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Interview   

Steven Wilson pop superstar


Stakhanoviste. L’adjectif définit le mieux l’illustre Steven Wilson, anciennement frontman de Porcupine Tree désormais impliqué depuis plusieurs années dans sa carrière solo à succès. Si les adeptes du rock progressif reconnaissent en lui un modèle lorsqu’il n’est pas une idole, peu lui attribuent une culture de la musique pop très affinée. En réalité le sieur Wilson est un adepte de ladite musique, ce que prouve son dernier album To The Bone, loin des expérimentations et de la complexité peut-être trop hermétique de ses derniers albums.

Seulement voilà, « pop » ne signifie pas facilité, ne doit pas être dénué de sens. Il y a un « entre-deux » à trouver, ce que doit s’évertuer à faire l’artiste qui a un minimum d’ambition. Revenant sur sa volonté d’ouverture, sur une confiance accrue, sur le besoin de toucher le plus grand nombre, Steven Wilson n’en oublie pas sa part de responsabilité en tant que musicien. La pop doit aborder les sujets sensibles, les choses qui nous marquent au quotidien, les atrocités du monde qui nous entoure. Devenir une popstar ne doit se faire au prix d’aucun sacrifice : entretien avec une personne aussi talentueuse musicalement que limpide dans ses propos.

« Même si je vais avoir cinquante ans cette année, une part de moi veut toujours être une pop star. Mais le truc, c’est que je ne laisserai jamais ceci influencer ma musique. Je ne ferai jamais quelque chose pour de mauvaises raisons. »

Radio Metal : Tu as déclaré que cet album était « quelque chose pour toute la famille ». Penses-tu que jusqu’à cet album, ta musique était un peu trop élitiste ?

Steven Wilson : [Réfléchit] Trop élitiste… Pas consciemment. Je pense que la différence entre cet album et le précédent est qu’il se focalise sur un aspect particulier de ce que je fais, qui est le côté plus mélodique, très « chanson », de ce que je fais, donc moins le côté rock conceptuel, que j’adorais, tu sais ! Et plein de gens aiment ça. En fait, le truc avec la « famille » était un peu une blague, mais il y a évidemment une part de vérité là-dedans parce que je pense qu’il y a probablement des gens qui pourraient aimer cet album, parce qu’il est plus ouvert et mélodique, qui auraient trouvé les autres albums trop… Je ne sais pas si « élitiste » est le bon mot, mais où l’artiste a avant tout cherché à se faire plaisir. En fait, ça a toujours fait partie de ma personnalité musicale. J’adore la pop, j’ai toujours adoré la pop. Ma mère et mon père écoutaient ABBA, Carpenters, et j’ai grandi en adorant la bonne pop. Donc je pense que, même si le côté plus mélodique et accessible a toujours fait partie de ma musique, celui-ci est le premier album où c’est vraiment mis en avant.

As-tu ressenti une envie de t’ouvrir et véhiculer ton message auprès d’un plus grand public ?

Je mentirais si je disais que je n’ai pas toujours voulu ça. Lorsque j’étais gamin, je voulais être une pop star. Mes héros étaient David Bowie, Prince, et je voulais être une pop star, comme la plupart des gamins veulent être une pop star, ou un footballeur ou peu importe. Et même si je vais avoir cinquante ans cette année, une part de moi veut toujours être une pop star. Mais le truc, c’est que je ne laisserai jamais ceci influencer ma musique. Je ne ferai jamais quelque chose pour de mauvaises raisons. La musique doit venir du bon endroit. Mais je pense vraiment que, pour une raison ou une autre, cet album a le potentiel – d’une certaine façon, peut-être que mes précédents albums ne l’avaient pas – pour peut-être avoir un peu plus d’impact auprès du grand public. Je ne sais pas, peut-être que ça ne sera pas le cas. Mais il y a des chansons sur cet album qui, je pense, pourraient plaire à n’importe qui, pas seulement à un fan de rock, pas seulement à un fan de rock progressif, mais juste à quelqu’un qui aime les bonnes chansons ou peu importe. Donc je suis toujours ambitieux et je rêve toujours aussi, d’une certaine façon, d’être un personnage un peu plus grand public.

