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Interview   

Svart Crown et la politique de la terre brûlée


Svart Crown, c’est terminé. Après dix-huit ans d’activités et cinq albums, JB Le Bail met fin à une aventure fluctuante bouleversée par de nombreux changements de line-up au fil des années. Entre la flamme qui s’est éteinte et une nouvelle qui s’allume depuis son arrivée au poste de chanteur dans Igorrr, le musicien et son groupe ont tout de même délivré dans un dernier souffle un EP quasiment en autoproduction et un dernier concert sous le Temple du Hellfest. Les Terres Brûlées est donc une dernière production lourde de sens, qui paradoxalement présente quelques premières fois pour un groupe qui se meurt, comme le chant en français et une reprise enregistrée. Elle symbolise aussi la carrière de Svart Crown, en s’éloignant peut-être des excursions progressives du dernier album Wolves Among The Ashes, pour aller vers quelque chose de plus radical et revenir à l’essentiel pour la formation qui a marqué le metal extrême des années 2000.

On peut évidemment imaginer comme il est difficile de parler d’une sortie quand on sait que c’est la dernière en tant qu’artiste. Le chanteur et compositeur JB Le Bail nous a quand même fait quelques confidences sur les derniers mois de Svart Crown qui entourent cette sortie, dans un entretien qui s’est déroulé en deux temps, avant et après la sortie de l’EP, de l’annonce de la séparation et du concert d’adieu. Pourtant, même s’il est longuement question du passé dans cette interview, nous évoquons également le futur du musicien qui ne manque pas de projets, entre bien d’autres sujets…

« Ce n’est pas quelque chose que tu peux faire à la légère ou à cinquante pour cent, et quand tu as l’habitude de faire un projet comme ça à deux cents pour cent, le faire moins bien ou à moitié, ça ne sert plus à rien. »

Radio Metal : Vous avez annoncé votre séparation sur les réseaux sociaux le 22 juin dernier. Tu as déclaré : « La flamme qui a animé ce groupe depuis près de dix-huit ans n’est plus, et il est impossible pour moi de continuer sans cette force. » Comment, en tant que groupe, s’aperçoit-on que cette flamme n’est plus là ?

JB Le Bail (chant & guitare) : Je pense que c’est un petit peu comme dans un couple : tu sens qu’il n’y a plus le truc. Il n’y a plus l’envie. Tout devient un effort. Tout est compliqué à faire et à mettre en place. Il y a moins de motivation, moins d’inspiration, moins d’énergie, moins envie de faire les choses, moins de projections, etc. C’est quelque chose dont tu t’aperçois au fur et à mesure. Ça ne vient pas brutalement, mais ça vient petit à petit. Nous avons été mis à rude épreuve durant les dernières années que nous avons connues, entre les changements de line-up, le Covid-19, etc. Ce sont des choses qui usent. Quand le navire tangue déjà un peu, c’est sûr que c’est dur de faire face à certaines choses. J’ai toujours été un peu le moteur du projet, donc quand ça n’allait pas avec quelqu’un, la personne, en général, partait, nous la remplacions et ça continuait. Nous étions sur cette dynamique. Nous avons eu des gros coups de mou dans notre carrière et des choses un peu plus dures à gérer que d’autres… Nous en avons eu un très gros vers 2018, après le départ de Kévin Paradis, c’était un peu compliqué, car il fallait le remplacer avant de revenir, c’était chiant. C’était un peu chamboulé, nous avons fait notre albums Wolves Among The Ashes à deux avec Ranko, ce n’était pas facile non plus. Ensuite, il y a eu un petit regain de flamme quand Clément [Flandrois] est revenu et que nous avons trouvé un autre bassiste, Julien Negro. Nous partons donc sur cet album et, bim, le Covid-19 arrive. Ça fout tout en l’air, le line-up se recasse… Bref, ça a toujours été un peu dur de trouver un bon rythme avec les musiciens. J’ai toujours essayé d’avancer, mais pas mal de choses se sont passées, le Covid-19 est arrivé, d’autres priorités sont arrivées, donc ça remet pas mal en question.

Ce que tu dis, c’est que ce n’est pas que de l’épuisement – même si ça a précipité les choses – qui a amené à la fin de Svart Crown.

Non. Comme je disais, il y a une histoire de flamme, d’envie et d’intérêt pour ce style de musique et cette énergie, tout ce que ça englobe. Ce n’est pas quelque chose que tu peux faire à la légère ou à cinquante pour cent, et quand tu as l’habitude de faire un projet comme ça à deux cents pour cent, le faire moins bien ou à moitié, ça ne sert plus à rien. Ça peut encore m’arriver d’écouter les morceaux, qui me plaisent, ça fait partie de notre carrière, etc. mais de me battre à cent pour cent pour ça, ce n’est pas possible en ce moment.

