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Interview   

Tesseract ne perd pas le nord


Amos Williams - TesseractAssocié depuis ses débuts à la mouvance djent, et bien qu’étant toujours attaché à la communauté qu’elle représente, Tesseract revendique aujourd’hui voguer vers des horizons plus alternatifs et progressifs, citant des références comme Tool ou Deftones voire Muse comme points de rapprochements. Il est d’ailleurs intéressant de lire le bassiste Amos Williams décrire ci-après le cheminement du groupe anglais depuis un premier album, One, où ils avaient encore l’impression de devoir se conformer à certains codes, au nouvel album Polaris, où le groupe s’assume dans ses envies. Tesseract sait où il va et ce qu’il veut, conforté par le retour de Daniel Tompkins au micro, qui succède à Elliot Coleman et Ashe O’Hara, et le semblant de stabilité que cela lui offre dans une carrière marquée par le turnover des chanteurs, dont nous parle également en détail le bassiste.

A vrai dire, beaucoup de sujets ont été abordés avec Williams qui, depuis la Chine où il nous apprend aujourd’hui résider, répond avec beaucoup de précision et pragmatisme : le thème de l’album inspiré par la fausse immobilité de l’étoile Polaire, le rapport du groupe à la technologie, son jeu de basse singulier pour lequel il dit s’inspirer de pratiques de batteurs, etc. Et puis impossible de passer à côté de cette expérience unique et étonnante en Laponie, où le groupe s’est produit dans le grand nord, sous un froid mordant et sur une scène constituée de glace attenante à un igloo géant. Un entretien long mais riche en enseignements sur le groupe.

Tesseract 2015

« Je sais que ça peut paraître étrange parce que nous sommes fermement attachés à l’étiquette djent mais nous n’avons jamais vraiment été à l’aise d’être mis dans le même panier que, disons, Monuments, Periphery ou Meshuggah. »

Radio Metal : Donc, comme ça tu vis en Chine ?

Amos Williams (basse) : Oui, ma femme a eu un travail ici donc nous avons déménagé à Shanghai et nous allons vivre ici pendant quelques années. C’est un peu fou mais ainsi va le monde aujourd’hui, où nous pouvons communiquer et même enregistrer et répéter par internet ! Donc tout va bien !

En juin de l’année dernière, le groupe s’est séparé du chanteur Ashe O’Hara. Dans la déclaration officielle, vous mentionnez que vous vous êtes retrouvés à « diverger d’un point de vue créatif. » Qu’est-ce que ça signifie, plus concrètement ?

Ashe voulait emprunter une route particulièrement différente, chose étant assez manifeste, vraiment, dès le départ lorsque nous avons commencé à travailler avec lui, mais il se trouve qu’à l’époque, Ashe ne se sentait pas assez confiant pour se pousser dans cette direction, et donc il s’est accommodé à ce que ce que nous faisions en tant que groupe à ce moment-là. Mais après avoir travaillé ensemble pendant environ un an, il a commencé à gagner en confiance et a trouvé que Tesseract n’allait pas dans le sens où il voulait vraiment aller, comme tu peux l’entendre dans ce qu’il fait avec le groupe Voices From The Fuselage et ses autres projets solo. C’en est donc arrivé à un point où ça semblait ne plus pouvoir fonctionner parce que son style était très différent du son établi par Tesseract et la direction que le groupe empruntait. Ashe voulait aller vers quelque chose de plus pop, je pense, certainement plus mainstream que ce avec quoi Tesseract était véritablement à l’aise.

Le chanteur Dan Tompkins a réintégré le groupe. Comment ça s’est fait ?

Dan, c’était très facile. Nous sommes toujours restés en contact. Car nous avons beaucoup tourné et travaillé ensemble, donc nous sommes restés bons amis. Lorsque nous avons parlé à Dan, juste en passant, nous parlions du fait que ça ne marchait pas avec Ashe, et il a suggéré d’essayer de travailler à nouveau ensemble parce que sa situation personnelle s’était améliorée et qu’il pouvait aujourd’hui se consacrer à Tesseract. Nous avons accepté et par chance, c’était comme reprendre là où nous nous étions arrêtés lorsque Dan est parti après One. C’était super parce que notre premier concert s’est déroulé devant trente ou quarante mille personnes au Sonisphere, en ouverture d’Iron Maiden, et ça a très bien marché. Tout le monde avait l’impression que quasi rien n’avait changé !

En 2011, lorsque Dan est parti du groupe, il a déclaré que ses « priorités dans la vie avaient changé. » Tu dis donc que tout est réglé de son côté par rapport à ça, que ses priorités sont à nouveau dans le groupe ?

Ce n’est pas seulement une question de priorités, ce sont les circonstances qui sont telles qu’il peut s’impliquer dans Tesseract. J’espère donc, sans savoir ce que le futur nous réserve, en supposant que rien de mal n’arrive à aucun d’entre nous, que ce line-up restera ainsi !

Il a d’ailleurs rejoint le groupe vers la fin de la tournée Altered State. N’était-ce pas un peu difficile et même étrange pour lui de sauter dans le train en marche d’une tournée pour un album auquel il n’a pas participé ?

Evidemment c’était inhabituel pour lui mais ça allait. C’est étrange mais je dirais qu’excepté [le guitariste et fondateur] Acle, nous sommes… Pas interchangeables ou extensibles mais la musique semble parfois plus importante que les personnalités ou assez bonne pour que les fans acceptent les changements de line-up, et c’était assurément le cas lorsque Dan est revenu. Il a appris les nouvelles musiques très rapidement et, excepté quelques chansons, nous avons continué comme avant, à faire un set similaire à celui que nous faisions avec Ashe.

