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Interview   

Strigoi : du tombeau au berceau


Vallenfyre avait été créé en 2010 dans des circonstances tragiques : Gregor Mackintosh avait besoin d’un exutoire cathartique suite au décès de son père. Un projet qui était vite devenu un retour aux sources pour le guitariste de Paradise Lost, se replongeant dans ses premiers amours de jeunesse dans la musique extrême. Après trois albums, Vallenfyre était arrivé en bout de course, mais Mackintosh a clairement pris goût à sa double vie. Un équilibre s’était créé après la redécouverte des joies cachées et pures de l’underground face au feu des projecteurs qu’il connaît depuis trente ans avec son groupe principal.

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’un nouveau projet soit né fin 2018 dans le tombeau de Vallenfyre : le bien nommé Strigoi, fondé avec le bassiste-parolier Chris Casket. Strigoi reprend ainsi les fondamentaux de Vallenfyre pour les affiner, les développer et les emballer dans une dose de théâtralité. Si Paradise Lost représente le penchant mélancolique de Mackintosh, Strigoi sera sa version horrifique et malfaisante.

C’est ce que nous explique en substance Gregor Mackinstosh, traçant les liens entre Vallenfyre, Paradise Lost et Strigoi, ainsi que la genèse de ce premier album au titre sans équivoque : Abandon All Faith, symbole de son militantisme athée et d’une obsession parmi d’autres dont il nous parle ci-après…

« Nous voulions qu[e les chansons] parlent d’horreur, mais d’horreur de la vraie vie, car ni lui ni moi ne sommes intéressés par les paroles fantastiques, ça ne nous branche pas vraiment, parce que ce n’est pas très effrayant. L’horreur de la vraie vie est bien plus flippante. »

Radio Metal : Tu as mis fin à ton projet Vallenfyre en 2018, et tu reviens aujourd’hui avec un nouveau projet de metal extrême baptisé Strigoi. La dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous as dit que tu ne voyais rien d’autre que tu pourrais vouloir couvrir avec Vallenfyre. D’un autre côté, on ne peut s’empêcher de remarquer que Strigoi a beaucoup en commun avec Vallengyre, musicalement parlant. Du coup, pourquoi cet album, Abandon All Faith, n’aurait-il pas pu être une évolution possible pour Vallenfyre ?

Grgor Mackintosh (chant & guitare) : Tu as raison, musicalement, ça descend effectivement de Vallenfyre, mais à cause de ce que Vallenfyre représentait, du pourquoi ce projet avait commencé, du sentiment qui y était rattaché, je ne voulais pas poursuivre le projet et possiblement dévaloriser le sentiment. En plus, nous avons tous pris beaucoup de plaisir à le faire et parfois, plus on fait perdurer quelque chose, plus c’est difficile de maintenir le côté spécial. Nous avons fait trois bons albums dont nous sommes fiers, plein de bonnes tournées ensemble, des festivals et ce genre de choses. La raison pour laquelle Vallenfyre devait s’arrêter était vraiment une combinaison de ces deux choses. Mais après la fin de Vallenfyre, oui, j’ai effectivement ressenti cette démangeaison qui avait encore besoin qu’on la gratte, faute de meilleur mots. C’est pourquoi Strigoi est né. Donc musicalement, ça pourrait être une évolution, il y a de nombreuses similarités, mais il y a aussi de nouveaux éléments. Je ne voulais pas reprendre où Vallenfyre s’est arrêté, je voulais que Strigoi ait sa propre identité, et je pense que c’est le cas. Oui, il y a des similarités mais je pense qu’il se démarque suffisamment pour être un projet différent.

Quelles sont les différences pour toi, pas seulement sur le plan musical, mais aussi par rapport à ce que Vallenfyre représentait pour toi et ce que Strigoi représente pour toi ?

Vallenfyre, en dehors du sentiment, était un groupe très basique, un peu chaotique. A chaque concert, nous n’avions aucune idée de ce qui allait se passer, c’était vraiment le chaos ; je pense que ça se reflétait dans la musique et dans nos prestations scéniques. Avec Strigoi, j’essaye de faire quelque chose d’un peu plus travaillé et qui soit un peu plus rattaché à un thème. Quand j’ai commencé à écrire de la musique de Strigoi, je ne savais pas que ça allait être un groupe à ce moment-là, je ne savais pas que ça allait s’appeler Strigoi, et j’ai commencé à écrire une chanson qui s’appelle « Carved Into The Skin », qui est sur l’album et qui est une chanson très doom metal. Ensuite, j’ai un petit peu diversifié, et ce n’est pas avant que j’écrive la chanson « Phantoms », qui est le premier clip que nous avons sorti, que j’ai vraiment eu l’idée du thème que je voulais pour le groupe. Même s’il y a plein de variations musicales d’un bout à l’autre de l’album – il y a des chansons doom lentes, il y a des chansons grindcore, il y a des influences black metal, il y a des petit éléments industriels –, il y a aussi un fil rouge qui ressort. Ce que je vois dans Strigoi, c’est ce thème de l’effroi, du malaise, du mauvais augure ; c’est un sentiment. Nous essayons de lier tout ça à l’artwork ainsi qu’aux vidéos pour créer cette nouvelle entité, et j’espère que quand nous le porterons sur scène, nous ferons quelque chose de similaire.

Tu as formé Strigoi avec Chris Casket, qui a été le bassiste live de Vallenfyre durant les dernières années. Est-ce ainsi que vous avez développé une alchimie ensemble ?

Oui. Comme tu l’as dit, il était le bassiste durant les dernières années, pendant deux ou trois ans peut-être. Je me suis très bien entendu avec lui. Nous avions des goûts très similaires dans la musique underground. Mais aussi, c’est le genre de gars capable de mener à bien les tâches. Dans ma carrière, généralement les gens se tournent tout le temps vers moi pour faire les choses [petits rires]. Or j’aime bien pouvoir dire : « Est-ce que tu peux t’occuper de ci ? Est-ce que tu peux t’occuper de ça ? », ceci étant un arrangement réciproque. En l’occurrence, Chris a écrit quatre-vingt-quinze pour cent des textes de cet album. Nous avons fait l’artwork à cinquante-cinquante ensemble, ainsi que le concept du clip, etc. Tout est un effort conjoint. C’était donc la combinaison d’une bonne entente entre nous et de nos goûts musicaux communs, mais aussi parce que c’est un gars qui peut faire les choses comme il faut sans que j’aie à lui forcer la main.

