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Interview   

Swallow The Sun : rendez-vous avec la lune


Cinq ans après le décès de sa compagne, la chanteuse Aleah Stanbridge, le guitariste-compositeur Juha Raivio semble toujours autant envahi par le chagrin qu’il tente encore et toujours d’exorciser au travers de sa musique. Après No Stars Upon The Bridge (2017) d’Hallatar et When A Shadow Is Forced into The Light (2019) de Swallow The Sun, il revient avec Moonsflowers, sans doute son album le plus personnel, au point d’user de son propre sang pour dessiner une lune carmin sur la pochette. Un album composé dans la solitude la plus totale et un contexte, en pleine pandémie, où Juha ne pouvait échapper à ses pensées les plus noires, au point de dire aujourd’hui le détester.

C’est en raison de la douleur qu’il éveille chez lui qu’il préfère passer la main à ses collègues, notamment au chanteur Mikko Kotamäki, afin d’en parler et de répondre à nos questions. Dans l’entretien qui suit, nous tentons d’entrer dans la tête de Juha Raivio au travers du regard de Mikko, avec qui il collabore depuis vingt ans, mais aussi de lever le voile sur les caractéristiques principales du disque, qui a la particularité d’exister en deux versions : celle normale enregistrée par le groupe et celle réinterprétée à la sauce classique par Trio NOX.

« Le chagrin ne se dissipe jamais vraiment. Il ne fait que changer de forme. »

Radio Metal : Moonflowers est une nouvelle fois un album profondément personnel pour ton guitariste Juha Raivio, au point qu’il ne veut même pas en parler en interview vu la douleur que ça représente pour lui. D’un autre côté, n’est-ce pas parfois compliqué de parler en son nom ?

Mikko Kotamäki (chant) : C’est une bonne question. Apparemment, il ne veut pas s’en charger lui-même et il m’a dit que je devrais m’en occuper et parler en son nom. Je suppose donc que c’est mon boulot et qu’il me fait suffisamment confiance pour me laisser cette responsabilité. Evidemment, nous sommes de très bons amis depuis longtemps, donc j’ai vu de près ce qu’il a traversé et j’en sais quelque chose. Ça va, ça ne me dérange pas.

Evidemment, cette interview va beaucoup parler de Juha. Cinq ans après le décès d’Aleah Stanbridge, sa compagne, on dirait qu’il n’en a toujours pas fini avec son deuil et Moonflowers semble encore une fois en découler. N’y a-t-il rien d’autre que du chagrin et ce sentiment de vide dans sa vie aujourd’hui ?

Quand quelque chose comme ça nous arrive, le chagrin ne se dissipe jamais vraiment. Il ne fait que changer de forme. Si on écoute cet album, on peut clairement entendre de quoi il s’agit. Je pense que sur le précédent album il était plus question – ce n’est peut-être pas le bon mot – d’amour. C’était un album beaucoup plus joli. Je pense qu’il y a plus de haine et de déception dans ce nouvel album. Il y a presque une part d’auto-détestation dans les thèmes. La vie n’est pas toujours très juste. Je pense que c’est la différence principale entre ces deux albums. Sur le précédent, il restait même encore un petit peu plus d’espoir, quelque part, mais maintenant celui-ci a quasiment disparu. Je ne sais même pas si c’est possible d’expliquer ça, car le chagrin est quelque chose de très personnel. Par exemple, ma mère est décédée il y a un an et le chagrin est toujours là, mais il est totalement différent d’il y a un an. Quand des gens meurent d’un cancer, ça paraît vraiment injuste. Personne ne mérite de mourir comme ça. Je pense que la colère découle de ce sentiment. Personnellement, j’aime la musique honnête. L’honnêteté de notre musique vient de nos propres vies. Je pense que nous avons toujours reflété notre vécu dans notre musique. La musique est utile pour évacuer ces sentiments merdiques et les mettre dedans. C’est presque comme une thérapie. Et puis nous ne sommes pas de grands fans de musique joyeuse. Ça nous vient naturellement sous cette forme. La musique joyeuse, c’est horrible [rires].

Autant les trois derniers albums de Swallow The Sun – au moins – étaient très personnels pour Juha, autant il n’est pas seul dans ce groupe. Comment inclut-il le reste du groupe dans sa douleur ?

