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Interview   

The Ocean : voyage en terre d’expérimentation


Robin Staps et The Ocean peuvent désormais éprouver un véritable sentiment d’accomplissement : ce n’est pas moins qu’une énorme fresque musicale qui est complétée (ou presque) avec la sortie de Phanerozoic II: Mesozoic | Cenozoic, deuxième partie du dyptique initié avec Phanerozoic I: Palaeozoic. Une fresque qui avait commencé avec Precambrian (2007) puis le dyptique Heliocentric/Anthropocentric ; il ne manquait plus qu’à relier les deux pour couvrir l’intégralité des 4,54 milliards d’années de l’histoire de la Terre. Mais cette histoire est surtout prétexte à des métaphores et parallèles philosophiques sur l’homme contemporain, empruntant autant à Nietzsche qu’au cinéaste Lars von Trier. L’œuvre de The Ocean est à multiples niveaux de lecture.

Phanerozoic II, c’est aussi une nouvelle façon d’aborder la composition de The Ocean, plus ouverte, plus instinctive, ayant mené à l’album le plus progressif et le plus diversifié du groupe. On y découvre un groupe polymorphe qui, s’il est arrivé au bout d’un voyage, démontre qu’il était encore capable de surprendre et qu’il est loin d’avoir tout dévoilé.

« Pendant longtemps, je ne voyais pas vraiment comment [les chansons] pourraient aller ensemble pour former un album. Ça m’a vraiment inquiété dans une certaine mesure, mais à un moment donné, j’ai décidé de laisser les choses se faire et de ne pas trop m’accrocher à mon idée de cet album, d’être un peu expérimental, de laisser le hasard faire et les choses se mettre en place toutes seules. »

Radio Metal : Vous revenez un an et demi après Phanerozoic I avec Phanerozoic II. Au moment de la sortie du premier volume, tu nous as dit que la batterie et les guitares étaient enregistrées, ainsi que tous les arrangements de violoncelle, cuivres, piano, etc. Il ne restait que la basse et le chant à faire, donc c’était presque terminé. A quoi cette année et demie a-t-elle ressemblé pour le groupe et pour la finalisation de cet album ? Avez-vous utilisé tout ce temps pour prendre un peu de recul avec l’album et le peaufiner ?

Robin Staps (guitare) : Eh bien, d’abord il a fallu que nous le finissions ! [Rires] En fait, c’était un défi parce que dès que Phanerozoic I est sorti, nous avons commencé à tourner en soutien de l’album, et ce de manière assez intensive. L’album est sorti début novembre 2018 et je crois que dès novembre nous étions en tournée avec Rosetta. Ensuite, nous avons été en tournée quasiment toute l’année 2019 : nous avons commencé en Inde, nous sommes allés en Australie et en Nouvelle-Zélande, puis nous avons fait une tournée européenne en mars/avril, puis entre dix et quinze festivals, puis une longue tournée en Russie, au Japon, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan en août-septembre, puis en octobre nous sommes partis en tournée avec Lerpous. Nous étions donc en tournée quasiment toute l’année, et il fallait que nous finissions la seconde partie de l’album entre ces tournées. C’était un défi parce qu’il n’y avait pas beaucoup de temps. Nous nous sommes d’ailleurs retrouvés à finir les enregistrements de basse pendant la tournée avec Leprous, dans certaines salles de concerts entre les balances et nos concerts ! C’était donc assez difficile, mais c’était une bonne chose que la majorité de l’album ait été déjà terminée au moment où nous avons sorti Phanerozoic I ; au moins les chansons de la seconde partie étaient déjà en place, la batterie était enregistrée, et il ne nous restait qu’à finir le chant, les guitares et la basse, en gros.

Comment s’est déroulée la dynamique de travail sur la création des deux albums ? Ils ont tous les deux des atmosphères distinctes, du coup y avait-il des moments particuliers où vous travailliez sur l’un ou sur l’autre, ou bien y avait-il des critères pour déterminer si une chanson allait sur l’un ou l’autre ?

Pour moi, c’était assez clair quelles chansons iraient sur la première partie, et je voulais que toute la musique ait une atmosphère très cohérente et continuelle. La plupart des morceaux de la première partie ont été écrits au cours d’un été ; il était clair pour moi que ça allait devenir la première partie. La seconde partie était beaucoup moins claire pour moi, car la musique était beaucoup plus variée stylistiquement, avec des types très différents de chansons, et pendant longtemps, je ne voyais pas vraiment comment elles pourraient aller ensemble pour former un album. Ça m’a vraiment inquiété dans une certaine mesure, mais à un moment donné, j’ai décidé de laisser les choses se faire et de ne pas trop m’accrocher à mon idée de cet album, d’être un peu expérimental, de laisser le hasard faire et les choses se mettre en place toutes seules. C’était une excellente décision ; je n’avais jamais fait ça avant. Pour tous les albums précédents, j’avais toujours une idée très claire de l’ordre des chansons et de la manière dont certaines choses devaient fonctionner dans le contexte de l’album. Ici, j’ai expressément refusé de faire ça et décidé de laisser pas mal de choses se faire. La récompense était que les choses se sont bel et bien faites et mises en place parfaitement. Ça a beaucoup aidé de ne pas être trop attaché à certaines idées durant les processus de composition et d’enregistrement et de vraiment prendre certaines décisions seulement à la fin, lorsqu’on a une vue d’ensemble. Je pense que ça a beaucoup profité à cet album. Au final, c’est devenu un voyage – c’est ce que j’espérais au début sans vraiment savoir si ça allait se faire, mais ça s’est fait. Il commence à un endroit et termine à un autre endroit, totalement différent, auquel on ne s’attend pas vraiment quand on écoute « Triassic », le morceau d’ouverture. C’est génial : ça nous emmène vraiment faire un voyage. Je suis très content de la manière dont s’est fait l’ensemble au final.

Pour le premier volume, tu nous as dit que « certaines choses ont été adaptées et changées une fois que les textes étaient écrits et que le concept de l’album commençait à prendre forme ». Cependant, on ressent une plus grande adéquation encore entre la musique et les périodes représentées sur le second volume. Penses-tu que Phanerozoic II a bénéficié, à cet égard, d’avoir été fait un petit peu après Phanerozoic I, quand le concept était peut-être un peu mieux défini ? Penses-tu qu’il y avait une dynamique plus forte et rapprochée entre la musique et les textes cette fois ?