Vallenfyre a donné son dernier concert en septembre 2018, et seulement quelques mois plus tard, en janvier, vous étiez déjà en studio pour enregistrer Abandon All Faith – c’était très rapide. Du coup, quelle est la chronologie ? Quand as-tu eu l’idée de monter Strigoi et as-tu commencé à faire ces nouvelles chansons ?

La chronologie était, je pense, que nous avons fait le dernier concert de Vallenfyre, puis quelques semaines plus tard, j’étais en tournée avec Paradise Lost. Il y avais beaucoup de temps morts. J’avais un studio mobile avec moi et j’écrivais un tas de trucs, sans réfléchir, et l’un de ces trucs est devenu la chanson « Carved Into The Skin », qui est une chanson de doom lente. J’étais parti pour en faire un projet de funeral doom, mais à mesure que j’avançais, les chansons devenaient très différentes. Ensuite, quand je suis revenu de tournée, j’ai demandé à Chris de s’impliquer. Puis nous avons trouvé le concept de Strigoi, nous avons écrit les chansons « Phantoms » et « Enemies Of God », qui sont un peu devenues les références, le juste milieu pour Strigoi. Ces chansons nous ont indiqué la direction à prendre. Après ça, toutes les chansons se sont très vite mises en place, parce que Chris écrivait les textes, et nous parlions de ce dont les chansons devaient traiter. Nous voulions qu’elles parlent d’horreur, mais d’horreur de la vraie vie, car ni lui ni moi ne sommes intéressés par les paroles fantastiques, ça ne nous branche pas vraiment, parce que ce n’est pas très effrayant. L’horreur de la vraie vie est bien plus flippante. Il pondait très rapidement les textes pour aller avec ces chansons, et moi j’écrivais des chansons pour aller avec ses textes, et très vite ça a eu un effet boule de neige. Une fois que nous avions une idée de ce que nous étions en train de faire, en ayant « Phantoms » comme référence, alors ça a été très rapide. Et nous enregistrions et produisions presque en même temps que nous écrivions, de façon à ce que nous n’ayons pas besoin de faire grand-chose en post-production ou quoi que ce soit de ce genre ; nous l’avons directement envoyé à Kurt Ballou pour le mixage.

« Quand j’ai créé Vallenfyre, j’ai renoué avec cette scène underground et j’ai pris conscience des différentes personnes dans différents pays qui faisaient des choses semblables à ce que je faisais à la fin des années 80. C’est intéressant et, à la fois, c’est une leçon d’humilité de revenir là-dedans. »

A l’origine, Vallenfyre avait une raison d’être très précise, qui était autant cathartique, après le décès de ton père, que nostalgique, pour revisiter tes premières amours en musique – le crust punk, les débuts du death metal, le doom, etc. Est-ce que Strigoi a également une raison d’être particulière pour toi aussi ?

Oui, en fait. Elle vient de quelque chose que j’ai trouvé en faisant Vallenfyre. C’est parce j’ai renoué avec l’underground. Au début de Paradise Lost, nous faisions du tape trading et nous étions tous dans cette petite scène underground, et j’ai un peu perdu contact avec celle-ci au fil des années. Vallenfyre m’a vraiment permis de renouer et me remettre en phase avec ça. J’ai rencontré plein de gens très intéressants qui faisaient ça pour le plaisir, juste pour aider les gens, et aussi de super groupes qui m’ont beaucoup inspiré. Maintenant, je suis un peu obsédé par Bandcamp, je vois ça comme le tape trading des temps modernes. J’ai deux ou trois amis avec qui nous nous retrouvons toutes les deux ou trois semaines et nous parlons des groupes que nous avons découverts : « Comment tu trouves ça ? » J’adore faire ça ! Ça permet de trouver des trucs très intéressants. C’est donc quelque chose qui me démange et je gratte, et cette scène et ce mouvement underground m’aident vraiment à garder les pieds sur terre et à me rappeler pourquoi j’ai commencé à faire ce que je fais.

Est-ce que ça t’avait manqué pendant certaines années ?

Oui, mais je ne savais pas que ça me manquait. Tu ne sais pas qu’il te manque quelque chose jusqu’à ce que tu retombes dessus [petits rires]. Je me disais juste que c’était comme ça à l’époque mais que c’était terminé, la scène underground, que tous ces styles différents s’étaient métissés pour ne devenir qu’un seul truc. Je n’étais pas trop au fait de ce qui se passait, et puis en 2009 ou 2010, j’ai commencé à m’y remettre. Quand j’ai créé Vallenfyre, j’ai renoué avec cette scène underground et j’ai pris conscience des différentes personnes dans différents pays qui faisaient des choses semblables à ce que je faisais à la fin des années 80. C’est intéressant et, à la fois, c’est une leçon d’humilité de revenir là-dedans.

As-tu l’impression que l’underground est aussi prolifique et créatif qu’il y a trente ans ?

C’est évidemment bien plus vaste et dur à quantifier, car entre le milieu et la fin des années 80, il n’y avait qu’une poignée de groupes dans chaque petit sous-genre. Il y avait peut-être trois ou quatre groupes de grindcore en Europe et trois ou quatre en Amérique. Pareil pour le metal gothique et divers autres styles. Donc ça a clairement eu un effet boule de neige pour devenir cette pléthore de groupes. Mais je trouve qu’il y a encore beaucoup de créativité. Au fil des dix dernières années, surtout grâce à Bandcamp, où les labels ne sont pas aussi nécessaires, on peut voir la montée d’une vraie créativité dans la musique d’un tas de groupes qui ne sont pas signés. Tu sais, il faut creuser à travers pas mal de merde pour trouver les bons trucs, car il y a tellement de musique, ce qui n’était pas le cas à l’époque, mais une fois qu’on trouve la bonne musique, il y a des choses très intéressantes… J’appelle ça du crossover, mais peut-être que ça n’en est pas, que c’est juste des trucs qui sonnent originaux. Mais comme ça fait longtemps que je suis dans ce milieu, je vois toujours les racines dans tous les différents styles, où ils ont commencé. Si je vois un groupe, comme Black Tomb du Royaume Uni, que j’ai trouvé sur Bandcamp, je me dis : « Oh, c’est rafraîchissant » mais aussi je réalise que ça renvoie un peu à Black Sabbath avec du chant black metal, et un peu de ci, un peu de ça. Je pense que c’est mon côté blasé après avoir passé autant de temps dans ce business [petits rires].

Quel est le dernier groupe que tu as découvert et qui t’ait impressionné ?