Tu as déclaré que « tu voulais faire un album de pop qui pourrait quand même intéresser les gens à un niveau plus profond. » Penses-tu que les gens ont oublié que la pop n’était pas qu’une musique superficielle ?

Oui, je le pense. Tout le monde parle en ce moment de Sgt. Pepper parce qu’il est réédité et les Beatles – on ne devrait pas l’oublier – sont la quintessence du groupe de pop. Et leur musique avait une incroyable profondeur, tu pouvais t’y identifier à un niveau intellectuel, tu pouvais t’y identifier aussi comme de la pop purement jetable… C’est un groupe qui a tout influencé de la mode au cinéma, à la politique, à la culture, à la façon dont nous concevions notre mode de vie… En fait, l’impact des Beatles était phénoménal et allait bien au-delà de la musique et pourtant, ce qu’ils faisaient, c’était écrire des chansons de pop. C’est tout. Certaines personnes n’aiment pas le mot « pop », ils pensent à One Direction ou je ne sais quoi, mais moi je pense à la pop dans un sens plus large, en commençant par les Beatles, les Beach Boys… La pop était un terme générique auquel on pouvait associer n’importe quoi. Et la pop était quelque chose qui, en un sens, avait un pied dans les deux camps. Donc ça pouvait être mélodique, ça pouvait être quelque chose que tu pouvais fredonner dans le bus, en allant au travail, mais à la fois, si tu le souhaitais, tu pouvais t’intéresser aux paroles, à la production, à la maestria musicale, et ça pouvait avoir un impact bien plus profond si tu le voulais. J’ai l’impression qu’en 2017, plus personne ne fait des albums comme ça. Tu as la vraie pop extrême, qui semble très banale, anodine et insipide, et à l’autre bout, tu as tous les musiciens expérimentaux underground qui font de la musique pour des publics de niche ou peu importe, de la musique très avant-gardiste. Mais ce qu’il manque, selon moi, est un entre-deux, ce que les Beatles étaient autrefois, ou The Police, Talking Heads, Tears For Fears, Peter Gabriel, Kate Bush, Prince, même Michael Jackson ! Les albums de Michael Jackson auraient été avant-gardistes selon les standards de la pop actuelle. Tout cet entre-deux semble avoir disparu, et je le regrette parce que nombre de mes albums préférés sont, je dirais, des albums de pop sophistiquée. Donc ceci, d’une certaine façon, est ma tentative de faire ma version de ce type d’album.

Tu as dit que ces artistes (Peter Gabriel, Kate Bush, Tears For Fears, Talk Talk) avaient un énorme sens de l’ambition. Trouves-tu aussi que la scène musicale actuelle manque d’ambition ?

Je pense qu’il y a des gens qui sont toujours très ambitieux avec la musique mais ils ont tendance à pas mal opérer dans l’underground. Je pense à certains groupes, par exemple, qui sont presque dans le monde du metal extrême, ou de la musique électronique extrême, et ils font des albums vraiment extraordinaires, très ambitieux, mais il admettent que leur musique ne plaira qu’à un petit public de niche. Et c’est super, il y a toujours besoin de ce genre d’artistes aussi. Donc je ne pense pas que l’ambition n’existe plus en musique mais je pense que l’ambition a disparu de la musique mainstream. Mais pas complètement. Evidemment il y a des exceptions. Un groupe comme Radiohead, on pourrait dire, est toujours très ambitieux, alors qu’ils sont très mainstream. Mais ces mecs sont vieux aussi ! Je vais avoir cinquante ans cette année et ces mecs doivent être dans cette tranche d’âge aussi, et ce que je trouve décevant est qu’il n’y a pas beaucoup de jeunes artistes qui repoussent vraiment les limites dans le mainstream. Il y en a quelques-uns mais pas comme lorsque je grandissais. J’ai grandi dans les années 80 et la pop était tellement palpitante, que ce soit avec un nouveau single de Prince qui sortait ou un nouvel album de Tears For Fears, ou Peter Grabriel, ou Kate Bush, n’importe lequel de ces artistes. Toute cette génération semblait vraiment vouloir repousser les limites et faire quelque chose de neuf, et je n’ai pas vraiment entendu ça depuis longtemps dans le mainstream. De la super musique mais underground ; de la pop, très grand public, très fade.