Probablement, oui. Enfin, la plupart des chansons de Phanerozoic II étaient également déjà écrites quand nous avons enregistré les batteries début 2018 ; la majorité des musiques était composée pour les deux parties, en fait. Mais évidemment, on apprend toujours quelque chose avec chaque album. L’expérience consistant à finir la première partie a clairement influencé et aidé la seconde partie. Je me suis aussi laissé guider par la musique elle-même pour écrire les paroles. Je pense que c’est ce qui a fait que la seconde partie a été un peu plus fluide, en termes d’écriture des textes et des lignes de chant, que la première partie. Pour la première partie, j’avais une idée plus claire dès le début de ce que je voulais faire avec les textes, alors que là j’ai plus ou moins fermé les yeux et j’ai laissé la musique faire ; j’ai suivi la direction de la musique. Je pense que ça a très bien fonctionné avec cette partie.

Un exemple vient d’emblée en tête : la fin de « Triassic » et le début de « Jurassic | Cretaceous » qui ont ce côté tribal et qui posent d’emblée le décor d’une nature abondante, puis il y a la fin violente de « Jurassic | Cretaceous » qui symbolise bien le cataclysme ayant marqué la fin de cette ère…

En fait, « Triassic » remonte à notre toute première visite en Inde en 2014, et à l’époque nous avons tous regardé un groupe indien qui nous a fait énormément d’effet. Ça s’appelle The Manganiyar Seduction – personne ne les connaît ici, vous ne les trouverez pas sur Spotify. Ils sont vraiment géniaux, c’est en gros un orchestre de cinquante ou soixante musiciens qui joue de la musique indienne traditionnelle avec plein de tablas et de flûtes. Depuis cette expérience, nous avons voulu incorporer, disons pour faire simple, des influences orientales dans le son de ce groupe, The Ocean. « Triassic » en est le résultat : il a ce feeling oriental, avec ces percussions et flûtes orientales que nous avons enregistrées en Arménie en tournée en 2019 – c’est quelque chose qui s’est produit assez spontanément pendant que nous tournions là-bas. Nous savions depuis le début que nous voulions enregistrer des instruments qui ne provenaient pas typiquement du metal mais d’autres sphères culturelles. Le résultat est ce morceau vraiment bizarre ; pas seulement par ses passages ambients et calmes, mais aussi par les parties heavy. Par exemple, le rythme principal de la chanson est un rythme assez atypique dans le metal, c’est presque un rythme raggaeton, joué de manière heavy. C’est quelque chose avec lequel nous plaisantions quand j’ai joué ce riff pour la première fois et que Paul [Seidel] a joué dessus en salle de répétition, mais au final, ça a super bien fonctionné. C’est un morceau très expérimental pour commencer l’album. D’une certaine manière, il reflète bien musicalement le climat très chaud subtropical/tropical durant le Trias.

« [chanter en voix black metal] était en effet quelque chose de nouveau pour [Loïc], il n’avait jamais vraiment fait ça avant. D’un autre côté, quand il a rejoint The Ocean en 2009, il n’avait jamais crié avant dans un groupe. […] Il est très flexible et est toujours partant pour les défis. »

L’autre morceau que tu as mentionné, « Jurassic | Cretaceous » : oui, le gros événement à la fin du Crétacé qui a mis fin au Mésozoïque… Il se trouve qu’évidemment, nous voulions transcrire musicalement l’impact de l’astéroïde, d’une manière ou d’une autre. Ce morceau était déjà composé depuis pas mal de temps avant que nous définissions le concept de Phanerozoic. C’était de la super musique que nous avions et le concept est arrivé plus tard, mais tout s’est mis en place et s’est très bien imbriqué. Souvent, c’est comme ça que ça se passe : tu as des super chansons, puis tu trouves le concept de l’album et ensuite elles trouvent leur place quelque part dans ce cadre contextuel – ou pas, et alors nous ne les mettons pas sur l’album, ou il faut les chanter et les adapter. Mais c’est toujours un processus où une chose influence l’autre. Parfois, la musique est là en premier, parfois c’est l’idée ou le cadre conceptuel qui est là en premier… Au final, il faut tout combiner, y compris les textes. C’est toujours un défi, mais c’est très gratifiant quand tu arrives à faire que tout fonctionne.

Un autre exemple de morceau très éloquent serait « Pleistocene » : cette période, le Pléistocène, était marquée par des glaciations à répétition, et c’est très bien transcrit dans la musique avec le passage le plus black metal que vous ayez jamais fait…

Oui, ça colle bien, n’est-ce pas ? Ce morceau a été écrit assez rapidement, en deux jours. Ce n’était pas prévu que nous composions un morceau ou une partie black metal, il s’est juste trouvé que ça semblait naturel et paraissait être ce qu’il fallait sur le moment. Nous n’avions jamais fait ça avant dans nos albums, mais là ça fonctionne vraiment bien dans le contexte. Une fois que nous avons décidé de continuer avec Phanerozoic à la suite de Precambrian, évidemment j’ai fait des recherches sur tout ce qui s’est passé durant ces époques et ères, et il est devenu évident que certaines choses collaient à la frise chronologique de l’album. « Pleistocene » était un des premiers morceaux pour lesquels nous savions : « D’accord, ça, il faudra que ce soit ce morceau. » C’était comparable à « Jurassic | Cretaceous » : il était clair que ce serait au début de l’album et qu’il clôturerait le Mésozoïque, en gros. Ce n’est pas le cas de toutes les chansons de l’album. Pour certaines d’entre elles, c’était plus difficile de déterminer quelle serait vraiment leur place, et puis on n’a pas non plus envie de baser toutes nos décisions sur des évidences. Ce côté froid, cette partie black metal, qui communique l’ambiance des âges glaciaires du Pléistocène, ça avait beaucoup de sens, mais toutes les ères ne sont pas aussi évidentes.

Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà entendu Loïc chanter du black metal comme il le fait sur « Pleistocene ». Il a l’air de se déchirer les cordes vocales ! Ne s’est-il pas détruit la voix en enregistrant ces parties ?

