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Interview   

The Pineapple Thief : dissolution imminente


Pas d’inquiétude, le groupe n’est pas au bord du split… Bien au contraire ! Dissolution, le nouvel album de The Pineapple Thief, est plus que jamais un travail d’équipe, le frontman Bruce Soord lâchant graduellement, au fil des années, la mainmise qu’il a pu avoir auparavant sur la musique du groupe. Une dynamique complètement différente motive désormais les quatre compères, et l’arrivée « officielle » du prestigieux Gavin Harrison derrière les fûts n’y est pas pour rien. Le batteur a naturellement trouvé sa place et ajouté sa « patte », parfois déterminante, dans les compositions du groupe.

Si l’écriture de Dissolution a été plus ardue que celle de Your Wilderness, le résultat est à la hauteur des attentes, avec des chansons très travaillées et extrêmement bien ficelées. Côté textes, Bruce Sword développe ses inquiétudes sur le monde qui se délite, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, mais aussi dans les cellules familiales. Il évoque notamment les influences négatives de la technologie. Rencontre.

« [Gavin a] donné un coup de boost à tout le monde, ils étaient excités et avaient envie de faire de la musique, et lorsque ça fait aussi longtemps que tu fais ça avec ces gars, tu as besoin de secouer les choses. […] Il nous a poussés à nous dépasser, il nous a emmenés à un autre niveau. Je n’ai jamais vu Jon [Sykes], notre bassiste, jouer de la basse aussi bien que sur ce nouvel album. »

Radio Metal : Gavin Harrison est de retour à la batterie sur Dissolution. Sur Your Wilderness, il était considéré comme un invité, mais il a aussi participé à toute la tournée de l’album. Du coup, quel est réellement son statut dans le groupe ? Doit-on désormais le considérer comme un membre permanent ?

Bruce Soord (chant & guitare) : Ouais, son statut a un peu évolué, car nous avons fait Your Wilderness, et ça s’est développé… Gavin s’est tellement pris au jeu que c’est devenu plus qu’un travail de session, comme Gavin l’a lui-même dit. Ensuite, nous l’avons convaincu de tourner. Ça a pris du temps parce qu’évidemment, il ne nous connaissait pas et je ne sais pas si ça lui était déjà arrivé de tourner en tant que batteur de session. Nous nous sommes très bien entendus. Et puis nous avons simplement dit : « D’accord, quand est-ce qu’on fait le prochain album alors ? » J’ai dit à Gav : « Je suppose qu’on pourrait maintenant dire que tu es un membre du groupe… » Il a dit : « Ouais, Bruce, on peut le dire. Pas de problème. » [Petits rires] Je pense qu’il a tellement apprécié qu’il a rejoint le groupe. Donc ouais, c’est un membre permanent maintenant. Mais ça s’est fait un peu tout seul. C’est une chance.

Gavin est presque devenu un « argument de vente » pour le groupe aux yeux des amateurs de prog. Comprends-tu l’impact qu’il a sur l’intérêt des gens envers le groupe ?

Ouais et ça ne me pose aucun problème. Je suppose que je devrais, en tant que frontman, mais mon égo n’est probablement pas aussi développé que beaucoup de gens dans l’industrie musicale. Les gens viennent me voir et disent : « Je me suis vraiment intéressé au groupe seulement lorsque j’ai entendu que Gavin jouait la batterie. » Et lorsque nous sortions des trucs, comme des petits teasers ou des chansons, tout le monde disait : « Oh wow, Gavin, Gavin, Gavin… » C’est génial, j’adore. Le fait que nous atteignons plus de gens parce que Gavin joue la batterie, c’est juste… super ! C’est très positif.

Apparemment Gavin a eu un rôle plus actif dans la composition par rapport à Your Wilderness, certaines chansons ont même démarré lors de sessions de jam entre toi et lui. Peux-tu nous parler de son apport, l’impact de sa participation créative et de l’alchimie vous lie ?

