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Interview   

Tankrust s’oppose à la dictature du bonheur


Pas besoin d’inventer l’eau chaude pour avoir de la personnalité. Être original aujourd’hui après plusieurs décennies de metal, c’est peut-être juste de faire spontanément la musique que l’on aime. C’est clairement le postulat de Tankrust qui ne prétend pas révolutionner la musique, mais qui s’approprie et réinterprète le travail de ses prédécesseurs. Il lance par ailleurs un appel à ne pas se torturer à chercher le son que personne n’a encore jamais fait, mais plutôt à embrasser ce qui a déjà été fait.

Tankrust, c’est un thrash/death intense mettant un fort accent sur la rythmique et qui se veut entêtant. Pour la sortie de Opposite Terror, nous avons discuté avec Kootôh qui avoue apprécier l’exercice de l’interview car cela lui permet d’exprimer plus en détail les paroles, le discours du groupe et les secondes lectures que l’on peut repérer en cherchant bien. Il est pour le partage, mais contre la dictature du bonheur, dont il choisit de faire le thème central de l’album.

« [On veut] nous imposer à tout prix nos choix, la manière dont on doit penser et la manière dont on doit être heureux […], en nous disant que c’est pour notre bien, alors qu’en vrai ce n’est qu’un autre moyen de nous opprimer et nous faire rentrer dans un moule, dans une pensée unique. »

Radio Metal : D’habitude, les interviews se font en amont d’une tournée. Or là, votre tournée a déjà commencé. Est-ce que cette tournée vous a permis d’avoir déjà quelques retours sur l’album ?

Kootôh (chant) : Oui, nous avons eu des retours sur l’album, et ce qui est bien, c’est que nous avons eu des retours en direct, par rapport à chaque concert que nous avons fait. Ce qui était super, c’est que tous les retours ont été positifs. Je t’avouerai qu’en général, quand nous faisons des live, les retours sont plutôt positifs, et ça c’est cool parce que c’est ce que nous voulons, c’est pour ça que nous jouons, pour les live, pour que nous passions un moment avec les gens. Donc sur cet album, les gens ont bien compris qu’il y avait eu une évolution, ils ont bien senti cette évolution.

Est-ce que votre manière de faire la musique et celle de faire un concert sont des choses qui évoluent en parallèle ?

Oui, tu as raison. Et en même temps, ce qui a aussi fait que la manière de jouer en concert a évolué, c’est le changement des musiciens à l’intérieur du groupe. Nous avons eu des guitaristes qui ont apporté un jeu scénique en plus, ce qui nous a fait réfléchir à une autre façon d’amener des lumières, par exemple. Du coup, ça a effectivement évolué en parallèle de la musique que nous avons faite.

Ce nouvel album est très intense et se conclut finalement par « Elope », qui est un titre un peu plus lourd et malsain. Cette dynamique était-elle délibérée, de créer une sorte de sensation d’étouffement pour libérer l’auditeur sur la fin ?

Oui, déjà, la sensation d’étouffement, j’espère que ce n’est pas trop négatif, mais elle revient assez souvent, le fait qu’il y ait une intensité continuelle sur l’album. C’est quelque chose qui n’a pas forcément été réfléchi mais qui est, je pense, inhérent aux morceaux que nous avons créés et à la façon dont nous les avons construits. Par contre, le dernier morceau, c’était effectivement voulu qu’il soit à cette position, car il fait un peu écho au dernier morceau sur l’album précédent et qui se construisait un peu de la même façon, qui apportait cette libération. On peut même y voir une thématique commune si on fait un parallèle, car le dernier morceau sur The Fast Of Solace est un morceau qui parlait de la mort, mais au sens de se donner la mort, or « Elope » parle justement d’un parallèle entre quelqu’un qui meurt et la méditation, des deux états dans lesquels on fait un vide total, que ce soit parce qu’on n’est plus de ce monde, ou parce qu’on essaye de s’en détacher par la méditation. Donc nous parlons dans les deux thèmes d’une sorte de disparition ou de mort.

La production de l’album semble très axée sur la rythmique. Les guitares rythmiques et la batterie sont très en avant, et au final ça reste beaucoup en tête…

Disons que nous voulions quelque chose de très marquant. Tu viens de dire que les rythmiques restaient en tête, et je prends ça comme un point super positif parce que c’est un peu le côté qui nous fait plaisir, que tu puisses sortir du morceau et encore l’avoir en tête. Le fait que les rythmiques soient en avant niveau production, c’est un choix qui s’est fait au fur et à mesure de la production elle-même, mais en fin de compte, elle a le résultat que nous voulions inconsciemment, à savoir que le morceau te marque, parce que cette ritournelle te reste dans la tête. C’est vrai qu’avec des leads beaucoup plus présents, ça aurait pu occulter cette partie rythmique qui reste en fond de tâche. Donc c’est cool !