Ça fait tellement longtemps que nous jouons ensemble. Nous avons commencé il y a vingt ans. Tout le monde apporte son propre son à la musique ; le son du groupe vient de tous les membres. Nous pouvons faire n’importe quel type de chanson, quand nous jouons ensemble, ça sonne comme Swallow The Sun. Nous nous connaissons très bien après tout ce temps. Chacun sait ce qu’il a à faire. Chaque instrument joue un rôle important dans la musique. Je pense que nous ne sonnerions pas pareil ne serait-ce qu’avec un autre bassiste. Le style de jeu de Matti [Honkonen] est vraiment unique. Sa manière de jouer de la basse est une part importante de notre groupe, de notre son et de nos chansons. Le jeu de batterie aussi : Juha donne à Juuso [Raatikainen] un rythme basique pour lui montrer comment ça doit tourner, mais évidemment Juha n’est pas très bon pour programmer la batterie. Juuso est un batteur génial et il construit ses parties à partir de ça ; c’est un batteur professionnel, contrairement aux autres membres du groupe.

Juha généralement compose la majorité de la musique, mais c’est nous, tous ensemble, qui faisons vraiment la chanson. Notre manière de faire est qu’en gros, il compose les chansons, en fait une démo et nous l’envoie. Puis nous commençons à travailler dessus. Nous ne répétons pas vraiment ensemble, jamais avant l’enregistrement d’un album. Chacun fait son travail et répète les chansons chez lui. Généralement, la première fois que nous jouons les nouvelles chansons ensemble, c’est quand l’album sort et que nous commençons à tourner. Nous ne sommes pas un groupe qui répète beaucoup. C’est toujours ainsi que nous procédons. Par exemple, pour l’album précédent, j’ai fait les paroles d’une chanson, mais cette fois, c’était un album tellement personnel pour Juha qu’il a voulu se charger de tous les textes lui-même. Qui sait ? Peut-être que pour le prochain album j’en ferai beaucoup plus. On verra. Ce n’est pas un dictateur, ce n’est pas un genre d’Hitler [rires]. Il se trouve juste qu’il compose les chansons. Nous avons un groupe assez démocratique.

« [Juha] va beaucoup mieux. Il raconte des blagues idiotes et rit à nouveau. Ce n’était pas le cas il y a quatre ans. Il progresse. Il n’y a plus de souci à se faire. »

Comme tu l’as dit, étant très proches depuis vingt ans, vous devez bien vous connaître. Essayes-tu d’aider Juha sur le plan personnel avec ses tourments ou le laisses-tu gérer ce qu’il a à gérer au travers de la musique ?

Rien n’aide vraiment à ce stade. Quand on perd quelqu’un qui nous est cher, il n’y a pas de mot pour aider. Les gens envoient toujours leurs meilleurs vœux et leurs condoléances, mais ce ne sont que des mots, ça n’aide pas vraiment. Au final, on doit gérer ça soi-même. J’ai beaucoup parlé avec lui sur ce sujet. Les mots n’aident vraiment pas. Tout le monde peut dire qu’il est désolé et, évidemment, on est vraiment désolé, mais ça ne change rien à ce qui s’est passé. La meilleure façon de l’aider, c’est en faisant cette musique avec lui. C’est ce que nous avons fait. Et puis nous nous sommes bien amusés en tournée. Ça, ça aide.

N’as-tu pas parfois peur pour sa santé mentale ?

Non. Evidemment, au début, quand c’est arrivé, c’était un peu effrayant, mais maintenant, quelques années plus tard, il va beaucoup mieux. Il raconte des blagues idiotes et rit à nouveau. Ce n’était pas le cas il y a quatre ans. Il progresse. Il n’y a plus de souci à se faire.

Penses-tu que la pandémie et la morosité du contexte ont dernièrement exacerbé ses sentiments et le côté sombre de son esprit ?

