petit peu comme un hommage à titre honorifique. Les paroles parlent de la vie sur la route et c’était vraiment sympa à créer, avec même un peu d’humour, comme le second vers : « Des trous merdiques en guise de salles de concert sentent la pourriture », ça c’est plus au sujet des tournées américaines que nous faisons, pas tellement les tournées européennes ; les salles européennes sont plus civilisées et sentent meilleur. Aux Etats-Unis, de nombreuses salles de concert puent vraiment et sont un enfer. Donc je faisais plutôt référence à ça. Et j’ai aussi mon fils sur la chanson, Igor, il a écrit quatre vers et chante. J’adore sa voix dans Lody Kong et tout ce qu’il fait. C’était donc très sympa qu’il soit aussi de la partie. C’est accordé en Mi standard, qui est l’accordage de Motörhead, et aussi celui des débuts de Sepultura. Je n’avais pas fait de chanson en Mi depuis longtemps, donc c’est un autre fait amusant au sujet de cet album.

Qu’est-ce que Lemmy et Motörhead représentent pour toi ?

Le côté hors la loi, quand tu n’as pas envie d’appartenir à la société et que tu en es heureux, que tu es fier. Quand je regarde les photos de Motörhead, le mode de vie qu’ils avaient, c’est très proche de mon mode de vie. Je n’en ai rien à foutre de la société, ce qu’on pense de moi. Quand je suis dans des aéroports, les gens me regardent, parfois ils ne veulent pas s’asseoir à côté de moi, ce genre de chose. Ça dérange certaines personnes. Je m’en fiche. Je trouve même que c’est assez marrant quand ça arrive. Pour moi, ils représentent le côté hors la loi dans le rock’n’roll. Parfois je trouve qu’on a un petit peu perdu ça ces dernières années, le rock et le metal deviennent « confortables ». Ce n’est pas supposé être confortable. C’est supposé être dangereux, sur le fil du rasoir. Voilà donc ce qu’ils sont pour moi. Je chéris énormément ça, ce feeling de hors-la-loi rock’n’roll que j’adore.

« Il y a clairement un lien entre la douleur et la musique, et l’art en général. […] C’est souvent ce que je fais avec la musique : tu canalises la souffrance pour que ça devienne quelque chose de vraiment puisant et positif. »

Dans la chanson, tu cries « pas le moindre regret ». C’est vrai ? Tu n’as pas un seul regret ?

Pas vraiment, mec. Enfin, il y a deux ou trois trucs pour lesquels je me dis que j’aurais pu faire autrement, mais je ne changerais rien, parce que je pense que c’est comme ça que ça doit être, c’était censé se passer comme ça. J’ai beaucoup appris de tout ce que j’ai traversé, que ce soit la création d’un autre groupe et le fait de recommencer, le fait d’avoir été dans un groupe à succès et à quel point c’est dur de revenir. J’ai beaucoup de chance d’avoir réussi, pendant que plein d’autres musiciens n’y sont pas parvenus. C’est très dur à faire. Il faut travailler très dur. Mais ce que je veux dire avec cette chanson, en disant « pas de regret », c’est plus par rapport aux choses que nous avons faites, les risques que nous avons pris. C’est à ce genre de regret que je renvoie. Je ne regrette pas du tout d’avoir pris des risques, d’avoir fait des choses que d’autres gens n’auraient pas faites, c’est comme ça que nous sommes arrivés là où nous sommes aujourd’hui. Pour être dans un groupe et avoir du succès, il faut faire des choses qui sont parfois inconfortables et que les autres ne veulent pas faire. C’est pour ça qu’on le fait et on est récompensés pour ça.

