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Interview   

Ten56 : Aaron Matts libéré, délivré


Pendant une décennie, Aaron Matts a fait partie de Betraying The Martyrs, un projet qu’il décrit comme plus gros que lui. Malgré l’expérience et les souvenirs exclusivement bons qu’il en garde, est arrivé le moment pour lui de passer le flambeau et de « faire une plus grosse partie de quelque chose de plus petit », notamment afin de pouvoir s’exprimer pleinement. Et ce quelque chose, c’est Ten56, produit de ses expériences personnelles et de ses influences sombres et glauques. Le projet est soutenu par des musiciens avec qui il partage ces influences et par un label qui lui donne carte blanche pour explorer les tréfonds de sa noirceur.

A l’occasion de la sortie de Downer Part. 1, c’est un Aaron Matts plus serein qui nous parle, libéré du poids de son poste dans Betraying the Martyrs, mais aussi de sujets intimes dont il a enfin pu parler pleinement.

« Je m’étais rendu compte que je préférais faire une plus grosse partie de quelque chose de plus petit, au lieu de faire une petite partie de quelque chose de plus gros. »

Radio Metal : Tu as annoncé ton départ de Betraying The Martyrs en avril dernier, en même temps que tu annonçais ton nouveau projet Ten56. Depuis combien de temps ça te travaillait ?

Aaron Matts (chant) : Nous avons eu la première discussion avec les gars, où je leur ai dit que je voulais partir, à l’été 2019, donc ça datait déjà d’un an et demi voire deux ans avant mon départ. Et au moment de cette discussion, ça faisait un an – depuis 2018, début 2019 – que je n’étais plus à cent pour cent dedans. C’était une question à la fois de musique et d’ambiance. C’était un mélange de plein de choses. Il n’y a pas de bad vibes entre nous, c’est juste qu’on peut très vite se fatiguer d’un projet, surtout quand on a l’impression de faire partie d’un projet et pas d’avoir un projet à soi. Je m’étais rendu compte que je préférais faire une plus grosse partie de quelque chose de plus petit, au lieu de faire une petite partie de quelque chose de plus gros. J’ai mis longtemps à m’en rendre compte.

Ça a toujours été comme ça avec Betraying The Martyrs ou penses-tu qu’au départ, tu avais une place plus importante au sein du projet ?

C’était il y a tellement longtemps que je ne m’en souviens même plus, mais je sais que quand je suis rentré dans Betraying The Martyrs, ils s’étaient déjà solidifiés sur leur image et leur son. Et puis c’est un groupe français, tout ce qui est business et toutes les discussions entre eux, ça se faisait presque à cent pour cent en français, alors je ne faisais pas forcément partie de toutes ces décisions au départ et c’est quelque chose qui a continué comme ça. J’ai pris ma position en tant que visage du groupe et je faisais bien mon travail en tant que chanteur et frontman, mais artistiquement parlant, je n’ai pas l’impression d’avoir pris ma place à cent pour cent. Maintenant, je peux faire ce que je veux comme musique sans mettre en danger les racines du groupe qui étaient déjà posées avant que j’arrive. Il y avait toujours un format et une formule à respecter, ce qui fait que je me suis un peu senti coincé.

Trouvais-tu qu’il y avait une dimension « marketing » un peu trop importante ?

Oui et non. Le marketing et l’image sont toujours très importants. Ce n’est pas parce que Ten56 est plus sombre qu’il n’y a pas du marketing, car c’est important, peu importe le style, mais nous ne risquons pas de faire une reprise de « Let It Go », par exemple [petits rires]. Il y a différents niveaux.

Parmi les raisons, tu citais aussi ta santé…

Oui, surtout à la fin, je me tâtais pour partir, c’était une bataille intérieure, or vivre avec ce type de décision et en même temps faire des tournées de trois mois alors que tu n’es pas à cent pour cent dedans, ce n’était pas évident pour ma santé mentale. Même en faisant un projet qui te plaît à cent pour cent, partir en tournée trois mois d’affilée, deux cent cinquante dates par an, ce n’est pas évident. Surtout, si tu n’es pas à fond dedans et si tu ne sens pas la musique à cent pour cent sur scène, au bout d’un moment, avec l’âge, tu te poses des questions. Je n’ai pas bien vécu les dernières tournées, simplement parce que dans ma tête, je savais que j’avais envie de partir mais j’avais des responsabilités et des tournées à assurer, et des fois je devais les faire malgré moi et c’était dur. Et puis partir d’un projet avec des potes très proches, avec qui j’ai joué pendant dix ans, c’est comme quitter une petite amie, ce n’est pas évident, mais je me suis senti tellement libéré – [chante] délivré ! – quand je suis parti du groupe… J’avais un poids sur les épaules et ça m’a fait beaucoup de bien. Il ne faut pas oublier que lorsqu’on fait partie d’un gros projet musical, on se sent respecté, et ça fait du bien de se sentir respecté. Lâcher ce statut social… C’est difficile à décrire. Mais bref, sentimentalement, je vais bien mieux maintenant. Je sais que même si c’est plus petit et que nous débutons, je fais quelque chose qui me plaît à cent pour cent et je suis super content de mes choix.