Est-ce que quand vous composez, il y a un travail particulier réalisé sur les rythmiques ? Est-ce une priorité ?

Oui. On est au cœur du sujet. C’est-à-dire que le morceau que nous construisons, il est construit autour d’une rythmique, c’est-à-dire quelque chose qui va apporter à la fois le dynamisme du morceau, l’impact et le côté rémanent. Tu es complètement dans le vrai quand tu parles d’une construction autour d’une rythmique. Le côté lead, c’est ce qui vient épaissir et enrichir le morceau, mais c’est une espèce d’étage que nous rajoutons dans une maison déjà construite.

« Il ne reste plus grand-chose à découvrir ou créer, il faut accepter quelque part qu’on fait face à cette page blanche. Mais la conclusion n’est pas forcément négative : il faut déjà être heureux de vivre la vie qu’on vit là, justement grâce à ce qui s’est construit avant. »

L’album s’intitule Opposite Terror. Peux-tu entrer dans les détails thématiques et le sens de ce titre ?

Oui, carrément, car c’est un peu le seul moment où je peux entrer dans les détails [rires], quand nous faisons des interviews, parce que quand nous jouons en live, les gens se concentrent sur la musique et c’est sûr que l’aspect paroles et concepts passe après. Opposite Terror, c’est un titre et un concept dans l’album qui revient souvent, qui parle de la dictature du bonheur et donc justement de cette façon qu’on a aujourd’hui de vouloir nous imposer à tout prix nos choix, la manière dont on doit penser et la manière dont on doit être heureux. On veut nous servir à tout prix des choses en nous disant que c’est pour notre bien, alors qu’en vrai ce n’est qu’un autre moyen de nous opprimer et nous faire rentrer dans un moule, dans une pensée unique. La terreur opposée, c’est une sorte de dictature. C’est quelque chose que nous refusons et que nous dénonçons.

C’est quelque chose que toi-même tu as ressenti dans ta vie ?

Je n’ai pas envie de dire que je l’ai vécu à un niveau personnel. C’est plutôt quelque chose que je ressens au quotidien, quand j’allume ma télé, quand je lis des articles dans les journaux, quand je discute avec des gens qui veulent absolument, par exemple, m’imposer leur façon de voir… Je me dis que ce n’est pas tellement la tolérance qu’on essaye de mettre en avant aujourd’hui. On galvaude beaucoup ce mot parce que quand tu essayes de faire valoir ta propre opinion, si elle n’est pas en accord avec le concept général, tu es rejeté comme étant quelqu’un de marginal et de rebelle, alors que tu as juste envie de penser autrement, et ce n’est pas pour autant que tu as envie de faire chier les gens !

Quand je t’ai posé la question, tu as commencé par dire que les interviews, c’est le seul moment où tu peux entrer dans les détails. Est-ce qu’il y a une frustration derrière ça ?

Non, ce n’est pas frustrant. Au contraire, c’est plus la bonne surprise. Que les gens kiffent la musique, c’est plus important. D’ailleurs, quand nous jouons sur scène, nous sommes là pour ça, nous sommes là pour délivrer de la musique, nous sommes là pour faire la fête. Je comprends tout à fait que les gens n’aient pas envie de se prendre la tête avec des concepts et des sujets, parce qu’ils se prennent déjà la tête le reste du temps. Par contre, c’est la bonne surprise quand les gens commencent à creuser et qu’ils veulent s’intéresser à ce qui se dit derrière. Ça montre aussi que dans Tankrust, il n’y a pas que cet aspect un peu superficiel d’un groupe de potes qui s’éclate – ça c’est quand même un peu vrai, c’est un peu le cœur du sujet, mais il y a aussi ce côté poupée gigogne, si tu regardes derrière, il y a encore autre chose. Il y a plusieurs niveaux de lecture, et quand les gens s’intéressent à ça, c’est plutôt la bonne surprise.

Tu as eu la bonne surprise, après les concerts, de gens qui viennent te voir et qui parlent de tes textes ?

Je ne vais pas te dire qu’il y en a eu des millions, mais j’en ai eu plus sur Opposite Terror que sur l’album précédent, parce que forcément, nous avons un peu plus de gens qui s’intéressent à Tankrust avec le temps, et j’ai eu la surprise non seulement d’avoir des gens qui m’ont dit ça à la fin du concert, mais aussi des gens qui pendant le concert chantaient les paroles ; c’est un truc incroyable ! Je n’avais jamais vécu ça jusqu’à maintenant.

Il y a un morceau sur l’album qui s’intitule « Another Blank Page », qui parle du syndrome de la page blanche. Est-ce un vécu en tant qu’artiste ?