On le découvrira quand on le reverra chanter ! [Rires] Non, je pense qu’il est très polyvalent avec ses styles vocaux, mais c’était en effet quelque chose de nouveau pour lui, il n’avait jamais vraiment fait ça avant. D’un autre côté, quand il a rejoint The Ocean en 2009, il n’avait jamais crié avant dans un groupe. Le groupe précédent dans lequel il chantait faisait du rock où il ne chantait qu’en voix claire. Il est très flexible et est toujours partant pour les défis. Quand je lui ai joué cette partie, il a instantanément commencé à faire ce type de chant par-dessus, et j’étais là : « Ouais, c’est ça, c’est logique ! »

« Jurassic | Cretaceous » semble être très inspiré par Tool. Loïc nous a dit à quel point il était fan de Tool, mais qu’en est-il de toi ? Est-ce que ça faisait partie de ton « coin inspiration », pour ainsi dire ?

Absolument. J’apprécie et j’estime énormément ce groupe. Il a été une grosse influence pour moi ces vingt dernières années. Donc si les gens comparent ce morceau ou certains aspects de nos chansons en général à ce groupe, ça ne me pose strictement aucun problème. Beaucoup de gens ont dit ça, donc je pense qu’il y a une indéniable similarité et je n’ai pas du tout à en avoir honte. J’aime vraiment ce groupe et chacun de ses aspects : le jeu de batterie, le jeu de guitare, le chant… C’est juste phénoménal et unique en son genre. Je pense que c’est l’un des groupes pour lesquels nous pouvons tous nous mettre d’accord et dire : « Oui, c’est bien. On aime tous. » Mais évidemment, ce n’était pas conscient quand nous avons composé « Jurassic | Cretaceous ». Ce morceau était écrit bien avant que le dernier album de Tool soit sorti ; ça a été composé en 2016 et terminé en 2017. A l’époque, le dernier album de Tool datait de neuf ou dix ans. Ce n’est donc pas vraiment une influence ou une décision flagrantes, c’est juste un groupe que nous avons toujours écouté et aimé, et peut-être que ça ressort dans certaines chansons plus que d’autres.

Aviez-vous des références ou inspirations musicales particulières pendant la composition de cet album ?

Tu veux dire des choses que nous écoutions et qui nous influençaient pendant que nous composions l’album ? Evidemment, chacun doit y répondre individuellement. Je n’ai pas composé toutes les chansons sur cet album, Paul a également écrit deux morceaux : « Holocene » et « Oligocene ». Mais il y a des choses que nous avons tous écoutées pendant la composition de cet album en, 2016 et 2017. En fait, je viens de sortir une playlist Spotify qui s’intitule « Pendant la composition de Phanerozoic II » qui contient quelques trucs que nous avons écoutés à cette époque. C’est très varié, pour beaucoup ce n’est pas seulement du metal. Donc allez voir ça, jetez-y une oreille et voyez si vous arrivez à déterminer d’où proviennent certaines choses…

« Les textes ne parlent pas juste de roches qui volent dans les airs, de certains animaux et d’évolutions durant ces époques, ils adoptent toujours un point de vue humain, parce qu’ils sont communiqués par un groupe d’êtres humains. Nous mettons donc toujours ces événements passés en perspective avec l’époque actuelle. »

Plus généralement, tu as déclaré que vous avez « gardé les musiques les plus bizarres, audacieuses et progressives pour la seconde partie ». En fait, durant ces périodes, le Mésozoïque et le Cénozoïque, la vie et la planète ont pris des formes diverses ; on pourrait soutenir que la Terre est devenue un genre de laboratoire expérimental du vivant. Dirais-tu que, parallèlement, l’album est devenu votre propre laboratoire musical vivant ?

On pourrait le voir comme ça, c’est une interprétation intéressante. Quand nous avons commencé avec Phanerozoic I, en gros, la Terre était un abominable désert rocailleux. Il ne s’est pas passé grand-chose à la fin du Précambrien, et ensuite la vie s’est diversifiée : d’abord la vie végétale puis la vie animale se sont diversifiées, complexifiées, et sont devenues plus expérimentales, d’une certaine façon. Evidemment, c’est également reflété dans la musique, qui devient plus élaborée et complexe sur toute la seconde moitié du dytique – la moitié du Mésozoïque et du Cénozoïque. Cependant, comme je l’ai dit, Phanerozoic II est un véritable voyage : il commence avec beaucoup d’informations dans la partie Mesozoic et ensuite, après la frappe de l’astéroïde, pour ainsi dire, ça se désépaissit à nouveau, ce sont des morceaux avec moins d’instrumentations, qui sont plus calmes, d’une certaine manière. Même « Pleistocene » commence très calmement et a ce côté très froid. Le côté électronique joue aussi un plus grand rôle dans la seconde moitié de l’album. Ça fait évidemment référence à l’âge moderne et à la diversification de la vie sur Terre. Donc oui, l’album est un peu un laboratoire. Il a été dès le début conçu pour être expérimental, et c’est ce qu’il est devenu.

Dans le refrain de « Cretaceous », on peut entendre la phrase : « Nous ne sommes que des reptiles, géants maîtres du monde. En un clin d’œil effacés de la surface de la Terre. » L’expérience qu’ont vécue les dinosaures devrait-elle nous pousser à relativiser notre place sur Terre, en tant qu’espèce, et peut-être accepter que, peut-être, un jour, nous aussi nous disparaîtrons ?

Ça pourrait très bien arriver. L’allégorie que nous dessinons ici est évidemment une référence au changement climatique, qui est quelque chose auquel nous prenons part, à la différence des dinosaures qui n’ont pas pris part à leur fin, en gros ; c’était quelque chose qui est tombé du ciel et qui a mis fin à presque toute vie sur Terre à l’époque. Nous avons un impact sur ce qui se passe de nos jours, et cette phrase dans le refrain est une référence à ça : ça pourrait se reproduire, nous pourrions être effacés de la surface de la Terre en un clin d’œil, tout comme à l’époque, mais pour des raisons dont nous sommes potentiellement responsables, que nous avons orchestrées et initiées. Il y a plein de références entre ce qui s’est passé durant ces ères géologiques anciennes et l’ère actuelle, évidemment. Les paroles sont essentiellement toujours écrites d’un point de vue humain. Les textes ne parlent pas juste de roches qui volent dans les airs, de certains animaux et d’évolutions durant ces époques, ils adoptent toujours un point de vue humain, parce qu’ils sont communiqués par un groupe d’êtres humains. Nous mettons donc toujours ces événements passés en perspective avec l’époque actuelle. C’est aussi ce que nous faisons avec ce morceau « Jurassic | Cretaceous » : imaginez cette collision planétaire imminente, ou cette collision d’un astéroïde qui s’est produit à la fin du Crétacé, à notre époque, ce morceau adopte la perspective de quelque chose de semblable se produisant aujourd’hui. C’est ce qui le rapproche du film Melancholia de Lars von Trier, l’idée de la fin qui est proche et la question de savoir comment on la gère en tant qu’individus. C’est un peu le cœur de ce morceau.