[Réfléchit] Un groupe qui a un nom vraiment horrible mais qui est très bon : Owlcrusher, en provenance d’Irlande. C’est un duo fou de funeral doom mais avec du chant black metal, et l’atmosphère qui s’en dégage est vraiment sympa. Je les ai d’ailleurs vus en live et c’était super.

Je sais que tu avais initialement demandé à Nick Holmes de chanter pour Vallenfyre, avant qu’il ne refuse et que tu finisses par chanter toi-même. Aujourd’hui, avec Strigoi, tu as une nouvelle entité, et depuis, Nick Holmes a recommencé à chanter du death metal. Du coup, n’as-tu pas songé à lui redemander de chanter pour Strigoi ou bien as-tu découvert que tu prenais du plaisir à chanter toi-même ?

Non, je suis meilleur que lui en chant death metal ! [Rires] Je plaisante ! Oui, il a refusé parce qu’il ne voulait pas refaire de chant death – je le poussais à le faire de toute façon dans Paradise Lost, et il ne voulait pas le faire. Bloodbath m’a demandé de le faire, Bloodbath a donné à Karl Willetts de le faire, et finalement Nick leur a dit oui, donc là il était obligé de… Je lui mettais la pression en lui disant : « Si tu comptes le faire dans Bloodbath, alors tu dois le faire dans Paradise Lost. » Alors il a commencé à faire du death metal. Mais pendant ce temps, via Vallenfyre, j’ai pris confiance en moi, j’ai développé un style avec lequel je suis à l’aise et je me suis amélioré ; tu t’améliores après chaque tournée. Donc maintenant, je suis assez confiant pour m’en occuper moi-même, donc je n’ai plus vraiment besoin que quelqu’un d’autre s’en charge.

« Avec Paradise Lost, je vois les harmonies et les mélodies qui s’entrecroisent comme étant plus mélancoliques, belles, tristes, douces-amères, alors que quand je me suis mis sur Strigoi, il est clair que je voulais les rendre pleines de mauvais augure, de terreur et de malaise. »

Donc, avec le recul, tu dois être content que Nick ait refusé, vu que maintenant tu as développé un nouveau talent…

En effet, oui. Et je comprends aussi une autre raison pour laquelle il avait refusé. C’est parce que quand j’en parlais, je parlais du concept de Vallenfyre qui était lié au décès de mon père, et j’écrivais les textes. En toute logique, au final, il fallait que je fasse quelque chose. Car je réfléchissais aux différentes personnes qui auraient pu chanter, mais si tu dois avoir des textes qui sont aussi personnels, ça a beaucoup plus de sens, au moins, d’essayer de s’en occuper soi-même. Mais le développement a pris pas mal de temps. Je suppose que j’ai développé une sorte de… Je ne sais pas si c’est un talent, mais c’est clairement autre chose [petits rires].

Ton growl sur une chanson comme « Carved Into The Skin » est très profond. De nombreux chanteurs de death metal rêveraient d’avoir un tel growl. Comment as-tu évolué, selon toi, en tant que chanteur au fil de quatre albums et huit ans ? Est-ce que, d’ailleurs, tu as pris des cours ?

Je pense que ça vient naturellement. J’ai appris tout seul mais quand j’ai commencé à le faire pour Vallenfyre, quand j’ai commencé à enregistrer le premier album et que j’ai essayé de faire des concerts en étant au chant, je me faisais beaucoup de mal à la gorge, car je n’avais pas développé la technique correctement, j’utilisais trop ma gorge et pas mon diaphragme. Je n’y arrivais que jusqu’à un certain point. Il y a certaines personnes dont je me suis rappelé les conseils. Comme Mikael [Åkerfeldt] d’Opeth qui a dit une fois, quelques années plus tôt, que ça avait plus à voir avec le diaphragme, qu’il fallait le contrôler pour ne pas se déchirer la gorge. Et aussi Karl Willetts, quand Vallenfyre a fait une tournée avec Bolt Thrower. Il a dit : « C’est bien si tu peux incliner un peu ta tête en arrière, et laisser ça sortir de ton torse et pas de ta gorge. » C’est ce que je fais et c’est comme ça que j’ai développé mon chant, en parvenant à pousser l’air depuis le fond des poumons, avec la tête en arrière, jusqu’à la gorge ; c’est comme ça qu’on obtient ce rugissement bien gras, et on peut le faire aussi à un volume relativement fort sans s’abîmer la gorge. Je pense que c’est devenu plus confortable et j’ai gagné en assurance. Désormais, je sors le son comme il faut de ma poitrine, donc il y a beaucoup de volume et de gorge sans que je me fasse du mal. J’ai donc développé ça en autodidacte, en y allant à tâtons, mais j’ai aussi reçu des conseils en cours de route.

Maintenant que tu es reconnu en tant que vocaliste, as-tu songé à faire un jour un duo avec Nick, que ce soit dans Paradise Lost, dans Strigoi ou bien à une autre occasion ?

Ouais, peut-être pour faire un genre d’Abba death metal où l’un de nous deux regarderait la caméra, l’autre regarderait sur le côté, et nous nous échangerions des harmonies death metal… Non, absolument pas ! Ça ne m’intéresse pas du tout [rires]. Et lui probablement pas non plus.

Tu as une approche très caractéristique de ta guitare dans Paradise Lost, surtout avec la façon dont tu crées tes leads, et on peut aussi reconnaître ça parfois dans Strigoi mais autrement. Dès qu’un lead arrive, nous faisant dire « oh, ça sonne un peu comme Paradise Lost », il y a toujours un petit truc qui fait que c’est bien plus sombre et effrayant – « Phantoms » et « Carved Into The Skin » en sont de très bons exemples. Comment comparerais-tu ton approche mélodique entre Strigoi et Paradise Lost ?

Tu as tapé dans le mille. C’est exactement comme ça que je vois les choses. Mon style de jeu de guitare est similaire dans les deux groupes, évidemment je ne peux pas le changer, mais avec Paradise Lost, je vois les harmonies et les mélodies qui s’entrecroisent comme étant plus mélancoliques, belles, tristes, douces-amères, alors que quand je me suis mis sur Strigoi, il est clair que je voulais les rendre pleines de mauvais augure, de terreur et de malaise. Et pour ce faire, je devais aller bien plus dans les gammes mineures et les dissonances. Par exemple, dans « Carved Into The Skin », il y a bien plus de plans de guitare aigus qui sont assez dissonants, ça te fout presque les jetons [petits rires]. Et c’est l’idée. C’était un des thèmes que j’avais en tête quand j’étais en train d’écrire toute la musique de l’album, c’était le fait de transmettre ce sentiment de malaise à l’auditeur.

