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Interview   

Tagada Jones, tout feu tout flamme


Après clips, teasers et autres petites pépites (notamment le montage confiné de « Nous Avons La Rage »), la sortie de leur album est très attendue par leur communauté de fans : ce sont les Tagada Jones, qui s’apprêtent à dévoiler À Feu Et À Sang (anciennement Hors Norme). Ceux qui ont visionné les clips ne s’y seront pas trompés : l’heure est à l’exploration, à l’approfondissement, même. Sans perdre de leur efficacité, les Tagada sortent à petites touches de leur style habituel, en osant des incartades du côté de l’électro ou du metal indus notamment.

Côté textes, les mêmes sujets d’actualité leur brûlent les lèvres, et parce que le monde évolue, mais pas si vite, des thèmes comme l’écologie ou les violences faites aux femmes restent au cœur des paroles de leurs chansons. Pour en savoir plus sur cette sortie et sur le projet artistique, nous avons rencontré Niko, chanteur du groupe, un mardi matin maussade, dans les locaux de Rstlss prod. Petit check du coude, un café, et c’est parti.

« La grosse particularité de cet album, ce que nous avons voulu dès le début, c’est d’aller plus loin. Nous n’avons jamais eu de carcan. Cette démarche-là est certainement plus punk que les trois quarts des groupes punk qui ont une crête sur la tête et qui font du copier-coller de ce qui se faisait à la fin des années 70. »

Radio Metal : Parle-nous un peu des conditions d’enregistrement de cet album, qui a dû être inédit j’imagine ?

Niko Jones (chant & guitare) : Oui et non ! Tout était prévu pour que ça sorte un petit peu plus tôt, quand même. La composition était vraiment avancée, et nous avions décidé de faire l’enregistrement en deux parties, notamment pour pouvoir sortir un clip assez tôt. Donc nous avions fait toute une première partie d’enregistrement, nous avions déjà enregistré plusieurs titres aux mois de janvier et février, puis le confinement est arrivé. Nous devions normalement faire la deuxième partie de l’enregistrement fin mars, ça a été décalé. Nous devions aussi sortir un clip, celui de « Nous Avons La Rage », pour notre festival anniversaire les 10 et 11 avril, le tournage aussi a été décalé. D’où le fameux clip de confinement avec les gens qui nous ont envoyé leurs vidéos. Et finalement, nous avons décalé d’un mois, en gros, puisque ce qui devait être enregistré fin mars l’a été début mai. Et puis je ne vais pas te cacher qu’au bout d’un moment nous avons un peu pris les devants, nous nous sommes un peu déconfinés avant tout le monde. Enfin, nous nous sommes reconfinés, mais tous ensemble ! En plus, le studio est attenant à ma maison. Donc en termes de planning, nous avons pris un mois de retard, plus le décalage parce que le gars qui mixait au Etats-Unis a eu un autre projet qui a pris du retard aussi, mais ça n’a pas non plus été le grand chamboulement.

Pendant le confinement vous avez demandé aux gens qu’ils vous envoient de petites vidéos sur fond blanc pour faire ensuite un montage pour réaliser le clip de la chanson « Nous Avons La Rage », et ça a été un énorme succès. En cette période où la règle est la distanciation sociale et où le risque de perdre contact avec les autres est immense, considérez-vous ce clip comme une victoire ?