Tu as déclaré que les paroles « suivent l’idée philosophie d’amor fati de Nietzsche ». Derrière cette idée, il y a l’attitude selon laquelle tout ce qui nous arrive, y compris la souffrance et la perte, est bon ou est une condition préalable pour le bon. Pour Nietzsche, le bien et le mal sont inextricablement liés. Du coup, dirais-tu que toutes les crises que nous vivons actuellement – changement climatique, pandémie, mais aussi crises sociales et politiques – sont toutes des étapes nécessaires pour atteindre un plus haut niveau ?

Un plus haut niveau de conscience ? [Rires] C’est une position qui peut se défendre. Je pense que Nietzsche aurait sans doute été d’accord. C’est un point de vue délicat à adopter, car en gros, ça te donne le droit de dire : « On ne devrait pas s’inquiéter de quoi que ce soit, car quoi qu’il arrive, on doit traverser des phases de souffrance ; c’est inévitable et c’est bon pour nous. » Je pense que ceci ne peut pas ou ne devrait pas être confondu avec l’idée qu’on ne devrait pas apprendre de nos erreurs. On est des êtres rationnels, intelligents en théorie, et on devrait pouvoir éviter la souffrance ; on n’est pas toujours obligés de tout endurer. Mais si c’est le cas, alors on devrait l’accepter et essayer d’en tirer des leçons, plutôt que de s’en plaindre. Je suppose que ce serait la réponse adéquate à cette question de son point de vue.

Il a aussi dit : « Seule la grande douleur est la libératrice ultime de l’esprit… Je doute qu’une telle douleur nous rende ‘meilleurs’ ; mais je sais que ça nous rend plus profonds. » Et pour lui, maîtriser notre douleur est une étape importante pour l’accomplissement de l’être et pour l’advenue de l’Übermensch, le surhomme, qui pour lui est le but que l’humanité doit se donner. Crois-tu aussi que ce soit notre but en tant qu’humanité ?

Non, je ne le crois pas. Mais il faut aussi mettre ça en perspective avec qui dit ça et quelle a été son expérience au cours de sa vie. Nietzsche a enduré une douleur physique immense durant toute son existence, et bien sûr ça a eu un énorme impact sur sa philosophie et sa pensée. Il aurait été une personne complètement différente sans cette maladie et la souffrance qu’il endurait en tant qu’individu. Ça explique pourquoi une grande partie de sa philosophie défend la douleur, d’une certaine façon, ça a donné un sens à sa douleur en tant qu’être humain et personne qui n’a d’autre choix que de l’endurer.

« On est des êtres rationnels, intelligents en théorie, et on devrait pouvoir éviter la souffrance ; on n’est pas toujours obligés de tout endurer. Mais si c’est le cas, alors on devrait l’accepter et essayer d’en tirer des leçons, plutôt que de s’en plaindre. »

Vois-tu la pandémie de Covid-19 comme une validation ou une contextualisation du concept de Phanerozoic ?

Plein de gens m’ont demandé ça, mais je ne vois vraiment pas beaucoup de similarités entre la pandémie actuelle et le scénario apocalyptique dépeint dans « Jurassic | Cretaceous », ou l’apocalypse historique qui s’est produite il y a soixante-cinq millions d’années. C’est un parallèle un peu osé. Evidemment, nous ne savions rien de cette pandémie quand nous avons écrit les chansons. Quand nous avons écrit la musique, personne n’imaginait que ceci allait se produire en un clin d’œil… Et maintenant, on est tous en plein dedans et on doit s’y adapter, mais d’une certaine manière, on a effectivement l’impression que l’album est un indicateur approprié de l’air du temps. Donc je pense que l’album arrive au bon moment. C’est un peu un commentaire sur l’époque actuelle qui n’a pas été pensé pour être un commentaire !

Quel est ton point de vue personnel sur cette pandémie ?

J’ai personnellement traversé plusieurs phases. Quand c’est arrivé, au départ, il y avait le déni, je me disais : « Ce sont des conneries, ce n’est pas vraiment dangereux, ce n’est pas en train d’arriver et ça va vite partir. » Puis j’ai réalisé que ça n’allait probablement pas être le cas et que tout le monde était dans le même bateau. Puis plein de choses ont commencé à se produire ayant un effet direct sur moi : nous avions une tournée calée en Amérique du Sud avec le groupe en mai qui est tombée à l’eau, or j’avais passé beaucoup de temps à travailler dessus, donc ça m’a vraiment mis en colère ; c’était la phase suivante. Puis à un moment donné, j’ai réalisé qu’il n’y avait rien que je puisse faire. Tout le monde vivait la même situation, donc autant changer son fusil d’épaule et faire autre chose. C’était difficile au départ, mais j’ai fini par réussir à le faire. C’était une vraie libération et je me suis concentré sur différentes choses que je n’aurais jamais pu faire sans cette pandémie, y compris concernant le groupe, comme ce livre de photos que nous sortons avec le nouvel album – c’est un livre de cent-trente pages composé de photos que nous avons prises en tournée, en gros, entre l’Arménie, le Kazakhstan, l’Inde, l’Australie et l’Europe. Nous avions toute cette matière et je voulais en faire quelque chose, mais j’ai décidé au début de l’année que je n’aurais pas le temps. Puis le coronavirus est arrivé, je me suis dit : « D’accord, maintenant on va faire ça. » Désormais nous avons un magnifique résultat, et je suis très content que ça se soit passé comme ça. Il y a plein de projets avec Pelagic Records aussi : nous avons signé plein de nouveaux groupes, nous avons intégré plein de sorties d’albums que nous n’aurions pas faites autrement. Nous avons intégré Kadavar à Pelagic, ce grand groupe de Berlin, avec leur boutique en ligne ; ça aussi, ça attire de nouvelles personnes, un nouveau public vers le label. Il y a plein de choses qui ne se seraient pas passées sans cette pandémie. Donc je pense que malgré toutes les conneries, nous avons été assez productifs et flexibles, et nous sommes parvenus à nous concentrer sur d’autres choses.