Oui, c’est une bonne question. Il réside en Suède, au milieu des bois. Ce Covid-19 a été assez moche en Suède, donc il s’est plus ou moins isolé là-bas de lui-même pendant longtemps. Peut-être qu’il avait trop de temps pour réfléchir aux choses. Et bien sûr, ils ont vécu là-bas ensemble, donc sa maison est pleine de souvenirs. Il est certain que ça a été dur pour lui. C’est ainsi que le nouvel album est né. Nous n’avions pas prévu de sortir un album aussi tôt, mais l’année dernière, nous avons dû annuler quasiment toutes nos tournées. Il avait du temps pour écrire de la musique et maintenant, c’est terminé. Parfois je me demande même pour moi : est-ce que ce style de musique et le fait d’en jouer nous ont affectés ? Sommes-nous plus facilement déprimés ou avons-nous un esprit plus sombre à cause de ça ? Je n’ai pas la réponse à cette question. Peut-être. Peut-être pas. Nous sommes ainsi, c’est notre personnalité. Peut-être que la musique aide à vivre dans ce genre de période ou peut-être pas. Nous avons vécu des années de dingue avec ce groupe. C’est toujours l’éclate de tourner. Notre musique est très sombre, mais ça ne veut pas forcément dire que nous sommes toujours complètement déprimés et que nous ne nous amusons jamais. Tourner, c’est la meilleure partie de ce boulot. Je pense que je serais beaucoup plus déprimé si je devais travailler dans un bureau toutes les semaines. Le fait de jouer dans ce groupe nous rend bien plus heureux qu’un travail normal.

Juha a déclaré : « Je ne devrais pas dire ça, mais je hais profondément cet album. […] Mais je n’ai pas d’autre option que de l’aimer aussi. » Il a aussi dit que « peu importe les émotions qu’il [lui] faisait ressentir, tant qu’il [lui] faisait ressentir quelque chose ». Penses-tu qu’aussi douloureux que ça puisse être et peu importe à quel point il déteste cet album, faire de la musique est l’une des seules manières pour lui de se sentir vivant ?

Je ne sais pas. Nous vivons là-haut dans le Nord et surtout durant l’hiver, la météo est tellement merdique que c’est facile de se sentir vivant, même sans musique dépressive [rires]. C’est un homme qui n’est pas très à l’aise à l’idée de parler de ses sentiments. C’est un Finlandais typique – les Finlandais ne parlent pas vraiment de leurs sentiments et nous sommes très finlandais dans le groupe. Au lieu de parler, il exprime ça en musique. Je pense que c’est une super thérapie pour lui de mettre tous ces sentiments en musique et que ça lui a été d’une grande aide. Je comprends parfaitement pourquoi il déteste presque cet album. C’est à cause de l’état d’esprit dans lequel il était quand il l’a écrit. Cet album le renvoie aux souvenirs merdiques de cette putain de pandémie et de l’isolement, et lui rappelle comment il se sentait seul dans les bois. Je pense qu’au fond, il aime l’album. Nous en sommes tous très fiers. C’est probablement notre meilleur album à ce jour.

Le titre, Moonflowers, fait référence à des fleurs qui ne fleurissent que la nuit. Est-ce une métaphore pour le groupe : penses-tu que votre musique ne prospère que dans l’obscurité ou ne « fleurit que dans la misère », pour citer une des chansons ?

Ça peut être une métaphore, mais nous avons toujours eu des éléments naturels étranges dans nos chansons. Par exemple, dans l’album Songs From The North, il y a une chanson qui raconte une histoire sur des fleurs très similaires. Nous venons du Nord et la nature ici est assez unique, donc évidemment, ça nous influence ainsi que les thèmes que nous abordons dans notre musique. Généralement, les titres de chansons et d’albums, c’est la vision de Juha. Il avait ramassé ces fleurs dans son jardin et les avait photographiées en 2016. Il est retombé sur ces photos et a décidé de les utiliser pour la pochette de l’album. En gros, c’est son idée et sa création. Il y a une lune et il y a des fleurs sur la pochette, donc Moonflowers est un titre d’album approprié, mais oui, ce sont des fleurs assez uniques et cool quand on y pense et ça fait effectivement une jolie métaphore.

« Si vous voulez voir un côté spirituel dans notre musique… Ça dépend probablement de la façon dont on voit ça. Pour moi, c’est une musique très profane. C’est de la musique vraiment honnête sur la vie et sur ce que celle-ci peut parfois être. »

Trouves-tu toi-même du réconfort dans la nature, de façon générale ?

Oui, mais c’est horrible ce qui arrive à la nature. Les gens ne s’en soucient pas autant qu’ils le devraient. Nous avons encore beaucoup de forêt et de nature en Finlande. Si tu regardes la Finlande sur une carte, il n’y a que des forêts partout. Il y a quelques villes et entre, ce n’est que de la forêt. C’est sûr que j’apprécie. J’ai vécu ici toute ma vie. La nature a toujours été une part importante de moi et je pense que c’est important pour presque tous les Finlandais. Tous les pays nordiques sont des endroits assez uniques où vivre. C’est peut-être un peu plus dur à comprendre pour les gens qui vivent dans des énormes villes peuplées de millions de personnes. Si jamais vous venez visiter la Finlande, vous comprendrez ce que je veux dire. On vit tous dans la forêt, en gros. Même si je vis ici à Helsinki actuellement et que c’est notre capitale, ça reste tout petit ; il y a moins d’un million de personnes à Helsinki, donc ce n’est pas très grand. Rien n’est grand en Finlande.