Y a-t-il un événement ou un fait particulier qui a provoqué le déclic ?

C’est une multitude de choses. L’année dernière, nous avons enregistré notre EP et c’est vrai que pile à ce moment-là, on m’a proposé de rejoindre Igorrr. A la base ce n’était pas du tout quelque chose qui était prévu. Je ne m’attendais absolument pas à recevoir cette proposition. Je n’étais pas chaud, j’ai dit : « Non, j’ai d’autres priorités dans la vie, etc. » C’est vrai qu’en y réfléchissant, j’ai pesé le pour et le contre et finalement, j’ai accepté. J’ai vu que ça allait mettre le planning de Svart Crown complètement entre parenthèses pendant quelques années parce que c’est impossible de prévoir les choses avec deux groupes majeurs sur la scène, surtout avec le Covid-19. C’est trop dur, il y a trop de changements, ça créait trop de frustrations. Forcément, ça a eu des conséquences, le temps n’est pas infini, les disponibilités sont de moins en moins nombreuses. Ça a eu une influence sur Svart Crown beaucoup plus importante que ce qu’on peut penser. C’est sûr qu’après, j’ai eu besoin de temps pour digérer tout ça et à l’intérieur du groupe, ça commençait un petit peu à s’effriter. Par rapport à ça, ça a fait déjà un gros questionnement. J’étais un peu en mode : on va essayer de finir ce que nous avons à faire et voir où ça en est, mais au final, j’ai vu que durant l’année, je n’avais pas du tout de motivation pour faire les choses, répéter, faire des concerts, etc. C’était poussif. Donc dans ces cas-là, c’était sûr que ça allait être fini. C’est des choix de vie. Ceci dit, l’EP de Svart était prêt avant mon entrée dans Igorrr, donc ça n’a pas eu d’impact sur l’aspect créatif ; il y en a eu plus sur l’aspect sortie d’album.

Initialement, quand vous avez commencé à faire l’EP, vous ne vous êtes pas dit que ce serait le dernier ? C’est après coup ou pendant le processus que c’est venu ?

Il y a eu un peu des deux. Il y a eu des trucs conscients et d’autres un peu plus inconscients. Quand nous l’avons créé, non, nous ne pensions pas que ce serait le dernier. C’était justement un petit revirement en mode : « Allez, on ne reste pas apathiques, on fait des choses, on crée de la musique. On a du matériel, faisons quelque chose d’un peu spontané avec l’énergie du moment. C’est ce que nous avons fait. » Mais après, quand nous avons finalisé l’EP au niveau de sa conception, des paroles, etc. sachant qu’au niveau du chant, tout est arrivé à la fin, là je sentais qu’il y avait quelque chose qui allait être… c’était un peu les derniers souffles. Je le voyais apparaître, même si je ne voulais pas trop me l’avouer non plus. C’était un peu en cinquante-cinquante.

« Arrivé le dimanche [au Hellfest], dans ma tête, il s’agissait de ne pas se mettre trop de pression, de faire simplement que ça se passe bien et de prendre du plaisir. Ça faisait longtemps que nous n’avions pas joué et les sensations sont revenues. Ce n’était pas parfait, loin de là, mais c’était vraiment joué avec le cœur. »

Deux semaines avant la date au Hellfest, vous n’aviez toujours pas répété. Même si vous aviez vos impératifs respectifs, est-ce il n’y avait pas, justement, inconsciemment un manque d’envie de répéter pour ce dernier concert ?

Je ne sais pas. C’était aussi les plannings. Au mois de juin, j’étais extrêmement occupé, que ce soit par ma vie, mon travail personnel, avec Igorrr, etc. Les plannings étaient très compliqués à mettre en place et c’était difficile de se dégager du temps. Nous étions tous très occupés, avec un bassiste à Paris, etc. Nous n’étions plus sur un rythme comme nous avons pu en connaître par le passé, où nous enchaînions beaucoup les dates. Avant, c’était très rodé. Là, nous étions sur un rythme beaucoup plus décalé et saccadé. Nous avions une base solide en termes d’acquis et de travail, chacun connaissait son rôle, avec un set déjà rodé que nous avions mentalement en tête. Il s’agissait plus de bosser des automatismes pour le concert, mais pour ça, il fallait trouver une salle, trouver du temps, les techniciens, etc. Svart Crown, c’est une logistique assez lourde à mettre en place, parce que nous n’avons pas vraiment de local de répétition, il faut louer une salle et répéter un peu en mode résidence. Donc c’était un petit peu dur à mettre en place. Finalement, nous avons pris quelques jours de répétition dans une salle de concert pour le festival. Nous avions le set à peu près en tête, mais nous devions voir si ça pouvait rentrer dans les clous par rapport au temps imparti, parce que nous n’avions pas énormément de temps. C’était une espèce de casse-tête parce que nous nous rendions compte qu’au bout de presque dix-huit ans de carrière avec six sorties, c’est compliqué de faire une setlist quand on a des morceaux qui dépassent un peu le format standard. Nous avons essayé de faire quelque chose de cohérent, de couvrir le spectre du groupe, tout en jouant des nouveaux morceaux. Et puis, c’est pendant le Hellfest que nous avons fait l’annonce…