En fait, ça parle plutôt du syndrome de la page blanche de l’humanité en général. A savoir que souvent, aujourd’hui, je trouve que les gens tournent beaucoup en rond, parce que malheureusement, on est issus d’une génération où, dans l’histoire, il y a déjà plein de choses qui se sont passées, il y a déjà plein de gens qui ont créé plein de choses, il y a déjà plein de musique qui a été créée, et on arrive après et il ne reste plus grand-chose à découvrir ou créer, il faut accepter quelque part qu’on fait face à cette page blanche. Mais la conclusion n’est pas forcément négative : il faut déjà être heureux de vivre la vie qu’on vit là, justement grâce à ce qui s’est construit avant.

« Nous acceptons que nous avons été baignés dans une ère du metal qui a été pionnière et qui n’arrêtait pas de créer de nouvelles choses en matière musicale […], nous acceptons de prendre ça avec nous, de l’adapter à notre personnalité, de le mélanger et d’y rajouter à chaque fois des petites touches de chaque chose que nous découvrons dans le son contemporain. »

Crois-tu qu’il y a une frustration chez les artistes maintenant qui arrivent après tout ce qui a déjà été fait et se demandent ce qu’ils pourraient bien apporter quand tout a déjà été fait ?

Je pense que oui, même si elle n’est pas forcément consciente. Il y a des gens qui doivent être très frustrés de ne pas arriver à être les pionniers de quelque chose, que ce soit en musique, en peinture ou d’autres matières artistiques. Je pense que, du coup, ça induit plusieurs types de réactions différentes, entre les gens qui s’en accommodent en disant « je vais faire ce qui me plaît, et je vais prendre tout cet héritage et y mettre mon empreinte », et les gens qui veulent à tout prix mettre leur patte dans quelque chose de nouveau, qui pensent innover mais qui, en vrai, ne font qu’une redite en moins bien ou en trop torturé. Donc oui, il y a peut-être cette frustration.

Crois-tu que le challenge de notre civilisation en matière de culture soit de réussir à donner une seconde jeunesse à de l’art déjà fait ?

Oui, de créer un second souffle. C’est d’accepter ce qui s’est déjà fait et de l’adapter à la modernité et à l’ère contemporaine dans laquelle on est. Je suis assez partisan de ce genre de chose. Mais je pense que ça résonne aussi dans toute la population, à savoir de s’adapter chaque jour à la vie qui est devant nous.

Toi, en tant qu’artiste, en tant que musicien de metal, comment te sens-tu par rapport aux trente ou quarante années de metal qu’il y a derrière toi et ce que toi tu peux y amener ?

C’est tout à fait ce que nous faisons dans Tankrust. C’est-à-dire que nous acceptons que nous avons été baignés dans une ère du metal qui a été pionnière et qui n’arrêtait pas de créer de nouvelles choses en matière musicale, en tout cas dans le courant metal, nous acceptons de prendre ça avec nous, de l’adapter à notre personnalité, de le mélanger et d’y rajouter à chaque fois des petites touches de chaque chose que nous découvrons dans le son contemporain. Nous ne sommes pas du tout dans la volonté de créer un son nouveau et unique. Nous sommes plutôt dans le sens de faire l’amalgame de l’héritage que nous avons musicalement.

Quand on regarde la pochette, de loin c’est une pochette sympa, mais c’est quand on zoome sur les détails que l’on voit de petits symboles un peu détournés. Ce qui rejoint ce que tu disais tout à l’heure au sujet des paroles, c’est-à-dire que cette illustration est accrocheuse, mais si on a envie de creuser, on peut avoir un autre niveau de lecture…

Oui ! Et je te remercie de l’avoir remarqué [petits rires]. C’est tout à fait ça. Ça reste complètement cohérent avec ce que nous voulions avec le nom de l’album et le concept. C’est que tu vois de loin quelque chose qui, déjà, en soi, a un premier aspect, et quand tu te rapproches, tu trouves encore d’autres détails, tu passes à un autre niveau de lecture, et tu t’aperçois que le masque qui sourit n’est pas si drôle que ça, que ces petites créatures qui ont l’air d’être des plantes, des fleurs, ce sont plutôt des plantes carnivores, etc. Mais même sans le voir, on a déjà quelque chose en première lecture qui est cool. On n’a pas besoin de te torturer le cerveau si tu n’en as pas envie. Je pense que ça résume aussi un peu le groupe en soi : tu as une première lecture du groupe qui est simple et cool, et si tu as envie d’aller plus loin, il y a autre chose derrière. Nous apprécions ça.

Interview réalisée par téléphone le 17 décembre 2019 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Page Facebook de Tankrust : Facebook.com/Tankrust.

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