Dans quoi est-ce que tu puises pour obtenir ce sentiment de malaise ?

C’est un sentiment. C’est la manière la plus facile de le décrire. C’est comme tout ce qui affecte tes sens et te procure un sentiment. Ça peut être un moment de l’année, comme l’automne ou l’hiver. Ça peut être un tableau ou un film. Mais avec la musique, si j’entends quelque chose et que ça me fait frémir, et que je ressens un véritable sentiment d’effroi avec une boule au ventre, mais que ça monte et ça redescend… Si c’était constant, ça ne marcherait pas. Il faut que ça aille et ça vienne. Mais c’est tout, vraiment. C’est une question de ressenti. Ça se fait à tâtons, on cherche jusqu’à ce qu’on tombe sur quelque chose qui nous fasse dire : « Ça crée l’atmosphère que je recherche », mais ensuite, il faut que ça se change en autre chose, avant peut-être de revenir plus tard dans l’album. Car j’ai structuré cet album de façon très méticuleuse pour maintenir l’intérêt de l’auditeur, je l’espère, avec des hauts et des bas. Comme l’intro, « The Rising Horde » : elle ne fait que poser l’atmosphère, elle fait monter la tension jusqu’à ce que déboule « Phantoms », et le reste de l’album fait des choses similaires d’un bout à l’autre.

« Il faut une bonne accroche, que ce soit une accroche vocale ou une ligne de guitare, peu importe quoi, mais il faut une sorte d’accroche. Même le premier album de Napalm Death avait de super accroches ! »

Que ce soit dans Paradise Lost ou dans un album comme Abandon All Faith, on peut remarquer à quel point ta musique est très orientée vers le développement d’une atmosphère. Est-ce ce qui t’intéresse le plus, dans le fond, y compris dans le death metal, plus que la brutalité ?

Oui. Enfin, il faut aussi une bonne accroche, que ce soit une accroche vocale ou une ligne de guitare, peu importe quoi, mais il faut une sorte d’accroche. Même le premier album de Napalm Death avait de super accroches ! Donc c’est important. Mais oui, l’atmosphère et le fait de transmettre un sentiment. Si tu veux que quelqu’un ressente quelque chose par rapport aux paroles, il faut que… J’aime [transcrire les paroles] dans la musique afin que l’auditeur ressente ce que je veux qu’il ressente, si tu vois ce que je veux dire. Et c’est aussi ce que j’aime quand j’écoute de la musique. Je pense que c’est très important pour moi, parce que c’est une énorme composante de ma vie. Le genre de musique qui me déprime, c’est la musique légère qui n’a aucune signification et qui cherche juste à faire danser les gens [petits rires]. Je ne la comprends pas. Ça me déprime. La musique joyeuse me déprime. La musique dépressive me fait plaisir. Et je pense que plein gens sont aussi comme ça.

La dernière chanson de l’album, « Abandon All Faith », est probablement la plus effrayante, avec son atmosphère doom et ses arrangements de voix. C’est probablement ainsi que Paradise Lost pourrait sonner si tu le poussais dans des extrêmes…

« Abandon All Faith » était à la frontière entre le travail principal et le travail à côté [petits rires]. Quand j’ai commencé à composer cette chanson, j’étais… Car j’ai une limite très claire dans ma tête entre ce que doit être Paradise Lost et ce qu’il ne doit pas être. J’ai un petit peu abordé le sujet plus tôt en parlant de mon jeu de guitare : tout ce qui est mélancolique, doux-amer, triste, un peu déchirant, etc. serait Paradise Lost. Peu importe même sur quel instrument c’est joué, car je sais que plein de gens détestent l’album Host, mais ça reste un album sombre, triste et mélancolique. A l’autre bout du spectre, il y a la terreur, l’horreur, l’effroi, la dissonance, le mauvais augure, et ça rentre dans l’autre catégorie. Mais avec cette chanson, j’ai dû me forcer à pousser la dissonance pour éviter que ça devienne comme une vieille chanson de Paradise Lost. Il a fallu beaucoup travailler sur les entrelacements de mélodies et ce genre de chose. Enfin, je sais que ça sonne comme un grand mur de guitare à certains moments, mais en fait, il se passe beaucoup de choses là-dedans, et il y a plein d’interactions entre les mélodies, qui, j’espère, font que ça se démarque des premières musiques de Paradise Lost. Mais c’est le même gars qui joue, comme je l’ai dit, donc inévitablement, il y aura des similarités.

La dernière fois qu’on t’a parlé, tu disais que Vallenfyre t’aidait à encore plus apprécier Paradise Lost, que ça avait revigoré ta passion ou ta conviction envers ce type de musique. Donc, est-ce que Strigoi est aussi là pour maintenir cet équilibre dont tu as désormais besoin dans ta vie créative, afin d’avoir un contrepoids à Paradise Lost ?

Oui, je pense que ça équilibre bien les deux, parce que si je ne faisais que Paradise Lost, je pense que la scène underground, son honnêteté et les gens qui font ça juste pour le pur plaisir de la musique et de s’entraider me manqueraient. Mais si je ne faisais que Strigoi, je réaliserais à quel point c’est difficile de recommencer de zéro, sans avoir cette carrière construite au fil du temps et une super communauté de fans, et sans avoir été là quand une scène est née. J’ai beaucoup de chance d’avoir ça, je m’en rends compte. Je n’ai jamais envie de le prendre pour acquis. Strigoi, et Vallenfyre avant, m’aide à maintenir cet équilibre.

Tu as mentionné plus tôt que Chris avait écrit quatre-vingt-quinze pour cent des textes. Ça ne t’intéressait pas de t’impliquer dans les paroles ? Est-ce que ça veut dire que tu n’aimes pas écrire des textes ?

J’ai commencé à m’en rendre compte quand j’étais dans Vallenfyre. J’ai initialement écrit les textes de Vallenfyre parce qu’il le fallait, car ça faisait partie de la catharsis, mais pendant que nous passions au second et au troisième album, j’ai réalisé que je préférais simplement me concentrer sur la musique. J’ai l’impression d’avoir bien plus à dire en musique que dans les textes. Je peux le faire, mais ça me demande beaucoup plus d’effort, et c’est du temps que je ne consacre pas à la musique. J’ai donc demandé à Chris de s’impliquer et s’il pouvait écrire les textes, tant que nous travaillions étroitement dessus. Je savais qu’il pouvait le faire parce que je savais qu’il l’avait fait dans deux ou trois autres groupes. Ça a bien fonctionné. Ça a fait que le processus d’écriture était extrêmement rapide. Je veux dire que ce n’était pas dissemblable de la façon dont j’écris dans Paradise Lost avec Nick Holmes, mais c’était un peu à l’envers parce que dans Paradise Lost, j’écris d’abord la musique et ensuite il met les paroles par-dessus. Avec Strigoi, il écrivait d’abord les textes et je réfléchissais à la façon dont je pouvais les traduire en musique : « Est-ce une chanson colérique ? », « Est-ce une chanson tragique ? », ce genre de chose. Il est clair que ça a aidé. Ça a grandement facilité le processus pour moi, je trouve.