Niko Jones : Oui, alors en plus c’est arrivé très tôt. C’est peut-être le vrai premier clip de confinement mondial sur un nouveau morceau. D’abord, nous avons été très surpris et heureux du retour du public. C’est vrai, les gens n’avaient que ça à faire, mais bon, ce n’est pas parce qu’ils n’ont que ça a faire qu’ils vont le faire ! Evidemment, nous avons été obligés de changer l’idée de base du clip parce que ce n’était plus possible, mais comme le morceau est un peu « post-gilets jaunes », nous avions envie de montrer la diversité des gens qui ont fait partie du mouvement. L’idée de base, c’était d’avoir plein de gens différents, des jeunes, des vieux, des blancs, des noirs, des hommes, des femmes… Nous avons un peu changé notre fusil d’épaule, mais nous nous sommes dit que si on demandait aux gens de se filmer, on pouvait aussi avoir une diversité. Nous nous sommes dit que nous allions lancer ça sur les réseaux sociaux et que nous allions bien voir. Nous nous attendions à avoir 250 à 500 vidéos en une semaine. En fait, nous avons eu 3500 vidéos en deux jours. Nous avons été obligés de dire aux gens d’arrêter. Il fallait être réaliste : le réalisateur ne peut pas, d’une, tout utiliser, et il ne pourra même pas tout dérusher. Il a donc choisi les gens pour le clip, et pour tous ceux qui n’ont pas pu y être, nous avons sorti des teasers avec les images, les unes après les autres, de tous les gens. Tous ceux qui nous ont envoyé quelque chose ont eu un retour quand même. Nous estimions que c’était quand même la moindre des choses. Mais nous étions contents d’avoir eu autant de retours, et d’avoir ce clip qui montre un moment donné de notre vie. J’espère que ce n’est qu’une étape et qu’on passera à autre chose, et qu’on oubliera vite, mais c’est quand même une tranche de notre vie que tous ceux qui l’ont vécue n’oublieront jamais. Ce sera ancré. Donc c’est marrant d’avoir ce clip qui est assez révélateur du moment. Et oui, nous avons réussi à réunir les gens, comme tu dis, c’est drôle. Bon, ça devient moins drôle maintenant, ça commence à être vraiment long… Je ne fais pas partie des complotistes, mais enfin, mais tu vois les gens dans le métro, dans les supermarchés, à touche-touche, tu interdis les concerts, je ne vois pas bien… Ou fermer les bars à 22h… Qu’est-ce que ça change que les gens se soient assis de 21h à 22h et qu’ils restent une heure de plus assis les uns à côté des autres… On se trompe un peu de cible.

Ces derniers jours, un mouvement est né, Alerte rouge, qui a été lancé par le Syndicat national des prestataires techniques pour le spectacle vivant et l’événement, donc par des professionnels du monde du spectacle, qui sont aujourd’hui les laissés-pour-compte économiques de cette crise, et qui sont très inquiets pour leur avenir. Une situation qui touche tous les métiers du spectacle. Toi qui gères aussi Rage Tour, qui produis des groupes, etc., est-ce que tu crains aujourd’hui pour la pérennité de tes structures, Tagada Jones y compris ?

Niko Jones : Les groupes, non. Il faut être réaliste, on a tous l’intermittence qui a été prolongée d’un an. Je pense que si ça dure, ils feront perdurer le système. Donc les groupes, non. Tu auras toujours envie de jouer… Si c’est super chiant, pesant, frustrant, tout ce qu’on veut, mais ça ne remet pas en cause la vie d’un groupe. Les structures, oui. Il y a beaucoup plus de structures pour qui c’est compliqué. Nous, nous avons la chance d’être une structure établie depuis très longtemps, Rage Tour marche assez bien. En plus, comme nous sommes des gens un peu humanistes, en tout cas certainement pas capitalistes, nous n’avons pas le même fonctionnement qu’une boîte traditionnelle, nous n’avons pas pris de dividendes, l’argent est resté dans la société. Donc la société a de quoi tenir plusieurs années. Il y a quand même des aides qui permettent de passer cette période très difficile, il ne faut pas non plus ne faire que cracher sur le système. Force est de reconnaître qu’avec les aides, nous pourrions durer plusieurs années. C’est plutôt une période extrêmement pénible, parce que tu ne fais que reporter des projets, tu n’as pas de vision. Nous avons un métier basé sur le fait de monter des tournées, il y un côté « tiens, on pourrait faire ça », on imagine des choses. Sauf que là, on ne peut plus les imaginer et c’est très frustrant. Mais il y a beaucoup plus grave : il y a des structures dont la vie est carrément remise en question à cause du Covid-19 et du fait qu’il n’y a pas du tout d’activité. C’est beaucoup plus ennuyeux. Après, c’est un milieu qui est assez solidaire quand même. Avec les Ramoneurs De Menhir, je pense que nous pouvons nous autoproclamer comme étant les deux groupes en France à faire le plus de concerts de soutien pour des structures. Nous en faisons beaucoup et nous continuerons d’en faire. Nous n’en ferons pas pour tout le monde non plus parce qu’on nous demande parfois de venir faire un concert de soutien alors que ce sont des structures qui ne nous ont jamais fait jouer, qui n’ont jamais pris aucun de nos groupes. Alors, il faut être juste, nous aiderons ceux pour qui ça compte parce que nous avons fait un bout de route ensemble, et je les inviterai à inviter d’autres groupes avec qui ils ont construit des choses. Oui, les groupes vont être solidaires, c’est sûr, pour remonter les plus petits lieux. Les lieux subventionnés, c’est compliqué, mais ils s’en sortiront, mais pour les lieux totalement indépendants, c’est plus compliqué.