Tesseract a vécu un grand nombre de changements de chanteurs. Cinq chanteurs se sont succédé dans le groupe à travers son histoire, dont trois qui ont enregistré des albums. Qu’est-ce qu’il se passe avec les chanteurs dans ce groupe ? Pourquoi y a-t-il un tel turnover ?

[Rires] Eh bien, c’est grosso modo la vie. Notre premier chanteur à avoir été sur disque, Abisola Obasanya, n’était pas en mesure d’être dans un groupe qui tourne. Nous ne le savions pas vraiment au départ, ce qui était dommage mais une fois que nous avons commencé à tourner, il est devenu évident que ce n’était pas ce qu’il voulait faire et ce qu’il pouvait faire. Et donc, nous avons commencé à travailler avec Dan et puis, malheureusement, à mesure que les choses devenaient vraiment sérieuses, il s’est avéré à l’époque que Dan ne pouvait pas assurer. Nous nous sommes retrouvés avec les effets secondaires des départs de deux chanteurs très populaires. Malheureusement pour Elliot Coleman, il a dû se battre contre ça, ayant à prendre la place des deux chanteurs précédents qui, en effet, projetaient sur lui une ombre imposante. Et c’est pourquoi ça n’a pas marché avec Elliot. Et puis aussi il avait de longues distances à parcourir parce qu’il habitait en Amérique et le groupe n’était pas aussi bien établi qu’aujourd’hui, c’est donc devenu assez dur financièrement pour nous tous, et il avait vraiment du mal à être à la hauteur de la réputation des deux chanteurs qui l’ont précédé. Donc, ensuite, lorsque nous travaillions avec Ashe, nous nous sommes dit que ça allait être calme et facile mais il s’est trouvé qu’encore une fois, la vie reste la vie ! Ça n’a pas vraiment fonctionné comme nous voulions. Même aujourd’hui, avec le retour de Dan, tu vois, Dan doit se montrer à la hauteur de la grande ombre qu’Ashe projette parce qu’il s’est aussi établi comme un favori parmi certains fans. Les gens adorent les musiques sur lesquelles Ashe a chanté avec Tesseract et ce sera toujours le cas, j’espère. Donc Dan ne fait pas que revenir, ce qui est super et merveilleux et les fans adorent, mais il doit aussi gérer le même genre de choses qu’aussi bien Elliot et Ashe ont dû gérer. En ce sens, c’est un revirement. A chaque fois que Dan chante une chanson d’Altered State, les gens le jugent par rapport aux enregistrements qu’ils connaissent et aiment, et c’est très, très difficile pour n’importe qui de les remplacer. C’est donc dur, même pour Dan ! Mais, avec un peu de chance, quand le nouvel album s’imposera, les choses deviendront aussi plus faciles pour lui.

Penses-tu qu’il soit plus difficile pour les chanteurs de s’imposer dans un groupe ou même ce groupe en particulier ?

Oui, je le pense parce que les gens, tout du moins certainement nos fans, semblent avoir un lien fort et un investissement émotionnel avec la musique et ça peut devenir – sans vouloir paraître trop mélodramatique – comme remplacer un membre de la famille ou un ami avec un complet étranger ; tout d’un coup, une chanson devient totalement différente. Certaines personnes apprécient et d’autres préfèrent les anciennes versions. Soit ça leur prend du temps à s’y habituer, soit ils apprécieront toujours mieux la version qu’ils entendent sur CD que la version qu’ils entendent sur scène, et ça ne pose strictement aucun problème, car une fois que nous avons donné nos musiques au monde, ce n’est plus vraiment seulement notre musique. Nous la partageons à part égale avec nos fans.

Tu as déclaré à propos de votre nouvel album Polaris qu’il était « la première occasion pour [vous] en tant que groupe de [vous] poser et faire le point sur ce que [vous êtes] aujourd’hui, explorer un Tesseract mélodique, dynamique et particulièrement concentré. » Plus concrètement, qu’est-ce que ça voulait dire par rapport à la conception de l’album et l’état d’esprit du groupe ?

Nous avons la chance qu’aujourd’hui le nom et le son liés au nom Tesseract soient très fermement établis sur les scènes rock alternatives et metal. Donc les gens ont une idée de ce à quoi ils peuvent s’attendre, ce qui signifie réciproquement que nous pouvons sans doute sortir l’album que nous voulons sortir plutôt que, comme c’était le cas avec le premier album, de se retrouver dans une situation où, bien que la scène metal technique/djent était nouvelle à ce stade, les attentes de la communauté sur la façon dont c’était supposé sonner restaient très rigides. Nous nous sommes retrouvés dans une situation où nous avions l’impression de devoir être un certain groupe. Par exemple, nous devions utiliser des vocaux agressifs lorsque nous n’avions pas forcément envie de faire des cris ou, disons, des chansons plus heavy. Et puis, avec Altered State, il a fallu que nous prouvions notre valeur encore une fois avec un nouveau chanteur. Nous avons l’impression d’avoir été assez clairs autant auprès des fans que de la scène que nous sommes intrinsèquement un groupe plutôt mélodique, et que nous nous dirigerons toujours vers une approche plus rock alternative ou post-rock que metal technique ou djent. Je sais que ça peut paraître étrange parce que nous sommes fermement attachés à l’étiquette djent mais nous n’avons jamais vraiment été à l’aise d’être mis dans le même panier que, disons, Monuments, Periphery ou Meshuggah. Nous pensons être plus proches de groupes comme Tool ou Deftones, et même à certains égards de groupes de rock de stades comme Muse, pour ce qui est de notre approche de la musique et certainement vis-à-vis de notre rapport à des groupes plus vieux comme Pink Floyd, Led Zeppelin ou The Doors. Nous estimons avoir des affinités plus proches de ce genre d’artistes que, disons, Chimp Spanner ou Uneven Structure ou d’autres groupes qui sont des pairs contemporains. Donc Polaris représente où nous en sommes aujourd’hui, c’est l’album que nous voulons sortir sans avoir trop peur des réactions. Et dans cette situation, il faut avoir conscience que si les fans n’apprécient pas l’album, il faut simplement l’accepter [petits rires], il n’y a rien que nous puissions faire contre ça. Lorsque nous jouons ces chansons, si on compare aux anciennes musiques, nous avons le sentiment d’être davantage satisfaits et contents de ce que nous faisons.