Mais ce que je viens de dire concerne surtout Paul et moi. Tout le monde dans le groupe a été affecté de différentes manières. Mattias [Hägerstrand] est coincé à Stockholm avec son boulot et il doit aussi gérer une maladie qu’il a aux doigts, donc il n’aurait de toute façon pas pu jouer de la basse. Même sans le coronavirus, je pense que nous aurions dû annuler un tas de choses à cause de ça. Et Loïc, de façon similaire, a subi une opération à l’oreille. Il va bien maintenant, mais il aurait été HS pendant plusieurs mois. D’une certaine manière, on dirait que tout est arrivé au bon moment. Sans cette crise, nous aurions été obligés de dire non à plein de choses. Maintenant, j’espère vraiment que ça va être fini. Nous venons d’annoncer une tournée en janvier. Je pense que c’est très audacieux ; honnêtement, je ne sais pas si ça va se faire, mais si ça ne se fait pas, nous la reporterons à la fin de l’année. Nous avons déjà un plan de secours. Nous avons tous très hâte de rejouer en concert et d’enfin partir sur les routes. Mais c’est aussi bien de faire autre chose pendant un moment, et je pense que cette année nous a tous aidés à prendre du recul, à ne pas trop nous accrocher à notre idée de certaines choses, et à apprendre à être flexibles et à nous concentrer sur d’autres choses, tout en nous sentant encore vivants et en nous amusant. Personnellement, je pense avoir assez bien réussi à faire ça. De même, l’année dernière était très intense : nous avons joué cent trente concerts sur trois continents et c’est bien maintenant d’être chez soi, à Berlin, pendant un petit moment et de faire des choses que je voulais faire depuis longtemps et que je n’ai jamais eu le temps de faire. Tout ça fait du bien.

Le dossier de presse dit que « Phanerozoic II est essentiellement un album sur le temps ». Quelle est ta vision du temps ?

Les idées que nous mettons en perspective ici sont, grosso modo, deux concepts différents et concurrents du temps. L’un est un concept linéaire du temps, où les choses se passent successivement avec une relation causale entre certains événements et un développement linéaire de frise chronologique – une ligne de temps, en gros –, ce sont aussi les paroles de « Miocene | Pliocene ». L’autre est un concept cyclique du temps, où les choses se répètent, où il y a un univers de récurrence éternelle, avec des choses qui se produisent sans arrêt dans un temps et un espace infini. Ce sont les deux idées concurrentes, et je les trouve aussi intrigantes et fascinantes l’une que l’autre, et pour être tout à fait honnête, je n’ai pas envie de les départager, ce n’est pas mon boulot de répondre à la question : « Est-ce que le temps est comme ci ou comme ça ? » Je fais le choix de discuter de ces deux options différentes, et des possibilités et conséquences que celles-ci entraînent. C’est ainsi que l’album Phanerozoic aborde cette discussion : ce n’est pas une manière de faire une affirmation philosophique ou de déclarer « voilà comment c’est », il s’agit plus de poser des questions, de bien réfléchir à certains passages et, à partir de là, d’aboutir à certaines conclusions.

« Un moment donné, j’ai réalisé qu’il n’y avait rien que je puisse faire. Tout le monde vivait la même situation, donc autant changer son fusil d’épaule et faire autre chose. C’était difficile au départ, mais j’ai fini par réussir à le faire. C’était une vraie libération et je me suis concentré sur différentes choses que je n’aurais jamais pu faire sans cette pandémie. »

D’un point de vue plus personnel, certaines personnes ont dû mal à faire face au temps et au vieillissement, tandis que d’autres sont en paix avec ça. Qu’en est-il de toi ?

[Rires] Eh bien, j’ai quarante et un ans cette année, donc évidemment je sens que je vieillis, absolument. C’est quelque chose qui ne m’a jamais dérangé tout du long de ma vingtaine et la majorité de ma trentaine, et maintenant j’ai l’impression que le temps passe à toute vitesse. Je pense que c’est difficile pour tout le monde, mais à la fois, je suis en paix avec ça. Je suis à un stade de ma vie où j’ai toujours voulu être, où je peux faire les choses que j’ai toujours voulu faire et pour lesquelles j’ai travaillé la majorité de ma vie. L’âge est aussi un concept très subjectif. Bien sûr, il y a le nombre concret, mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? Au final, ça dépend de comment on se sent, et je sens que je fais toujours les choses que j’ai toujours voulu faire, et j’ai envie de continuer à les faire encore un moment. Je me suis donc complètement réconcilié avec le fait de vieillir, et c’est naturel de vieillir et, idéalement, de devenir plus sage [rires]. Ce sont des choses qui doivent arriver et je pense être personnellement en paix avec cette idée, autant qu’on puisse l’être.

La première moitié de Phanerozoic I est fait pour se relier à Proterozoic, « avec ces longues chansons et des riffs relativement simples et plus lents ». Phanerozoic II se termine sur l’Holocène, qui est l’ère qui précède directement l’Anthropocène. Est-ce que toi ou Paul, puisqu’il a composé le morceau, avez délibérément conçu la chanson pour mener aux albums Anthropocentric/Heliocentric ?