« Le genre de musique qui me déprime, c’est la musique légère qui n’a aucune signification et qui cherche juste à faire danser les gens [petits rires]. Je ne la comprends pas. Ça me déprime. La musique joyeuse me déprime. La musique dépressive me fait plaisir. »

Mais j’étais quand même impliqué dans les textes : nous discutions en détail de chaque chanson pour savoir de quoi elle devait parler, quel type de termes nous utiliserions, à quel point nous voulions que ce soit cryptique ou métaphorique, et à quel point nous voulions que certaines chansons soient en noir et blanc. Ensuite, il en faisait un plan grossier du texte et je composais la chanson l’ayant en tête. En l’occurrence, ces chansons très noires et blanches, comme celle qui s’appelle « Iniquitous Rage » : quand j’ai parlé à Chris du nom du groupe, Strigoi, il a fait un peu de recherche et a découvert un tueur en série qui a sévi à Bucarest et qui s’appelait le Strigoi de Bucarest. Son vrai nom était Ion Rîmaru. Il a tué plein de gens, mais quand ils ont réétudié ses crimes à travers l’histoire, ils ont découvert qu’il était trop jeune pour en avoir commis certains. En fait, il n’était même pas né lorsque certains d’entre eux ont eu lieu. Il s’est avéré que son père les avait commis avant lui. C’était donc un business familial de tueurs en série, et on les appelait le Strigoi de Bucarest. Nous avons trouvé ça intéressant. Donc c’est l’un des textes les plus noir et blanc, mais ensuite, il y a des choses bien plus cryptiques ou qui utilisent bien plus des métaphores, comme « Seven Crowns » et « Phantoms ». « Carved Into The Skin » est la seule chanson dont j’ai écrit les paroles, parce que c’était la première chanson que j’ai composée avant que Chris ne soit impliqué. Mais comme d’habitude, nous dénigrons beaucoup la religion, parce que ça m’obsède.

Pourquoi es-tu si obsédé par la religion ?

Je pense que c’est parce que je ne comprends pas. J’ai été athée la majeure partie de ma vie, mais en vieillissant, je deviens de plus en plus grincheux par rapport à la religion. Je suis presque un athée militant maintenant. Je trouve que c’est une chose contre laquelle il faut se battre. Quand j’étais plus jeune, j’aurais probablement dit : « Bon, croyez ce que vous voulez, tant que ça ne m’affecte pas. » Mais la religion continue d’impacter la politique dans la plupart des pays. Ça reste la chose la plus clivante au monde. Non seulement toutes les religions ne s’aiment pas entre elles et n’aiment pas les athées, mais elles n’aiment pas les différentes factions en leur sein même. Des musulmans détestent d’autres musulmans, les sunnites et les chiites. Dans le christianisme, tu as… Doux Jésus, combien de factions se détestent ? Donc je n’arrive tout simplement pas à croire que l’on en soit là aujourd’hui, que l’on soit encore coincés là-dedans, alors qu’on est si savants en science, qu’on a élucidé tellement de choses sur l’univers et sur ce qui s’y passe, et ce genre de truc. Mais je comprends : la raison d’être des religions, globalement, c’est de faire en sorte que les gens restent en place. Comme les Romains le disaient : « Si on ne peut pas contrôler la foule, laissons-la le faire elle-même. » Et c’est aussi économique, n’est-ce pas ? La religion rapporte une fortune. J’ai lu un fait – je ne sais pas si c’est vrai parce qu’un tas de faits ne sont pas vrais : si l’Eglise chrétienne rien qu’en Amérique payait des taxes pendant un an, ça effacerait la dette mondiale. Il y a donc de quoi détester les religions, je trouve. Il y a de quoi vouloir lutter contre les religions. Le simple fait que ce soit aussi clivant me suffit pour croire que c’est une menace pour notre civilisation. Si les religions avaient été éradiquées il y a une centaine d’années, ce qui aurait dû être le cas, quand la plupart des pays se sont débarrassés de leur royauté, l’espèce humaine serait dans une bien meilleure position aujourd’hui, avec la façon dont on se traite les uns les autres et dont on traite la planète. En tout cas, c’est ce que je pense. Ce n’est pas une vérité absolue, mais c’est mon avis.

Est-ce que toi, personnellement, tu t’es déjà senti victime de la religion ou directement menacée par elle ?

Non, mais j’ai senti que certaines choses n’allaient pas. J’ai su dès le plus jeune âge que les choses telles que les écoles confessionnelles posaient problème. Par exemple, quand on étiquette un enfant : « Ceci est un enfant musulman », « Ceci est un enfant catholique »… Ça n’existe pas ça, ce sont juste des enfants ! Ils ne savent même pas se différencier entre eux. C’est de l’endoctrinement d’enfants, qui est une forme de maltraitance. Donc même très jeune, je trouvais que c’était vraiment mal. Je suis stupéfait que ça continue aujourd’hui. En fait, c’est encore partout autour de nous. Je ne me suis pas forcément senti hyper affecté par la religion durant mon adolescence ou autre, je ne faisais que rouspéter contre. Mais en vieillissant, je vois bien plus les divisions que ça cause. Et j’ai vécu certaines choses liées à la religion dans ma propre vie qui m’ont beaucoup contrarié, qui étaient étranges et n’auraient pas dû exister. L’une d’entre elles, j’en ai discuté quand je faisais Vallenfyre : quand mon père était sur son lit de mort, il y avait un prête qui faisait le tour des lits, et il essayait de convertir les gens avant qu’ils ne meurent. C’était une opération clandestine vraiment sinistre. Et il est venu sur le lit de mort de mon père, et mon père ne pouvait pas parler, il en était incapable à ce moment-là, et il me faisait des signes pour l’en débarrasser, et ce gars ne voulait pas partir. C’était assez pénible et perturbant. Ce n’est qu’un exemple personnel. Et ensuite il y a toutes sortes de cas différentes. Nous avons une chanson dans l’album qui s’intitule « Throne Of Disgrace » et ça parle des malversations religieuses. Ça parle en fait d’un cas où trente enfants ont été abusés par un prêtre catholique, et l’Eglise catholique a décidé de le pardonner, de l’absoudre de ses péchés, et l’a remis en fonction dans un autre pays. Ça ne leur posait aucun problème tant qu’il se repentait. C’est juste impardonnable. Qu’on soit religieux ou pas, c’est impardonnable. Il y a donc de quoi avoir la haine, donc ça donne matière à écrire [petits rires].