Tesseract 2015

« [L’étoile Polaire] paraissait être une jolie analogie, harmonieuse, pour le caractère transitoire de la vérité, le fait que la vérité humaine universelle et conceptuelle est quelque chose qui n’existe pas. »

Est-ce que ça veut dire qu’auparavant vous limitiez volontairement votre musique pour vous conformer aux attentes du genre ?

Non, je pense que nous rajoutions des éléments sans lesquels, peut-être, nous pensions que nous ne serions pas acceptés. Par exemple, il y a une chanson intitulée « Sunrise » sur le premier album qui est très… C’est presque l’archétype de la chanson djent, et elle a du chant crié d’un bout à l’autre. C’est une chanson qui nous met très mal à l’aise à jouer en concert. En l’occurrence, nous ne l’avons pas jouée depuis un bon bout de temps parce qu’elle nous donne l’impression de n’avoir jamais été ce que nous voulions qu’elle soit. Même si nous avons effectivement des cris, des parties heavy et certainement des chansons qui sonnent typiquement djent sur le nouvel album, Polaris, ça ne représente pas tout. Ce n’est à peine qu’un aspect de notre son, au lieu de le résumer. C’est donc ce que je voulais dire par… Nous avions l’impression par le passé de devoir adhérer à un son, alors qu’aujourd’hui, nous sommes à l’aise en nous en éloignant.

Dan réalise une performance remarquable sur Polaris, surtout sur une chanson comme « Utopia ». Comment comparerais-tu votre relation créative cette fois-ci par rapport à sa précédente contribution sur le premier album ainsi que la contribution d’Ashe sur Altered State ?

Sur le premier album, encore une fois, sans doute que nous avons d’une certaine façon acculé Dan. Les démos qu’il nous donnait, à moi et Acle, on les contenait un peu et disait : « Il faudrait faire un peu moins de ci et un peu plus de ça. » Car nous essayions de cadrer avec un certain son. Et tu peux clairement entendre dans son travail avec Skyharbor qu’il en fait presque un peu trop en réaction à ça, il s’est libéré de beaucoup de choses en faisant ces deux albums avec Shyharbor. Avec cet album, il a beaucoup mûri et il est bien plus concentré sur les paroles, à renforcer sa manière de raconter les histoires et les images qu’il crée, alors qu’avant c’était légèrement plus abstrait. Lorsque nous travaillions avec Ashe, encore une fois, je pense que nous l’orientions vers une certaine direction, qui menait à une certaine route, et je trouve d’ailleurs que ça a très bien marché. Etant donné le point de vue d’Ashe et celui d’Acle d’avoir pu travailler avec lui. Et je pense que ça a mené à une évolution dans notre flux de travail, à Acle et moi, dans le sens où nous avons offert beaucoup de libertés à Dan sur cet album. Il a infiniment mûri, ce qui lui a donné énormément confiance en son travail. Mais aussi, nous en sommes venus à apprécier la nécessité d’avoir bien plus d’espace dans la musique. La seule chose que nous ayons vraiment fait sur cet album, c’est peut-être d’empêcher Dan de remplir certains espaces qui avaient besoin de rester dans la musique pour qu’elle respire un peu. C’est intéressant parce que, souvent, lorsque tu travailles en tant que producteur extérieur – donc quelqu’un qui ne fait pas partie du groupe – tu obtiens quelque chose de complètement différent par rapport à ce que tu attendais de l’album. Et, honnêtement, j’aimerais vraiment faire ça pour le prochain. J’aimerais travailler avec quelqu’un pour… Surtout pour le chant. Pas parce que je pense qu’il est raté, ce n’est pas du tout le cas. En fait je trouve cet album très réussi, je trouve que nous avons été bien au-delà des objectifs que nous nous étions fixés. Mais, parce que nous sommes aussi très familiers les uns avec les autres, ce serait bien de travailler avec quelqu’un qui nous aiderait à trouver de nouvelles facettes de notre son et qui, pour ainsi dire, nous enflammerait en studio.

Et qui serait le meilleur producteur pour ça, selon toi ?

En fait, c’est une question intéressante ! Je ne sais pas si ce serait mieux de travailler avec un producteur existant ou bien peut-être avec un musicien qu’on admire. Et certainement, est-ce que je travaillerais plutôt avec un producteur reconnu sur la scène rock ou plutôt avec un producteur, disons, plus éclectique, comme Rick Rubin, par exemple, qui a travaillé avec tout le monde dans tous les genres, ou plutôt spécifiquement un producteur metal, comme Nolly de Periphery, un autre de nos pairs ? Je ne sais pas ! J’aimerais tout essayer et voir quel résultat on obtient.

Que signifie le titre Polaris ? Est-ce une référence à l’étoile Polaire ?

