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Metalanalyse   

Tesseract opère une douce altération de son état


Les Anglais de Tesseract n’ont jamais fait dans la simplicité, que ce soit au niveau de la musique, des paroles ou des univers visuels qu’ils appellent. Pour leur second album, le sujet se porte sur les états d’altération, une idée selon laquelle la modification de la perception peut entraîner un changement d’autres états, comme ceux de la matière, de l’esprit, de la réalité ou de l’énergie. C’est la théorie à l’origine de celle éprouvée de la pensée positive, mais également celle un peu plus abstraite de la télékinésie. Outre la portée du message de Tesseract, la complexité du sujet même de l’album colle comme un gant au monde alambiqué et complexe de ce groupe. Mis au cœur de la création du mouvement Djent au milieu des Periphery et autres Textures, Tesseract présentait jusqu’ici en effet la palette complète des techniques afférentes au genre, qu’ils ont développé dès le premier opus One, sorti en 2011, et à travers l’EP Concealing Fate en 2010 : des riffs étouffés, des solos ultra-rapides, le tout calé dans des structures progressives syncopées et désaxées.

Mais Tesseract possède un aspect singulièrement différent des autres groupes du mouvement Djent : une portée ambiante et délicate, déjà évoquée dans Perspective et qui prend encore plus de sens avec Altered State, le différenciant clairement de ses pairs dans ce mouvement. Aux polyrythmies que l’on connaissait bien du groupe s’ajoutent des polyphonies vocales entièrement mélodiques aux consonances presque proches du metal symphonique ou gothique, qui plongent le groupe dans un autre univers musical par rapport à l’album One. A cela, on peut ajouter ce qui semble s’imposer comme une marque de fabrique du combo : un son de basse souvent slappée très mis en avant qui rappelle les partis pris de mixages sur des albums de Primus ou encore Mudvayne. Ces deux aspects sont les clés de voûte de ce Altered State et permettent de l’aborder et d’en comprendre quelques rouages en dehors de l’habituel très développé travail guitaristique.

Car Tesseract est à l’origine un groupe de guitaristes, ou plutôt d’un guitariste, Alec « Acle » Kahney, qui a monté une formation comme un berceau pour ses expérimentations et créations. Ce qui peut en partie expliquer qu’Ashe O’Hara, le chanteur présent dans le groupe aujourd’hui, est le (déjà) cinquième de la lignée… cette instabilité du frontman amène directement le fait que vocalement, le travail réalisé sur cet album est profondément différent de celui de son prédécesseur. Les chants saturés ou criés ont disparu au profit d’une voix, ou plutôt de voix (car les doublages sont nombreux), très mélodiques, voire lyriques. Lyriques plutôt que pop, comme leurs confrères de Periphery qui chantent eux aussi de façon aigüe mais dans une sensibilité différente et accompagnent cela d’éléments de chant screamo ou deathcore qui n’existent plus chez Tesseract. Cependant, les mélodies apparaissent parfois sur Altered State comme très accessibles et accrocheuses : elles évoluent donc dans un registre parfois à la limite du chant féminin, ce qui peut surprendre, marquant une rupture avec le chant caractéristique de Daniel Tompkins.

Le résultat de cette approche est un rendu global très différent qui emmènerait l’univers des Anglais vers le progressif délicat de Cynic. La structure même de l’album et son côté narratif amené par la division de Altered State en quatre parties distinctes (« Of Matter », « Of Mind », « Of Reality » et « Of Energy ») qui regroupent plusieurs titres, à tel point que l’auditeur n’a que peu d’indices pour déceler le passage d’une piste à une autre, accroît bien évidemment la complexité de l’approche. Et cette structure spécifique, ainsi que les ambiances incluant quelques parties de guitares acoustiques, rappellent le travail accompli par le ressortissant français le plus proche de ce mouvement Djent, à savoir Hypno5e, la violence en moins. L’auditeur est bien évidemment un peu perdu dans cet océan d’ambiances, mais un fil directeur subsiste, celui d’un monde aérien qui est rattaché plutôt violemment à la terre par des changements rythmiques évidemment insensés, mais moins brutaux qu’à l’accoutumée. « Nocturne » incarne à merveille cette mutation opérée chez Tesseract, par le côté relaxant et transcendantal des guitares acoustiques aux inspirations indiennes (d’Inde, pas d’Amérique) qui s’opposent dans le même endroit aux traditionnels lourds riffs syncopés que l’on connaît du groupe.