Ça a impliqué un tas de sacrifices, tout du long de la carrière de Sepultura, Nailbomb, Soulfly… Parfois tu as le sentiment : « Merde, ça ne vaut pas le coup ! Vraiment, allez, on ne vend pas d’album, personne n’achète rien, il n’y a pas grand monde à certains concerts, putain je déteste ça ! » Tu es au fond du trou, tu déprimes, mais ensuite, tu vois ce fan ou ce sourire sur le visage d’un fan, et il te raconte ce que cette musique signifie pour lui, et alors tu passes de l’autre côté du miroir et tu te dis : « Tu sais quoi ? Non, j’emmerde tout ça ! Ça vaut le coup ! » Ça vaut tous les sacrifices. C’est pour ça que je suis là. Il faut croire qu’on a été choisi et envoyé pour faire ça, et qu’on est en mission ou en guerre et qu’il faut réussir à aller au bout. C’est un peu comme ça que je fais, c’est l’état d’esprit dans lequel je me mets. C’est pour ça que je continue et apprécie encore, même à quarante-neuf ans. J’adore toujours faire ce que je fais.

L’album s’appelle Ritual, et on peut associer ce mot autant à des pratiques religieuses ancestrales qu’à nos habitudes modernes, comme le fait de vérifier nos e-mails, les réseaux sociaux, etc. Penses-tu que les rituels font partie de notre ADN en tant qu’humains ?

Bien sûr, ouais. Il y a des rituels pour tout, parfois on ne s’en rend même pas compte. J’adore ce titre justement pour ça, parce qu’il est ouvert. Ça peut être un rituel tribal, un rituel quotidien, un rituel metal, un rituel familial. Je pense que nous sommes une société très connectée aux rituels. Je voulais un nom qui soit ouvert et ne dise pas vraiment à quel rituel je me réfère. Même dans la chanson ça ne dit pas vraiment de quel rituel je parle. Donc c’est un peu ouvert, et je pense que c’est mieux. C’est un peu comparable à Prophecy ou Roots, ça signifie plein d’autres choses, ce n’est pas spécifique. Il est certain que, pour moi, le metal est plein de rituels. Je trouve ça super, j’adore.

Quels sont tes rituels dans ta vie ?

J’en ai quelques-uns. Avant j’avais beaucoup de TOC, tu sais, cette maladie qu’ils ont en Amérique, les troubles obsessionnels compulsifs. On se sent obligé de faire plein de choses, comme entrer dans un avion avec son pied gauche, monter sur scène avec son pied gauche, toucher la porte avec la main droite avant d’entrer. Je vais un peu mieux, je ne suis plus aussi fou que j’ai pu l’être. J’adore les rituels impliquant la musique. Je suis un grand fan de vinyles, donc j’adore le rituel lié au vinyle : attraper le vinyle, le sentir, le mettre sur la platine, positionner l’aiguille, attraper les paroles, se plonger dans ton disque préféré que tu adores. Et bien sûr, il y a les rituels plus récents avec les iPad et autres, comme le fait d’aller sur Bandcamp et Spotify, internet, découvrir de nouveaux groupes, ce genre de chose. Tout ça fait partie de nos rituels de vie.

Quand les gens pensent à un rituel, ils pensent généralement à des tribus primitives, mais au final, penses-tu que l’humanité, qu’on soit indien, américain, européen ou autre, on fait tous partie d’une tribu ?

Ouais, j’aime croire que notre tribu metal – nous l’appelons normalement la tribu Soulfly – est l’une des plus grandes tribus au monde. C’est assurément l’une des plus cool, parce que nous partageons cette passion pour la musique. Lorsque je suis dans un aéroport et que je vois un metalleux, la plupart du temps, évidemment, on me reconnaît ou je me retrouve à faire des photos, mais parfois la personne ne sait pas que c’est moi, mais nous nous croisons et nous faisons un signe de la tête, un peu comme : « Ça roule ? Comment tu vas mec ? » Tu vois le T-shirt que porte le gars, et c’est cool. « C’est l’un d’entre nous ! », au milieu d’une société qui n’est pas nous tous. Je ressens de la fierté à appartenir à cette tribu. C’est pour ça que j’adore porter des pantalons de camouflage, mes T-shirts noirs de groupes que je soutiens, que je veux faire découvrir aux gens, la veste de guerre – j’ai maintenant mon propre gars qui conçoit pour moi mes vestes de guerre et il en a créé certaines qui sont extraordinaires, il en a fait une pour la tournée de Soulfly, il m’en a fait une pour la tournée Beneath The Remains/Arise de Cavalera, et il y a plein de pics et trucs black metal de dingue. Tout ça, ce sont les signes d’une tribu, et c’est super. Et puis il y a des millions de fans partout dans le monde, c’est fantastique.