On sentait évidemment une émotion palpable quand tu as annoncé le dernier titre du set au Hellfest. Je te cite : « Le dernier morceau pour aujourd’hui et le dernier morceau pour toute la vie. » Peux-tu décrire l’état d’esprit juste avant, pendant et après le set, étant donné que ça faisait donc un moment que vous saviez que ce concert serait le dernier du groupe ?

Avant, c’était en mode : « Il faudra bien le faire, le préparer et donner tout ce qu’il faut donner. » Nous ne nous sommes pas trop posé de questions. Nous savions simplement que ce serait le dernier et que nous finirions sur le Hellfest, et qu’après il n’y aurait plus de concert, c’était sûr et certain. La préparation du Hellfest a été un petit peu poussive mais quand même avec une bonne énergie, tout le monde y a vraiment mis du sien, donc c’était cool. Arrivé sur le Hellfest, ce qui était compliqué, c’est que j’avais un double set, un avec Igorrr et un avec Svart Crown, donc il fallait prioriser les concerts, etc. Mais arrivé le dimanche, dans ma tête, il s’agissait de ne pas se mettre trop de pression, de faire simplement que ça se passe bien et de prendre du plaisir. Ça faisait longtemps que nous n’avions pas joué et les sensations sont revenues. Ce n’était pas parfait, loin de là, mais c’était vraiment joué avec le cœur. Hormis la setlist, rien n’a été préparé. Le discours était très spontané. J’ai dit les choses qui me sont passées par la tête à ce moment-là et j’ai parlé le plus honnêtement possible et avec le cœur.

On voyait quand même qu’il y avait une alchimie entre vous…

Oui. Après, nous étions aussi contents d’être là, de nous retrouver, de faire ça ensemble, de célébrer aussi cette fin de parcours et de nous rendre compte que nous sommes assez chanceux. Tous les messages que nous avons reçus quelques jours avant quant à l’annonce du split ont été hyper touchants et émouvants. C’est quelque chose qui restera gravé. Le fait de voir l’impact que ça a eu, c’était impressionnant. Donc nous nous sommes un peu nourris de tout ça pour finir ce dernier concert. Il fallait un point final. Il fallait l’annoncer, l’acter, pour finir de la meilleure façon possible, et nous ne pensions pas que ça puisse être une si belle fin.

Parlons du dernier EP, Les Terres Brûlées. Même si vous l’aviez évoqué dans diverses interviews, vous l’avez un peu annoncé comme une surprise, à seulement quinze jours de sa sortie. C’était voulu comme ça ?

Il n’y avait pas de volonté de faire une espèce de teasing ou de marketing prévisualisé, comme peuvent le faire un peu tous les groupes maintenant avec un premier single que tu sors au moment de ta sortie. Ce n’était pas du tout le délire. La date de sortie a été fixée au dernier moment. Nous avions envie d’aller dans une autre voie. C’est un peu ce qui se dégage de cet EP d’aller à l’inverse de ce que nous avons fait sur l’album précédent. Et donc même en termes de promotion, je n’ai pas la volonté de m’étendre, de faire beaucoup d’interviews et de promos. Je pense que l’EP se suffit à lui-même. Et juste en parler comme nous le faisons maintenant, avec des personnes en qui nous avons confiance, et qui pourront relayer notre message et ce que nous avons à dire, c’est ce qui importe. Nous avons aussi vu par le passé que la quantité n’égalait pas la qualité. Nous préférons annoncer notre sortie, faire les quelques interviews que nous devons faire et voilà. Après, c’est sûr que nous voulions sortir l’EP avant le Hellfest. C’est un EP qui est prêt depuis un an, donc nous avons attendu le bon moment pour le sortir. Il y a pas mal de choses qui ont fait que nous avons reculé, c’était compliqué de trouver la date idéale. À un moment donné il a fallu se lancer, et le dernier carat, c’était d’au moins l’avoir pour le dernier concert, au Hellfest.

« Un groupe qui maîtrise tous les aspects aussi bien qu’un professionnel sera gagnant. Si tu sais maîtriser ton management, ton booking, ton enregistrement ou ta promotion, ce sont des choses que tu n’as pas à externaliser. »

Clément nous parlait déjà de cet EP fin 2020. Qu’est-ce qui a pris plus de temps que prévu pour la sortie ?