Tu disais dans le communiqué que « la torche a été passée à un gars très talentueux et méritant ». Est-ce que ça veut dire que tu as été toi-même impliqué dans cette transition et peut-être même dans la recherche de ton successeur ?

Non. Pas tout à fait. J’étais dans la boucle, je parlais avec les gars, ils me disaient qu’ils testaient telle personne et je donnais mon avis, mais ce n’était plus mes affaires à ce moment-là. Ils m’ont envoyé des vidéos quand ils ont choisi ce gars et qu’ils se posaient des questions sur lui. Je leur ai dit qu’il déchirait, qu’il ne fallait pas se mentir, il est très fort, surtout pour la direction dans laquelle ils veulent aller. De même, c’est une crème, c’est un gars très cool et très gentil. Nous avons pu dîner et boire ensemble. Il est très sympa ce type.

« Ça fait du bien d’avoir du soutien et de ne pas avoir quelqu’un pour faire de l’autocorrection sur mes paroles pour que ça ne soit pas trop offensant. Là, je peux dire ce que je veux. »

Vous avez dévoilé le premier single de Ten56, « Diazepam », seulement une semaine après ce communiqué. Depuis combien de temps travaillais-tu sur ce projet ?

Peut-être huit mois. Au début, c’était assez tranquille et c’est au bout de quelques mois que nous avons pris ça au sérieux. Ça s’est fait très rapidement. Avec l’expérience que nous avons tous, nous avons pu aller très vite sans faire d’erreur comme nous avons pu en faire avec nos projets précédents. Disons que ça existe depuis un an.

Le line-up de Ten56 n’est pas constitué de novices dans la scène metal française : comment vous-êtes vous connus et comment s’est formée cette équipe ?

Luka [Garotin], avec qui nous composons la plupart des morceaux, était présent à ma toute première date avec Betraying The Martyrs, en tant que fan. Il avait treize ans [rires]. Nous avons sept ou huit ans d’écart. Je l’ai connu comme ça, au tout début de mon histoire en France. Arnaud [Verrier] joue dans Uneven Structure et Quantin [Godet] dans Kadinja, c’est comme ça que je les ai connus. Nicolas [Delestrade], avant même que Novelists FR existe, j’étais manageur de son ancien groupe et j’ai été manageur de Novelists FR au tout début de leur histoire. En fait, c’est une toute petite scène parisienne, nous nous sommes croisés sur des plateaux, etc. C’était important pour moi de ne prendre que des gars avec qui je m’entends super bien, c’est le plus important. De toute façon, il n’y a pas besoin d’avoir un grand niveau pour faire la musique que nous faisons.

J’imagine qu’il te fallait quand même des gars avec une certaine expérience de la musique…

Tout à fait, mais c’est marrant de dire ça parce que le gars qui compose la plupart des morceaux avec moi, qui fait la prod, etc. c’est le petit Luka qui a presque zéro expérience de tournée et de groupe ! C’est le petit jeune branché qui sait de quoi il parle et moi, je le suis, je compte un peu sur lui des fois [rires].

On peut remarquer que Ten56 a un côté beaucoup plus lourd, brutal et expérimental que Betraying The Martyrs, ce qui est aussi le cas des paroles – Betraying The Martyrs avait tendance à finir sur une note positive, ce qui n’est pas le cas ici. Est-ce que ce groupe n’allait pas assez loin dans la noirceur pour toi ?