« Tu as la vraie pop extrême, qui semble très banale, anodine et insipide, et à l’autre bout, tu as tous les musiciens expérimentaux underground qui font de la musique très avant-gardiste. Mais ce qu’il manque, selon moi, est un entre-deux [qui] semble avoir disparu, et je le regrette parce que nombre de mes albums préférés sont des albums de pop sophistiquée. »

Si on analyse ton évolution en tant qu’artiste solo, tu sembles en fait reproduire un schéma que tu as déjà produit avec Porcupine Tree lorsque tu es passé d’une musique très progressive à des chansons plus pop avec l’album Lightbulb Sun (2000). Penses-tu que nous puissions établir un parallèle entre ces deux albums et ces évolutions ?

C’est possible, ouais. Je n’y avais jamais pensé. Je suppose que c’est vrai. Fut une période où Porcupine Tree était plus intéressé – en tout cas pour ma part – par l’art de la composition et de composer des chansons plus directes. Et je pense être meilleur aujourd’hui à ça ! [Rires] Je pense faire ça mieux maintenant qu’à l’époque. Mais c’est intéressant. Je pense, évidemment, que c’est une époque musicale très différente que nous vivons aujourd’hui. Lightbulb Sun, c’était il y a dix-sept ans, c’était vraiment un autre monde à l’époque. On ne peut ignorer à quel point le climat musical a changé au cours des dix dernières années, alors ne parlons même pas des vingt dernières années, à quel point le streaming a affecté la façon dont les gens s’intéressent à la musique, à quel point YouTube et tous ces réseaux sociaux ont affecté en particulier la façon dont les gens écoutent les albums. Evidemment, Porcupine Tree était vraiment un groupe basé sur la création d’un album en tant qu’expérience. Donc tu es censé mettre l’album du début et l’écouter jusqu’à la fin. Et d’une certaine façon, c’est toujours ainsi que je raisonne, c’était certainement le cas avec mon dernier album, peut-être un peu moins avec celui-ci, mais même avec cet album, j’ai travaillé très dur sur le séquençage pour que ça donne le sentiment d’un enchaînement logique et agréable de chansons. C’est dur de motiver les gens à écouter un album comme ça aujourd’hui, à cause de Spotify et des playists. Et avec cent millions de personnes qui aujourd’hui écoutent Spotify, je dois admettre que la majorité des gens qui pourraient entendre ma musique la découvriront dans une playlist, ils n’écouteront absolument pas l’album ! C’est donc un monde très différent du monde dans lequel Lightbulb Sun est sorti. Mais c’est une observation juste que je n’avais pas envisagé.

Thématiquement, les chansons de ce nouvel album abordent « le chaos paranoïaque de l’époque actuelle dans laquelle la vérité peut apparemment être une notion flexible, et des observations de la vie quotidienne des réfugiés, terroristes et fondamentalistes religieux. » Quelle est ton analyse de l’état actuel du monde et la direction qu’il prend ?

