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Swallow The Sun : une obscurité qui se savoure en profondeur


L’industrie de la musique, avec le temps, a beaucoup évolué. Les ventes d’albums ont chuté, les prix des places de concerts ont augmenté d’une façon démentielle, les labels n’ont plus les mêmes moyens qu’avant pour promouvoir leurs artistes, le merchandising s’est de plus en plus imposé comme une source de revenus clé pour beaucoup d’acteurs du monde de la musique, Steve Jobs nous a fait croire que nous pouvions capter l’essence d’un concert le bras levé à travers la lucarne d’un de ses joujoux… et l’on pourrait poursuivre ce type d’énumérations factuelles pendant des heures.

Au sein de cette évolution permanente, il est à noter – fort heureusement – que l’artiste reste sacré. Certes il est la première victime de la conjoncture économique difficile du secteur dans lequel il tente de tirer son épingle du jeu, certes le téléchargement illégal l’a abasourdi et la rétribution qu’il touche de la part des plateformes de streaming est encore beaucoup trop faible : mais fort heureusement il a conservé aux yeux du public cette fascination que confère la scène. D’ailleurs le jour où le prestige de l’artiste disparaîtra, alors l’industrie de la musique sera probablement morte et enterrée !

Mais là n’est pas notre sujet…

Depuis les années 50, le vinyle puis le disque ont été la clé de voûte du monde de la musique sur le plan de la diffusion et donc de la promotion des oeuvres musicales. Tout tournait autour du disque car à la base tout était pensé en fonction de lui. En conséquence, quel changement pour l’industrie lorsque les portes du téléchargement illégal ont été ouvertes, que les ventes physiques ont chuté et que l’industrie a dû commencer à réadapter son fonctionnement en se tournant progressivement vers le digital ! Alors que le support physique avait toujours dominé les débats, le dématérialisé arrivait tel un éléphant dans un magasin de porcelaine avec ses avantages et ses inconvénients pour une sorte d’iconoclasme 2.0.

Malgré tout, on assiste aujourd’hui à un revival de l’objet. Le vinyle est à la mode, la cassette fait son grand retour après avoir été oubliée dans nos vieux transistors et même si le MP3 joue aujourd’hui un rôle prépondérant dans le secteur, l’attachement au disque reste très fort pour beaucoup de passionnés de musique, fans comme artistes.

Récemment un groupe a même pris le contre-pied du tout digital en annonçant la sortie prochaine… d’un triple album ! Il s’agit des Finlandais de Swallow The Sun dont l’album Songs From The North sortira en novembre chez Century Media. Le combo, par l’intermédiaire de son guitariste et compositeur principal Juha Raivio, explique sa démarche :

« Faire un triple album dans cette époque perdue moderne et digitale… Beaucoup diront que c’est de la folie. Je dis que c’est redonner de la valeur, du cœur et du respect à la musique et au format album là où il devrait y en avoir. Ça ne devrait jamais devenir une industrie fast food creuse où la musique est seulement téléchargée une chanson à la fois. Ces albums contiennent la vie, la mort, de la morosité, de la beauté et du désespoir dans leur formes et à des niveaux les plus profonds. Les trois chapitres sont différents mais connectés, un long voyage à travers ces chansons écrites ici dans le nord. La musique est sacrée, les albums sont sacrés. »

Swallow The Sun fait partie des ces artistes qui considèrent que leur oeuvre ne peut être appréhendée par l’auditeur en écoutant, ou téléchargeant, ici et là les chansons de son disque comme on le ferait pour le dernier single à la mode. Les membres du groupe revendiquent ainsi leur album comme un Tout indivisible, une oeuvre intégrale dont ils souhaitent qu’elle soit considérée uniquement comme telle par les fans, soulignant par ce biais la valeur du travail global accompli.

Un discours que l’on retrouve chez de nombreux artistes. Bruce Dickinson, le chanteur d’Iron Maiden, en est un bon exemple. Dans notre récente interview, il insistait sur la volonté du groupe de faire un double album – The Book Of Souls qui sort le 4 septembre prochain – alors que son entourage proche, connaissant les problématiques rencontrées par les labels, lui déconseillait ce choix : « Au départ, notre management disait : ‘Ugh… C’est problématique. Ce sera difficile. Vous savez, la maison de disques ne va pas aimer ça parce que ci et ça.’ Eh bien, en fait, non. C’est vraiment cool : plus personne ne fait de doubles albums. C’est donc super : vous pouvez faire de supers digipacks, vous pouvez faire un super livre, vous pouvez faire le livre des âmes (NDT : traduction du nom de l’album The Book Of Souls), vous pouvez … Vous pouvez faire en sorte que ce soit vraiment spécial ! Nous n’allons pas faire Use Your Illusion I et Use Your Illusion II. Non, non, non. Nous allons faire un album ! Tout a été fait au même moment, comme un seul morceau d’histoire, si tu veux. Donc la décision était prise. »