Ouais, nous en avons eu des indices avec Your Wilderness parce que beaucoup de chansons étaient déjà plus ou moins terminées mais il en restait quelques-unes qui ne l’étaient pas. C’est là, je pense, que la relation a commencé parce que, comme je viens de le dire, l’album n’était pas fini et la date butoir s’approchait à grands pas, et Gavin disait : « Bruce, est-ce que tu as cette nouvelle chanson ? » J’ai dit : « Oh Gavin, je n’y arrive pas, je suis bloqué, je n’arrive pas à la finir. J’en suis à la moitié et je suis coincé ! » Il a dit : « Envoie-la moi, je vais tenter de jouer avec et voir ce que je peux faire. » C’était « Tear You Up ». Il me l’a renvoyée après avoir jammé dessus. Il avait cette partie rythmique qui continuait le morceau, juste à la batterie, juste pour voir si ça nous inspirerait. C’était genre : « Oh, bah voilà ! C’est quelque chose de très intéressant auquel se raccrocher. » Ensuite, la chanson s’est naturellement finie d’elle-même. Et ça, c’est le processus que j’ai mis en place pour le nouvel album, pour chaque chanson. Avant, j’enregistrais une démo du morceau jusqu’à ce que je sache qu’il allait être suffisamment bon, en tant que chanson, et alors je le partageais avec tout le monde pour le finir, alors que cette fois, je trouvais juste une idée, je faisais un riff même, et ensuite Gavin prenait ça et jouait de la batterie dessus. Ça fonctionnait parce que le kit de batterie de Gavin est installé en permanence dans son studio. Donc il peut sauter sur son kit et tout de suite m’envoyer un mix de batterie enregistrée. Voilà comment ça marchait. Pour certaines chansons, il m’envoyait une simple idée rythmique qu’il avait, et ça m’inspirait. Ça revient au même que jammer dans une pièce. Ce n’est pas aussi rock n’ roll, aussi romantique, que d’être ensemble dans une pièce pleine de transpiration, mais c’est ce qui s’en rapproche le plus. Et à savoir comment ça a affecté ou inspiré le groupe, quand les chansons se développaient et Gavin disait… En l’occurrence, « Shed A Light » commence en acoustique et ensuite ça part dans des digressions pour la partie instrumentale centrale. Tout ça, c’était parce que Gavin a dit : « Ah, ok, je pense que tu devrais faire ça, » et il se mettait à faire cette section rythmique et ça rendait notre bassiste tout excité et le motivait à prendre sa basse, il arrivait avec ses pédales de basse et… Ça a donc donné un coup de boost à tout le monde, ils étaient excités et avaient envie de faire de la musique, et lorsque ça fait aussi longtemps que tu fais ça avec ces gars, tu as besoin de secouer les choses.

As-tu des exemples de chansons où Gavin vous a emmené sur des terrains que vous n’auriez pas trouvés tout seuls, comme tu l’as toi-même dit ?