Pas très bonne ! [Rires] Pour moi, c’est comme si la race humaine est pour la toute première fois dans son évolution dans un état de régression, elle est en train d’aller à reculons. Siècle après siècle, millénaire après millénaire, la race humaine semblait devenir plus intelligente, plus tolérante. Simplement le racisme, le sexisme, l’homophobie, toutes ces choses, pour moi, semblaient disparaître, jusqu’à récemment. Et maintenant, nous avons des politiques de haine et de préjugés, et on a des politiciens qui font revenir ces choses, et ce qui est encore plus inquiétant est qu’ils ont plein de soutien. Donc, selon moi, ça à l’air d’un retour en arrière dans l’évolution humaine. On devrait avoir dépassé ces choses, on devrait avoir dépassé le préjugé racial, le préjugé sexuel, ce sont des choses du passé ! Je croyais que c’était des choses du passé, mais apparemment pas ! C’est donc très inquiétant pour moi, et en tant que personne venant de l’industrie musicale, où tout ça n’a aucune pertinence… Je veux dire que, généralement, les gens créatifs, que ce soit un musicien, un peintre, un réalisateur de film, ou un écrivain, ou même quelqu’un qui apprécie ces choses, ont tendance à être très ouverts d’esprit, et ils ne comprennent pas… Car, de toute façon, la musique croise tous ces domaines. Et je pense que c’est très dur pour des musiciens, pour les gens créatifs, de comprendre comment quelqu’un puisse penser en ces termes. Ça a été très déprimant d’observer ça, surtout au cours des deux dernières années. Des gens comme Donald Trump – pas seulement lui mais il est de toute évidence le plus facile à citer [petits rires] – peuvent se mettre debout et prêcher des politiques de haine, de préjugé et de peur, et attirer des millions et millions de voix ! Vous avez failli avoir la même chose ici ! Et nous avons vu des choses similaires [ailleurs en Europe]. C’est quelque chose que je n’aurais jamais pensé pouvoir revenir. Ça semblait être quelque chose qui était terminé ! Je veux dire, récemment, il y a eu l’administration Obama, le premier président noir… Toutes ces choses, apparemment, étaient finies, mais apparemment pas. Je n’ai donc pas un très bon pronostic pour le monde aujourd’hui, et bien sûr, l’album est, comme on pourrait s’y attendre, naturellement, très… C’est dur de ne pas renvoyer l’image du monde dans lequel on vit. Donc les chansons parlent de ces choses, des réfugiés, du terrorisme, des fondamentalistes religieux, de la nature de la vérité… Je me sentirais presque irresponsable de ne pas parler de tout ça. Il y a plein de gens qui écrivent de la pop insipide qui parle de faire la fête. Ce n’est pas ce que je fais. Donc j’écris à propos de ces choses.

C’est intéressant comme tu as réagi à ces sujets dramatiques par une musique plutôt lumineuse et même joyeuse. Était-ce ton but de trouver de l’espoir dans le chaos ?

Je pense que j’avais conscience que ce pourrait être un album très déprimant si je me contentais d’écrire à propos de ce dont nous parlons. Le truc, c’est que je me considère comme quelqu’un de plutôt joyeux, il y a beaucoup de joie dans ma vie. On peut peut-être ne pas s’en rendre compte à l’écoute de mes albums mais j’ai une attitude assez positive envers la vie. J’apprécie la vie, elle est pleine de joie, de bonheur et de toutes ces choses. Et je pense que l’une des choses que je voulais faire avec cet album est de dire : « Il y a toute cette merde qui se passe et ce n’est pas bon. Mais il y a quelque chose qui est toujours profondément spécial à propos du cadeau de la vie. » Ça peut-paraître très prétentieux mais je suppose que ce que je veux dire en disant ça… Par exemple, la dernière chanson de l’album résume tout. Elle s’appelle « Song Of Unborn » et c’est une chanson qui, en gros, délivre un message à un enfant qui n’est pas encore né. En gros, ça dit à cet enfant encore à naître : « Je sais que tu regardes le monde-là maintenant et tu vois toute cette merde, et tu penses : pourquoi voudrais-je naître dans un monde comme celui-ci ? » Et, dans la chanson, la réponse est : « Parce que TU peux quand même faire quelque chose d’extraordinaire avec TA vie ! Le don que représente ta vie est une chose unique et spéciale. Tu peux en faire tout ce que tu veux, ça dépend de toi. » Et je pense qu’au bout du compte, c’est tout ce que tu auras jamais à dire à qui que ce soit. C’est cette question de faire une différence, faire quelque chose de profond avec ta vie. Et j’ai le sentiment, d’une certaine façon, que c’est ce que je fais, que c’est ce que j’ai fait, parce que créer de la musique était mon rêve, et j’en ai fait ma vie. En fait, parfois je dois me rappeler à moi-même à quel point je suis privilégié ! Parce que même si je ne suis pas un gros artiste à succès, même si je ne suis pas une pop star grand public, il existe tant de gens qui adoreraient faire ce que je fais, et en vivre. Et je dois me le rappeler parfois. Et je pense, en un sens, que c’est une question de : oui, le monde est un endroit mal foutu, oui il y a plein de merde là-dedans, mais il y a aussi plein de choses extraordinaires, et il faut étreindre cette part de nous-même et trouver cette sorte de joie dans cette positivité.