« Holocene » conclut plus ou moins là où Heliocentric démarre. C’est l’idée : l’album Phanerozoic a toujours été pensé comme un pont entre Precambrian et Heliocentric ; ces derniers étaient déjà faits mais il y avait un vide entre deux. « Holocene », en soi, est un morceau dont Paul a écrit la musique ; j’ai seulement écrit les paroles et les lignes vocales de ce morceau. L’idée était de réitérer l’idée de récurrence éternelle – musicalement ainsi que philosophiquement – en répétant des éléments de paroles qui sont précédemment apparus dans d’autres chansons, surtout le morceau d’ouverture, « Triassic », et il y a aussi un passage tiré de « Jurassic | Cretaceous » qui apparaît dans le morceau de fin, « Holocene ». C’est ce que nous voulions faire avec ce morceau et cet album. Il y a aussi plein d’autres références musicales croisées entre les morceaux : il y a une ligne de guitare dans « Jurassic | Cretaceous » qui réapparaît plus tard dans « Eocene », et ainsi de suite. Il y a plein de petits liens musicaux entre les morceaux, le tout dans l’intention de réitérer l’idée de récurrence éternelle. Mais musicalement, « Holocene » est le morceau le plus atypique de l’album, dans le contexte de The Ocean : sa structure est très simple, il est grosso modo construit autour d’un rythme et de deux parties qui se répètent, avec un côté électronique très présent et Paul qui chante, pas Loïc. C’est le seul morceau où Paul chante. A bien des égards, ce morceau est très différent de tout le reste et ça semblait bien de terminer l’album là-dessus : il y a plein de questions ouvertes et de portes ouvertes vers de nouveaux territoires, y compris musicaux, pour qu’avec un peu de chance les gens aient hâte de découvrir ce qui les attend pour la suite. C’était l’idée avec ça.

Concernant « Oligocene », la piste instrumentale a été composée par Paul mais enregistrée avec Peter Voigtmann à la batterie. Comment ça se fait ?

C’est parce que nous avons décidé d’intégrer ce morceau dans la chronologie de l’album relativement tard. Initialement, nous n’avons pas cherché à finir ce morceau, car nous trouvions qu’il n’avait pas sa place dans l’album, mais quand nous avons essayé de tout assembler, nous avons réalisé qu’il nous fallait vraiment ce morceau. A ce moment-là, nous étions déjà en tournée avec Leprous et nous n’avions pas la possibilité de retourner en studio. Peter n’était pas sur cette tournée – il était resté chez lui pour des raisons personnelles – et il travaillait encore sur les parties de synthé de l’album. C’est aussi un batteur, donc nous lui avons simplement demandé d’enregistrer la batterie pour ce morceau. Il a un studio chez lui, ou plutôt le studio c’est chez lui, en gros, donc c’était facile logistiquement parlant pour lui de le faire, tandis que ça aurait été impossible pour Paul vu que nous étions en tournée avec Leprous, et juste à la fin de cette tournée, nous étions censés aller au studio pour mixer l’album. Donc heureusement que Peter était chez lui, c’est un bon batteur et il a son propre studio, donc nous avons réussi à nous débrouiller !

Ce n’est pas commun que des batteurs composent des chansons. Penses-tu que Paul apporte une approche particulière lorsqu’il compose ?

Je le pense. Oui, absolument. Je pense que les morceaux qu’il a apportés sont très différents des miens à bien des égards – ce sont clairement des morceaux basés sur la batterie et construits autour des rythmes plus qu’autre chose, et c’est la beauté de la chose. Donc oui, je pense vraiment qu’il apporte une perspective très particulière en tant que batteur dans cet album, et dans ce groupe, et dans ces deux morceaux qu’il a composés.

Jonas Renkse qui apparaissait sur la chanson « Devonian » apparaît de nouveau dans cet album sur « Jurassic | Cretaceous ». Vois-tu un lien entre ces deux chansons ou parties sur lesquelles il chante ?

Elles collent parfaitement à sa tessiture et à son style vocal, mais elles n’ont pas été composées dans l’idée qu’il chanterait dessus à la fin. Les deux chansons ont été composées complètement indépendamment. Je lui ai envoyé « Devonian » après un concert que nous avions fait avec Katatonia en Roumanie – je crois qu’on en avait déjà parlé quand on avait discuté de la première partie – et son chant colle parfaitement sur ce morceau et ça a super bien marché, ce qui explique pourquoi nous lui avons redemandé de chanter sur la seconde partie de l’album. Mais « Jurassic | Cretaceous » était déjà écrite en 2016, et à l’époque, nous n’avions pas du tout pensé à demander à Jonas de chanter dessus. Ce qui s’est passé est qu’il y avait une partie différente dans la chanson sur laquelle Loïc avait déjà enregistré du chant, mais ensuite, Peter, notre claviériste, a trouvé une partie en arpège par-dessus cette section existante de la chanson et ça n’allait plus avec les guitares et le chant que nous avions déjà enregistrés. Nous étions déjà en tournée avec Leprous l’année dernière et nous n’avions pas la possibilité de retourner au studio pour changer ça, mais nous aimions tous beaucoup sa nouvelle partie. Quelqu’un a dit : « Il suffit de l’envoyer à Jonas. » Et c’est exactement ce que nous avons fait. Je lui ai envoyé cette nouvelle partie que Peter avait composée et il a adoré. Je pressentais que c’était son type de morceau, qu’il l’aimerait bien, et c’était le cas ! Deux ou trois jours plus tard, il nous a envoyé sa version du nouveau chant pour cette partie, et voilà comment ça s’est fait, très spontanément, de manière très imprévue et chaotique.

« Il y a plein de questions ouvertes et de portes ouvertes vers de nouveaux territoires, y compris musicaux, pour qu’avec un peu de chance les gens aient hâte de découvrir ce qui les attend pour la suite. »

Tomas Hallbrom du groupe Breach apparaît également sur l’album, tout comme il était apparu sur Aeolian, Precambrian et Pelagial. Tu as déclaré que son groupe, Breach, est l’un des groupes les plus importants pour toi et qu’il a « complètement changé ta vision de la musique et du jeu de guitare ». Peux-tu développer ça ?

