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Interview   

The Devil’s Blood : Selim Lemouchi et la mort


« A vrai dire, Selim, je dois t’avouer que j’ai finalement très peu de questions à te poser à propos de ta musique » exagérai-je très légèrement en milieu d’interview. S’entretenir avec la tête pensante de The Devil’s Blood, c’est obligatoirement parler de bien plus que la musique du groupe, à savoir son imagerie, ses textes et notamment de cette fascination pour la mort.

Les membres du groupe jouent sur scène couverts de sang. De porc, la plupart du temps, mais parfois de sang humain. Selim Lemouchi, guitariste et tête pensante du groupe, a peint l’un des murs de son appartement avec son propre sang dans le cadre de rituels magiques. Au cours de cet entretien, parler de sa fascination pour la mort nous a même amené à évoquer son propre suicide et même la façon dont il le ferait ! Nous vous laissons découvrir sa réponse dans l’entretien.

Bref, il s’agit d’un groupe représentant le parfait cliché des détracteurs du metal : « des illuminés couverts de sang qui pratiquent des rituels morbides ».

Pourtant, si ces détracteurs nous lisent à l’heure actuelle, je n’aurai qu’une chose à leur répondre : lisez cette interview. Les propos de l’extrêmement humble Selim Lemouchi sont essentiels pour faire tomber ces préjugés. Ces pratiques sont assurément marginales et peuvent faire peur, mais elles ne sont ni vaines, ni dénuées de sens ou d’intérêt. Et, vous le verrez, Selim n’a rien d’un illuminé. Il est un personnage sympathique, humble (il envie ses auditeurs qui, eux, ont la possibilité d’écouter son album pour la première fois. Dans son discours, son opinion vaut même moins que celle des auditeurs, puisque eux ont plus de recul), intelligent qui a simplement une vision différente de la vie. Différente, mais pertinente. Pertinente, mais différente. Différente, mais pertinente. Cela pourrait durer longtemps comme ça. A titre d’exemple, on aurait du mal à le contredire lorsqu’il se demande si on pleure vraiment sur le sort de nos proches décédés ou si on pleure plus égoïstement sur le fait d’avoir été abandonné.



« Il n’y a pas une seule interprétation et mon interprétation ne sera pas la même que la tienne. Si je te donne la mienne, ça va complètement détruire la tienne, donc ça n’aurait aucun intérêt. »

Radio Metal : Récemment, vous avez signé un contrat avec Metal Blade records. Qu’est-ce que tu peux nous dire à propos de cette collaboration ?

Selim Lemouchi (guitare) : On avait besoin d’une bonne maison de disque aux États-Unis et ils avaient besoin d’un bon groupe, c’est tout [rires]. Ça faisait longtemps qu’on cherchait un bon partenaire pour nous aider en Amérique du Nord et au Canada. On leur a envoyé quelques morceaux de l’album à écouter et ça leur a beaucoup plus. Ils ont décidé de travailler avec nous. C’est à peu près tout, et j’espère qu’ils feront un bon boulot et qu’on pourra aller en tournée en Amérique et faire connaître notre nom encore plus loin.

Ta musique a un côté très psychédélique, un peu comme dans les années 60, 70, pas seulement au niveau du son ou de tes influences mais aussi dans ta manière d’écrire : tu pars d’une mélodie ou d’un riff, puis tu explores toutes les manières de jouer cette mélodie ou ce riff. Est-ce que tu penses que, de nos jours, les groupes ont perdu cette manière de travailler ?

Je ne sais pas. Pour être honnête, je ne nous considère pas comme un groupe de rock spécialement orienté années 60, 70. Je pense qu’on joue du rock’n’roll, et qu’on n’a pas peur d’explorer toutes les possibilités qu’ouvre la musique. Personnellement, en tant qu’auteur de la musique et des paroles, je suis très influencé par des gens comme Ennio Morricone et d’autres compositeurs de musiques de films, par des songwriters comme Tom Waits, mais aussi par beaucoup de groupes de heavy metal, de black metal ou de death metal… Je pense que, quand tu mélanges tout ça et que tu en fais un cocktail, tu obtiens quelque chose comme la musique de The Devil’s Blood. Ce n’est pas à moi de dire ce que les autres groupes ratent ou ce qu’ils font de mal ou de bien parce que je ne peux parler que pour moi. Dans mon cas, c’est le seul genre de musique que je peux faire.

On dit souvent que la meilleure manière de savoir si une mélodie ou une chanson est bonne, c’est de la jouer en acoustique. Est-ce que c’est pour cette raison que tu commences toujours à écrire avec une guitare acoustique ?