« Je refuse de croire que c’est juste le noir et que tout s’arrête. Je ne le crois pas. Parce que les esprits m’ont entouré toute ma vie, j’ai vu la religion de ma mère, j’ai vu des gens être possédés par d’autres esprits, j’ai vu des esprits chez moi, l’esprit de Dana. Donc je crois que nous allons ailleurs quand ceci est fini. »

La chanson « Dead Behind The Eyes », avec Randy Blythe, parle à la fois du personnage du cénobite dans Hellraiser et comment les moines des anciens temps se châtiaient eux-mêmes. As-tu toi-même parfois des tendances sadomasochistes ?

Oh ouais ! Je veux dire que quand j’enregistre mon chant, je me cogne moi-même. Parfois, je me souviens, en revenant à la maison, après avoir retiré mon T-shirt, je me suis retrouvé avec plein de bleus sur le torse à cause des coups que je me suis donnés. Ça vient du fait que tu veux vraiment traduire cette passion, je voulais que ce soit aussi vrai que possible. Donc, pendant certains refrains, comme dans « Downstroy » et « Roots Bloody Roots », je me faisais vraiment mal. C’est un peu comme s’auto-immoler [rires]. Mais aussi, j’adore les films Hellraiser, et lorsque j’ai fait quelques recherches supplémentaires au sujet des cénobites, j’ai découvert que c’était une sorte de secte religieuse, remontant jusqu’à la Grèce ancienne. Partout en Europe il y avait – et ils existent toujours – ces gars qui se faisaient du mal eux-mêmes, s’auto-immolaient et toutes ces choses. Donc c’était vraiment fun ! Nous espérons pouvoir faire un clip pour cette chanson, j’adorerais faire un genre de vidéo façon Hellraiser, en ayant Randy avec nous, ce serait cool. J’adore Randy, c’est un bon gars, c’est un guerrier, il est comme nous. Ce serait vraiment sympa si nous pouvions faire ça. J’aime faire ce genre de chansons basées sur des films, parce que je suis un grand fan de cinéma, je regarde beaucoup de films. Il y a toujours une idée venant d’un film avec laquelle on peut faire une chanson, et souvent, le résultat est très bon. « Dead Behind The Eyes » en fait partie. Je suis extrêmement content de la collaboration entre l’idée d’un film et une chanson. Toute l’idée de Hellraiser, le prêtre de l’enfer, le cénobite, est vraiment très cool.

Penses-tu qu’il y a un lien entre l’art et la douleur ? Penses-tu que la grande musique doit faire mal ou, au moins, venir d’une forme de douleur ?

Tout le monde n’a pas besoin de faire sortir la musique de cette façon. Je veux dire que je ne me cogne pas à chaque fois que je chante. C’est juste sur quelques chansons où je ressens le besoin de le faire pour les ressentir. En fait, je regardais Ozzy, et Ozzy fait la même chose : il se griffe pendant qu’il chante en live, je ne sais pas si tu l’as remarqué. Donc ça revient un peu à se faire mal. Je crois qu’il garde ses ongles longs et se griffe avec. Il faisait plutôt ça au début, à l’époque du Rock In Rio. Il existe quelques photos de lui et on peut voir tout son torse qui est rouge, presque sanglant. Et il y a des gars comme Iggy Pop qui se font vraiment saigner, ou aussi GG Allin. Il y a clairement un lien entre la douleur et la musique, et l’art en général. J’ai toujours adoré la citation que j’ai trouvée pour le clip de « Roots Bloody Roots », qui dit : « La souffrance devrait donner naissance à quelque chose de beau. » C’est cool, j’aime bien ça. Tu prends ça et en fais quelque chose d’artistique, quelque chose de beau. Tu prends quelque chose de négatif pour en faire quelque chose de positif. C’est souvent ce que je fais avec la musique : tu canalises la souffrance pour que ça devienne quelque chose de vraiment puisant et positif. C’est pour ça que nous le faisons, et c’est vraiment puissant quand ça atteint les gens, surtout Soulfly avec tous les aspects spirituels que nous avons. Nous avons atteint plein de gens et en avons aidé beaucoup à traverser les choses. Je trouve ça vraiment super.