A fond ! Pour revenir sur ce que je disais tout à l’heure, ils étaient déjà établis en tant que groupe un peu positif et ce n’est pas parce que j’étais arrivé dans le groupe que j’allais changer ça, donc j’ai dû rester dans ce cadre-là. J’ai toujours été attiré par tout ce qui est glauque, comme des gens peuvent être attirés par des films d’horreur ou gore. Il y a des sujets que je voulais aborder et que je ne pouvais pas aborder dans Betraying The Martyrs, et là ça fait du bien. Par exemple, dans Betraying The Matyrs, pas forcément les membres du groupe mais peut-être les managements de l’époque auraient pu dire : « Non, là, ça va trop loin. Il ne faut pas dire ça, etc. » Alors que là, il n’y a personne pour me dire que je ne peux pas faire ce que je veux. Au contraire, les membres du groupe et le label me soutiennent et me poussent à aller le plus loin possible. Ça fait du bien d’avoir du soutien et de ne pas avoir quelqu’un pour faire de l’autocorrection sur mes paroles pour que ça ne soit pas trop offensant. Là, je peux dire ce que je veux.

A propos de l’EP, tu as déclaré qu’il était « censé sonner horrible ». En effet, cette musique est violente, mais surtout, il a un côté inconfortable à écouter, il y a un vrai malaise, et apparemment c’était voulu…

Oui, c’est cent pour cent voulu. J’avais branché Arnaud – c’est comme ça que ça a commencé – en disant que je voulais faire quelque chose qui déboîte. Depuis le début, j’ai toujours voulu pousser Betraying The Martyrs dans cette direction et c’était un peu un push-pull entre nous. Même avant de rentrer dans Betraying The Martyrs, j’étais déjà plus attiré par ce type de groupe, tout ce qui était vraiment sale et malaisant. Il n’était pas question de faire autre chose. Nous voulions vraiment faire de la musique dégueulasse sur des sujets dégueulasses, qui met mal à l’aise les gens, et aussi qui va bien se transmettre en live. Nous avons envie que tout le monde dans la salle se chie dessus et je pense que nous sommes bien partis. Nous venons tous de groupes assez techniques et peut-être djent, et là nous avions juste envie de nous exprimer d’une façon bête mais bien écrite quand même. Après, les gens peuvent dire que ce ne sont que des zéros et des uns, que c’est hyper simple, etc. mais composer quelque chose de lent et simple, mais bien composé, ce n’est vraiment pas évident. De toute façon, chacun d’entre nous a déjà fait ses preuves avec ses groupes respectifs. Nous étions déjà dans tout ce qui est technique, alors nous nous battons les couilles de ce que peuvent dire les gens.

Le nom du groupe Ten56 est un code d’alerte pour les suicides aux Etats-Unis. Le suicide est d’ailleurs un sujet abordé dans l’EP. Comment cette thématique particulière t’a touché ?

Là on va dans des trucs profonds ! Je suis passé par des moments un peu glauques dans ma propre vie et dans ma tête, et aussi par des histoires d’addiction à certains médicaments, des antidépresseurs. Sans vouloir trop parler de mon histoire, tout ça est un état d’esprit que j’ai vécu et dont j’avais envie de parler. Tous les morceaux, à part « Sick Dog », parlent de vraies histoires de ma propre vie. Faire des morceaux pour parler de mes problèmes et de ce qui se passe dans ma tête, c’est comme aller voir un psy. C’est thérapeutique pour moi.

« Nous voulions vraiment faire de la musique dégueulasse sur des sujets dégueulasses, qui met mal à l’aise les gens, et aussi qui va bien se transmettre en live. Nous avons envie que tout le monde dans la salle se chie dessus. »

La chanson « Boy » parle d’agression sexuelle. Aborder ce thème-là en chanson est très dur…

Cette histoire-là, ça ne parle pas uniquement d’agression sexuelle, même si c’en est une grosse partie. Il y a plusieurs sujets abordés dans ce morceau. C’est une histoire que j’ai portée sur mon dos pendant des années. Je n’avais pas l’impression que ça m’affectait plus que ça mais, en fait, si. Ça m’a fait énormément de bien d’en parler. Justement, j’ai mis longtemps à écrire ce morceau parce que je me demandais : « Est-ce que je peux vraiment dire ça ? » Il y a des gens qui font partie de cette histoire et qui sont encore en vie, et je n’avais pas envie qu’ils découvrent ce morceau et que ça parte en couille, mais mes gars étaient là pour me soutenir et me dire : « Allez mec, dis ce que tu as à dire. » Je suis super content de l’avoir fait. Je vois dans les commentaires et les retours que ça a aidé beaucoup de gens qui ont vécu ce même type d’expérience. Même si ce n’était pas confortable d’en parler, c’est très important de le faire, car il n’y a pas beaucoup de groupes qui sont prêts à aller aussi loin. Et puis les gens qui sont concernés par cette histoire sont des gens qui ne suivent pas le metal et qui ne sont plus du tout concernés par ce que je fais de ma vie. Je pense qu’ils ne vont jamais l’entendre et le voir. Et même s’ils le voient, ils ne feront jamais le lien, donc je ne me fais pas de souci.