Je pense que c’est parce que c’est la méthode la plus simple. Tu n’as pas besoin de brancher quoi que ce soit, de faire attention aux effets, tu as juste ta guitare et ton inspiration. Tu peux avoir un papier et un crayon pour pouvoir écrire les paroles quand la musique et les paroles te viennent en même temps. Et puis, tu sais, c’est un instrument très pratique. Tu peux l’emporter avec toi où tu veux, par exemple, et sans trop de problème. C’est bien plus pratique qu’un piano ou quoi que ce soit d’autre.

« C’est comme si cette réalité était déjà une réalité avant que j’écrive la chanson. La chanson elle-même existait auparavant, elle existait sans doute depuis des milliers d’années, et la seule chose que j’ai fait, c’est la sortir de l’éther pour la concrétiser dans ce monde et que tout le monde puisse l’écouter. »

Ce qui est frappant dans la pochette de votre nouvel album, The Thousandfold Epicentre, c’est que de l’extérieur, elle est très minimaliste, très élégante, mais, quand on l’ouvre, on voit le livret, les paroles et toutes ces images complètement dingues et psychédéliques. Est-ce que tu penses que c’est une bonne manière de te décrire, toi et ta musique ? Calme du dehors, mais complètement dingue à l’intérieur ?

Peut-être, surtout de la manière dont tu l’as compris, il doit y avoir du vrai là-dedans. La pochette a été créée de manière très spontanée. On a laissé notre musique à l’artiste en question et il a créé ce que tu vois dans le livret. Sur la couverture d’un livre, on voit seulement le titre et son auteur, c’est quand on l’ouvre que l’expérience commence. Je pense donc que, de la même manière, quand on ouvre notre livret, c’est là que l’expérience commence, quand tu suis la musique et que tu fais l’expérience de chaque chanson et du livret à la fois.

La prochaine question va peut-être te sembler un peu bizarre, mais allons-y : en préparant cette interview, je me suis rendu compte que j’avais seulement quelques questions à te poser à propos de ta musique, mais des quantités à propos de sa signification et de ce qu’il y a derrière. Est-ce que tu as rencontré ça souvent avec les journalistes ?

Oui, beaucoup de gens essaient d’obtenir de moi que j’explique les chansons ou les titres. Le seul problème, c’est qu’il faut qu’ils comprennent que je n’en parle pas beaucoup, tout simplement parce que je ne peux pas le faire. C’est impossible. Je ne peux pas expliquer les paroles plus qu’elles ne le sont déjà, elles s’expliquent d’elles-mêmes. Je comprends bien qu’on puisse se poser ce genre de questions quand on écoute notre musique ou quand on lit nos paroles. Elles soulèvent beaucoup de questions mais personne ne peut y répondre, ni moi ni qui que ce soit, seulement celui qui les écoute. Quand elles ne sont pas projetées sur le groupe ou sur la musique, je trouve que ces questions deviennent plus intéressantes et les réponses deviennent plus importantes.

Est-ce que ça signifie que les paroles ont une signification mais que tu préfères la garder pour toi ?

Non, pas vraiment. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas une seule interprétation et mon interprétation ne sera pas la même que la tienne. Si je te donne la mienne, ça va complètement détruire la tienne, donc ça n’aurait aucun intérêt. Ce serait comme si tu étais devant un tableau et que je venais te dire ce que tu devrais y voir, au lieu que tu me dises ce que toi, tu y vois. C’est à toi de dire ce que tu y vois. La musique et l’art sont des choses dont on doit faire l’expérience de manière subjective. Quand on essaie de prendre ces choses de manière objective, elles perdent leur intérêt. Quand on explique tout jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à expliquer, on tue tout ce qui était vivant à l’intérieur. Ce que je veux dire, c’est que ta vision des choses ou ton interprétation de la musique et des paroles de The Devil’s Blood est aussi vraie, aussi importante et aussi valide que la mienne. C’est tout. Trouve ta propre interprétation.

C’est intéressant, parce que puisque tu écris la musique et les paroles, on pourrait penser que tu as plus de légitimité pour en parler…

Non, parce que je ne conçois pas ça comme écrire. Je les… reçois. C’est comme si cette réalité était déjà une réalité avant que j’écrive la chanson. La chanson elle-même existait auparavant, elle existait sans doute depuis des milliers d’années, et la seule chose que j’ai fait, c’est la sortir de l’éther pour la concrétiser dans ce monde afin que tout le monde puisse l’écouter. Mon rôle se limite à ça. Ce n’est pas quelque chose que j’ai créé, c’est quelque chose que je permets aux autres d’expérimenter.