« Une fois j’ai reçu un message d’une féministe super énervée qui me disait : ‘Franchement, Tagada, il y en a marre. C’est bien de faire vos festivals anniversaires, mais il n’y a pas de groupe de filles.’ Je lui ai dit : ‘Très bonne remarque, c’est vrai. Il n’y a pas de groupe de filles. Par contre, plutôt que de t’acharner sur nous, on va compter le nombre de groupes de filles qui existent dans le paysage rock français, dans le style de musique qu’on fait.' »

Pour revenir sur les clips, vous avez sorti celui de « De Rires et De Larmes », avec une esthétique un peu différente de d’habitude, assez « à l’ancienne ». La chanson elle-même sonne très « Béru », plus mélodique que la plupart de vos morceaux en tout cas : aujourd’hui, musicalement, vous avez envie de jouer un peu sur les nuances ?

Niko Jones : C’est bien que tu poses cette question, parce que la grosse particularité de cet album, ce que nous avons voulu dès le début, c’est d’aller plus loin. Nous n’avons jamais eu de carcan. Cette démarche-là est certainement plus punk que les trois quarts des groupes punk qui ont une crête sur la tête et qui font du copier-coller de ce qui se faisait à la fin des années 70. Peu importe ce que les gens pensent, nous avons toujours fait ce que nous avions envie de faire, et nous avons toujours mixé nos influences qui vont du rock au metal en passant par le punk, le hardcore… Nous avons toujours mixé tout ça. Sur ce disque, nous avons voulu aller plus loin dans chaque thème, essayer de faire les morceaux les plus différents possible. Nous avons tous aussi eu des petites influences hip-hop dans les années 80 que nous écoutions, et dans certains morceaux, notamment « Nous Avons La Rage », la base de l’écriture, c’est que j’ai mis un beat box hip-hop pour faire un placement de voix différent. Nous avons même gardé un passage comme ça dans le morceau – ce n’est pas du hip-hop non plus, il ne faut pas exagérer, mais pour nous, en tout cas, c’est différent. Donc nous avons travaillé de manière très différente sur chaque titre, ce qui fait que nous sommes allés plus loin dans chaque titre, et les morceaux sont beaucoup plus variés. Tous les premiers retours de la part des gens qui ont écouté l’album, et ça nous fait très plaisir, c’est que l’album est vraiment varié. Il n’y a pas deux morceaux qui se ressemblent.