C’était un groupe qui était très impressionnant à bien des égards. J’ai grandi en l’écoutant au début des années 90, quand c’était encore un groupe de hardcore straight-edge qui jouait ce qu’on appelait à l’époque du hardcore de la nouvelle école – il y avait plein de groupes qui jouaient ce type de musique. Mais ensuite, en relativement peu de temps, ce groupe s’est transformé en autre chose : ils jouaient avec deux batteurs, ils avaient un autre look, ils étaient habillés en noir et ne ressemblaient plus à des gosses hardcore qui portaient des T-shirts de Youth Of Today, et ils avaient une aura de quelque chose de mauvais, quelque chose de méchant, quelque chose de très sombre. Ça m’a impressionné quand je les ai vus en concert. Le travail sur les guitares, en particulier, était très sombre, avec un genre d’influence black metal, mais dans un contexte totalement différent, avec beaucoup plus d’énergie et quand même un côté punk rock. Il y avait quelque chose qui me parlait énormément à l’époque en tant qu’amateur de musique. Il y a quelques groupes, quand on grandit et progresse dans notre carrière de musicien, qui nous marquent, et Breach était l’un de ces groupes pour moi. Je les ai vus à divers moments au cours de six ou sept ans, et à chaque fois c’était une expérience différente, mais toujours unique en son genre. L’album Venom qu’ils ont sorti en 2000, je n’ai pas cessé de l’écouter pendant plusieurs mois. J’avais beaucoup de mal à comprendre ce qui s’y passait niveau jeu de guitare, mais j’ai passé beaucoup de temps là-dessus et j’étais à fond dedans. Bien sûr, ça a influencé ce que j’étais en train de composer à l’époque, et ce que j’allais composer plus tard. Il s’agit de trouver une œuvre d’art qui correspond vraiment à qui on est. Ça peut être en musique, mais ça peut aussi être dans d’autres formes d’art, comme la peinture, le cinéma, etc. Parfois on tombe sur quelque chose qui parle à notre âme, et on se dit : « C’est exactement ce que j’ai toujours voulu exprimer. » C’était mon cas avec ce groupe.

Phanerozoic II a été enregistré en Islande mais aussi en Espagne et en Allemagne. Pourquoi autant d’endroits ? Est-ce pour des raisons pratiques ou y a-t-il des raisons artistiques également ?

Les deux, et ce sont différents processus des phases de composition et d’enregistrement dont tu parles ici. La composition des deux albums s’est déroulée en Espagne, en gros, et c’est parce que nous avons un pied à terre là-bas où nous nous réfugions pour composer de la musique ; c’est un lieu près de l’océan, qui est magnifique et très inspirant. J’ai composé là-bas tout Pelagial et les deux albums Centric et Phanerozoic I et II. C’est simplement un endroit où je vais quand j’ai envie d’écrire de la musique. Je ne peux pas vraiment écrire chez moi, je suis trop distrait, il se passe trop de choses hors période de coronavirus : il y a les enfants, les petites amies, les amis, le travail… J’ai besoin de m’isoler, aussi ironique que ça puisse paraître, et ça a toujours été comme ça au cours des dix dernières années pour que je sois créatif et compose de la musique, et ensuite ça se fait très rapidement, mais je ne peux pas le faire chez moi. Cet endroit en Espagne, c’est là que je me réfugie pour composer de la musique : j’ai tout là-bas, nous avons un petit studio, et c’est un magnifique environnement, dans la nature, avec rien autour, où les idées viennent rapidement et facilement.

Puis l’Islande, c’est une décision qui a été prise pour plusieurs raisons : nous avons eu connaissance de ce studio grâce à Wang Wen, un groupe de chez Pelagic également. Quand ils ont joué à Berlin début 2018, j’ai parlé à leur guitariste Xie [Yugang] et il m’a parlé de cet endroit. Ça m’a tout de suite intrigué. A la fois, l’Islande était de toute façon le genre d’endroit où je voulais enregistrer cet album ou certaines parties de celui-ci, car même la première partie de Phanerozoic a un côté assez froid, d’une certaine manière, et je voulais un environnement adéquat pour refléter cette atmosphère. Nous avons décidé d’enregistrer la batterie là-bas, parce que la première partie des sessions d’enregistrement, c’est toujours la batterie, et c’est la plus importante parce qu’elle pose les bases pour le reste de l’album. Si la session de batterie est merdique et qu’on se retrouve à ne pas s’entendre, à être dans un lieu merdique ou qui n’inspire pas, l’album sera merdique. C’est important de s’assurer qu’on va au bon endroit et qu’on est dans l’ambiance qui convient, et c’est ce que nous avons fait : Paul, moi et Julien Fehlmann, qui a enregistré la batterie pour les albums Centric et Pelagial, nous sommes allés là-bas pendant une semaine, et nous nous sommes instantanément retrouvés au bon endroit et dans la bonne ambiance pour faire cet album. Evidemment, l’Islande étant un endroit froid avec une nature belle et immense partout, ça semblait être le décor parfait pour ces deux albums que nous prévoyions de faire.

En Allemagne, nous avons enregistré les guitares, certaines parties de chant, la section de cuivres et la basse. C’était bien sûr après la session de batterie en Islande ; nous avons enregistré tout le reste chez nous ou dans des studios à Berlin. Nous essayons toujours de dépenser de l’argent dans la batterie parce que c’est le plus important et le plus difficile, puis nous enregistrons tout nous-mêmes et nous dépensons à nouveau de l’argent sur le mix. C’est le genre d’approche que nous avons eu déjà depuis les albums Centric et c’est la bonne méthode de travail que nous avons trouvée. Le chant, soit dit en passant, a également été enregistré au même endroit en Espagne.

« Nous allons nous concentrer sur quelque de nouveau avec les prochains albums ; je n’ai pas envie de constamment me répéter. »

Du coup, maintenant vous avez couvert toutes les ères géologiques de l’histoire de la Terre. Penses-tu que vous en avez fini avec ce concept ou bien y a-t-il encore d’autres choses à explorer ?

Comme tu l’as dit, on a un peu tout couvert maintenant, je crois… En fait, nous avons omis une ère : la dernière du Précambrien manque, donc il y a encore matière à faire un single, mais oui, pas plus. Je pense que nous allons nous concentrer sur quelque chose de nouveau avec les prochains albums ; je n’ai pas envie de constamment me répéter. Comme je l’ai dit, j’avais l’impression qu’il manquait encore quelque chose entre Precambrian et Heliocentric – maintenant c’est fait avec ces deux albums et je pense que c’est le moment de faire autre chose. On verra ! J’essaye vraiment de vivre dans le présent, plutôt que dans le futur, donc je n’ai pas vraiment commencé à réfléchir au concept du prochain album, ou à ce que nous pouvons encore faire avec ce groupe. Pour l’instant nous nous concentrons vraiment sur cet album, et une fois qu’il sera sorti, nous allons commencer à tourner pour le soutenir, et ensuite nous commencerons à penser au futur. Je suis sûr qu’il y a encore plein d’idées que nous pouvons explorer.