« J’investis tellement d’efforts, tellement de réflexion dans une chanson que je ne serais jamais capable d’en retirer autant de sensations nouvelles et spontanées que quelqu’un qui ne l’a jamais entendue. J’envie les personnes qui écouteront l’album pour la première fois. »

Tu te mets donc au même niveau que l’auditeur…

Tout à fait. Et peut-être même plus bas ! J’investis tellement d’efforts, tellement de réflexion dans une chanson que je ne serais jamais capable d’en retirer autant de sensations nouvelles et spontanées que quelqu’un qui ne l’a jamais entendue. J’envie les personnes qui écouteront l’album pour la première fois. Je pense que c’est la même chose pour un réalisateur : tu as fait ce film formidable, tu vas au cinéma et les gens le regardent… Tu n’auras jamais les mêmes émotions que quelqu’un qui n’a aucune idée de ce qu’il va se passer. C’est de cette manière qu’on appréhende notre vie : pas par ce qu’on prévoit ou ce à quoi on peut s’attendre mais, au contraire, par ce qui nous surprend, ce qu’on ne peut pas prévoir, tout ce qui dirige notre esprit dans de nouvelles directions, tout ce qui nous déroute. C’est à ce moment-là que les choses intéressantes se produisent.

OK, ça signifie que les artistes ne peuvent pas profiter de leur œuvre comme leurs auditeurs ou leurs spectateurs parce qu’ils n’ont aucune surprise…

Ils sont plus proches de leur œuvre, ce qui la leur rend évidemment plus difficile à apprécier de manière spontanée.

Est-ce que tu penses que la chose la plus importante et la plus intéressante dans la musique n’est pas la musique elle-même, mais plutôt tout ce qu’il y a derrière ?

Je suppose que c’est différent pour tout le monde. Le pouvoir mystique de la musique, c’est qu’elle peut te faire penser à des choses que tu n’aurais jamais imaginé possibles auparavant, c’est qu’elle peut te faire ressentir des émotions que tu n’aurais jamais pu ressentir autrement juste en appuyant sur un bouton. Du coup, je pense que la musique a bien une dimension très puissante, presque magique. Si elle est utilisée correctement, alors elle peut devenir un outil extrêmement puissant.

Dans un documentaire sur toi et le groupe, tu dis que de 16 à 26 ans, tu as vécu une vie qui ne reflétait pas qui tu étais vraiment. Est-ce que tu penses que ce genre de conflit concerne d’autres musiciens et que c’est pour ça qu’ils font de la musique ?

Peut-être. Peut-être que c’est un trait que beaucoup de personnes partagent, cette sensation de ne rien avoir à faire ici, de ne pas appartenir à ce monde, peut-être. Je ne sais pas. Je ne peux parler que pour moi.

C’est d’ailleurs le sens d’une peinture représentant une personne androgyne en train de se punir que tu as chez toi, c’est ça ?

En partie sans doute, oui. C’est juste une peinture que j’ai faite il y a quelques années… En soit, elle ne me symbolise pas, c’est juste quelque chose que je voulais peindre. Ça n’en dit pas tant à mon sujet qu’au sujet de certains principes que j’ai voulu retranscrire en art.

Chez toi, il y a aussi un mur peint avec ton propre sang. Je suppose donc, puisque c’est un rituel important pour toi, que c’est avec du vrai sang humain que vous montez sur scène ?

C’est un peu compliqué d’avoir du sang humain en de telle quantité… C’est arrivé, cela dit, mais la plupart du temps on utilise du sang de porc.

« C’est quelque chose qui m’attire de loin, comme un paradis sûr, comme un port, tu vois ce que je veux dire ? Ma vie est en mer, mais un jour mon bateau s’arrêtera dans un port, et j’irai marcher dans les collines sans fin. »

Tout ton travail est lié à la mort. Puisque tu as l’air d’être vraiment fasciné par la mort, est-ce que tu n’es pas tenté de l’expérimenter pour de bon ?

Non, pas vraiment tenté, mais c’est seulement une réalité de la vie dont tout le monde un jour fera l’expérience. C’est l’initiation ultime à l’un des plus grands mystères de l’univers. Mais ce n’est pas quelque chose que j’ai l’intention de précipiter pour le moment [rires], parce que j’ai bien trop de choses à faire. Mais ce n’est pas quelque chose qui me fait peur. C’est quelque chose qui m’attire de loin, comme un paradis sûr, comme un port, tu vois ce que je veux dire ? Ma vie est en mer, mais un jour mon bateau s’arrêtera dans un port, et j’irai marcher dans les collines sans fin. C’est vraiment joyeux et réjouissant d’y réfléchir. Ce sera l’instant le plus décisif de toute ma vie.

Est-ce que tu penses que tu n’attendras pas ta mort et que, peut-être, un jour, tu choisiras le bon moment pour partir ?