Aujourd’hui, on n’est plus dans les années 2000, donc on a la chance de pouvoir faire plusieurs clips. Avant, c’était déjà la croix et la bannière pour faire un clip sur un album. Là on sait qu’on va pouvoir en faire cinq ou six. Donc nous voulons aussi montrer des choses variées et la diversité du groupe. Ce n’est pas le tout d’avoir un discours « on prône les différences, le respect ». C’est bien de le faire aussi dans la musique, et nous avons eu envie de le faire. Nous voulons montrer aussi les différentes casquettes que nous pouvons avoir ou les différentes attitudes. Donc ce morceau-là, que nous assumons jusqu’au bout, qui a un côté différent… Moi je n’aurais pas dit Béru, plutôt punk à la Rancid, Transplants, j’avais l’impression que ça allait dans ce côté-là, que d’habitude nous n’avons pas du tout chez Tagada Jones. Les petites machines, c’est mon pote Damny [Baluteau] de La Phaze qui les a faites, et à la base, cette idée-là, je pensais la faire avec lui, avec La Phaze. Je leur disais : « Mais pourquoi avec La Phaze vous n’avez jamais fait un morceau dans cette veine-là, très punk, mais aussi avec le côté électro, avec ce côté Transplants ? » Ca faisait des années que je lui en parlais, puis nous nous sommes dit que nous ferions ce morceau ensemble, et finalement c’est lui qui a fait la partie machine. Et nous assumons aussi, c’est un choix, d’aller plus loin dans l’esthétique des clips. Plutôt que de faire un truc lissé, bateau… Et puis nous en avons marre de faire tout le temps la même chose, il faut dire ce qui est. Ca fait vingt ans que nous faisons des clips – même si nous n’en faisions pas beaucoup au début – et faire un clip où on fait mine de jouer, comme sur scène, au bout d’un moment, tu as envie qu’il y ait une idée dans le clip. Là, nous allons plus loin. Ce qui est rigolo – nous le savions, mais nous avons fait exprès de ne rien dire, parce qu’il n’y a pas à donner le manuel d’explication – c’est que le clip qui arrive, « Le Dernier Baril », est le morceau le plus metal indus, il est carrément indus, et c’est le morceau qui suit. Et là, l’univers n’a rien à voir, c’est sombre, c’est des flammes. Et c’est aussi ça Tagada Jones, nous avons de multiples facettes.

C’est aussi pour ça qu’on voit Waner à la deuxième guitare ?

Niko Jones : Quand je te dis qu’on assume. Là, nous partons sur une base qui est un peu électro, et ce son est vachement axé sur le son de basse électro. Nous n’allons pas faire mine de jouer de la basse dessus alors que nous utilisons ça. On s’en fout. Au final nous avons décidé de ne pas mettre de vraie basse sur le titre. Nous avons essayé et nous nous sommes dit que ça faisait conflit de basses, qu’on ne comprenait rien, et nous avons gardé la basse électro. Dans ces cas-là il n’y a pas besoin de la jouer sur scène. J’ai dit à Waner : « Tu sais quoi, tu vas jouer de la guitare, comme ça je pourrai ne prendre que le micro ! » C’est marrant ! Nous nous sommes dit que nous allions faire le clip comme ça aussi. Nous ne sommes pas en train d’essayer de faire croire que nous jouons ce que nous ne jouons pas.

Tu parlais de la chanson « Le Dernier Baril » et de son côté indus. On a l’impression d’entendre un improbable mix entre Tagada Jones et Rammstein ; surtout lorsque tu scandes « gazoline ! », c’est quelque chose que Till Lindemann aurait pu faire… C’était une influence consciente ?

Niko Jones : Forcément. Je suis pour assumer les influences, et nous avons forcément écouté Rammstein, même si, quand nous avons fait ce titre-là, nous ne nous sommes pas dit que nous allions copier un morceau de Rammstein. Nous ne faisons jamais ça. Mais les influences, on les a forcément en nous. Et quand tu as des idées de placement de voix, de scander quelque chose, tout ce que tu as entendu influe sur ce que tu vas reproduire. Donc oui, forcément, c’est influencé. Ce qui est drôle, c’est que tu vas dire ça quand un morceau est terminé, alors qu’au début – comme souvent c’est moi qui amène les premiers riffs de guitare et la voix –, quand j’ai fait écouter ça aux autres du groupe – il n’y avait pas encore la voix ni l’orchestration autour –, ils voyaient plutôt ça comme un morceau power metal, stoner presque. Mais moi j’avais déjà cette vision de le tirer vers le côté indus. Du coup, le riff de gratte est loin du rendu du titre, loin de Rammstein, ça n’a rien à voir.

« Ca manque peut-être de gens qui ont des convictions fortes, et qui vont jusqu’au bout de leurs idées. C’est un peu dommage […]. Le ronron vient peut-être un peu de là, il n’y a pas beaucoup de nouveaux groupes, de nouvelles idées. »

Tagada Jones et Rammstein sont deux groupes qui n’ont vraiment rien à voir, autant musicalement que thématiquement. Mais s’il y avait un point commun entre ces deux groupes, lequel serait-il ?