Au sujet d’« Under Rapture », sur laquelle on retrouve Ross Dolan, tu as déclaré que ça parlait de la vie et la mort, et pourquoi on a tous besoin de croyances spirituelles dans nos vies. Quelles sont tes propres croyances ?

Je ne prêche pas, en aucun cas, parce que je déteste la prédication, et je ne veux surtout pas dire aux gens comment vivre leur vie, je ne suis pas là pour ça. Je respecte les croyances des autres gens, peu importe quelle est leur religion, je m’en fiche. Pour moi, le metal est notre religion, c’est plus grand que tout ça. J’essayais de faire une chanson qui, peut-être, analysait la seconde juste avant qu’on meure, ce qui se passe dans notre tête, quand on voit la lumière. Je trouve que c’est un moment très profond dans la vie de tout le monde, la fraction de seconde où on réalise que c’est « game over » [rires]. Et j’aime croire qu’on va vers un meilleur endroit, un endroit plus sympa, j’imagine que c’est ce que j’aimerais que ce soit. Je refuse de croire que c’est juste le noir et que tout s’arrête. Je ne le crois pas. Parce que les esprits m’ont entouré toute ma vie, j’ai vu la religion de ma mère, j’ai vu des gens être possédés par d’autres esprits, j’ai vu des esprits chez moi, l’esprit de Dana (son beau-fils Dana Wells, tué après la sortie de Roots dans des circonstances mystérieuses, NDLR). Donc je crois que nous allons ailleurs quand ceci est fini. Et parfois je crois un peu aussi dans la réincarnation, que nous avons déjà été ici avant et que nous allons revenir, qu’il n’y a pas qu’une vie, que nous vivons de nombreuses vies. En pensant ainsi, je crois qu’on a moins peur de la mort. Ça reste effrayant, évidemment, tout le monde a peur de mourir, mais on accepte un peu mieux l’idée de la mort. Peut-être que ce n’est pas une chose si mauvaise que ça, peut-être qu’il y a quelque chose d’encore mieux après. Voilà donc un peu ce que j’essayais de faire avec cette chanson.

L’illustration de l’album est basée sur une image que tu avais liée à la religion brésilienne dont ta mère est adepte. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet et quelle a été la place de cette religion dans ta vie ?

Ouais, l’image est en fait la représentation du guerrier Saint Michael, sous la protection duquel je me place. Je crois en Saint Michael. J’aime sa force et sa puissance. Dans la religion brésilienne candomblé, on l’appelle Oxóssi. Oxóssi est un guerrier de la forêt, et il a toujours un arc et des flèches. Son image, tirant une flèche vers le ciel, est très puissante, mais ça me ramène aussi au film qui a donné naissance à l’idée de Roots, En Liberté Dans Les Champs Du Seigneur, qui a le même genre d’imagerie, avec l’avion qui survole une tribu et toute la tribu envoie des flèches, essayant de toucher l’avion. Je trouve qu’Eliran [Kantor] est un artiste extraordinaire et il a vraiment saisi le gars avec le masque de Soulfly, c’est vraiment un guerrier, et il a un côté tribal universel, il ne vient pas vraiment du Brésil ou d’Afrique, il vient de partout. Il est universel. Et j’adore la ville antique dans le fond, comme un cité babylonienne, et puis il y a ce qui peut ressembler à une tête de dinosaure préhistorique juste à côté du gars, il y a toutes ces mains en dessous de lui, c’est vraiment puissant, j’adore le travail d’Eliran. C’est un artiste vraiment incroyable, et je suis très content d’avoir travaillé avec lui.