Tu as parlé des fleurs sur la pochette de l’album, mais on y trouve aussi une lune que Juha a peinte avec son propre sang. Qu’est-ce que ça symbolise pour lui ?

Ça le rend encore plus personnel. C’est un album très personnel pour lui. Il y a beaucoup de détresse et de chagrin dans cet album, donc ça va très bien avec, ça renforce l’émotion quand on utilise son propre sang sur une pochette d’album. Après, il n’y a rien de très mystique derrière ça. Au final, c’est juste une lune peinte avec du sang, mais si tu penses aux textes et au thème de l’album, on comprend totalement pourquoi il a aussi voulu rendre la pochette aussi personnelle et spéciale. Encore une fois, c’était sa vision. Je me souviens quand il a commencé à en parler, il nous a suggéré cette idée et nous a demandé ce que nous en pensions. Personnellement, j’ai trouvé que c’était une super idée. C’est très joli. C’est une pochette géniale. Je trouve que ça se démarque des pochettes d’album habituelles. Pour beaucoup de groupes dans ce style de musique, une pochette d’album sur deux représente des oiseaux noirs et des arbres photoshopés, et elles se ressemblent toutes. Au moins, là c’est autre chose. J’étais totalement pour cette idée et le résultat est que c’est encore plus personnel.

Pour cet album, les sessions de chant ont été divisées en deux : David Castillo s’est chargé d’enregistrer le chant clair avec la batterie, tandis que le guitariste Juho Räihä s’est chargé du chant death. Généralement, la batterie nécessite une pièce et une attention particulières, d’où l’idée de faire appel à David, mais qu’en est-il du chant clair ? Est-ce que ça nécessite un traitement particulier par rapport au chant death ?

Ce n’est pas pour ça. Quand j’ai enregistré les growls au studio de notre guitariste, le SoundSpiral Audio, notre bassiste était là pour enregistrer sa basse en même temps. Donc c’était juste pour gagner du temps, vu que j’étais là avec lui. Généralement, il commençait la journée en enregistrant de la basse et quand il voulait faire une pause, j’enregistrais un peu de chant. Puis quand c’est moi qui avais besoin de me reposer, il se remettait sur l’enregistrement de la basse. Nous avons fait comme ça pour gagner du temps et faire en sorte que ce soit plus détendu, pour ne pas trop avoir à nous presser. Nous pouvions enregistrer un instrument et le chant le même jour. Ce n’est pas très marrant de faire du growl huit heures par jour, donc comme ça, je pouvais me reposer un peu entre les chansons. Nous avons trouvé que c’était une bonne manière de faire.

Puis j’ai pris l’avion pour me rendre à Stockholm où j’ai enregistré le chant clair. Juha vit en Suède. Il m’a rejoint à Stockholm et nous étions ensemble pour enregistrer le reste du chant. Il voulait être présent pour cette partie, de façon à prendre le temps de vérifier les lignes de chant ensemble. C’était d’ailleurs la première fois depuis de nombreuses années qu’il était présent aux enregistrements du chant. Je crois que la dernière fois où nous avons fait ça ensemble, c’était pour l’album Emerald Forest And The Blackbird. Après tout ce temps, nous avons voulu réessayer de faire ça. C’était vraiment amusant. Nous pouvions échanger des idées entre autres pour trouver la bonne tonalité de voix et le bon style pour chaque partie. C’était une collaboration. C’était ça la raison. Il n’y a rien de spécial derrière ça. C’était la manière la plus simple de procéder. Juha était d’ailleurs très impliqué dans chaque partie de l’album. Juho et Juha ont aussi enregistré les guitares ensemble en Suède. Ils ont emprunté du matériel aux Fascination Street Studios et ont enregistré chez Juha. Encore une fois, cet album était très personnel et important pour lui, et il avait une vision très claire de ce qu’il fallait.