Niko Jones : Je vais t’en dire un. La vie est faite de rencontres, et les rencontres font la vie. Là, en tournant ce clip, nous avons travaillé avec l’équipe de Monic La Mouche – c’est eux qui font toutes les décos du Hellfest et tout ça. Hugo, qui gère cette boîte, est un pote de longue date ; il était d’ailleurs tourneur de La Phaze un moment, c’est drôle, au bout d’un moment tout se recoupe. Eux travaillent avec une société pour les flammes – car nous voulions des flammes pour le clip – et cette société travaille avec du pétrole, et pas avec les artifices, comme ce qu’on voit partout. Et quand nous avons vu le rendu, nous étions là : « Mais c’est énorme ! Comment t’as fait ça ?! » Et c’est parce qu’ils bossent avec de la diffusion de pétrole. Et là j’ai dit : « On dirait les flammes de Rammstein ! » Et il m’a dit : « C’est ça, c’est l’un des seuls groupes à utiliser cette technique », et pas les flammes de pyrotechnie avec du gaz. Donc on a ça en commun : les flammes, le pétrole – enfin, nous ne les avons pas encore, nous les avons juste dans le clip !

Dans « La Biche Et Le Charognard », sorte de fable de La Fontaine version 2020, tu parles de la violence envers les femmes. Vous qui êtes quatre hommes blancs, est-ce que le mouvement #MeToo vous a fait prendre conscience de certaines choses ou avez-vous toujours eu une conscience féministe ?

Niko Jones : Nous l’avons toujours eue, et ce n’est pas le premier morceau que nous faisons à ce sujet. C’est au moins le troisième ou quatrième. Nous avions fait « Une Fois De Trop », sur les violences conjugales, nous avions fait « Mea Culpa » sur ce genre de thème aussi, c’est au moins le troisième. C’est un sujet qui nous tient à cœur, parce que ça évolue, mais pas trop non plus. Ma fille a maintenant dix-huit ans, elle est assez dans ce mouvement-là, un peu féministe. L’extrémisme féministe n’est pas toujours bon non plus, tout n’est pas bon à prendre. Par contre il y a des choses qui ne devraient plus exister. Malgré les années qui passent, ça existe toujours et c’est anormal. On a vu d’ailleurs une augmentation des violences conjugales à l’encontre des femmes pendant le confinement. C’est un sujet qui mérite d’être traité, et souvent, je me dis que je ne comprends pas que nous soyons dans les seuls groupes à parler de ça. Il y a plein de sujets sur lesquels les groupes ne prennent pas parti, de peur sans doute de gêner, de se fermer des portes, je ne sais pas. J’ai eu envie d’écrire encore un morceau là-dessus. Là, je traite le côté « vu de l’extérieur », ce n’est pas de l’indifférence, mais en tout cas l’inaction, c’est ça que je dénonce. La passivité. On le voit régulièrement, tu te dis : « Putain comment il traite sa femme celui-là », même parfois dans notre entourage, mais souvent, il y a cette passivité. Et c’est aussi pour dénoncer ça, en parallèle.

Au-delà des prises de conscience évidentes que les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc ont apportées, quel est ton regard sur la culture de la justice par les réseaux sociaux plutôt que par les tribunaux qui semblent en être le revers de la médaille ?