Comme je l’ai dit, la raison d’être de Vallenfyre, à l’origine, était une catharsis après le décès de ton père. Dirais-tu que Stigoi apporte également une forme de catharsis, par rapport à ce dont tu viens de parler ?

Je ne parlerais plus de catharsis, parce que, je pense… Des gens m’ont demandé en interview au sujet de Strigoi : « Est-ce que ça veut dire que ton chagrin est terminé ? » Or ce n’est pas aussi simple, comme chacun sait. Le chagrin ne disparaît jamais. On ne fait qu’apprendre à vivre avec l’absence de quelqu’un. En l’occurrence, une semaine avant le dernier concert de Vallenfyre, ma mère est décédée. C’était donc il y a presque exactement un an. Vallenfyre a été pris en étau là-dedans. Je ne crois pas que ce soit tellement une catharsis à cet égard, mais ça l’est un petit peu dans le sens où ça me démangeait d’avoir une autre forme de libération musicale. Et ça fait du bien aussi de râler, dire ce qu’on a sur le cœur [petits rires].

« Si je ne faisais que Paradise Lost, je pense que la scène underground, son honnêteté et les gens qui font ça juste pour le pur plaisir de la musique et de s’entraider me manqueraient. Mais si je ne faisais que Strigoi, je réaliserais à quel point c’est difficile de recommencer de zéro. »

N’as-tu pas ressenti le besoin de t’exprimer quand ta mère est décédée il y a un an comme tu l’as fait pour ton père ?

Absolument. Et je pense qu’il y a un peu de ça dans la musique de cet album, surtout dans « Carved Into The Skin », car c’est la première chanson sur laquelle j’ai pu le faire. Donc oui, il va y avoir de ça, mais j’ai l’impression d’avoir déjà tout déballé, je me suis déjà exposé pour parler de tous ces sujets, et je suis content de l’avoir fait. Je n’avais tout simplement plus besoin de le faire, parce que grâce à ça, j’ai rencontré plein de gens – des fans, des amis, des personnes dans d’autres groupes – qui m’en ont parlé et qui ne m’en auraient peut-être pas parlé avant. Donc je pense avoir dit ce qu’il y avait à dire avec Vallenfyre. Ça n’avait pas d’intérêt de revenir sur tous ces sujets.

Il y a évidemment de la colère dans cette musique. Je ne suis pas sûr que la colère soit un terme qu’on puisse appliquer à Paradise Lost, or pendant longtemps, Paradise Lost a été ton seul groupe. Donc, dirais-tu que pendant plusieurs années, une colère bouillait en toi et attendait d’exploser dans Vallenfyre et maintenant Strigoi ?

Absolument ! C’est marrant que tu demandes ça parce qu’il y a un livre sur l’histoire de Paradise Lost qui sort le mois prochain, à peu près au même moment que l’album de Strigoi. Quand nous avons fait des interviews pour ça, ça m’a fait réaliser qu’à un moment dans notre carrière, quelque part entre 99 et 2005, oui, j’étais très en colère et je n’avais rien pour l’évacuer. Je la rejetais et je rejetais les gens. Je ne gérais pas cette colère. Donc oui, tu as raison.

Comment ta colère, et son expression, a-t-elle évolué au fil des années depuis tes jeunes années ?

Je pense qu’elle est plus mesurée. En fait, je suis davantage en colère contre certaines choses en vieillissant, mais je pense aussi que je la verbalise mieux. Je ne suis plus obligé de tellement m’énerver. Je peux simplement en parler de façon mesurée et faire passer mon message. Je ne suis plus obligé de me mettre dans tous mes états comme on le fait quand on est adolescent, qu’on ne sait pas comment s’exprimer correctement et verbaliser les choses, et qu’on pète les plombs. Donc il est clair que je m’énerve contre certaines choses, surtout la religion et l’injustice sociale, mais je pense avoir appris, au fil de ma vie, à le faire de façon mesurée ; c’est quelque chose qui vient avec l’âge.

Le titre de l’album, Abandon All Faith, se passe d’explication et peut être aussi bien dirigé contre la religion que contre l’humanité dans son ensemble. Mais existe-t-il une chose en ce monde en laquelle tu as foi ?

Oui, Abandon All Faith, c’est un titre d’album assez évident, mais la chanson en soi va un peu plus loin. C’est l’une des chansons plus personnelles dont Chris et moi avons discuté. Ça parle aussi des addictions et ce genre de chose, de la juxtaposition entre la prise de médicaments pour rester en vie et la drogue pour traiter le désespoir ; en l’occurrence la chimiothérapie versus l’addiction aux drogues intraveineuses, et dans les deux cas on assiste à du désespoir. Mais je pense qu’il y a une lueur d’espoir dans cette chanson, pour dire que cette vie est tout ce qu’on nous a donné, il n’y a rien à la fin et on n’a pas besoin d’autres blessures. Il y a des horreurs dans le monde, évidemment, mais on n’a pas besoin de trucs pour remplir notre vie quand on… Je crois que plus je vieillis, plus je me pose des questions sur l’univers et le monde, et je me dis que c’est inutile et autodestructeur pour les gens de croire qu’il y a quelque chose après. Certaines personnes diraient : « En bien, ça donne de l’espoir. » Mais non ! Ça fait que tu gâches l’instant présent, parce que tu te tournes vers quelque chose qui manifestement ne va pas exister. Alors profitez de la vie ! Ça poussera probablement les gens à mieux se traiter aussi. Pour revenir à ta question sur la foi : j’ai pas mal d’empathie pour les gens, et j’aime croire qu’ils ont pas mal d’empathie les uns pour les autres. Je veux dire que c’est un peu démoralisant quand on assiste à un manque d’empathie, mais il y en a encore beaucoup. Il y a plein de gens qui ont encore envie de s’assurer qu’ils traitent les autres comme eux-mêmes ont envie d’être traités, sans avoir de bouquin qui leur dise comment faire.

Le groupe est nommé d’après les esprits dans la mythologie roumaine qui pouvaient ressusciter et prendre une forme totalement différente : à quel point te reconnais-tu dans ces esprits ?