Tu as dit que le fait d’enregistrer en deux fois était une question pratique, mais y a-t-il une différence entre enregistrer du chant clair et enregistrer des growls ?

Oui, enfin, déjà c’est un style de chant différent. Par le passé, je me fichais de savoir comment j’allais faire, mais j’ai découvert récemment que c’est en fait beaucoup plus facile de se concentrer sur une chose à la fois. C’est mieux d’enregistrer les growls et les chants clairs à des jours différents. C’est ainsi qu’on obtient les meilleurs résultats. Quand j’étais plus jeune, je m’en fichais, mais plus on vieillit, plus on a envie que les choses soient confortables. D’un autre côté, ça fait tellement longtemps que nous faisons ça que tout se fait sans trop réfléchir. Je chante dans ce groupe depuis le début et au bout de vingt ans, je n’y pense plus trop. Ça sort de ma bouche tout seul. Je ne sais pas comment l’expliquer ; je ne sais même pas si je peux l’expliquer.

« Evidemment, ce sont des chansons émotionnelles, mais au moins quand on les joue, on se sent vivants. »

« All Hollows’ Grieve » voit la participation de Cammie Gilbert d’Oceans Of Slumber. Vous faites régulièrement intervenir d’autres chanteurs, notamment des chanteuses : qu’est-ce qui crée le besoin d’une voix différente, une voix féminine en l’occurrence ?

Elles sonnent généralement mieux que moi ! [Rires] Ça pimente un peu les choses et ça apporte de la fraîcheur à certaines chansons. La raison pour laquelle nous avons des chanteuses qui interviennent dans nos chansons, c’est aussi une question de narration. Par exemple, dans cette chanson, « All Hallows’ Grieve », si vous suivez les paroles, il y a deux personnes qui se parlent. Ce serait étrange si je chantais tout, tout seul. Nous voulions vraiment avoir Cammie dans cet album. Nous l’avons connue en 2016 quand nous étions en tournée nord-américaine et nous avons joué à Houston, au Texas. Nous nous sommes liés d’amitié depuis. Nous avons aussi fait la tournée européenne avec Oceans Of Slumber en 2019. C’était cool de la voir chanter tous les soirs. Il était évident que si nous devions faire appel à une voix féminine pour le prochain album, nous allions lui demander, car c’est une chanteuse extraordinaire, elle sonne tellement bien.

Antti Hyyrynen apparaît aussi sur « The House Has No Home »…

C’est different. Antti est un bon ami à moi et je sais qu’il peut faire des growls et des cris très haut perchés et extrêmes. Je trouvais que ce serait cool d’ajouter des couches supplémentaires et de donner à ce morceau un peu plus de puissance. C’était donc plus pour des backings.

D’ailleurs, cette chanson a un côté black metal et froid très prononcé, avec ce chant black intense. Vous ne pouviez pas terminer sur une note plus sombre que ça…

J’ai ce background – avant Swallow The Sun, j’étais dans un groupe de black metal. J’ai joué du black metal dans ma vie, ça vient de mon adolescence. Je pense que cette chanson résume bien l’ensemble de l’album. C’est clairement le morceau le plus heavy de l’album, mais si tu penses à ce dernier et à ses huit morceaux, je ne vois pas d’autre endroit où on pourrait mettre cette chanson. Il faut que ce soit la dernière. Où pourrait-on la mettre à part là ? De la première à la dernière chanson, la boucle est bouclée. Si on considère la façon dont l’album démarre, y compris sur le plan des paroles, on voit que ça termine dans une situation similaire. Il fallait donc que cette chanson soit à la fin.

Une particularité intéressante à propos de cet album est qu’il est accompagné d’une seconde version, instrumentale, jouée par Trio NOX. Comment en avez-vous eu l’idée ?