Nous sortons cet EP sur notre label, Novalux Production. Même s’il est en coprod’ avec Les Acteurs De L’ombre, c’est quand même nous qui gérons intégralement la release. Physiquement, c’est moi qui m’occupe de cette sortie, et étant donné que depuis l’année dernière je suis très occupé par d’autres projets, il faut que je sois physiquement et mentalement disponible pour m’en occuper. Produire des disques, c’est quelque chose que je maîtrise un petit peu, mais ce n’est pas mon métier, donc j’apprends, et les choses prennent plus de temps que prévu, notamment dans la partie production. Il a fallu aussi mettre les choses en place. La face cachée de l’iceberg au niveau administratif et comptable, il y a quelques personnes qui bossent avec nous, et il faut tout coordonner pour que ce ne soit pas fait à l’arrache, même s’il y a quand même un petit effet d’errance en le sortant comme ça, mais c’était voulu.

Tu parlais des labels et de tout ce qu’il y a derrière l’édition et la publication de l’album, le précédent était sorti chez Century Media. Donc pourquoi ce passage a quelque chose de plus artisanal ?

Ce qu’il s’est passé, c’est que nous avons sorti notre album un mois avant le début de la pandémie de Covid-19, fin mars 2020. Nous sommes partis en tournée et le Covid-19 a stoppé notre tournée, et toutes celles que nous devions faire pour la promotion de l’album, dont beaucoup qui n’ont pas été reconduites ou qui ont finalement été annulées. Ça a mis un énorme coup d’arrêt à l’album et au projet. Forcément, il y a eu un effet sur les ventes et l’engouement que la sortie pouvait susciter. Notre label de l’époque, Century Media, a aussi connu pas mal de changements internes. Ils ont fait un gros déménagement de leurs bureaux, de Dortmund à Berlin, et il y a pas mal de personnel qui n’a pas suivi, notamment nos chefs de projets. Pendant le premier confinement, nous étions un peu tout feu tout flamme de projets. Nous avons sorti des live sessions, nous avions commencé à bosser sur l’EP, etc. Au départ nous étions suivis, et au fur et à mesure, nous nous sommes aperçus que nous avions de moins en moins de réponses à nos questions. L’idée de le sortir nous-mêmes nous est venue. Au final, dans l’été, nous avons eu un coup de fil du directeur du label qui nous a dit qu’ils n’avaient plus le temps ni les finances de bosser un groupe comme nous, qui ne rapportait pas assez d’argent. Finalement, je me suis dit que c’était peut-être un mal pour un bien, que c’était peut-être le moment de créer ma structure. Chose que j’avais en tête depuis quelques années, même avant de signer chez Century Media.

Ce que tu dis fait écho à ce qu’on peut voir par rapport aux artistes qui sont partis de Nuclear Blast, plus ou moins pour les mêmes raisons. Est-ce que tu as l’impression qu’il y a une logique business un peu malsaine qui se déploie ces dernières années ?

La logique business malsaine a toujours été et aura toujours lieu. Un label, à proprement parler, n’est plus un label. C’est-à-dire que, pour moi, c’est une étiquette qui va donner une qualité, ou non, à ta musique. On voit dans l’industrie du metal et du metal extrême qu’il n’y a plus vraiment ça. Ou alors ce sont des labels très underground, où tu vas pouvoir acheter un disque limite les yeux fermés parce que tu sais que le label produit ce que tu aimes. Tu prends une grosse machine comme Century Media ou Nuclear Blast, ils sortent du tout-venant. C’est une logique marketing, commerciale et capitaliste, donc ils sont là pour faire de l’argent, même si, à l’intérieur des bureaux, ça reste quand même des passionnés et pas des gens complètement corrompus. Néanmoins, dans « music business » il y a quand même « business », et ça a toujours été le cas et on ne va pas à l’encontre de cette logique.

Par contre, ce qu’il se passe c’est que le rapport de force peut être inversé. Nous sommes à une époque où au niveau du digital, en DIY, les artistes ont de moins en moins besoin des labels, parce qu’il y a des services qui peuvent proposer des sorties en simultané sur toutes les plateformes. Il faut juste avoir quelques contacts et un bon attaché de presse pour pouvoir être pitchés sur les bonnes playlists, et d’avoir un peu de sous pour du marketing digital, et le tour est joué. Les ventes physiques ne représentent pas assez de volume, en tout cas pour un groupe comme nous, pour que nous ayons vraiment besoin d’un label. C’est certes plus intéressant en termes de marketing, promotion et distribution. Je pense qu’un label comme Century Media était perdant en bossant avec nous, par rapport à ce qu’ils investissaient et l’argent qu’ils récoltaient. Et nous serions perdants en bossant avec un plus petit label, parce que l’argent qu’ils récolteraient serait de l’argent que nous pourrions faire seuls en produisant nous-mêmes notre album.