Oui, c’est grosso modo une analogie pour le caractère transitoire de la vérité. C’est venu du fait que l’étoile Polaire n’est pas le point fixe que nous percevons. C’est surtout un point de référence dans notre culture depuis deux mille ans mais la réalité est que tout autour de nous bouge, et bouge à une cadence assez incroyable. Elle apparaît comme étant immobile parce que nous parlons de distances et d’échelles de temps énormes, qui vont au-delà de la conception humaine. C’est donc notre analogie de la vérité, mais la réalité est qu’elle bouge. Il y a quelques milliers d’années, il y avait une autre étoile qui était dans cette partie du ciel qui était la plus lumineuse et dans quelques milliers d’années, nos descendants lèveront les yeux au ciel et, parmi les nombreuses autres civilisations que j’espère ils auront découvertes, ils verront aussi une autre étoile que l’étoile Polaire. Ça paraissait donc être une jolie analogie, harmonieuse, pour le caractère transitoire de la vérité, le fait que la vérité humaine universelle et conceptuelle est quelque chose qui n’existe pas.

Est-ce que ça veut dire qu’il y a un thème commun qui traverse l’album ?

Plutôt oui. Une fois que nous avons nommé l’album, nous avons commencé à voir ce thème ressurgir dans tous les sujets abordés par les diverses chansons. Pas que chaque chanson a forcément le même thème mais il y a clairement un fil conducteur à travers l’album, que ce soit sur le fait de s’induire soi-même en erreur ou d’être sujet à la tentative d’une tierce personne de nous induire en erreur. Par exemple, « Messenger » parle de la distorsion de la vérité et du fait que nous la subissons tous les jours à cause des informations diffusées vingt-quatre heures sur vingt-quatre et… La réalité est que les choses ne sont pas aussi moches que ce que prétendent Fox News ou Sky News ou n’importe quelle chaîne d’infos que tu regardes, ils se contentent de dramatiser les informations pour nous accrocher et nous inciter à continuer à regarder. Il y a tout plein de choses merveilleuses qui se passent dans le monde et malheureusement, ce ne sont pas les histoires qu’on nous sert à la petite cuillère mais celles que nous devons aller chercher. Voilà donc un exemple où le thème se rattache à une chanson. Une autre serait « Survival », qui est le prochain single, et qui montre comment on peut se créer une coquille de petits mensonges autour de nous, lorsque nous tentons de nous raccrocher à une idée, de manière à nous protéger, possiblement, d’une vérité très égoïste. Le titre Polaris a fini par illuminer différents aspects des chansons dont nous n’avions pas forcément conscience. Donc, que ce soit par un heureux hasard ou par dessein [petits rires], ce dont je doute franchement, maintenant que nous l’avons appelé Polaris, il y a clairement un thème qui traverse l’album sur le caractère transitoire de la vérité.

Tesseract a réalisé cette année le Jägermeister Ice Cold Gig en Finlande. Peux-tu nous en dire plus sur cette expérience, comment ça s’est mis en place et qu’est-ce que ça a fait de se retrouver sur une scène faite de glace ?

[Rires] C’était très froid ! Je sais que c‘est très banal à dire mais il faisait très froid ! Ce qui nous a sauvés était qu’en l’occurrence il faisait inhabituellement doux pour la saison. Donc nous aurions pu avoir des températures de moins trente, alors que nous avons seulement eu moins dix, ce qui fait une grande différence. C’était merveilleux. C’était une expérience très stressante physiquement sur le moment mais, avec le recul et en voyant certaines images qui ont été filmées, c’était vraiment une magnifique chose à faire. Très honnêtement, peu de gens ont fait ça ou auront l’occasion de le faire, donc nous nous sentons vraiment privilégiés à cet égard. Ça s’est fait via un lien et une relation de travail avec Jägermeister, la boisson merveilleusement étrange que certaines personnes adorent et d’autres détestent. C’est génial de leur part de soutenir le rock et le metal de la manière dont ils le font. Les gens ne se rendent peut-être pas compte mais ils offrent à des groupes comme nous, qui sont à un stade précoce de leur carrière, un véritable parrainage pour des bannières de scène ou pour payer des vidéos promotionnelles. C’est une super façon de répandre notre musique, et il est certain que dans le cas de ce projet c’est allé assez loin… Les projets précédents – ils ont fait deux ou trois versions de ce Ice Cold Gig – ont reçu un certain succès mais ils n’ont pas eu la même couverture médiatique que nous. Nous nous sommes même retrouvés sur les médias d’état chinois, sans doute pour dire : « Regardez ces étrangers loufoques, regardez ce qu’ils font ! » Mais c’était assez incroyable de se découvrir que ça s’était répandu dans le monde entier une semaine après que nous soyons revenus. Presque toutes les chaînes musicales en ont parlé, c’est génial ! Donc, oui, c’était une chose incroyablement folle à faire [petits rires] mais c’était une des expériences les plus enrichissantes que nous ayons tous faits.

Tesseract - Polaris

« Nous voulons vraiment aller au-delà de ce qui est attendu de nous. »

Je sais que vous deviez réchauffer vos mains entre les chansons… Comment vous êtes-vous préparés à cet environnement extrême pour un concert de rock ?

Il faut vraiment être raisonnable. Il faut porter autant de vêtements que possible, tout en étant encore capable de jouer, et il faut constamment bouger. C’est assez intense ! C’est exactement comme partir en randonnée dans le froid. Tu dois porter les bonnes bottes, le bon manteau, avoir des sous-vêtements thermiques, porter des gants… Je veux dire que j’ai commencé à jouer le concert avec des gants mais je ne pouvais pas ressentir ce que je jouais, et je ne me rendais pas compte à quel point j’utilisais le lien tactile avant de les enlever ! Donc après la première ou seconde chanson, je les ai balancés et, heureusement, nous bougions assez pour m’éviter de geler. Mais il est certain qu’arrivés à la fin des soixante-dix minutes au cours desquelles nous avons joué, nos pieds étaient comme de la glace, nos visages gelaient et nos poitrines étaient douloureuses à cause du froid. Et j’étais vraiment désolé pour le public qui regardait parce qu’ils ne bougeaient pas [petits rires], même s’ils étaient finlandais, donc peut-être qu’ils ont l’habitude, et il est clair que certains d’entre eux semblaient avoir bu quelques coups avant de venir. Donc peut-être que ce n’était pas une si mauvaise expérience pour eux.