« Le premier concert de Queen où j’ai été en 1981 était une expérience religieuse pour moi, car dès le lendemain je suis devenu un rockeur. Queen avait cette capacité de te transformer. […] Black Sabbath aussi procurait le même sentiment, quand je regarde Black Sabbath, c’est vraiment puissant, c’est une sorte de congrégation, comme une église de metalleux. »

Mais ouais, cette religion a clairement eu un impact sur moi. Il y a plein d’éléments spirituels qui y sont liés, et c’est très fort. Tout ce en quoi on croit est assez personnel, c’est très dur parfois pour moi d’expliquer aux gens pourquoi je suis croyant. Mais je suis très proche autant de… J’ai un grand dévouement et beaucoup de respect pour la religion de ma mère, mais j’aime aussi énormément l’Eglise orthodoxe russe, de l’Europe de l’Est. J’ai plein d’amis prêtres en Russie, c’est tellement incroyable, tellement ouvert d’esprit. Ils nous acceptent tels qu’on est. J’ai été dans plein d’églises partout en Russie, en Serbie, et je me sens toujours vraiment bien quand je suis dans ces églises. C’est très différent de l’Eglise catholique, pour une raison ou une autre. Peut-être que ça donne l’impression d’être plus pur, ils sont vraiment en contact avec Dieu, pour de vrai. Je trouve ça super, j’adore. J’adore la pureté de la religion. C’est quelque chose que je respecte.

On peut facilement assimiler un concert metal à un rituel religieux. Comment ça te fait te sentir sur scène ? As-tu parfois l’impression d’être une sorte de Dieu sur scène, étant vénéré par tant de fans ?

Pas vraiment un Dieu, mais plus comme un prédicateur dirigeant une congrégation. Ce serait plus justifiable. Tout le monde est là pour toi et ils chantent toutes les paroles avec toi, ils sont tous en synchronisation avec toi et tout le monde est connecté. Parfois c’est tellement putain de puissant, mec, l’énergie est tellement incroyable que je pars un peu dans une transe sur scène, je me laisse aller et je ne me soucie plus trop de ce qui se passe. Tu pars ailleurs, tu fermes tes yeux, tu laisses la musique faire et tu deviens possédé. Ça n’arrive pas tout le temps, mais quand ça arrive, c’est tellement cool, mec, quand tu es possédé sur scène, et c’est presque comme si tu ne te rendais plus compte que tu es sur scène. Ton esprit vagabonde ailleurs. Il est clair que de nombreux concerts que je donne et certains auxquels j’ai été donnaient le sentiment d’une expérience religieuse. Je peux dire que le premier concert de Queen où j’ai été en 1981 était une expérience religieuse pour moi, car dès le lendemain je suis devenu un rockeur. Queen avait cette capacité de te transformer. Un autre concert que j’ai vu et qui a eu le même effet était Faith No More en 1992. Voir les Ramones jouer avec nous au Brésil était incroyable aussi. Black Sabbath aussi procurait le même sentiment, quand je regarde Black Sabbath, c’est vraiment puissant, c’est une sorte de congrégation, comme une église de metalleux, c’est vraiment extraordinaire.

Tu as parlé plus tôt de tes rituels dans la vie, mais as-tu des rituels avant de monter sur scène ?

Un petit peu. Je n’aime pas les coulisses, donc j’aime rester dans le bus. Je vais du bus à la scène. J’ai entendu dire que James Brown faisait ça aussi et ça me plaît beaucoup. Je n’ai pas grand-chose à voir avec James Brown, mais si je peux avoir ça en commun avec lui, je trouve ça cool. C’est un peu comme si je lui avais piqué l’idée. Donc nous allons directement du bus, ou de l’hôtel s’il est proche de la salle, à la scène. Je ne m’arrête pas dans la loge. Je trouve les loges extrêmement distrayantes, ça détourne ton attention du concert. Parfois le concert peut en souffrir. Donc j’évite les coulisses autant que possible. Et puis, j’ai une icône russe que je porte dans ma poche, et souvent, avant le concert, je lui fais une bise et la donne à ma femme pour qu’elle la garde pour moi, et je fais le concert. C’est à peu près tout. Evidemment, nous nous prenons dans les bras avec les collègues dans le groupe et je leur souhaite de passer un bon concert, je fais un bisou à ma femme avant le concert, et ensuite nous montons sur scène et laissons la fureur se déchaîner. C’est cool. On économise l’énergie, on va du bus à la scène, on a les batteries rechargées à bloc, prêts pour le concert, il n’y a pas de distraction.