C’est aussi une logique. Nous discutons dans des réseaux de groupe, notamment toute la sphère de notre agence de booking chez The Link Prod, qui est affilié à Perturbator, qui lui est affilié avec Cult Of Luna. Ce sont des groupes qui se sont mis en indé. Nous avons suivi ce modèle économique : créer notre structure, trouver un distributeur et développer notre boutique en ligne – chose que nous avons toujours faite – pour être le plus indépendants possible. Un groupe qui maîtrise tous les aspects aussi bien qu’un professionnel sera gagnant. Si tu sais maîtriser ton management, ton booking, ton enregistrement ou ta promotion, ce sont des choses que tu n’as pas à externaliser. Il faut savoir déléguer, mais si tu sais le faire toi-même, tant mieux. C’est la logique du DIY poussée à l’extrême, mais pour moi c’est quelque chose qui a toujours été dans un coin de ma tête.

« Comme je le ressens, c’est un peu des compositions qui auraient pu naître entre l’album Profane et Abreaction. »

Pour compléter la réflexion, il y a quelques mois nous avions reçu Mick de Destinity qui a voulu sortir son disque en indépendant, et disait ce que tu es en train de nous dire. Sans vous faire offense, vous êtes des vieux de la vieille dans le milieu, vous avez de l’expérience. Vous connaissez les bookers et les attachés de presse. Je me demande quel conseil tu peux donner à un jeune groupe qui n’a pas cette expérience : est-ce qu’il faut quand même démarrer avec un petit label ?

En fait, comme pour n’importe quoi dans la vie, il faut être très clair dès le départ, surtout sur tes attentes, sur ce que tu veux faire et sur ce que tu attends de la personne avec laquelle tu veux travailler. À partir de ce moment-là, si les choses sont claires et posées, toute relation de business ou de travail peut être saine. Il faut juste savoir que quand tu signes chez un label ou un agent ou une boîte de management, il ne faut pas s’attendre à avoir la lune. Le conseil que je donnerai toujours aux groupes, c’est de savoir ce qu’ils veulent faire avec leur projet : où est-ce qu’ils veulent aller, quelles sont leurs ambitions, où est-ce qu’ils se voient d’ici un, deux ou dix ans, est-ce que leur rêve ultime c’est de jouer sur tous les festivals européens ou de remplir des salles ? S’ils ont vraiment envie de se donner des moyens, alors oui, qu’ils aillent sur des labels, des boîtes de booking et de management. Si leur objectif est de juste faire de la musique et se faire plaisir, je leur dirai de faire ça tranquillement. S’ils n’ont pas envie de se faire chier à sortir leur disque eux-mêmes, il faut prendre un label. S’ils ont de l’huile de coude et que faire des heures sup’ pour bosser sur leur projet ne les dérange pas, il leur faut créer leur propre structure, ça leur apportera plein de choses. Ça dépend des moyens qu’ils ont envie de mettre sur la table, pas forcément que de l’argent, mais aussi du temps.

Pour revenir à l’EP, le précédent album Wolf Among The Ashes présentait une sorte d’ouverture musicale, avec de nouvelles expérimentations. On a l’impression que Les Terres Brûlées se montre plus organique, un poil plus radical. Pourquoi ce retour arrière et quel sens tu lui donnes ?

Je dirai que c’est plutôt un effet de groupe. À la base, je n’avais pas en tête cet EP dans cette mouture-là. Il s’est dessiné comme ça quand nous avons commencé à travailler dessus. J’avais pas mal de bribes d’idées, qui ont surtout été façonnées avec Rémi [Serafino] et Clément. Je pense que le retour de Clément a ramené un côté radical comme on peut le connaître et l’entendre. Rémi a ramené quelque chose d’assez brut et une espèce de style qui se retrouve entre nos précédents batteurs. Pour moi, Rémi est la pièce complémentaire entre le jeu de batterie de Ranko – Nicolas Muller – et Kévin Paradis. Il y a le côté à la fois brut et sauvage, mais technique comme Kévin. Il y avait aussi une volonté des gars d’aller vers quelque chose d’un peu plus radical et extrême. Moi, j’avais envie de continuer à explorer des choses. À un moment donné quand nous nous sommes posés, les idées qui sont venues, celles qui ont emballé tout le monde et qui ont amené une dynamique de groupe, c’étaient celles qui allaient vers le côté extrême. C’était très important d’avoir cette espèce de cohésion à ce moment-là. Ça s’est fait assez naturellement, même si ce n’était pas forcément l’idée de base. Au final, vu que les bases ont été posées comme ça, la production, l’artwork et tout ce qui en découle ont été faits dans ce sens. Il y a quand même eu un chouette équilibre entre nous trois qui a été trouvé sur cet EP – parce que nous l’avons vraiment bossé à trois. Il y a une belle osmose qui s’est produite.

