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Chronique   

Sumac – May You Be Held


Sumac est peut-être l’un des groupes les plus extrêmes de la scène actuelle. Pas nécessairement par la violence de sa musique, mais son parti pris. Le trio est l’expression instinctive de son créateur Aaron Turner, bien connu des amateurs d’Isis. Sumac n’a pas conservé énormément de choses de la dernière période d’Isis, bien loin des plages mélodiques lumineuses et des moments de grâce. Sumac est froid, austère, inhospitalier et difficilement abordable. Depuis The Deal (2015), Aaron Turner, Nick Yacyshyn et Brian Cook (Russian Circles) ne cessent d’appuyer les traits les plus expérimentaux de la formule, quitte à décontenancer à l’instar du live au Hellfest 2019 qui en a fait fuir plus d’un lorsqu’il en exaltait d’autres. May You Be Held est aujourd’hui l’aboutissement d’un rapport à la musique primale, loin des conventions qui nous rassurent. Il ne s’écoute pas pour le plaisir, il veut nous étreindre à sa manière.

Sumac se plaît à alterner des moments d’improvisation totale avec des riffs cathartiques, fort d’un son de guitare gargantuesque et de la frappe soutenue de Nick Yacyshyn, issu de la scène hardcore avec Baptists. De The Deal (2015) à Love In Shadow (2018), Sumac réutilise le même procédé en déplaçant les curseurs. Un va-et-vient entre un metal puissant et incarné et des plages bruitistes spontanées. May You Be Held, fruit d’une réflexion sur le fait de devenir parent dans le monde d’aujourd’hui et sur le rôle de la musique en tant que véhicule, transcende les trois efforts précédents. Aaron Turner privilégie les atmosphères et n’a pas systématiquement recours à ce riffing spectaculaire qui vient conclure de longues minutes de progression torturée. May You Be Held se distingue par son jusqu’au-boutisme, et ce dès le premier titre « A Prayer For Your Path ». Quelques sonorités stridentes de guitare et une basse grondante émergent, la voix caverneuse d’Aaron Turner surgit ponctuellement en arrière-plan pour créer une sorte de transe instrumentale à la fois lugubre, gracieuse et élégante. Pas de riff, pas de section rythmique ou de découpage du morceau. Une mise en condition franche et assumée. Les presque vingt minutes de « May You Be Held » (une longueur familière pour Sumac) introduisent la brutalité propre au groupe. Cette répétition de motifs rythmiques dissonants, soutenus par une production atypique et l’incarnation d’Aaron Turner qui semble se damner à chaque instant. « May You Be Held » obéit à certains principes du free-jazz, gouverné par l’improvisation de longues plages décharnées où Aaron et Brian multiplient les effets et les excès. « May You Be Held » est sinueux et protéiforme. Pourtant, si l’on suit les dires d’Aaron Turner, ce qui est inconfortable pour l’un peut être rassurant pour l’autre. « The Iron Chair » appuie encore davantage sur ces accords de guitare aux sonorités extrêmes. Sumac ne cherche même plus à formaliser son propos, il le laisse vivre et l’arrête sans se questionner, à l’envie.

Il faut attendre les rythmiques mécaniques de « Consumed » pour renouer avec une forme de rationalité. Les dix-sept minutes de « Consumed » sont peut-être la manifestation la plus « traditionnelle » de la musique que l’on connaît, la succession d’un riffing martelé à l’unisson aux innombrables articulations et l’irruption d’arpèges mélodiques qui forment une respiration très brève à l’intérieur de ce magma. « Consumed » finit par exploser littéralement à son terme, en multipliant les saturations au rythme effréné de Nick Yacyshyn. « Laughter And Silence » vient tout de suite contrebalancer l’intensité de « Consumed » en retournant aux atmosphères développées sur « A Prayer For Your Path ». Des accrocs de guitare, de cordes frottées, des fûts et des cymbales à peine caressés s’expriment sur un tapis de clavier aux sonorités d’orgue une nouvelle fois joué par Faith Coloccia, l’épouse d’Aaron Turner. Sumac a sa vision de l’accalmie, celle où le repos n’équivaut jamais à l’absence de tension ou à la sérénité, sauf peut-être dans les dernières secondes où seul le bruit de la pluie se maintient lorsque tout le reste s’éteint.

Sumac fascine autant qu’il décontenance. Aaron Turner veut utiliser la musique comme quelque chose qui le rapproche autant que possible d’un état inconscient, proche de l’« automatisme » qu’évoquent les surréalistes. May You Be Held en est la tentative la plus proche de Sumac et indéniablement la plus extrême, une avancée dans sa quête du franchissement des barrières de la conscience considérées comme facteur limitant.

Chanson « May You Be Held » :

Album May You Be Held, sortie le 18 septembre 2020 via Thrill Jockey Records/Daymare Recordings. Disponible à l’achat ici



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