ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Chronique   

Swallow The Sun – Moonflowers


Parmi tous les groupes qui œuvrent au sein du death-doom, Swallow The Sun est assurément un porte-étendard de l’empreinte délétère de la perte, tant le groupe semble avoir élaboré dans ses derniers albums un traité de la ruine personnelle. Un tableau sinistre inspiré par les décès du père de Juha Raivio, puis de la compagne de ce dernier, Aleah Stanbridge, et qui donnait autant aux compositions une sincérité singulière qu’un arrière-goût amer et troublant. Aussi, lorsque Raivio énonce lui-même qu’il « déteste profondément » le nouvel album pour ce qu’il lui fait ressentir, on conçoit aisément que cet opus, Moonflowers, ne puisse être qu’une nouvelle incarnation d’un désespoir corrosif.

Pour commencer, il faut dire que Moonflowers était en grande partie non désiré. Résultat des crises et atermoiements engendrés par la pandémie et le repli social des confinements, l’album s’est imposé à Raivio plus qu’il ne lui a été inspiré : quelque chose est apparu spontanément dans ces heures sombres, comme les fleurs qui fleurissent la nuit et qui ont inspiré le nom de l’album. Une éclosion qui semble autant offerte que subie. Et immédiatement, « Moonflowers Bloom In Misery » annonce l’intention très nette de perpétuer un témoignage émotionnel. Dans la lignée de l’opus précédent, le son occupe gracieusement l’ensemble des harmoniques, ample et profond tout en restant aérien, et inspire un paradoxe entre l’essence intime qu’il invoque et l’expression très ouverte qu’il en propose. Le chant quant à lui, dans une litanie de l’abandon, ressasse les mots comme des pensées, et vient imposer ses tonalités où se répondent désespoir, expectative et déchaînement. A l’instar de When A Shadow Is Forced Into The Light (2019), il joue un rôle prépondérant dans la conduite des différentes ambiances. L’incursion du chant féminin dans « All Hallow’s Grieve », assurée par Cammie Gilbert de Oceans Of Slumber, ne fait qu’accentuer ce constat, et propose un échange où l’affection trahit la douleur de l’absence.

Pour appuyer ces affects, la production, de premier abord assez lisse, s’accorde en réalité très bien au propos : elle renforce la froideur des arpèges – qui convoquent les souvenirs du triptyque Songs From The North – et permet aux orchestrations plaintives de violon de se détacher et de servir de fil rouge mélancolique à l’ensemble, comme sur « Enemy » ou « The Void ». Les moments où le dynamisme prévaut, les growls ne viennent que marquer un contraste déstabilisant avec l’accablement omniprésent, et plus que des élans de fureur, ils sonnent presque comme des élans de vie face à la léthargie. Les rythmiques explosent comme s’ils étaient le dernier refuge d’une ardeur qui attend d’être diluée dans la nostalgie et le chagrin. La langueur nimbe de fait l’ensemble des compositions, impérieuse jusqu’à étouffer les riffs des guitares, escamotées derrière les mélodies sinueuses, allégorie d’une passion rendue exsangue par la dépression. Il n’est pas surprenant, d’ailleurs, qu’on retrouve au centre de l’album un morceau intitulé « The Void » ; une pièce dont le refrain démarre sur un explicite « save me from myself ». Avec le recul, chaque explosion de riffs et de fureur semble dissimuler une tension permanente entre désir d’abandon et volonté d’exister. Une tension qui se reflète dans la structure des compositions, dans un jeu permanent de confrontations sonores, comme si, sans cet élan paradoxal, il ne restait plus que le silence. Un silence qui incarne là encore musicalement le vide personnel. Un état d’anéantissement extrême, qui se dit par ailleurs dans la poésie fracturée et torturée de l’artwork, réalisé par Raivio lui-même avec son propre sang et des fleurs cueillies au printemps 2016, soit à l’époque de la mort d’Aleah.

Tout concorde finalement à dresser le tableau d’un tourment existentiel. Derrière l’apparente simplicité des titres, Moonflowers se développe dans les doubles lectures. Des lectures qui permettent de mieux appréhender l’album mais qui exposent aussi l’auditeur aventureux aux flots ravageurs de souffrances qu’il abrite. Ce que dit l’album, c’est finalement l’impossibilité d’un deuil qui tend à retirer à un homme toute forme d’expression, et même d’existence, en dehors de l’art. L’album décrit musicalement très bien l’appel du vide, une mélodie déclinante, mélange de rage âcre et d’abattement résigné. Des échos de chagrins qui tournent en boucle comme les refrains, et qui habitent des structures musicales qui sonnent volontairement creux. Chaque instant de Moonflowers est le reflet d’un désir désespéré de ne pas laisser l’abîme tout envahir. Et si, d’un strict point de vue de l’écoute, Moonflowers paraît plus terne que ses aînés, il cache en réalité une puissance latente derrière sa dialectique de la vacuité : la croyance écorchée que la colère et la souffrance sont les seuls remparts capables de soutenir une flamme de vie.

Clip vidéo de la nouvelle chanson « Enemy » :

Clip vidéo de la nouvelle chanson « Woven Into Sorrow » :

Album Moonflowers, sortie le 19 novembre 2021 via Century Media Records. Disponible à l’achat ici



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    The Old Dead Tree @ Savigny-Le-Temple
    Slider
  • 1/3