La scène n’était pas glissante ?

En fait, non parce que ce n’était pas… La scène était construite à partir de glace mais les morceaux sur lesquels nous nous tenions étaient faits de neige compactée, donc au final il y avait pas mal d’adhérence, même si Dan… Il y avait un petit escalier derrière qui montait vers le rehausseur de la batterie, et Dan est monté et en redescendant, il a glissé de quatre ou cinq marches ! C’était donc un peu glissant mais nous avons réussi à nous y faire.

Tu as dit que tu avais d’abord essayé de jouer avec des gants. Est-ce que tu connais ce bassiste camerounais qui s’appelle Etienne M’Bappé qui est connu pour jouer avec des gants ?

J’ai vu quelques bassistes utiliser des gants. Je ne me souviens vraiment pas pourquoi. Je pense que je pourrais m’y habituer mais pour le moment, je suis très content de pouvoir ressentir les grooves sur les cordes, car ça m’aide beaucoup pour les détails des chansons de Tesseract. Car il y a plein de subtilités. En l’occurrence, c’est pourquoi je ne qualifierai jamais Tesseract de technique, ce sont vraiment les très subtils détails qui font sonner le groupe à l’unisson parfait. Il y a une différence considérable lorsqu’un des guitaristes se concentre vraiment et joue avec attention et lorsqu’il ne fait que regarder dans le vague. Car autrement, même si nous jouons la même chose, ça devient un peu confus, il n’y a pas la même unité que lorsque nous nous concentrons. Et en l’occurrence, pouvoir ressentir la corde sous mes doigts m’aide énormément à jauger cette précision.

Allez-vous sortir le film du concert en DVD ?

J’ai récemment reçu les images et je les ai parcourues, et il se trouve que de la façon dont ça a été produit, tout le concert n’a pas été filmé, ce qui est vraiment nul. Je suis absolument dégoûté de ça. C’était quelque chose de tellement beau que j’avais vraiment hâte de sortir le concert intégral. Cependant, je pense qu’il y a environ la moitié du concert. Donc, lorsque nous aurons un peu de temps, je ne suis pas sûr quand, ou peut-être que je pourrais m’en occuper pendant la tournée, j’éditerai les prises de vues. Je doute qu’on sorte un DVD parce que ça ne paraît pas assez long pour le justifier mais peut-être que nous pourrons sortir un film du concert de quarante ou quarante-cinq minutes accompagné d’un documentaire de peut-être dix ou quinze minutes autour de l’événement, simplement pour montrer tous les passages qu’on ne voit pas dans le documentaire de Jägermeister.

Est-ce toi qui es préposé à l’édition des vidéos et ce genre de choses ?

Non, pas du tout. On m’a juste assigné cette tâche cette fois-ci mais c’est généralement soit moi, soit Jay [Postones], le batteur, dans la mesure où, dans l’état actuel des choses, nous avons tous les deux des compétences avec les logiciels d’édition. Il semblerait que nous soyons assez doués avec la technologie, du coup nous nous y sommes pas mal intéressés. Et, d’ailleurs, sur la tournée nord-américaine que nous sommes sur le point de débuter, nous allons commencer à filmer et éditer des images pour un projet qui pourrait ou ne pourrait pas se faire dans environ deux ans. Ca dépend vraiment de si nous parvenons à obtenir les financements ou pas. Mais nous commençons à filmer aujourd’hui parce que c’est un énorme projet, du genre que si nous parvenons à faire en sorte que ça fonctionne, ce sera vraiment un truc unique pour le groupe. Ce sera quelque chose de magnifique à concrétiser.

Penses-tu que l’innovation, que ce soit dans la musique ou dans les prestations comme ce Ice Cold Gig, fasse partie de l’ADN du groupe ?

Oui, je le pense ! Ouais ! [Rires] Nous voulons vraiment aller au-delà de ce qui est attendu de nous. Donc pour ce qui est du show, nous essaierons toujours, à chaque tournée d’accroître le niveau d’investissement et la production, que ce soit via le jeu de lumières ou une sorte de jeu de scène. Nous sommes en train de considérer les diverses options qui s’offrent à nous pour de la vidéo et des décors de scène, ainsi que des lumières programmées et des choses comme ça. Mais aussi, nous voulons vraiment voir jusqu’où nous pouvons pousser ces choses et dans quel environnement nous pouvons amener notre show. Nous avons donné ce concert en Laponie et nous avons maintenant l’impression que nous pouvons presque tenter n’importe quel show. Je ne peux pas imaginer un endroit où nous ne pourrions pas réussir à faire quelque chose et rendre ça spécial. Ce serait génial d’essayer n’importe quelle idée de dingue et voir si l’environnement met en valeur la musique d’une manière ou d’une autre ou si ça peut rendre l’expérience que nous partageons avec le public encore plus grande.

Tesseract est considéré comme l’un des leaders du genre assez jeune qu’on appelle le djent. Et Adam « Nolly » Getgood de Periphery nous a une fois expliqué comment cette scène était née de la culture d’internet. Et je sais qu’internet a joué un rôle prépondérant pour Tesseract. Peux-tu nous en dire plus sur la relation qu’entretient le groupe avec internet et, plus généralement, les technologies ?