Du coup tu dirais que cet EP est à considérer comment dans la discographie du groupe ?

Je dirais que c’est un peu une œuvre à part. Comme je le ressens, c’est un peu des compositions qui auraient pu naître entre l’album Profane et Abreaction. C’est un peu le joint entre les deux, c’est-à-dire qu’il y a un retour vers quelque chose de très noir et sulfureux, et à la fois il y a un côté assez chaud et organique, comme tu as pu le préciser, mais il y a quand même une maîtrise, quelque chose que nous avons acquis sur Wolf Among The Ashes. Ça ne part pas dans tous les sens, le message n’est pas brouillé, c’est très direct. Ça pourrait être comme un concentré de tout ce que nous avons fait ces dernières années.

Quand on regarde la tracklist de l’EP, il y a aussi quelque chose qui saute aux yeux, c’est la reprise de Converge. C’est un choix qui peut surprendre pour ce style de groupe. En plus de ça, c’est une version française de la chanson « Dark Horse » de l’album Axe To Fall. Le chant est rarement en français, donc pourquoi avoir fait ce choix-là ?

Parfois, il peut arriver d’avoir des idées qui sont soit géniales, soit complètement stupides. En l’occurrence, ça fait partie de ces idées où j’ai tenté quelque chose. Ça a emballé une partie de l’équipe, pas toute, et puis nous l’avons finalement fait, parce que c’était quelque chose que nous avions envie de faire et qui dénotait. Converge est un groupe qui a toujours eu une importance, en tout cas pour moi, en termes artistiques. Un peu comme ces groupes comme Neurosis, qui ne sont pas affiliés à la scène extrême mais qui peuvent y être rattachés, et nous avons toujours aimé faire des ponts entre nos influences. Depuis l’album Profane, Converge fait partie des groupes qui nous influencent. J’aurais trouvé ça facile ou inintéressant de faire une reprise lambda d’un groupe de metal extrême ; je ne sais pas, une reprise de Morbid Angel, pourtant que nous adorons. Nous n’aurions jamais été capables de faire mieux, ça aurait été complètement fade. Là, l’idée était de reprendre un morceau comme ça et de le mettre à notre sauce. Qui plus est, à une sauce encore plus radicale, c’est-à-dire faire quelque chose de black metal à la française. Justement, il a été évoqué de le chanter en français, de traduire les paroles, pour aller au bout de cette idée et faire quelque chose d’assez sauvage, tout en reprenant les temps forts du morceau. Il y a deux parties dans ce morceau : la première qui est complètement réinterprétée et le milieu qui est joué quasiment à la note et au coup de cymbale près. Il y a donc vraiment ce mix entre les deux. C’est aussi un clin d’œil et nous n’avions jamais fait de reprise, donc c’était le moment de le faire.

« Converge est un groupe qui a toujours eu une importance, en tout cas pour moi, en termes artistiques. Un peu comme ces groupes comme Neurosis, qui ne sont pas affiliés à la scène extrême mais qui peuvent y être rattachés, et nous avons toujours aimé faire des ponts entre nos influences. »

Pour rester sur le français, vous avez aussi décidé d’intituler l’EP avec un titre en français…

Je n’ai jamais été pour ce genre de choses, de mettre du français dans nos musiques. Il y a une espèce de déblocage qui s’est passé. Et surtout, la façon dont les mots résonnaient, ça m’a parlé. Un jour j’ai eu une discussion avec un proche, nous parlions d’un ami qui avait tendance à se saboter personnellement et en société. Ce proche a dit que notre ami appliquait la politique de la terre brûlée. J’ai été assez étonné du terme, j’ai trouvé ça magnifique ; ça m’a ouvert quelque chose, un chakra, on va dire [rires]. Je l’ai questionné et je me suis renseigné : c’était la politique que les Russes employaient pour empêcher que leurs ennemis arrivent sur leurs terres et puissent continuer à avancer et à se rassasier. C’est-à-dire qu’ils brûlaient leurs champs : en s’autosabotant, ils sabotaient l’ennemi. Un ennemi qui peut être imaginaire ou pas. J’ai trouvé le terme complètement éloquent. C’est arrivé à une période où, en plus, il y avait énormément d’incendies chez moi, dans le sud de la France. Toutes ces catastrophes viennent toujours d’une partie humaine, ce n’est pas la foudre qui amène le feu, c’est l’homme. Je trouvais ça assez intéressant, toujours dans le lien avec Wolf Among The Ashes, cette capacité qu’on a de s’autosaboter et de brûler nos propres terres. Ça peut avoir une dimension très actuelle, mais aussi très personnelle : comment on peut se saboter et s’autodétruire dans sa vie, au quotidien. J’avais vraiment envie de restituer ce terme-là comme il m’avait touché, donc le garder en français.