Nous avons utilisé de vraies cordes – des violoncelles et violons – sur nos deux derniers albums, c’est-à-dire depuis que notre ancien claviériste Aleksi Munter a quitté le groupe. Nous avons commencé à utiliser ces instruments réels sur l’album When A Shadow Is Forced Into The Light, en plus des claviers, car ça sonne mieux. Les vrais instruments sonnent beaucoup mieux que des samples programmés. Nous avons décidé de refaire appel à eux sur ce nouvel album. Juha et l’une des violonistes de Trio NOX en ont discuté, et Juha a eu une idée : comme nous enregistrions de toute façon les chansons avec leurs instruments, pourquoi ne pas complètement arranger les chansons en version classique ? Nous en avons parlé à notre maison de disques et ils ont également aimé l’idée. Voilà comment nous en sommes venus à faire ça. En gros, nous avons sorti tout l’album avant sa date de sortie, mais dans sa version classique. Je crois que ça n’a jamais été fait avant. Je trouve ces versions magnifiques, mais c’est sûr que lorsqu’on est un groupe de metal et qu’on fait ce genre de chose, ça peut être « too much » pour certains metalleux, ce n’est pas assez metal pour eux. Certaines réactions allaient dans ce sens, mais personnellement, je trouve que ces versions présentent les chansons sous un angle vraiment cool. Quand on écoute les vraies versions, les versions metal, il y a plein de couches et d’éléments empilés, alors que sur ces versions classiques, les morceaux sont très épurés, mais de manière vraiment sympa. On peut vraiment entendre la chanson derrière toutes les couches.

Ces versions ont été enregistrées dans une église médiévale de Sipoo, en Finlande. Vois-tu quelque chose de spirituel ou même religieux dans ces chansons ou dans l’approche musicale du groupe en général ?

Non [rires]. Personnellement, je ne suis pas religieux – je pense qu’on est là et qu’ensuite on meurt, c’est tout. Si ça a été enregistré là-bas, c’est parce que les filles de Trio NOX connaissaient le lieu, elles y avaient déjà joué avant, et elles savaient que ça allait sonner super bien, que l’espace était super pour ça. C’était seulement parce que ça sonnait bien là-bas, que l’acoustique était très bonne. Ce sont des instruments très différents à enregistrer, si on compare à une guitare électrique, donc ils ont besoin du bon espace où ça résonne comme il faut, où il y a un écho naturel dans la pièce, etc. Ça n’avait donc rien de spirituel ou religieux. C’est juste que ça sonnait super bien. Enfin, si vous voulez voir un côté spirituel dans notre musique… Ça dépend probablement de la façon dont on voit ça. Pour moi, c’est une musique très profane. C’est de la musique vraiment honnête sur la vie et sur ce que celle-ci peut parfois être, mais si quelqu’un la trouve spirituelle ou je ne sais quoi, ça me va parfaitement.

« La musique joyeuse, ça sonne horriblement mal. Je n’aime pas tout ce qui est excessivement positif parce que je suis un réaliste, la vie n’est pas faite seulement de soleil qui brille et de joie. »

Vous êtes sur le pont de partir en tournée aux Etats-Unis. Vu à quel point ces chansons sont douloureuses pour Juha et le fait qu’il a dit haïr cet album, penses-tu qu’il aura la capacité émotionnelle de jouer cette musique en concert ?

Bien sûr. Je ne crois pas que ça posera le moindre problème. Il a fait une petite pause avec les tournées en 2016 et 2017, et maintenant il apprécie beaucoup de jouer à nouveau. Evidemment, ce sont des chansons émotionnelles, mais au moins quand on les joue, on se sent vivants. Ça fait longtemps maintenant qu’il a hâte que les tournées reprennent. Ça va bien se passer, pas de problème !

Vous avez d’ailleurs fait deux ou trois concerts en 2020 et 2021 en Finlande : comment c’était de jouer dans ce contexte pandémique étrange ?

C’était assez bizarre, mais quand on monte sur scène, c’est toujours pareil. Ça n’a rien changé de ce point de vue. Evidemment, c’est étrange de voir la plupart des gens porter le masque dans le public, ce n’était pas comme ça avant, mais autrement, ça marche comme avant. Quand nous avons fait quelques festivals cet été, nous avions un peu peur de la façon dont nous allions jouer ces chansons après une si longue pause. Ça faisait presque un an et demi que nous n’avions pas du tout joué ensemble. Nous avons fait une répétition à Helsinki la veille du premier festival. Nous avons commencé à jouer et tout s’est enchaîné naturellement. On n’aurait pas du tout dit que nous avions fait une pause. Tout a fonctionné parfaitement dès le premier morceau. Maintenant nous partons en tournée et c’est autre chose. Evidemment, nous ne sommes jamais partis en tournée en pleine pandémie avant. Je ne sais pas exactement à quoi m’attendre. Le temps nous le dira, mais j’espère vraiment que les gens n’auront pas trop peur de venir voir les concerts. Au final, ça devrait être facile. Si les gens pensent à se laver les mains et à rester chez eux s’ils se sentent malades, ça devrait bien se passer.