En gros, nous nous sommes tous rencontrés via divers forums qui ont poussé autour du groupe Meshuggah et les forums de fans. Il y en avait un qui s’appelait tandjent.net qui a été assez essentiel et c’est ainsi que tout le monde a pu se connaître. Par exemple, Misha de Periphery était dessus, Paul de Chimp Spanner était dessus, les gars de Fellsilent – donc Acle et Browne – étaient dessus et aussi quelques autres groupes qui sont aujourd’hui en train de se faire également un nom. C’est comme ça qu’on a pris contact. Et même aujourd’hui, la technologie est telle que nous sommes capables d’enregistrer dans différents studios à travers le pays et, en l’occurrence, dans différents pays. J’ai la possibilité de répéter et enregistrer avec le groupe via cette merveilleuse technologie qu’est internet. Donc, je pense que Tesseract aurait été un autre groupe s’il n’y avait pas eu l’énorme impact que les réseaux sociaux et internet ont eu sur nous.

Il y a d’ailleurs comme une mode de nos jours où on voit de nombreux groupes faire leurs albums et élaborer leur son selon la vieille école, en utilisant du matériel analogique, etc. Vous semblez un peu aller à l’encontre de ça…

En fait, non ! Si tu regardes comment notre premier album a été enregistré, nous l’avons fait principalement en utilisant une énorme table analogique à Londres, car je travaillais dans un fantastique studio et j’avais réussi à nous dégoter du temps libre où nous pouvions enregistrer lorsque le studio était vide. Nous avons donc toujours aimé faire les choses à l’ancienne. Mais ça coûte cher ! Et les budgets sont tels que tu dois faire les choses de façon à ce que ça rentre, au moins, dans une certaine fenêtre de temps. Dans ce cas, la nécessité est la mère de l’invention. A tout moment, dès que nous le pouvons, nous allons dans un studio traditionnel et essayons de faire les choses à l’ancienne parce que moi et Acle sommes assez snobs à cet égard, nous apprécions vraiment le son que nous pouvons capter dans ce genre de studio. Nous ferons toujours tout de façon digitale lorsqu’il le faudra, simplement parce que nous n’avons pas le choix. Mais nous essaierons aussi toujours d’amener le groupe en studio et de nous enregistrer en live dans un studio traditionnel, et sortir le résultat pour montrer les deux aspects différents de Tesseract. Tu as la production studio et puis tu as la production de scène. Bien qu’elles soient similaires, la production de scène est souvent légèrement plus nerveuse et énergique que la production studio qui est souvent très pure et pour ainsi dire parfaite, à bien des égards. Avec un peu de chance, nous ferons ça avec cet album aussi, même si ce ne sera pas dans les six prochains mois mais peut-être au début de l’année prochaine ; nous emmènerons le groupe en studio et sortirons, disons, vingt minutes de Polaris en situation live pour que vous puissiez entendre comment nous sonnons sur scène et voir à quoi nous ressemblons lorsque nous le jouons.

Tesseract 2015

« Tesseract aurait été un autre groupe s’il n’y avait pas eu l’énorme impact que les réseaux sociaux et internet ont eu sur nous. »

Tu as dit que, dans la mesure où tu résides en Chine, vous répétiez par internet…

Désolé, c’est sans doute un peu trompeur. Je veux dire que je peux répéter par-dessus les pistes d’album, dans la mesure où on me les a données, et ensuite les renvoyer aux autres pour s’assurer que ce que je joue est en phase avec la façon dont eux jouent. Ensuite, ce que nous faisons, c’est que nous nous retrouvons quelques semaines avant que la tournée ne commence, et nous amenons tout ça en studio. Mais c’est organisé de telle manière que souvent nous répétons tous séparément, à un stade où il devient très facile pour nous ensuite d’entrer dans une pièce et jouer, au lieu d’avoir à améliorer les choses ou faire de la mise en place. On a déjà atteint un certain niveau via nos répétitions individuelles, que ce soit dans des pièces différentes ou différents pays [petits rires].

Votre musique a ce côté mathématique bien décrit pas le nom du groupe, Tesseract. Peux-tu nous en dire plus sur la relation du groupe aux mathématiques et à la science, et comment vous utilisez ça dans la musique ?

Je ne dirais pas qu’il y ait un quelconque lien explicite. Il est certain que nous utilisons l’égérie de la science populaire, la science-fiction et le monde légèrement barge de la spiritualité dans notre approche des thèmes que nous cherchons à couvrir et du concept du son que nous voulons créer. Donc si nous voulons créer un gros refrain ou une fin épique pour un morceau, nous ferons souvent référence soit à, disons, un livre ou une idée, comme une idée scientifique, soit un film, par exemple. A de nombreuses occasions la musique a émergé lorsqu’Acle était assis devant un film, à essayer de créer un bande son pour le film, en se basant sur son ressenti de ce que la musique devrait être par-dessus les images qu’il regarde, et ensuite nous le développons et balançons des idées à utiliser entre nous.

Est-ce que vous vous qualifieriez de musiciens « geeks » ?

[Petits rires] Non, pas du tout. Pour dire que tu es un geek, ça implique que tu as un certain niveau d’intelligence que malheureusement aucun de nous n’a [rires]. Même si nous apprécions de faire quelque chose qui ne soit pas direct et simple, je ne nous qualifierais pas de geeks. Nous ne sommes pas si cools !