Un autre aspect étonnant de cet album de Tesseract, mais que l’on retrouve de plus en plus dans le metal, est l’utilisation très réussie d’un saxophone. Après les Norvégiens de Solefald, les Finlandais d’Amorphis et plus récemment Ihsahn, In Vain, The Faceless ou les français de Klone, c’est au tour des Anglais sur « Calbi-Yau » et « Embers » pour clôturer l’album d’utiliser cet instrument de manière plutôt appropriée, donnant au passage un cachet sonore à ces morceaux dans deux utilisations différentes : à la fois pour ajouter de l’intensité à la fin de la partie « Of Reality » sur les riffs de guitares et la double pédale, mais aussi pour achever les débats en douceur à la fin de l’opus. Cette innovation montre que la voie prise par Tesseract prend définitivement d’autres chemins et peut s’inscrire sous certaines formes dans la tradition progressive britannique incarnée par Steven Wilson ou Anathema, toute proportion gardée, bien entendu.

C’est finalement là que prend le sens du recrutement d’Ashe O’Hara : sa voix incarne au plus près les influences jazzy et folk de cet album, laissant clairement de côté la violence, même si elle reste présente et de belle manière dans les rythmes et s’incarne surtout dans l’intensité des riffs (« Resist », « Nocturne », « Palingenisis »). La forte influence de Meshuggah qui suintait sur des morceaux comme « Deception » sur l’album One a quasi disparu, même si elle survit implicitement au travers des attaques sous-accordées du guitariste et de la polyrythmie, son côté agressif n’est définitivement plus là. La production quant à elle, réalisée comme d’habitude intégralement par le groupe lui-même, sert totalement ce propos aérien et atmosphérique. Altered State dégage quelque chose de profondément différent qui va ravir un public plus sensible aux délicatesses progressives mais éloignera à coup sûr ceux qui chercheront un propos plus violent et faisaient l’éloge de cette portée brutale. Une altération de l’état sur les quatre niveaux a bien eu lieu chez Tesseract ; la maturité, elle, se veut apparemment plus douce et aérienne chez les Britanniques.

Album Altered State, sortie le 27 mai 2013 chez Century Media Records



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  • Fonky Bibi dit :

    Chronique pas désagréable à lire mais quelques détails m’ont quand même chiffonné et laissent à penser que le travail a été un peu baclé.

    Déjà, des soli ultra-rapides…!? Dans TesseracT…? Ah…
    Sérieusement, je ne suis même pas sûr qu’il y ait à proprement parler un vrai solo de guitare dans One… c’est dire.

    Ensuite, le travail d’ambiance a toujours été LA caractéristique distinctive de TesseracT avec leur groove très marqué, depuis bien avant One… A tel point qu’on les a affublé de l’étiquette « Ambidjent ». Dire que cet album tranche de ce point de vue avec le reste de leur travail, ça me surprend. Altered State est un peu plus aéré, il y a encore moins de disto, le chant est plus présent. Voilà tout. Mais en dehors de ça, c’est juste la concrétisation de l’approche « Concealing Fate ».

    Un truc qui m’irrite aussi… 2 démos du groupe bien connues dans le milieu sont intitulées « Sax Solo » et « Ambient Sax Solo ». Elles datent au plus tard de 2007. J’ai donc bien peur que TesseracT ait plus donné cette idée aux autres que l’inverse…

    Et enfin, j’ai lu des références bien étranges. Metal Sympho, Goth, Folk (!!??). Il y aurait de la gratte acoustique aussi… Sérieusement!? Je cherche encore où on entend ça dans l’album…

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  • hinanyello dit :

    Quand je regarde l’évolution de Tesseract et des autres groupe de Djent je me rend compte que plus Tesseract enlève de riff à ses morceaux plus j’apprécie ce groupe, tandis que plus les autres groupes en rajoutent moins je les supporte…
    En tout cas vivement que cette galette sorte en magasin !! Et leur concert du 1er Mai avec Periphery était sensationel !

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