Ça résonne aussi avec le précédent album dans le fait qu’il représentait le feu, l’explosion. Tout était gagnant à choisir ce titre-là.

Oui, c’est ça. C’est vrai qu’il y avait quelque chose de très fusion/lave sur l’album d’avant. J’ai aussi eu la chance de pouvoir partir sur l’île de la Réunion pendant le deuxième confinement. J’ai exploré le Python de la Fournaise, pour le coup c’est vraiment une terre brûlée. Cette sensation lunaire de marcher sur des cailloux, le craquement du sol, les sensations olfactives et cognitives en rapport à tout ça, c’était en total lien avec ce que je ressentais et ce que je voyais, ce côté triste et à la fois beau, ce qui reste, les cendres, etc. Ça m’a vraiment parlé.

Pour faire écho à ces images et sensations que tu évoques, c’est à nouveau Dehn Sora qui a réalisé l’artwork. Il est plus sobre et en même temps plus abstrait que celui de l’album précédent. On peut évidemment faire le lien thématique que nous avons déjà évoqué. Qu’est-ce que vous lui avez donné comme instructions ?

Je lui ai donné deux ou trois photos qui représentaient, avec des couleurs, de la fumée, du feu, quelque chose de très rouge orangé. Il a créé cet artwork au fusain. Ce qui est bien, je trouve, c’est que pour un artwork de Dehn Sora, on n’a pas l’impression que c’est lui. Il s’est vraiment renouvelé et a adapté son style. Il a sorti quelque chose en adéquation avec la musique. Il y a eu une sorte d’évolution, qui tranche radicalement avec l’album précédent. C’était mon souhait le plus cher.

Vous avez tous été très occupés dans des formations bien différentes. Tu as mentionné Igorrr que tu as rejoint, tu as sorti un EP avec ton projet Dirty Black Summer – qui est radicalement différent, plus inspiré de Alice In Chains et Danzig. Clément et Rémi sont dans Hyrgal, qui est très ancré dans le black des années 90. Même si ça a participé à son arrêt, penses-tu que le fait que vous vous soyez épanouis dans d’autres univers a apporté quelque chose à Svart Crown ?

Je sais que le fait d’avoir plusieurs casquettes et projets te permet d’explorer autre chose, forcément, mais aussi de t’abreuver et de remplir des espèces de citernes créatrices, des choses que je ne pouvais pas forcément faire avant. Et même si toutes ces années j’ai toujours tout cumulé dans Svart Crown, ça fait un an que j’ai plusieurs projets sur lesquels je peux vraiment compartimenter. Ce n’était pas le cas avant. Je dirais que j’ai tellement tout emmagasiné dans Svart Crown que Wolf Among The Ashes était vraiment ce que j’aimais en 2020 et un album, pas forcément décousu, mais qui part un peu dans tous les sens. Alors que là, l’idée d’avoir plusieurs autres projets, c’est qu’on peut se concentrer sur le style et essayer d’aller au bout du style qu’on a envie de faire. C’était vraiment la démarche : expérimenter, mais être dans la réalité. Ça a vraiment été en rapport avec l’énergie du groupe, avec Rémi et Clément, qui étaient dans cette dynamique-là.

Tu chantes donc désormais dans Igorrr. Comment ça se passe ?

Écoute, ça se passe plutôt bien. C’était une adaptation assez riche en rebondissements parce que quand je suis arrivé dans le groupe, il y a directement eu un changement de line-up aussi avec la chanteuse. Je n’ai pas eu énormément de temps pour me préparer à ce nouveau rôle, mais finalement ce n’est pas plus mal, ça m’a empêché de trop tergiverser. Depuis cet été, nous avons beaucoup enchaîné entre les festivals d’été en mode Covid-19, plus les tournées françaises et une grosse tournée européenne. Là, nous repartons sur les festivals d’été. Donc c’est un planning quand même assez chargé, mais ça se passe bien, c’est comme un nouveau projet. Ça demande un petit peu de temps pour trouver ses marques, mais une fois que c’est lancé, ça roule. Ce ne sont pas les mêmes tâches, la même énergie ou le même rôle, ni la même implication émotionnelle, en tout cas pour moi.