Pourtant, beaucoup de gens voient votre musique comme de la musique intelligente…

C’est merveilleux ! J’espère que ça restera ainsi [rires] parce que ça nous aide certainement ! Je ne sais pas. Peut-être que nous sommes juste modestes. Nous n’aimerions pas nous revendiquer comme étant le sommet de la maestria musicale, car nous oui, nous travaillons dur, et c’est certainement la clef de nos réussites – le fait que nous travaillons très dur et que nous nous écoutons les uns les autres, ce qui peut parfois apparaître comme un art perdu, surtout dans le metal – mais j’érigerais plutôt des groupes comme Dream Theater en exemple de génie musical ou, disons, Jojo Mayer ou des bassistes comme Victor Wooten ou Marcus Miller, ou des compositeurs comme Steve Reich. Eux sont des génies musicaux qui repoussent les limites de la maestria musicale, de l’harmonie et de la définition même de la musique, et ça rend très humble d’entendre ça, mais ce n’est pas quelque chose que nous cherchons à faire. Pour nous, une simple pédale de trémolo peut rendre un résultat aussi beau que de faire rentrer soi-même autant de simili-trémolos que possible à la seconde. Ça n’a pas vraiment d’importance que ce soit simple ou compliqué. Le résultat final est vraiment ce qui nous importe.

Tu as mentionné plus tôt le fait que vous ayez la chance « qu’aujourd’hui le nom et le son attaché au nom Tesseract soient très fermement établis sur les scènes rock alternatives et metal. » Mais, en fait, qu’est-ce que tu mets derrière le mot Tesseract appliqué au groupe ?

Nous investissons beaucoup de passion et d’énergie dans le groupe, et je pense que nous essaierons toujours de vous donner un peu plus que ce qui est attendu. Donc ce truc en plus sur lequel tu ne peux jamais vraiment mettre le doigt, tu peux l’appliquer par analogie au tesseract. Tu sais, c’est une dimension que tu ne peux atteindre. Tu ne peux qu’en capturer l’ombre. Et donc appliqué à la musique, peut-être que ça représente ce petit extra quelque peu intangible, quelque peu invisible, presque, par manque de meilleur mot. Avec un peu de chance, tu retires davantage de ce que nous faisons qu’un simple bruit dans tes écouteurs ou tes enceintes ou durant un concert. Tu obtiendras quelque chose en plus qui n’est pas immédiatement évident.

Ton jeu de basse est l’une des marques de fabrique du son de Tesseract. Peux-tu nous en dire plus sur la manière dont tu penses tes lignes de basse ?

Je suis batteur de formation. Donc, en tant que tel, j’ai presque l’impression de jouer de la batterie au lieu de la basse. C’est donc pourquoi tu trouveras que beaucoup de mes parties sont quelque peu rythmiques et peut-être plus reliées au rythme global du morceau qu’à la mélodie globale, la structure harmonique, pour ainsi dire. L’accent est davantage mis dans la musique sur les rythmes hachés, les notes étouffées ou les notes fantômes qui ajoutent un sentiment de mouvement syncopé ou dansant, même dans les parties les plus simples. Tu peux prendre la ligne de basse d’ « April » issu de notre premier album, par exemple. C’est une partie très simple mais si tu rajoutes les éléments rythmiques additionnels avec les scratches et notes étouffées, et tout d’un coup, ça devient quelque chose qui rebondit bien plus, quelque chose qui groove et avec laquelle je peux m’amuser. Ça n’a pas à toujours être pareil, je peux tracter le morceau et je peux pousser le groupe à se battre contre lui-même pour que le groove continue à fonctionner, et ça rajoute de l’excitation sur scène. Ou bien je peux jouer très droit, suivant où on en est dans la chanson. En gros, l’énergie dans la pièce sur le moment peut vraiment influer là-dessus. Je pense c’est peut-être de ce point de vue que je me vois comme un batteur qui joue de la basse.

Etant batteur de formation, as-tu en fait des batteurs qui t’ont influencé dans ton jeu de basse ?

C’est certain. J’aime… Je ne dirais pas un batteur en particulier. Je dirais des styles que je jouais, comme le funk et le jazz, et les percussions classiques aussi, ça a eu une grande influence sur moi. Tu peux entendre que j’essaie toujours de créer un contretemps, comme on le voit dans la musique relativement contemporaine. C’est cette impression où le second et quatrième temps sont légèrement retenus pour donner un swing et un rebond aux choses. Ce résultat provient clairement de mon jeu à la grosse caisse avec mon pied droit, au charley avec mon pied gauche et tout le reste avec mes mains gauche et droite. C’est cette idée selon laquelle on crée des sons différents, des éléments différents dans la frappe, et pas juste des notes différentes, donc différentes notes étouffées et différentes longueurs de notes. D’ailleurs, j’ai mentionné plus tôt Jojo Mayer, c’est un batteur de jazz fantastique, qui a un groupe d’électronique qui s’appelle Nerve, il parle beaucoup des différentes façons dont tu peux frapper la grosse caisse. Après, ça peut paraître étrange pour ceux qui ne font pas de batterie parce que, pour eux, ça sonne juste comme de la grosse caisse mais non, si tu frappes la grosse caisse avec la batte et que tu gardes la batte sur la peau, la logique veut que tu étouffes légèrement la note, mais si tu la retires tout de suite, ça donne une note plus longue et tu peux même changer la longueur de cette note si tu as assez de sustain sur la grosse caisse. Ce sont donc des approches comme celle-ci que je trouve très intéressantes, le fait d’écouter et jouer des choses à ce niveau et qui ne sont peut-être pas tout de suite évidentes mais si tu arrêtes de le faire, ça change drastiquement le rendu global de la partie que tu joues.

Tesseract 2015

« Je suis batteur de formation. Donc, en tant que tel, j’ai presque l’impression de jouer de la batterie au lieu de la basse. »

Est-ce que ça veut dire aussi que tu as plus tendance à t’inspirer de bassistes ayant un style percussif, comme toi ?