Plus tôt, on a parlé de « Dead Behind The Eyes » qui est ouvertement inspirée par Schizophrénia et Beneath The Remains : dans ton catalogue, on parle souvent de Chaos A.D. et Roots comme étant tes références, mais que ressens-tu à propos de ces plus vieux albums ?

J’irais même plus loin avec Bestial Desvastation et Morbid Visions. Je trouve que Morbid Visions est un album génial. C’est juste qu’il a été mal enregistré, mais ça fait un peu partie du charme, c’est un peu pour ça qu’il est cool. Peut-être est-ce pour ça qu’autant de black metalleux l’adorent. Il a été joué désaccordé, donc il sonne mal foutu, mais il y a de bonnes chansons dessus. Nous avons eu notre premier hit sur cet album, « Troops Of Doom ». Bon, je suppose qu’on pourrait dire que « Necromancer » sur le premier EP était vraiment notre premier hit, mais « Troops Of Doom » était vraiment celui qui a eu du succès sur Morbid Visions. Et puis, j’adore Schizophrenia, parce que je pense que nous avons trouvé un nouvel équilibre inspiré par le thrash metal et le death metal, et ça a continué sur Beneath The Remains. Et j’adore ce mélange. Pour moi, le death metal et le thrash metal sont supposés aller de pair. Il se peut que les gens ne soient pas d’accord avec moi, mais je trouve que les deux vont ensemble, c’est extrêmement puissant, parce qu’il y a vraiment du super groove dans le thrash, et de l’excellent jeu de guitare, et puis il y a la violence et l’agressivité du death metal, des riffs death metal vraiment sympa, et quand on les mélange, ça produit une super combinaison, ouais.

Es-tu aussi fier de ces premiers album que tu l’es de Chaos A.D. et Roots ?

Ouais. Enfin, Chaos A.D. est un album vraiment spécial. Je pense que c’était l’album le plus difficile que Sepultura ait fait, et c’était parce que nous essayions de prouver aux gens que nous pouvions être autre chose qu’un groupe qui ne sait que jouer vite. Nous avions déjà fait trois albums qui étaient assez similaires, Schizophrenia, Beneath The Remains et Arise, et nous voulions leur montrer : « Ecoutez ça, on peut faire d’autres trucs ! On peut tout ralentir et faire du groove, on peut faire des trucs comme ‘Territory’ et ‘Slave New World’. » Et l’album en soi, je trouve, est un album de dingue, avec des choses comme « Manifest », « Kaiowas » et « Biotech Is Godzilla ». C’était donc un album très dur à faire, mais j’en suis très fier. Je pense que c’était notre album qui a eu le plus de succès ; c’est l’album qui a fait la réussite de Sepultura. Bien sûr, quand Roots est arrivé après, c’était énorme, mais Roots n’aurait pas été possible sans Chaos A.D. C’était donc un album très spécial.

Interview réalisée par téléphone le 9 octobre 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Adrien Cabiran.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Char Tupper (1, 3 & 6) & Rodrigo Fredes (2 & 5).

Site officiel de Soulfly : www.soulfly.com

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  • Cool interview pour un très bon album (j’avais pas autant accroché depuis Dark Ages).
    Et quel plaisir de lire Max évoquer Sepultura sans qu’il crache dessus. On le sens mieux dans sa tête.

    (blague nulle mais c’est cadeau: Les moines cénobites étaient en fait des moines très paisibles qui aimaient être tranquilles. D’ailleurs on les appelait Les Cénobites tranquilles. XP)

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  • J’adore ce type et sa musique qui m’a aidée à garder la gniaque quand dans ma vie ça allait mal.
    Respect éternel monsieur Cavalera et merci pour ce très bon cru.

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