Avez-vous songé à faire un concert marathon en jouant l’intégralité de Precambiran, des deux Phanerozoic et de Heliocentric et Anthropocentric pour couvrir toute l’histoire en live, pour ainsi dire ?

[Rires] Oui, bien sûr, nous y avons pensé. Ce serait un projet vraiment amusant mais aussi complètement impossible de répéter autant de musique ! Je pense que ce serait déjà ambitieux de juste jouer Phanerozoic I et II mais c’est quelque chose que j’aimerais vraiment faire. Si c’est dans le bon contexte ou les bonnes circonstances, je peux aussi imaginer connecter ça à Precambrian, mais y mettre aussi les deux albums Centric, c’est genre cinq heures de musique et je ne pense pas que ce soit réaliste, pour être honnête. Les gens en auraient vraiment marre aussi, il faudrait que ça se déroule sur plusieurs soirs d’affilée… Mais oui, je pense que nous allons nous concentrer sur l’idée de jouer Phanerozoic I et II en entier. A un moment donné, c’est quelque chose que j’aimerais vraiment faire, parce que c’est le présent, ce sont les albums les plus contemporains, et ceux qui représentent ce groupe en 2020 mieux que n’importe quel autre. Donc c’est ce qui est le plus réaliste, je pense.

Le coffret de Phanerozoic I incluait des fossiles préhistoriques authentiques. C’est assez inédit. Comment êtes-vous parvenus à faire ça ?

Le mérite revient à mon père [rires]. Je lui ai parlé du concept de Phanerozoic et il était là : « Oh, tu devrais inclure des fossiles ! » Au départ, j’ai rigolé, puis je me suis dit : « Ouais, en fait ça a vraiment du sens ! » Donc j’ai commencé à appeler autour de moi et à regarder sur internet ce qui existait sur le marché. J’ai trouvé quelques commerçants qui vendaient des fossiles, mais quand je les appelais, ils n’avaient que des quantités relativement petites. Nous envisagions de sortir mille coffrets, et mon idée était non seulement d’avoir mille fossiles – un pour chaque coffret – mais l’édition la plus limitée devait en avoir trois chacun : un du Paléozoïque, un du Mésozoïque et un du Cénozoïque. Ça voulait dire que pour ces deux cent cinquante coffrets, il nous en fallait trois, donc ça faisait déjà sept cent cinquante, et puis pour les sept cent cinquante coffrets restants, il nous en fallait un chacun, donc il nous fallait mille cinq cents fossiles. C’est impossible à trouver sur le marché !

Mais je suis tombé sur cette dame de l’institut géologique de Munich et je lui ai parlé du projet, et elle était très enthousiaste. Elle avait des contacts qui nous ont aidés pour que ça fonctionne. Elle nous a aidés à nous procurer deux cent cinquante trilobites du Paléozoïque, deux cent cinquante cleoniceras du Mésozoïque et deux cent cinquante squelettes de poissons pétrifiés, Knightia, du Cénozoïque et ça c’était le plus difficile, en fait : le plus jeune fossile était le plus dur à trouver. Et ensuite, pour les sept cent cinquante coffrets restants, nous avons résolu le problème simplement en donnant le choix aux gens. Par exemple, nous avons obtenu quatre-vingts dents de mosasaure, nous vendions quatre-vingts coffrets avec ça. Une fois qu’ils étaient tous vendus, nous avons obtenu cent vingt trilobites et nous vendions les cent vingt exemplaires suivants avec des trilobites. A un moment donné, nous avons commencé à donner le choix aux gens, donc ils pouvaient choisir entre cinq ou six fossiles différents, et ainsi nous avons pu avoir les quantités nécessaires. Ce sont des choses qu’on trouve dans la nature, ce n’est pas fabriqué, donc c’est difficile, premièrement, de trouver des quantités pas trop chères, et deuxièmement, d’obtenir que les fossiles soient de taille, de poids et de prix constants – ça aussi c’est très important. C’était assez difficile, mais avec l’aide de cette dame, nous avons réussi. C’est probablement, l’un des projets de packaging les plus fous sur lesquels j’ai travaillé, mais c’était super amusant et je suis content que nous l’ayons fait.

Vous n’avez pas répété l’expérience pour Phanerozoic II, mais j’imagine qu’un fossile de dinosaure aurait été plus difficile à inclure dans le coffret…

Eh bien, comme je l’ai dit, nous avions une dent de dinosaure fossilisée avec la première partie : un mosasaure, un dinosaure aquatique qui a vécu au Mésozoïque, mais nous n’avons pu en avoir que quatre-vingts, et ils ont tous été vendus. Et pour la seconde partie, non, ça n’avait aucun sens de le refaire, car nous l’avions déjà fait ; il n’y a pas de nouveau coffret pour la seconde partie. Les coffrets ont été vendus avec la première partie et maintenant, nous vendons des packs pour compléter avec la seconde partie de l’album, ils sont prévus pour aller dans le même coffret que les gens ont déjà. Nous avons vendu ces coffrets avec les fossiles avec la première partie, donc ça a déjà été fait quand la première partie est sortie. C’est pourquoi un livre de photos de 2019 accompagne la seconde partie de l’album pour ceux qui ont déjà acheté le coffret. Pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion, nous avons encore une petite quantité de coffrets marron, des coffrets complets avec les deux albums, un fossile – je crois que c’est un cleoniceras en ce moment ou une ammonite du Mésozoïque – et le livre de photos et tous les éléments. Nous en avons encore une petite quantité dans notre boutique mais je m’attends à ce qu’ils partent vite. Nous avons vérifié aujourd’hui et je crois qu’il n’en restait que vingt exemplaires.

Interview réalisée par téléphone le 2 septembre 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Foucauld Escaillet.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de The Ocean : www.theoceancollective.com

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  • Excellent!
    Une petite erreur toutefois au début : « …4,54 millions d’années de l’histoire de la Terre ».
    Il s’agirait plutôt de 4,54 milliards d’années.
    Sinon merci, super entrevue et groupe génial ! \m/

    [Reply]

    Spaceman

    En effet, sinon ça voudrait dire que les dinosaures ont vécu avant l’apparition de la Terre 😉 C’est corrigé, merci.

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