C’est sûr que quelqu’un comme le bassiste de Primus, Les Claypool, est toujours sorti du lot de par son style incroyable, en apparence bordélique mais je sais qu’il ne l’est pas, c’est juste qu’il a un son très claquant sur son instrument. Ca rend incroyablement percussif, et il utilise de nombreuses basses non conventionnelles. C’était quelque chose qui m’a fait prendre conscience que je pouvais aussi faire ça et ne pas me contenter de jouer des notes standards. J’apprécie aussi vraiment le funk de Marcus Miller. Je ne sais pas s’il a une approche similaire de la basse mais il considère vraiment la basse comme un instrument d’ensemble, je pense, plutôt qu’un instrument individuel. Il est certain que ce que je retiens de son son, c’est qu’on entend plus de choses que juste la basse. Ça vient peut-être du fait que c’est aussi un saxophoniste et un producteur, donc il a un regard différent sur ses lignes de basse. Mais je crois que ce qui ressort de sa musique, c’est qu’il y a aussi beaucoup d’éléments rythmiques forts.

Penses-tu que ça aide pour un musicien de jouer d’autres instruments ?

Oui, j’essaie de ne pas me limiter et je pense que n’importe qui devrait essayer. Ça n’a pas d’importance si tu es nul, simplement essaye. Car ça ouvre considérablement ta palette. Il se peut qu’une partie que tu joues au piano t’inspire, par exemple, et essayer de reproduire ça sur une basse, par exemple, est très différent, car c’est un instrument très différent. Je veux dire que oui, les deux sont percussifs, dans le sens où tu frappes une corde mais c’est une approche tonale qui pourrait t’inspirer pour aborder quelque chose différemment et trouver des sons nouveaux et démentiels.

Tu t’es dit plus tôt être « fermement attaché à l’étiquette djent ». Que mets-tu derrière cette étiquette, qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Pour ma part, et certainement pour le groupe également, c’est une chose merveilleuse parce que c’était, et c’est toujours un cercle de gens qui n’ont aucune limite, ça ne se concentre pas sur un seul aspect. C’est complètement international et ça montre, en l’occurrence, que notre communauté de fans est bien plus importante en Amérique et sur tout le continent européen qu’elle ne l’était au Royaume Uni lorsque ça a démarré. Et c’est ainsi grâce à sa communauté internationale. On voit que de nombreux groupes ont des musiciens provenant de partout dans le monde. Periphery, par exemple. Ou tu as un nouveau groupe qui vient juste de se former, Good Tiger, dans lequel on retrouve Elliot Coleman qui a chanté pour Tesseract et qui est aussi un membre de The Safety Fire. Et aussi Monuments, par exemple, qui a un chanteur américain, Chris Barretto. C’est donc un super ensemble de musiciens sans limites, et ils ne sont coincés dans aucune scène locale qui aurait pu peut-être les étouffer ou les freiner dans leur progression. Maintenant ils peuvent partir en tournée à travers le monde et partager leur musique avec tous parce qu’il y a une belle communauté de fans dévoués et bruyants, et donc superbement énergiques.

Tu dirais donc que c’est plus une communauté qu’un genre musical spécifique ?

Certainement ! C’est ce que ça représente pour moi et c’est l’expérience que j’ai faite de cette communauté. C’est un groupe d’individus qui ont la même sensibilité et qui sont, à bien des égards, bien plus ouverts d’esprit, j’ai trouvé, mais qui abritent aussi les curieux trolls fermés d’esprit d’internet [petits rires]. Mais c’est dans la nature de la bête, lorsqu’on a une communauté en ligne qui représente fidèlement tout l’éventail de l’humanité.

Le groupe a quitté Century Media pour signer chez KScope, qui est un label reconnu pour ses groupes de metal progressifs alternatifs. Penses-tu que ce soit un label mieux approprié pour Tesseract ? Etait-ce important de trouver un label qui a l’habitude de travailler avec des groupes progressifs ?

Je pense que KScope est un label qui offrira plus de libertés à Tesseract, et qui a certainement d’ores et déjà offert plus de libertés à Tesseract, en lui permettant d’être exposé à un plus large public, et pas seulement aux fans de metal ou de musique heavy. Nous sommes évidemment présentés à ces fans mais notre musique est désormais exposée à un public plus vaste dont KScope pourvoit aux besoins et avec lequel il a l’habitude de travailler. Ca a tout de suite fait apparaître une croissance de l’intérêt à l’égard du groupe et de sa publicité, et nous ne nous attendions pas à ce que ce soit aussi avide. Du coup, il semblerait bien que ce soit une étape très positive.

Est-ce que ça veut dire que vous n’aviez pas une liberté musicale totale avec Century Media ?

Oh, non, pas du tout. On nous permettait grosso modo de faire ce que nous voulions et c’est pareil pour tous les groupes signés sur Centuy Media, pour autant que je sache. Mais le marketing… Il y a presque, pas un préjugé, mais une étiquette rattachée aux groupes qui sont chez Century Media, malheureusement. On dirait qu’il faut que ce soit dans un certain style. Aussi, peut-être que la presse et le public n’abordaient pas [notre musique] avec un esprit aussi ouvert ou qu’ils ne font qu’exposer leurs groupes à un certain public.

En fait, Century Media a été racheté par Sony Music. Est-ce que, du coup, tu regrettes de ne plus y être ou au contraire, est-ce que ça te confortes dans votre décision ?

Je suis en fait très content que nous n’ayons pas pris part à ça, à cet accord. Personnellement, je ne crois pas que ce soit une bonne chose pour la majorité des groupes du label, car je pense qu’il y aura une énorme réorganisation et les finances ne vont que se resserrer, à mesure que la pression du retour sur investissement deviendra plus forte. J’espère que je me trompe parce que je n’ai pas envie de voir un label tel que Century Media disparaître, mais je m’inquièterais beaucoup qu’il se fasse avaler uniquement pour ses albums passés plutôt que pour ses signatures futures.

Interview réalisée par téléphone le 31 août 2015 par Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Tesseract : tesseractband.co.uk.



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