Tu disais qu’il y a un morceau, « Sick Dog », qui ne parle pas forcément de quelque chose de directement personnel. Il parle d’une personne qui se laisse mourir. D’où t’est venu ce thème ?

C’était Luka, le guitariste qui fait la plupart des compositions. Il avait cette idée de thème qui lui est venue avant la composition. Il m’a dit qu’il était en train de composer ce morceau, que ça lui faisait penser à un côté clinique, comme un hôpital, et qu’il avait envie que ça parle d’un mec qui voulait se laisser mourir, en gros, que ça parle d’euthanasie. Nous avons vraiment bossé sur ce morceau du début à la fin ensemble, et je pense que ça nous a ouvert beaucoup de portes. Je pense que nous n’allons faire que ça maintenant : trouver le thème avant de commencer la composition. Comme ça, le thème se retrouve sur tout le morceau, y compris dans l’instru. Je trouve que chez beaucoup de groupes, ça a beau parler de sujets sensibles, la musique n’a rien à voir, ce sont juste des paroles posées sur un morceau metalcore basique qu’on a entendu mille fois. Nous n’avons pas envie de faire ça. Nous avons envie d’avoir une profondeur. C’est important pour vous que le texte et la musique soient liés. Notre musique est une expérience. Nous nous sommes vraiment pris la tête sur la production. Comme je te disais, nous avons vraiment envie que les gens se sentent mal à l’aise. Si les gens veulent écouter des riffs brutaux avec des paroles dessus, il existe déjà un millier de groupes comme ça.

Tu as déclaré, que c’était inenvisageable que quelqu’un d’autre écrive tes textes pour toi. Dirais-tu qu’il y a un vrai besoin chez toi de t’exprimer à travers le chant et d’incarner le texte ?

Oui. C’est hors de question que d’autres gens écrivent mes paroles pour moi ! Je viens d’un projet où nous avions deux chanteurs, alors ce n’était pas toujours évident de partager nos idées. A cet âge-là – enfin, je ne veux pas dire que je suis vieux, mais je viens d’avoir trente et un ans – je me sens plus que capable après onze ans de carrière de faire les textes moi-même. A ce stade-là, pour moi c’est un kiff d’écrire et j’ai besoin de m’exprimer. Si quelqu’un d’autre écrit les paroles pour moi, c’est plus dur de les chanter sur scène tous les jours pendant un mois alors que l’histoire n’a rien à voir avec moi.

L’EP s’intitule Downer Part 1. Peux-tu nous parler de la seconde partie ?

Là, c’est déjà en cours. Nous avons bien avancé là-dessus. Nous allons rester un peu dans les mêmes sonorités, mais après le succès de « Sick Dog » et la manière dont ça a été reçu, je pense que nous n’allons pas résister à la tentation de faire des choses un peu plus barrées et expérimentales, tout en restant dans le côté claustrophobe et mal à aise. C’est quelque chose que je n’ai vraiment pas envie de perdre. Comme les deux parties vont former un album complet de douze morceaux à la fin, il faut qu’il y ait quand même une certaine cohérence.

Pour revenir à Betraying the Martyrs, au final que retiens-tu aujourd’hui de tes dix années passées au sein de ce groupe ?

Que du bonheur ! Je ne vais pas retenir les deux dernières années. Il ne faut jamais que j’oublie que, le reste, globalement, c’était quand même les plus belles années de ma vie. Nous avons fait plusieurs fois le tour du monde ensemble. Nous avons pu tourner avec Slipknot, Motörhead, etc. C’est n’importe quoi ! Nous avons fait tout ça à vingt et un ou vingt-deux ans. C’est une belle histoire. Je les remercie de m’avoir donné ma chance et quelque part, peut-être qu’ils pourraient me remercier aussi [rires]. Nous sommes toujours de super potes avec les gars, nous restons en contact, nous nous envoyons des mèmes et tout. Je pense que nous resterons potes pour toute la vie. Je ne retiens que du bonheur et de belles expériences. Quand j’avais quatorze ans, je rêvais d’être chanteur dans un groupe de death, de metal ou autre, de faire des tournées, de foutre la merde… Je n’aurais jamais pensé réussir à faire ça, or nous l’avons fait. Je trouve ça énorme.

Interview réalisée par téléphone le 27 octobre 2021 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Photos : Mathilde Miossec ‘1) & Hugo Rouilat (2, 4).

Facebook officiel de Ten56 : www.facebook.com/ten56hq

Acheter l’album Downer, Part 1.



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