« C’est dur de ne pas renvoyer l’image du monde dans lequel on vit. Donc les chansons parlent des réfugiés, du terrorisme, des fondamentalistes religieux, de la nature de la vérité… Je me sentirais presque irresponsable de ne pas parler de tout ça. »

Penses-tu que les gens ont besoin de cette lumière et cette joie mais aussi de quelque chose qu’ils peuvent vraiment facilement saisir, par contraste avec ce monde déboussolé et insaisissable dans lequel on vit aujourd’hui ?

Je pense qu’une des bonnes choses que la pop peut faire est, d’une certaine façon, adopter ces deux possibilités. La musique idiote pour faire la fête est légitime, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. J’aime certaines de ces musiques aussi. Mais je ne pense pas que ce serait bien si toute expression créative ne servait qu’à l’évasion, et c’est un peu ce dont tu parles. Lorsque les choses vont mal, est-ce que la musique, l’art devrait n’être qu’une échappatoire ? Je ne le crois pas. Je trouve qu’une des belles choses dans l’art est qu’il peut être comme un miroir. Tu peux créer un morceau de pop, tu peux créer un film, tu peux créer un roman, et ça aura une capacité d’évasion, mais ça peut aussi être très parlant quant à la vie de celui qui en fait l’expérience et le monde dans lequel il vit, et ça peut le faire réfléchir sur le monde dans lequel il vit, à propos de ce qu’il peut faire. J’ai parlé des Beatles plus tôt, c’est un très bon exemple de groupe dont la musique était assez gaie, elle possédait beaucoup de joie, mais elle affectait aussi la façon dont les gens voyaient leur manière de vivre leur vie. Et je crois qu’il y a plein de gens qui ont fait ça au fil du temps, si tu penses à quelqu’un comme Kurt Cobain, un autre exemple, c’est quelqu’un qui a eu une énorme influence sur des gamins, il leur a apporté une quantité incroyable de joie et de bonheur à travers la musique, mais en fait, sa musique est assez sombre et nihiliste, d’une certaine façon. Donc je ne pense pas que ce soit impossible qu’une musique ait un pied dans les deux. Le grand art, je pense, a quelque chose de plus que l’évasion, il a quelque chose de plus profond, et parfois tu dois trouver cette chose, tu dois la décoder, mais il y a quelque chose de plus profond qui résonne en toi, à travers toute ta vie. Je ne suis pas en train de dire que je fais des albums comme ça ; j’espère que je le fais mais je n’en suis pas totalement sûr, le temps le dira. Mais les albums qui me sont le plus cher fonctionnent sur les deux niveaux.

Les chansons « People Who Eat Darkness » et « Detonation » abordent le sujet du terrorisme et du fondamentalisme. Est-ce quelque chose que tu as en tête aujourd’hui lorsque tu montes sur scène ou même dans d’autres circonstances ?

Oui. Je pense que n’importe qui dans une position similaire aurait toujours ça en tête. Ce n’est pas un bon sentiment. Mais bien sûr, à la fois, c’était exactement leur but, c’est exactement l’objectif des terroristes. C’est de répandre la peur, l’incertitude et la paranoïa, et malheureusement, ils ont un peu réussi. Oui, ça qu’inquiète vraiment.

Les chansons « Nowhere Now » et « Permanating », d’après le communiqué de presse, « regardent la Terre depuis en dehors de l’exosphère. » Qu’est-ce que ça requiert pour toi de toujours voir la beauté du monde à travers tout ce chaos, et pas simplement sombrer dans la dépression ?