Niko Jones : C’est comme tout, il y a du bon et du mauvais partout. Il y a un côté positif parce que ça peut faire bouger des choses, parce qu’il faut dire ce qui est, la justice, ce n’est pas tout rose non plus, il y a des choses qui ne vont pas du tout. D’un autre côté, certaines personnes peuvent être jugées à tort. Je le sais, parce que notamment dans les interviews, tu peux presque faire dire ce que tu veux à quelqu’un. Tu prends cinq bouts de phrases, tu les coupes, tu les mets bout à bout et puis tu fais dire tout le contraire de ce que la personne a dit. Il y a aussi ça sur Internet. Sans compter les montages photos, vidéos. Chacun a son libre arbitre, et il faut faire attention, prendre tout ça avec du recul. Parfois, une personne va être jugée coupable alors que c’est du fake total. Il y a du bon et du mauvais. C’est bien pour faire bouger les choses parfois, et parfois c’est dommage de juger des gens alors que non. Par exemple, avec Tagada on n’est pas du tout dans ce thème-là, et pourtant une fois j’ai reçu un message d’une féministe super énervée qui me disait : « Franchement, Tagada, il y en a marre. C’est bien de faire vos festivals anniversaires, mais il n’y a pas de groupe de filles. » Je lui ai dit : « Très bonne remarque, c’est vrai. Il n’y a pas de groupe de filles. Par contre, plutôt que de t’acharner sur nous, on va compter le nombre de groupes de filles qui existent dans le paysage rock français, dans le style de musique qu’on fait. » Avec AqME, nous les avons fait tourner, nous avons joué avec eux. Pareil pour Eths. Il y a une fille dans ces groupes. Des groupes de filles, il n’y en a pas beaucoup. Avec Rage Tour on fait Maid Of Ace, qui est un groupe de filles anglais. Mais il n’y en a pas beaucoup, tu ne peux pas nous reprocher ça, c’est comme ça. J’aurais presque pu être jeté en pâture à la vindicte populaire. Si c’était mal tourné, nous pouvions nous faire lyncher là-dessus. C’est un des côtés néfastes. Alors que ce n’est pas du tout moi qui ai des velléités à ne pas faire jouer de groupe de filles, ça n’a rien à voir.

Un morceau de l’album s’appelle « Des Rires Et Des Larmes » : quel est le plus grand fou rire que tu aies eu avec le groupe ? Inversement, quand as-tu versé tes plus grosses larmes avec le groupe ?

En fait, ça peut être le même sujet. Une fois, nous avons fait un concert, nous nous sommes retrouvés avec un gars qui n’a pas vraiment prévu de nous héberger, c’est un peu la zone. Nous trouvons une âme charitable qui nous propose de venir dormir chez elle. Nous étions au pied des Alpes, et pour faire court, nous avons roulé pendant cinq heures, le mec nous a perdus dans les montagnes. Nous sommes arrivés chez lui à sept heures du mat’. Sur le coup, nous pleurions plus que nous rigolions, nous n’en pouvions plus, nous étions crevés. Pour finir, nous arrivons chez lui et en fait, le mec était à moitié taré, il n’y avait pas de lit, il n’y avait rien. Nous étions tellement crevés que nous avons tous dormi à même le sol. Nous avions mis dix heures pour aller au concert, et nous avons mis seize heures à rentrer. C’était le Tour de France ! Col Lautaret, col du Galibier, nous avons tout fait pour rentrer jusqu’en Bretagne. Par contre, c’est la même anecdote qui nous fait mourir de rire aujourd’hui. Maintenant, quand nous en reparlons, ça nous fait vraiment rire.

« Nous avons toujours accepté d’être dans le système, et de l’utiliser. Ca ne veut pas dire, parce qu’on est dans le système, qu’on accepte le système. »

Le nouvel album s’intitule À Feu Et À Sang, mais il semble qu’il devait s’appeler Hors Normes à l’origine. Pourquoi avoir changé ?

C’est le confinement qui a fait que nous avons changé de titre. Il s’appelait Hors Normes, et puis après le confinement nous avons fait un ou deux morceaux en plus, les paroles ont un peu changé. Il y a un titre qui s’appelle « Un Lion En Cage », ça c’est moi, chez moi. Je ne sais pas comment expliquer, mais l’album a un tout petit peu changé de configuration, et puis nous trouvions que À Feu Et À Sang ça collait mieux à l’album, et puis à la situation actuelle. Il y a eu les grands incendies, plein de choses comme ça, qui ont fait qu’on a préféré finalement prendre ce titre, mais c’est vrai qu’il devait s’appeler Hors Normes. Ils ont gueulé d’ailleurs chez At(h)ome [rires].

