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Chronique   

Sunn O))) – Life Metal


Plus besoin de présenter Sunn O))) : en vingt ans d’existence, neuf albums dont l’iconique Monoliths & Dimensions, de nombreuses collaborations avec des artistes aussi variés qu’Attila Csihar, Ulver, Boris ou Scott Walker, et quantité de performances live à faire trembler les murs, les Américains ont acquis un statut presque mythologique. Papes du drone, Stephen O’Malley et Greg Anderson ont érigé en système la musique (très) lourde, (très) lente, poussant la quête de « heaviness » du metal à ses limites, au point de longer les frontières de territoires arpentés avant eux par les expérimentations d’un John Cage ou le minimalisme d’un Steve Reich. Un degré d’abstraction tel que les discussions sur le groupe tiennent souvent du concours de snobisme, où les tenants du « vous ne pouvez pas comprendre » et ceux du « on ne me la fait pas à moi » s’écharpent avec une intensité qu’on ne trouve guère que dans les galeries d’art conceptuel. Bref, un groupe précédé par sa légende, qui après un dernier album, Kannon, sorti en 2015, qui pouvait laisser à penser que la formule atteignait ses limites, ne propose rien de moins que deux albums pour 2019 : Life Metal ce printemps, puis Pyroclasts cet automne. Life Metal : un titre singulier et une pochette qui laissent supposer une nuance, une respiration relativement inhabituelles chez les Américains. Un nouveau souffle ?

Dès « Between Sleipnir’s Breaths », tout est là : les riffs écrasants tenus pendant de longues secondes, l’épaisseur presque tangible du son, la suspension hypnotique du temps, bref, le fameux bourdonnement auquel le groupe nous a habitués, de retour avec une puissance renouvelée. Cela dit, l’immersion se fait progressivement : ce premier titre est relativement accessible et structuré ; sa lourdeur est compensée par les murmures cristallins d’Hildur Guðnadóttir, collaboratrice de longue date du groupe, connue pour son travail avec Throbbing Gristle et Múm. À sa suite, « Troubled Air » offre lui aussi une sorte d’ambiguïté, l’orgue cataclysmique d’Anthony Pateras y côtoyant quelques tintements de triangle légers comme des irisations. « Aurora » est peut-être le titre le plus traditionnellement Sunn O))) de l’album, plus tortueux et plus étouffant. Enfin, « Novae » est la plongée dans le grand bain : 25 minutes de riffs aux dimensions architecturales, accompagnés de l’halldorophone – un violoncelle électrique – de Guðnadóttir.

C’est par ces nuances, ces touches de lumière que Life Metal se distingue. Rien de monolithique, cette fois-ci : le groupe ne se contente plus d’évoquer une angoisse étouffante. L’album déploie toute une palette de tonalités allant de l’élévation au désastre, de la mélancolie à l’exultation, bref, évoque la vie dans toute son intensité et sa complexité. Impression accentuée par la production massive, organique de Steve Albini, qui donne plus que jamais à la musique de Sunn O))) des allures de phénomène naturel – avalanche, mouvements des plaques tectoniques, érosion, déluge, musique des sphères. Et plus que jamais, l’écoute tient de l’expérience corporelle (d’ailleurs, l’album s’ouvre malicieusement sur une inspiration, celle du cheval légendaire d’Odin, Sleipnir), tactile, les riffs roulant sous la peau, prenant à l’occasion une chaleur quasiment réconfortante, presque utérine. De quoi offrir à l’auditeur une expérience qui se rapproche de l’écoute live malgré l’absence de décorum et de sonorisation adéquate.

Car c’est bien une expérience que propose le groupe à son public : exigeante (impossible de faire autre chose en écoutant l’album), parfois absconse, elle nécessite de la bonne volonté, voire une forme de foi. Si on ne veut pas y voir autre chose, Life Metal peut n’être qu’un amoncellement de riffs et de distorsions chaotiques, tout comme un Zao Wou-Ki, maître de l’abstraction lyrique cité en modèle par le groupe, peut n’être qu’une série de taches et de lignes : c’est finalement dans l’œil et dans l’oreille du récepteur que l’œuvre prend forme. « Abstraction lyrique » pourrait d’ailleurs décrire parfaitement l’album, mélange d’expérimentation arty et d’exaltation finalement très metal. Après tout, il s’ouvre sur un hennissement de cheval semblant sortir tout droit du célèbre « A Fine Day To Die » de Bathory, et se referme sur des riffs presque conventionnellement doom… Bref, un neuvième album à l’ampleur triomphante, à la fois aérien et chthonien, qui augure du meilleur pour Pyroclasts.

Album Life Metal, sortie le 26 avril 2019 via Southern Lord Records. Disponible à l’achat ici



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