Il y a une certaine ironie là-dedans. J’y ai pensé quand j’ai donné le nom à Chris. C’est un peu un euphémisme, car c’est presque la raison pour laquelle je ne fous pas ma carrière en l’air, en changeant de forme en quelque sorte, m’élevant et retombant, et tout le reste. Mais j’essaye de ne pas trop y réfléchir. J’avais conscience de l’ironie. Très honnêtement, le nom sonnait sympa et ce n’était pas trop restrictif. Je ne voulais pas d’un nom qui me limiterait à un sous-genre de la musique extrême. Strigoi pourrait facilement être un groupe gothique autant que ça pourrait être un groupe de grindcore. J’aime le côté anonymat là-derrière. Et rien que le mot en soi semblait bien coller à l’imagerie que nous avions, car Strigoi, ce n’est pas que de la musique. Vallenfyre était plutôt centré uniquement sur la musique, mais Strigoi a un thème plus fort, avec les illustrations et l’imagerie, et j’espère que ce sera pareil pour les concerts, que ce sera un peu plus travaillé. Il y a ce sombre fil rouge qui parcourt ce projet. Les clips en sont un bon exemple.

« La religion continue d’impacter la politique dans la plupart des pays. Ça reste la chose la plus clivante au monde. […] Je n’arrive tout simplement pas à croire que l’on en soit là aujourd’hui, que l’on soit encore coincés là-dedans, alors qu’on est si savants en science, qu’on a élucidé tellement de choses sur l’univers et sur ce qui s’y passe. »

Plus généralement, quelle est ta relation à ce type de mythologie obscure ?

J’ai beaucoup lu là-dessus quand j’étais plus jeune. Vers la fin de mon adolescence, au début de ma vingtaine, ça m’a beaucoup intéressé. Je lisais à propos des anciennes croyances, ce genre de chose, en plus de certaines religions. Et c’était juste un intérêt que j’avais. Je veux dire qu’il y a plein de livres intéressants. On n’est pas obligé d’y croire. C’est de la fiction intéressante. Mais je n’ai aucune affinité particulière ou quoi que ce soit. C’est juste intéressant de savoir que fut un temps les gens pensaient que c’était réel. Aujourd’hui, on pourrait se dire que c’est risible, mais tu m’as entendu parler de religion : ça aussi c’est risible, et pourtant ça existe toujours.

La mythologie et la religion vont souvent de pair…

Bien sûr. Absolument. Il y a des choses intéressantes dans tous ces bouquins, des analogies, des métaphores, etc. et de façon générale, de bonnes histoires, mais tout ça, ce ne sont que des sottises, ce n’est que de la fiction, donc il faut prendre ça pour ce que c’est. Il faut voir ces livres comme de la fiction, les lire, les apprécier si on les apprécie, et ensuite les poser et les oublier, et puis vivre notre vie. Je veux dire que je ne crois pas que les zombies existent, mais ils font plutôt peur quand on regarde un film de zombie. Je pense que les gens devraient oublier la fiction quand ils reposent le livre.

Il y a une dimension horrifique dans la musique de Strigoi qui est annoncée rien que dans le nom du groupe : à quel point les films et la littérature d’épouvante t’ont inspiré ?

Enormément ! J’ai toujours été un peu obsédé par les films d’horreur indépendants. Tout au long de ma vie j’ai lu divers romans d’horreur et prêté attention aux films d’horreur à petit budget mais avec de bonnes idées, car j’ai toujours été un peu contre les gros films d’horreur hollywoodiens. Donc oui, il est clair que ça m’a beaucoup influencé, et c’est probablement toujours le cas. Je veux dire qu’encore aujourd’hui, toutes les semaines, je regarde probablement trois ou quatre films d’horreur ou thrillers indépendants à petit budget, et ça m’inspire toujours. Je trouve que les meilleurs films d’horreur sont ceux qui utilisent des métaphores surnaturelles ou autres pour quelque chose qui est en fait une horreur bien réelle. Un exemple évident qui me vient en tête, c’est Babadook. Ou c’est quoi le film que j’ai regardé l’autre soir ? Un film iranien… Under The Shadow. En gros, c’est une métaphore pour la maladie mentale. Une mère célibataire élève un enfant, elle a du mal, et les fantômes et les monstres qu’elle n’arrête pas de voir sont en fait dans sa tête, ce sont ses luttes intérieures. Je trouve tout ça très intéressant.

A quoi peut-on s’attendre de la part de Strigoi à l’avenir ?

L’idée est de le faire avancer. Nous avons assemblé un groupe live maintenant et nous parlons actuellement du show que nous allons mettre en place. Nous voulons que ce soit – c’est un mot horrible – un peu plus théâtral, et un peu plus sombre que ce qu’était Vallenfyre en live, pas aussi chaotique, quelque chose de plus mesuré. Si vous avez regardé le clip de « Phantoms », ça représente bien le genre d’ambiance que nous voulons recréer sur scène. Et nous voulons développer cette imagerie à l’avenir, parce qu’il ne me semble pas que beaucoup gens fassent exactement ce que fait Strigoi aujourd’hui, donc c’est une bonne chose. J’aime faire ça. J’aime faire des choses qui sortent un peu du lot.

Pourquoi dis-tu que « théâtral » est un mot horrible ?

Parce que ça fait penser aux groupes de black metal exagérés et kitsch et ce genre de truc. Il y aura un peu de ça mais j’ai un filtre très fort contre tout ce qui est kitsch [petits rires]. Nous voulons faire très attention à ne pas franchir la limite et à ne pas devenir quelque chose qui me ferait dire : « Oh, bon sang, si seulement je n’avais pas fait ça. » Donc je pense qu’il va falloir que nous y réfléchissions bien. Mais oui, l’année prochaine nous partirons quelque part faire des trucs, je suppose.

Tu as sorti trois albums très sombres d’affilée : Medusa, Fear Those Who Fear Him et maintenant Abandon All Faith. N’en as-tu pas marre maintenant de toute cette noirceur ?

[Rires] Non, j’adore ça ! C’est ce qui me fait avancer ! C’est comme de la nourriture pour moi. C’est mon carburant. J’adore ce que ça procure. Ça ne peut pas être qu’un feu de paille, parce que c’est quelque chose que j’aime depuis que j’ai environ douze ans, ce feeling dans la musique. Il n’est pas nécessaire que ce soit hyper heavy, c’est juste en sentiment que la musique nous procure. Ça m’obsède un peu, c’est mon moteur. Donc tant que la musique que je crée me donne l’impression d’être pertinente est puissante, et qu’elle est suffisamment qualitative, je vais continuer.