« Je trouvais ça assez intéressant, toujours dans le lien avec Wolf Among The Ashes, cette capacité qu’on a de s’autosaboter et de brûler nos propres terres. Ça peut avoir une dimension très actuelle, mais aussi très personnelle : comment on peut se saboter et s’autodétruire dans sa vie, au quotidien. »

C’est vrai que tu es arrivé à un moment où la dynamique était assez spéciale avec les gros changements de line-up. Aujourd’hui, il y a un équilibre qui a été trouvé ? Selon toi, car même si tu fais partie du groupe, ce n’est pas forcément ton projet…

Complètement. C’est ce qui est chouette. Pour moi, ce qui est intéressant c’est de trouver une nouvelle place, dans un projet que je n’ai jamais fait, et d’apprendre. Ça peut parfois être déroutant, mais c’est très intéressant. Après, tous les groupes qui continuent de faire de la musique en 2021 et 2022 ont été directement ou indirectement impactés par la pandémie. Ça a causé énormément de chamboulements dans les line-up et la vie des gens. Dans un milieu qui n’est déjà pas très stable à la base, ça a ramené encore plus d’instabilité, de questionnements et d’incertitudes. Il y a eu beaucoup de mouvement, et ça va continuer.

Qu’est-ce que ça change pour toi scéniquement le fait de ne pas être derrière un instrument mais uniquement au chant ?

C’est un petit peu étrange pour moi, car je n’avais jamais fait juste du chant comme ça. A la base, je me considère plus comme un guitariste que comme un chanteur, donc c’était un peu bizarre. Il a fallu que je trouve un peu mes marques en tant que chanteur et frontman. Après, ce qui s’est passé, c’est qu’en délaissant un instrument, je peux me concentrer beaucoup plus sur la partie vocale, être à cent pour cent focalisé dessus, pour avoir quelque chose de parfait. Quand on fait les deux, guitare et chant, c’est ça qui est compliqué : avoir une exécution parfaite sur les deux. Il y a toujours l’un des deux qui est plus ou moins laissé pour compte. Après, au fur et à mesure des concerts, tu commences à avoir plus confiance et à trouver tes marques, mais au départ c’était un peu bizarre.

Concernant le concert d’Igorrr au Hellfest, c’était plein à craquer et vous avez démarré avec un bon quart d’heure de retard. Que s’est-il passé ? Il y avait un souci technique ?

Oui. Nous avons eu un souci technique de câblage sur notre config qui nous a induit en erreur. Comme nous ne pouvions pas commencer le concert sans ce bon câblage, nous avons trouvé une solution de repli au bout d’un quart d’heure. Ce sont des choses qui font vraiment chier et qui, malheureusement, font partie du métier. Pour nous, c’était extrêmement décevant, parce que nous attendions ce concert avec impatience, c’était notre plus gros concert de n’année, et nous n’avons pas pu faire tout notre set. Il était déjà réduit parce que nous avions un set de festival, ce qui était compliqué en soi, alors réduire encore… C’était dur. Maintenant, c’est passé, il faut penser à autre chose.

Il me semble qu’avec Svart Crown, vous avez fait partie de ces groupes qui ont proposé des concerts où les gens étaient assis. On avait un peu du mal à imaginer Svart Crown assis. Je voulais revenir sur cette expérience : comment ça s’est passé ?

Pour te dire comme ça m’a marqué, j’avais complètement oublié cette expérience. C’était un concert qui pouvait avoir du sens, dans le sens où c’était un concert de reprises dans un beau théâtre qui s’y prêtait, et l’envie de jouer et performer après six mois de disette était plus forte que le projet en lui-même. Il me semble que c’était un concert avec Regarde Les Hommes Tomber, et après être sortis de scène, les deux groupes ont eu la même réaction : plus jamais. C’était impersonnel, plus introspectif, entre une sorte de résidence et une répétition. Il n’y avait pas d’engouement du public. Ce qui m’a peut-être le plus dérangé, hormis le fait que les gens soient assis, c’était le côté masqué. Il n’y avait aucune expression du visage, nous ne savions pas si les gens étaient contents ou non. Il n’y avait pas ce truc de live, cette transmission d’énergie. J’espère vraiment que cette période est loin derrière nous.

Malgré l’arrêt de Svart Crown, le label Novalux Production est-il une expérience que tu vas poursuivre ?

Oui. C’est un label que j’ai créé pour sortir mes projets personnels, Svart Crown et aussi mon autre groupe, Dirty Black Summer. Ce n’est pas exclu que nous bossions avec des labels ou d’autres groupes. Justement, cette boîte est là pour pallier le manque et offrir plus de liberté. Si demain j’ai envie de produire quelque chose, qu’un groupe me plaît, si je crois en quelque chose, que ce soit un projet personnel ou celui de quelqu’un d’autre, j’ai la possibilité de le produire et de le sortir. Et ça, c’est un luxe qui est appréciable, je pense.

Interview réalisée par téléphone les 10 juin et 19 juillet 2022 par Jean-Florian Garel & Eric Melkiahn.
Retranscription : Antoine Moulin & Nicolas Gricourt.

Facebook officiel de Svart Crown : www.facebook.com/SVARTCROWN.

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