Je pense que la chose principale est qu’on oublie en tant que race humaine qu’on n’est pas les seules choses sur cette planète. En fait, nous sommes relativement insignifiants. En gros, ce que nous faisons en majorité est de la foutre en l’air. La Terre est une chose extraordinaire. Je suis un grand amoureux des animaux, je suis végétarien et je pense tout simplement que pendant trop longtemps, les êtres humains se sont vus comme étant au sommet de l’arbre de l’évolution, et je pense malheureusement, étant donné comment on se comporte maintenant, qu’on est en train de démontrer l’opposé. En fait, plein d’autres espèces sur Terre ont davantage le droit à cette planète que nous, car nous l’avons bousillée, et eux non. J’étais au Chili il y a quelques semaines pour tourner un clip dans le Désert d’Atacama, et c’est hallucinant, la beauté de cette planète ! Si tu vas quelque part comme ça, tu te rends compte à quel point on vit dans un endroit extraordinaire. Nombre d’entre nous passons tant de notre temps dans des villes, au bureau et à la maison mais lorsque tu vas quelque part comme ça, c’est absolument époustouflant. Et je pense que « Nowhere Now », en particulier, est presque comme regarder la Terre depuis un endroit lointain et voir la beauté de cette planète, et avoir une perspective complètement différente sur cette planète. Car cette planète sera probablement toujours là bien après que nous ayons disparu, tout du moins en considérant notre comportement aujourd’hui. La planète sera encore là, et j’espère qu’il y aura d’autres espèces et animaux ici qui vivront longtemps après nous, car je ne suis pas certain que nous méritons cette planète. C’est un endroit extraordinaire.

Lorsque tu as sorti la compilation Transience, tu as dit que « pour une fois, [tu as] cédé au narcissisme et [mis ton] visage sur la pochette, sans masque à gaz ou autre chose qui le cacherait. » Et tu donnes suite à ça avec ce nouvel album qui affiche une nouvelle fois ton visage sur la pochette. Est-ce que ça signifie que tu as développé un goût pour le narcissisme ?

Ecoute, j’ai toujours eu un gros égo, évidemment ! Tu te dois d’avoir un égo lorsque tu montes sur scène. Tu ne peux pas monter sur scène et jouer sans avoir d’égo. J’ai un égo, bien sûr ! La chose par contre que je n’avais pas beaucoup par le passé, peut-être, est une grande confiance. D’une certaine façon, je cachais une bonne part de ma musique derrière des artworks conceptuels, et ce genre de choses. Je suppose que j’en suis arrivé à me rendre compte, au cours des dernières années où j’ai été un artiste solo, au moins, qu’en fait, j’ai une assez forte personnalité, en tant que musicien. J’ai même une allure assez reconnaissable maintenant, avec les lunettes et les longs cheveux. Je pense qu’il y a une certaine marque de fabrique que les gens reconnaissent chez moi. Nombre de mes amis, au cours des dernières années, m’ont dit : « Pourquoi est-ce que tu continues à te cacher derrières toutes ces illustrations ? Tu as une forte personnalité, tu as un fort caractère, pourquoi tu ne te mets pas plus en avant ? » Transience était un peu une expérience, car c’était une compilation, et je ne savais pas comment j’allais me sentir par rapport à ça, mais les fans ont semblé aimer, et cet album… En fait, même le titre, To The Bone, c’est l’idée d’aller au cœur de quelque chose, enlever tous les artifices, et tous les autres trucs qui vont avec, et simplement dire : « C’est un album qui parle de moi, c’est moi. » Je veux dire que c’est toujours réalisé de manière assez artistique, la pochette est encore très artistique, mais… Encore une fois, j’ai grandi avec David Bowie, Prince, c’était mes héros, ils se mettaient toujours sur leurs pochettes, mais il y a un truc dans le genre de monde musical dont je fais partie, le monde du rock progressif, qui fait que les gens se mettent rarement sur leurs pochettes. Pink Floyd ne se sont jamais mis sur leurs pochettes. Mais je suppose que j’ai gagné un peu plus en confiance pour ce qui est de me mettre en avant, car la musique et la personne, tu ne peux de toute façon pas les séparer, et je n’ai pas envie que les gens les séparent. C’est vraiment ma perspective, ce sont mes pensées, mes chansons, donc me voilà !

« L’une des frustrations est que je suis quelqu’un qui a vraiment envie de constamment changer, se développer et évoluer, donc chaque album doit paraître différent du précédent, mais la seule chose que je ne peux pas changer, c’est moi ! Je suis toujours là, donc je peux très facilement m’ennuyer moi-même. »

Tu as renouvelé une bonne part de ton groupe et tu joues avec une certaine diversité de musiciens sur cet album. Est-ce que ces nouvelles collaborations apportent de la fraicheur ?