Cette année, ça fait vingt ans que tu as rejoint Swallow The Sun. Qu’est-ce que ça te fait ?

J’étais un jeune gars quand j’ai rejoint le groupe, je n’étais même pas majeur – je crois que j’avais seize ans, si je compte bien. J’ai passé plus de la moitié de ma vie dans ce groupe, c’est dingue. Ça a été des années folles, plein de choses se sont passées. Après toutes ces années, je ne suis pas sûr que j’aurais fait autre chose – je ne sais même pas si j’aurais su faire autre chose que ça ! Mais j’ai passé de super moments à voir pas mal de pays.

Qu’est-ce qui t’a attiré ou parlé à l’origine dans ce genre de musique dépressive, surtout que tu étais un adolescent de seize ans qui n’avait encore aucune expérience de la vie ?

C’est ce qui est cool quand on est jeune : on ne sait rien des côtés merdiques de la vie, on est jeune, naïf et innocent. J’ai appris à mes dépens bien plus tard [rires]. Je me souviens quand j’ai intégré le groupe, j’étais déjà familier avec ce type de musique. J’aimais beaucoup My Dying Bride, par exemple, à l’époque. Je pense que la mélancolie fait partie du sang finlandais. Quand on naît, c’est déjà là dans nos veines. Les gens disent toujours que si les Finlandais jouent de la musique aussi sombre, c’est à cause des longs hivers obscurs. Oui, peut-être que ça influe, mais surtout quand j’étais gamin, dans les années 80 et au début des années 90, toute la musique qui était diffusée à la radio et que mes parents écoutaient était de la musique finlandaise traditionnelle très mélancolique. Donc la musique mélancolique a toujours été populaire en Finlande. On grandit avec ça. Peut-être que ce n’est plus le cas aujourd’hui parce que désormais, il n’y a que du hip-hop et ce genre de trucs, mais dans les années 80 et 90, c’était le cas, toutes les musiques mainstream que les adultes aimaient écouter étaient très mélancoliques. Donc on apprenait à aimer. Et puis qu’y a-t-il de mieux que ça ? Encore une fois, je ne suis pas très fan de musique joyeuse. Ça a tendance à m’énerver, alors que la musique sombre et mélancolique me procure du bonheur. La musique joyeuse, ça sonne horriblement mal. Je n’aime pas tout ce qui est excessivement positif parce que je suis un réaliste, la vie n’est pas faite seulement de soleil qui brille et de joie.

Penses-tu que tes prestations ont gagné en authenticité après vingt ans d’expérience ?

Probablement. En tant que personne, je suis introverti, donc je n’aime pas tellement être sous le feu des projecteurs, mais je pense que ça apporte aussi quelque chose à mes prestations. Je n’ai jamais été le meilleur des frontmen [rires]. Ça convient bien à notre musique.

Tu as commencé à le mentionner tout à l’heure, mais de quel background musical venais-tu ?

J’ai commencé à jouer de la guitare quand j’étais en CE2, j’avais peut-être dix ans. J’étais à fond dans Ozzy Osbourne en solo et dans Black Sabbath, et évidemment Appetite For Destruction des Guns N’ Roses. J’ai commencé à aimer le metal comme ça. Ensuite, j’ai découvert le black metal quand j’étais adolescent. Je me souviens qu’In The Nightside Eclipse d’Emperor était – et est toujours – l’un des meilleurs albums de black metal pour moi. J’ai commencé à écouter Storm Of The Light’s Bane de Dissection, Marduk, etc. Ensuite, avec notre bassiste Matti et notre précédent claviériste Aleksi, nous avons joué dans le même groupe de black metal. Nous avons fait ça juste avant que Swallow The Sun ne commence. Je crois qu’à quatorze ans, j’ai plus ou moins abandonné la guitare. Personne d’autre ne voulait vraiment chanter et essayer de crier et growler, donc j’ai décidé que j’allais moi-même essayer, mais c’était impossible pour moi de jouer de la guitare en même temps. Je n’étais pas un très bon musicien, donc j’ai laissé tomber la guitare et je me suis mis au chant.

Interview réalisée par téléphone le 15 novembre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jussi Ratilainen.

Site officiel de Swallow The Sun : swallowthesun.net

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  • Merci de nous avoir fait part de cet entretien avec Mikko, cela fait plaisir d’en apprendre plus sur le groupe et ce qui entoure cet album empli d’émotion.

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