L’an dernier on avait parlé à Reuno de Lofofora qui trouvait que la musique punk, metal, etc. en France est « hyper consensuelle ». Il nous disait notamment : « Peut-être que j’ai déjà dû un peu chambrer Niko sur ‘Je Suis Démagogie’. Le punk rock, ce n’est pas fait pour apporter des solutions. Dans ‘Anarchy In The UK’, ‘I am an anarchist’, c’est : ‘Je ne sais pas ce que je veux mais je sais que je l’aurai.’ » Il trouvait qu’il y a un certain confort, un certain « ronron », et regrettait qu’il n’y ait « plus aucun punk rockeur aujourd’hui ». Quelle est ta vision de la chose ?

Je pense que notre démarche, qui est d’assumer les choses jusqu’au bout, est plus punk que de copier ce qui a été fait. Je pense que ce qu’il veut dire, et qui est vrai, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de groupes qui sortent du lot. Je pense qu’il voulait noter aussi – je le connais vraiment bien – le côté provocateur. Nous, nous n’avons pas ce côté-là, je ne trouve pas ça intéressant, mais c’est ma personnalité, je ne suis pas provocateur dans l’âme. Il y a certains groupes effectivement qui étaient provocateurs, après, « Anarchy In The UK », c’est chanté par un groupe qui est monté, c’est un boys band. Donc il faut tout relativiser. Avec Tagada, nous avons une ligne de conduite et nous n’en avons jamais changé. Nous avons voulu créer notre propre structure, nous l’avons fait, et nous continuons à tourner avec notre propre structure, à nous produire avec notre propre structure, à faire la musique que nous avons envie de faire. Ca manque peut-être de gens qui ont des convictions fortes, et qui vont jusqu’au bout de leurs idées. C’est un peu dommage, je trouve. Le ronron vient peut-être un peu de là, tout simplement, il n’y a pas beaucoup de nouveaux groupes, de nouvelles idées.

Après, nous, nous avons toujours accepté d’être dans le système, et de l’utiliser. Ca ne veut pas dire, parce qu’on est dans le système, qu’on accepte le système. Mais nous sommes dedans. De toutes façons, à part quelqu’un qui ne touche aucune alloc, qui n’est pas à la Sécu, qui élève des chèvres sur le plateau du Larzac tout seul, qui n’a pas d’eau, pas d’électricité, pas d’Internet, pas de voiture… Il n’y en a pas beaucoup. Il y en a, et je leur donne tout mon respect, mais il y en a quand même très peu. Nous sommes dans le système, et il faut en jouer, mais ça ne veut pas dire l’accepter. Il y a plein de choses que je n’accepte pas dans le système, et nous le disons, et je pense que nous ne sommes pas nombreux. Et nous avons rigolé avec ça. « Je Suis Démocratie », puisqu’on parlait de ça, c’est un morceau qui m’a touché suite aux attentats, parce que nous parlons de Charlie Hebdo – il est fait sur l’entité Charlie Hebdo –, et on voit encore aujourd’hui ce que ça représente. Je pense que c’était important de le faire. Moi, je suis démocratie, je n’ai pas honte de le dire. Ce n’est pas punk de dire ça, parce que le punk c’est la révolution, c’est l’anarchie, mais moi je suis pour la démocratie, je trouve que c’est une chance incroyable qu’on a de voter, de pouvoir élire nos dirigeants, même si je ne dis pas que ce qui en est fait est bien, je sais très bien que c’est complètement galvaudé et qu’ils font un peu n’importe quoi avec ça. Par contre l’idée même de la démocratie est une belle idée.

C’est pour ça que tu dis parfois que vous êtes « anarchisants » ?

C’est ça, nous sommes anarchisants. C’est-à-dire qu’il y a plein d’idées de l’anarchie que nous mettrions dedans, mais le système même de la démocratie est quelque chose que nous défendons. Que je défends, en tout cas.

Interview réalisée en face à face le 29 septembre 2020 par Claire Vienne.
Retranscription : Claire Vienne.
Photos : Mathieu Ezan (1, 2, 4) & Cedric URIPROD (5).

Site officiel de Tagada Jones : www.trankmusic.com

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  • Hello!
    Merci d’être passé dans nos studios pour l’interview, toujours un plaisir d’aider et soutenir la scène française. Cependant je remarque une petite coquille, c’est « RSTLSS » ou « RSTLSS Radio » mais on est pas « Rstlss prod ». Merci et au plaisir!

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