Oui, absolument. L’une des choses que j’ai le plus apprécié dans le fait d’être un artiste solo est de pouvoir changer les gens avec lesquels je travaille. Après, l’une des frustrations, évidemment, est que je suis quelqu’un qui a vraiment envie de constamment changer, se développer et évoluer, donc chaque album doit paraître différent du précédent, mais la seule chose que je ne peux pas changer, c’est moi ! Je suis toujours là, donc je peux très facilement m’ennuyer moi-même, parce que je sais exactement comment je vais jouer, à propos de quels types de choses je vais écrire dans les paroles, ce que ma voix peut et ne peut pas faire, j’ai mes propres clichés lorsque je joue la guitare, les mêmes accords, les mêmes mélodies… C’est comme ça pour tout le monde ! Donc la seule chose que tu ne peux pas changer, c’est toi-même, mais ce que tu peux changer, ce sont les gens avec lesquels tu collabores et échanges des idées. Tu ne peux pas faire ça dans un groupe. Dès que tu as un groupe, tu es un peu coincé avec les mêmes personnes, et c’était l’une des choses qui me frustraient à l’époque où j’étais dans un groupe. Et l’une des joies à être dans la position qui est la mienne aujourd’hui, en tant qu’artiste solo, est de pouvoir dire avec chaque album, en fait même à chaque chanson : « Tu sais quoi ? J’adorerais que Ninet chante celle-ci, ou j’aimerais avoir ce batteur sur ce morceau, ce bassiste sur ce morceau. » Et même parfois dire : « Je ne vais même pas jouer moi-même sur celle-là. Je ne vais que la produire, ou chanter. » Ce n’est pas quelque chose que je pouvais faire dans un groupe, mais c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup dans ma carrière solo, ça me permet de conserver de la fraicheur, en changeant constamment les gens avec lesquels je travaille.

On dirait aussi qu’il y a davantage de collaborations vocales sur cet album, avec le retour de Ninet Tayeb mais aussi Jasmine Walkes, Dave Kilminster et Sophie Hunger. As-tu ressenti un besoin d’étendre la palette vocale de tes œuvres en solo ? T’es-tu senti limité par ta propre voix ?

Je me sens toujours limité. Je ne me suis jamais vu comme un chanteur, je n’ai jamais voulu être un chanteur. J’ai fini par devenir chanteur parce que je devais chanter mes propres chansons parce que personne d’autre n’allait le faire. Et j’ai progressivement pris ce rôle de chanteur, et puis plus tard de frontman sur scène et tout ça. Mais je ne suis pas né avec une voix comme Jeff Buckley, ou Prince, ou David Bowie. Mère Nature ne m’a pas donné une voix incroyablement puissante et flexible. Je pense avoir une voix assez distincte et unique, mais ce n’est pas la chose la plus flexible qui soit. Donc l’une des choses que j’ai très vite commencé à explorer était comment je pouvais changer ma voix, parfois en la transformant, la faisant passer à travers une distorsion, l’empilant en couches, créant plein d’harmonies, et puis plus récemment, en la combinant avec une voix féminine, donc Ninet Tayeb ou Sophie Hunger sur cet album. Et ça semble très bien fonctionner, et j’ai vraiment apprécié ! Et j’en suis arrivé à un point, sur cet album, où j’ai spécifiquement écrit pour Ninet, sachant ça. Donc j’ai écrit pour des duos, sachant que ceci allait être une chanson où elle allait chanter, et je n’avais jamais fait ça avant. Et aussi sur cet album, j’ai beaucoup chanté en falsetto pour la première fois, ce qui, encore une fois, m’a pris du temps afin d’acquérir la confiance suffisante pour chanter dans un registre très aigu. Mais j’essaie toujours des choses, parce que ma voix finit par m’ennuyer ! Ça sonne trop comme moi tout le temps. Donc si je commence à expérimenter avec différents registres, différentes collaborations, harmonies, distorsions, transformations, c’est un peu comme ça que je suis parvenu à me maintenir un intérêt pour moi-même.

Interview réalisée en face à face le 1er juin 2017 par Aline Meyer.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt et Philippe Sliwa.
Introduction : Thibaud Bétencourt.
Retranscription : Robin Collas.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Camila Jurado (1) & Lasse Hoile (2, 3, 4 & 5)

Site officiel de Steven Wilson : stevenwilsonhq.com.

Acheter l’album To The Bone.



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