J’espère. J’espère, mais bien entendu, ça relève du destin, c’est difficile à dire. Mais j’espère que je serai en mesure de faire ce choix moi-même.

OK, et est-ce que tu sais déjà comment tu le ferais ?

Pour être honnête, je n’y ai pas encore vraiment réfléchi… Je pense que j’opterais pour la pendaison.

« Si les gens pleurent pendant les enterrements, ce n’est pas parce qu’ils ont de la peine pour le mort parce qu’il est mort, c’est parce qu’ils ont de la peine pour eux-même parce qu’ils ont été abandonnés. »

Puisqu’on parle de mort, qu’est-ce que tu ressens à la mort d’un de tes proches ? Est-ce que tu es triste ou envieux ?

Les deux à la fois. Si les gens pleurent pendant les enterrements, ce n’est pas parce qu’ils ont de la peine pour le mort parce qu’il est mort, c’est parce qu’ils ont de la peine pour eux-même parce qu’ils ont été abandonnés. Ce n’est pas sur le fait que sa vie soit finie qu’on pleure, c’est sur le fait que notre vie soit toujours inachevée et qu’on ait à continuer à vivre sans cette personne qui comptait beaucoup pour nous. En même temps, j’envie ceux qui ont pu jouir de ce que j’ai déjà appelé la vision du mystère, la perfection de la fin. Je suppose donc que c’est un peu des deux, et il n’y a de honte ni à l’un ni à l’autre.  C’est très humain de ressentir de la tristesse ou de l’envie, de la jalousie, de la rage… C’est ce qui fait de nous des êtres vivants, on ne devrait jamais en avoir peur.

Il est aussi beaucoup question de sexe et d’amour dans cet album, que ce soit dans les paroles ou sur la pochette. En quoi pour toi l’amour et la mort sont liés ?

Complètement et totalement. Ils ne sont qu’une seule et même chose, de la même manière que l’amour et la haine sont si étroitement liés par la passion.

Interview réalisée le lundi 12 décembre 2011 par téléphone
Traduction : Chloé

Site internet de The Devil’s Blood : www.thedevilsblood.com



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  • Lord Satanubis dit :

    RIP Selim Lemouchi !!! 34 ans, c’est pas un age pour mourir !!!

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  • le coup du sang humain sur scène mdr! qui va y croire?

    [Reply]

  • Sans être aussi virulent que Fikmonskov, c’est vrai que ça ne va pas chercher bien loin: « on va tous mourir », certes. Rien de renversant dans ses « réflexions » à ce sujet. « L’interprétation de l’art est subjective », là encore, rien de très original, si ce n’est que pour un groupe de métal le discours n’est pas si fréquent. Peut-être qu’on ne pose pas assez souvent la question à des groupes qui ont l’air moins psychédéliques mais ont eux aussi une réflexion à ce sujet.

    « Ces pratiques sont assurément marginales et peuvent faire peur, mais elles ne sont ni vaines, ni dénuées de sens ou d’intérêt. »

    En tout cas dans l’interview il n’explique pas quel est le sens de peindre un mur avec son propre sang. Du coup il passe plutôt pour un tordu à ce sujet.

    [Reply]

  • rajass blankass dit :

    depuis 1970 et le premier album de black sabbath , le satanisme bon teint est un thème de prédilection du metal rock , mais bon quelqu’ un qui encore plus de quarante ans après ,prend le truc tellement au sérieux qu’ il en repeint son mur avec son propre sang , il a franchement reçu , même si son droit le plus stricte de disposer de son corps comme il l’ entend puisque par définition il lui appartient !!! mais bon il se trouvera toujours des simples d’ esprits qui a leur tour vont reproduire de tel comportements psychotiques et là il en sera moralement responsable , support music not psychiatric behaviours !!!

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  • Première réponse, « ça leur a beaucoup plus » petite faute 😉
    Très bon article au demeurant, c’est marrant de voir ce genre de bonhommes parler tranquillement de choses du genre, ce n’est pas ce qu’on imaginerait au premier abord

    [Reply]

  • « Si les gens pleurent pendant les enterrements, ce n’est pas parce qu’ils ont de la peine pour le mort parce qu’il est mort, c’est parce qu’ils ont de la peine pour eux-même parce qu’ils ont été abandonnés. Ce n’est pas sur le fait que sa vie soit finie qu’on pleure, c’est sur le fait que notre vie soit toujours inachevée et qu’on ait à continuer à vivre sans cette personne qui comptait beaucoup pour nous. »

    Tu parles d’une révélation…

    M’a tout l’air d’être juste un crétin un peu moins crétin que les autres parce qu’il sait comment se donner l’air intelligent. Mais c’est pas mal du vent, quand même…

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