« C’est inutile et autodestructeur pour les gens de croire qu’il y a quelque chose après. Certaines personnes diraient : ‘En bien, ça donne de l’espoir.’ Mais non ! Ça fait que tu gâches l’instant présent, parce que tu te tournes vers quelque chose qui manifestement ne va pas exister. Alors profitez de la vie ! »

Medusa, le dernier album de Paradise Lost, est sorti il y a deux ans. As-tu commencé à travailler sur le prochain ?

J’ai littéralement fini d’écrire l’album il y a deux jours. Donc nous allons commencer les pré-productions la semaine prochaine et l’enregistrement de la batterie commencera à la fin du mois. Le nouvel album de Paradise Lost devrait donc sortir au printemps l’année prochaine, peut-être à la fin du printemps, quelque chose comme ça. Pour l’auditeur occasionnel, il y aura quelques chansons qui sonneront probablement comme une suite de Medusa, avec le côté doom metal, mais il y a bien plus de variations sur ce nouvel album. Je me suis intéressé à certaines choses durant toute la période de composition et ça s’est retrouvé dans les chansons. Je pense qu’il y a deux ou trois chansons sur le prochain album qui seront très influencées – enfin, elles le sont déjà vu qu’elles sont écrites – par la musique gothique des années 80. C’est quelque chose que j’ai toujours aimé, mais parfois je décide de l’inclure en tant qu’influence et parfois pas. Déjà sur notre second album, Gothic, il y avait des influences de Fields Of The Nephilim et Sisters Of Mercy. Mais ouais, sur ce nouvel album, il y a des influences typées vieux The Cure, Red Lorry Yellow Lorry, des choses comme ça. Donc il y a beaucoup de guitare clean aussi, et un mélange de trucs entre les deux. Il y a des choses différentes. Nick va faire du growl sur une partie et sur une grande partie il n’en fera pas. C’est peut-être moitié-moitié. Donc d’un côté, l’album va poursuivre ce que nous avons fait sur Medusa, et d’un autre côté, ce sera complètement différent. Ce sera donc un album bien plus varié que le précédent.

Tu as été sacrément productif dernièrement !

Je ne sais pas m’arrêter ! Je n’aime pas les temps morts. J’aime continuer à composer. En plus, comme on en a parlé plus tôt, Paradise Lost a un feeling différent de ce type de chose, donc maintenant que je viens de finir d’écrire le nouveau Paradise Lost et que je m’apprête à l’enregistrer, j’ai déjà en tête où je vais emmener Strigoi. On va voir comment ça va se passer !

Vous sortez un livre intitulé dans la plus pure tradition de Paradise Lost : No Celebration. Il s’agit de la biographie officielle du groupe. Quelle était l’idée derrière la sortie de ce livre maintenant et quelle a été l’implication du groupe dans ce projet ?

Nous avons été approchés par un écrivain, le gars qui a fait le livre sur l’histoire de Noise Records. C’est un très bon auteur américain. Il nous a contactés aux alentours de notre trentième anniversaire, il y a peut-être un peu plus d’un an et demi. Nous avons donné notre accord. Donc durant cette dernière année et demie, une fois par semaine ou toutes deux semaines, c’était un peu comme faire une thérapie où tu parles de différentes périodes de ta vie pendant deux heures, parfois c’est bien, parfois c’est moche. J’ai lu la première ébauche du livre il y a deux semaines et c’est super. Le style d’écriture est fantastique. C’est vraiment honnête. Il a interviewé plein de gens avec qui nous avons grandi ou travaillé par le passé, dont certains que j’avais même oubliés. En fait, c’est très intéressant ! Ça raconte plein de choses que les gens ne savaient pas forcément ou que nous ne voulions pas que les gens sachent. Maintenant, ça sera dévoilé.

Récemment, vous aviez demandé sur Facebook des photos live de la période 1995/1996…

Oui, c’était pour le livre. Nous voulions des photos prises sur le vif. Nous avons plein de photos prises sur le vif de notre début de carrière, mais cette période autour de Draconian Times, ce sont surtout des photos pour la presse, nous n’avons pas tellement de photos prises sur le vif. Donc nous devons demander aux gens qui étaient là à l’époque s’ils en ont, car dans un tel bouquin, c’est ce qu’on veut avoir, on ne veut pas tellement des photos de presse.

As-tu une nostalgie pour certains moments de la carrière du groupe ?

Oui, en partie. Je veux dire, évidemment, il y a des périodes qui nous rendent plus nostalgiques que d’autres. Nous avons connu un vrai moment difficile, émotionnellement, en tant que groupe, surtout moi, au tournant du millénaire. Nous avons failli arrêter le groupe, nous étions à deux doigts de nous séparer pendant plusieurs mois, peut-être même deux ou trois ans. C’était probablement surtout à cause de moi. Nous étions comme un bateau sans gouvernail, nous ne savions pas où nous diriger. Nous n’étions pas contents des labels sur lesquels nous étions, nous n’étions pas contents dans nos relations… Certains d’entre nous étaient sous traitement médicamenteux et ce genre de chose, et ça faisait de nous des zombies. Il y avait différents facteurs qui faisaient dire : « Bordel, mais pourquoi je fais ça ? Je ne prends aucun plaisir. » Et puis tu finis par voir le bout du tunnel, et tu réalises que ce n’était pas aussi moche que ce que tu pensais. Il y a du bon et du mauvais. Durant autant de temps, on est forcé de connaître des hauts et des bas. Je pense que globalement, nous avons eu de la chance de nous être entendus et d’avoir vraiment fait ce que nous avons voulu.

Penses-tu que la musique a souffert durant cette mauvaise période que tu viens de mentionner ?

A un certain niveau. Pas forcément dans la composition, mais peut-être dans la direction et la capacité de concentration du groupe. Je ne pense pas que nous étions suffisamment concentrés et certains labels et gens autour de nous nous guidaient dans la mauvaise direction, dans une certaine mesure, peut-être.

Interview réalisée par téléphone le 16 octobre 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jake Mackintosh.

Site officiel de Strigoi : www.strigoi.co.uk.

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  • « Le genre de musique qui me déprime, c’est la musique légère qui n’a aucune signification et qui cherche juste à faire danser les gens [petits rires]. Je ne la comprends pas. Ça me déprime. La musique joyeuse me déprime. La musique dépressive me fait plaisir. »

    Je me retrouve tellement dans cette citation de Greg, la musique n’a pour moi de la valeur que si elle est sombre.

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  • Gregor is the BEST

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