C’est un fait : on voit de plus en plus de groupes défendre le format album. Symphony X et Trivium sont d’ailleurs les deux derniers exemples de groupes ayant constitué leurs derniers disques spécifiquement dans cette optique, et le revendique. Michael Romeo, le guitariste du premier combo cité, évoque clairement cette motivation dans notre récent entretien en parlant de son dernier bébé, Underworld : « On s’est concentré sur les chansons et leur enchaînement, et l’album comme un tout, pas vraiment enrobé d’un concept ou avec des chansons qui se relient mais comme une expérience d’écoute complète. L’une des raisons pour cette manière de faire – et c’est venu vraiment très tôt – était parce que j’avais vu un documentaire et que j’avais parlé avec différents gars de différents groupes à propos de l’évolution de l’industrie, de beaucoup de choses négatives et de ce documentaire que j’avais vu. C’était un mec qui racontait… Peut-être était-ce plus orienté vers le monde de la pop où ils n’ont qu’une chanson qui est destinée à être un hit et le reste de l’album est du remplissage, et les gens sont là : ‘Bordel, pourquoi est-ce que j’achèterais l’album si une seule chanson m’intéresse ?’ Et le gars disait que c’était vraiment dommage parce qu’à cause de ça, il n’y aura plus de grands albums complets qui deviendront des classiques comme avant, comme Dark Side Of The Moon ou Moving Pictures de Rush, tous ces classiques. Et c’était un peu la motivation, genre : ‘Bon sang, essayons vraiment d’honorer le format album.’ Je pense que la plupart des groupes de metal font ça, nous essayons tous de composer des albums mais je pense qu’avec celui-ci ça a été fait de manière un peu plus consciente. »

Le guitariste Corey Beaulieu de Trivium parle de son côté dans une nouvelle interview du processus d’écriture de Silence In The Snow, prévu pour le 2 octobre via Roadrunner Records, en mentionnant les références que le groupe avait en tête au moment de composer : « L’inspiration pour l’album est venue du fait d’écouter nos groupes favoris et nos héros en essayant de comprendre ce qui rendaient leurs albums si spéciaux dans l’histoire de la musique et comment tous ces disques étaient construits en termes de vibrations, de styles… Notre but était vraiment d’analyser pourquoi The Number Of The Beast d’Iron Maiden est l’un des plus grands disques de tous les temps, idem pour Holy Diver de Dio ou les disques de Rainbow. On a utilisé toutes ces références comme inspirations parce qu’on a le sentiment que les groupes de metal ne font plus de disques comme ça, sauf si tu es un groupe qui a évolué à cette période, et n’ont plus cette spécificité dans le son et les chansons ». Corey évoque ainsi avoir voulu faire « un album qui a un début et une fin – chaque chanson était nécessaire pour créer l’oeuvre complète, car chaque chanson apporte son atmosphère et son caractère à l’album global… […] Chaque chanson a sa propre raison d’être. »

Dans ce contexte il n’est donc pas étonnant que Juha Raivio, pour revenir à Swallow The Sun, utilise le mot « entité » pour définir ce futur disque qui s’annonce triplement riche : « Les albums sont très différents les uns des autres, mais ils forment quand même une entité : l’un respecte la tradition de Swallow The Sun, le second est joliment acoustique et le troisième est un voyage dans le monde obscur du funeral doom. »

Un monde obscur qui prendra sens si vous respectez la volonté du groupe. Car bien loin de proposer une musique consommable du type j’ingère/j’oublie, et mettant toute leur âme (et bien plus) dans leurs compositions doom-death, les musiciens de Swallow The Sun laissent penser dans leur discours que le format album est le seul susceptible de valoriser leur art à sa juste valeur puisque c’est AVEC ce format et PAR ce format qu’ils envisagent leur rapport à la musique. C’est donc notamment pour cette raison que Swallow The Sun sacralise le disque qui représente la base de son édifice, la clé de voûte de sa philosophie.

Il paraît en conséquence fondamental d’écouter ses album(s) en entier pour comprendre la finesse, l’intelligence et le sens profond de son message.

@AmauryBlancRM



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  • Article sympa ; ça donne envie de se gaver d’albums-concepts rigolos en attendant de voir à quoi ressemblera ce triple album (jamais entendu parler d’un triple album avant ça, d’ailleurs !).
    Attention, cependant :
    • oeuvre → œuvre
    • la cassette fait son grand retour après avoir été oublié → oubliée
    et surtout :
    • digital → numérique (« le terme numérique doit être préféré d’après l’Académie française », « sémantiquement, le terme digital en français comme en anglais provenant du mot latin digitum signifiant « doigt », qui n’a rien à voir avec nombre ou numérisation. Le seul vrai calculateur digital est […] le boulier, où le calcul s’effectue avec les doigts. » Ahah, j’adore le coup du boulier xD Merci Wikipédia xD)

    Il y a un truc bizarre qu’on retrouve à pas mal d’endroits, maintenant : t’achètes un disque, et on t’offre un code de téléchargement pour la version numérique. Ça m’l’a fait pour le dernier Anathema chez Kscope. Je sais bien que de plus en plus de gens n’ont pas de lecteur de disques sur leur ordi car c’est gros et cher, mais je trouve tout de même le concept chelou, d’autant plus que je doute que ça propose toujours un bon vieux format sans perte (et même si c’est le cas, ça fait un gros téléchargement assez lourd). Pis si les gens offrent le code à un ami, ça peut faire baisser les ventes. Quant à la Fnac, on dirait qu’elle offre un droit d’accès à l’album sur un énième service en ligne redondant d’écoute de zik qui oblige des datacenters à cramer du charbon, mais il y a ptet un truc qui m’échappe.

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