En gros, toutes les chansons, je pense, sauf les deux petits morceaux où il n’y a que moi et un piano. Je veux dire, si tu écoutes « Threatening War », ça, encore une fois, ça passe par… Avec la façon dont Gavin compose ses parties de batterie, leur développement est toujours très étudié. Généralement, il ne se lance pas tout de suite tête baissée, avec un rythme complet de batterie. Il aura ça à la fin et il l’atteindra graduellement. Avec « Threatening War », c’est vraiment ça. Il n’explose pas vraiment avant que ce soit nécessaire. Et sur la section centrale, il fait ce truc où il devient dingue avec ses doigts, et puis il prend une baguette pour faire ce petit coup sur le rebord, comme il l’a fait sur « In Exile ». C’est un peu une de ses marques de fabrique, mais au milieu de « Threatening War », il amène ça à un autre niveau. J’ai hâte de le voir jouer ça en live, pour être honnête ! [Petits rires] Mais il aurait été impossible que je fasse cette section dans une chanson avant que Gavin la suggère. Il a dit : « Qu’est-ce que tu penses de ça ? » Et j’étais là : « Oh, c’est un peu différent. » Et « Shed A Light » et « White Mist », si tu écoutes les sections sur lesquelles nous jammons, où Gavin fait son… Je crois qu’il y a une section qu’il joue en dix-sept. Ça, c’était Gavin qui arrivait avec ces idées rythmiques, ensuite il disait : « Ok, jouez par-dessus ça ! » C’est ce genre d’apport qui a emmené le groupe plus loin. Et nous savions qu’il fallait faire en sorte que ça nous emmène sur de nouveaux terrains. Aussi techniquement, il nous a poussés à nous dépasser, il nous a emmenés à un autre niveau. Je n’ai jamais vu Jon [Sykes], notre bassiste, jouer de la basse aussi bien que sur ce nouvel album.

En fait, cet album était un effort collaboratif entre vous quatre…

Nous quatre, ouais. Jon et Steve [Kitch] venaient habituellement vers la fin mais nous produisions tous les quatre. Donc si Gavin disait « qu’est-ce que vous dites de partir dans cette direction ? Qu’est-ce que vous dites de développer ceci, balancer cela ou mettre ce truc ? », c’était toujours « ouais, peut-être pas, oui, non, c’est trop » ou des choses comme ça. C’était donc toujours très détendu, et je pense que, comme nous avons appris à nous connaître plutôt bien au cours des deux dernières années, personne n’était inquiet d’offenser qui que ce soit, et puis il n’y a pas à s’inquiéter de soucis d’égos, ce qui est sympa. Ils diraient probablement que j’ai un gros égo [petits rires], mais je ne pense pas que ce soit le cas.

« On peut entendre que la construction des morceaux a été beaucoup plus réfléchie et on peut vraiment s’immerger et aller en profondeur dans les chansons. Même si nous avons un peu simplifié l’instrumentation, je pense que c’est bien plus complexe et profond que l’album précédent. »

Par le passé, tu étais crédité comme seul compositeur. Tu avais déjà commencé à te mettre en retrait avec Your Wilderness. As-tu ressenti un besoin de collaborer davantage, afin de lâcher prise à ce niveau et prendre un peu plus de recul artistiquement ?

Oui et ça m’a certainement aidé. Ça m’inspire à davantage m’investir dans les textes, les mélodies et le chant, parce que je dépensais beaucoup moins d’énergie dans la composition des parties en tant que telles, même si je devais toujours trouver les lignes mélodiques et les accroches. Aussi, parce que ça sonnait bien plus frais, ça m’a inspiré à trouver les lignes principales, les lignes de chant, les mots et autres. Ca a changé tout le processus. C’était plus léger. Enfin, dans les profondeurs du processus de composition et d’enregistrement, c’était assez dur, ça l’est toujours, car tu te donnes tellement à fond… Je veux dire que je suis très fier de l’album mais pour y parvenir, non, tu ne peux pas juste dire « voilà une chanson [imite une partie de guitare]. » C’est très dur. Il faut vraiment se donner à fond. Mais lorsque c’est fini, c’était : « Oh Dieu merci, je peux reposer mon cerveau ! » C’était du gros boulot.

Le processus de composition et d’enregistrement a duré six mois et tu as justement déclaré que parfois tu te sentais épuisé et accablé…

Oui ! Les deux à la fois, ouais. C’était grisant aussi. Et je me souviens de parler à mon bassiste quand nous n’en étions qu’à la moitié, et nous pensions « bon sang, est-ce qu’on va un jour finir cet album ? », je crois qu’on en était à trois ou quatre mois, et ça prenait tellement de temps, tout notre temps, toute nos vies. Ce n’est pas du trente-cinq heures par semaine, c’est du vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, car c’est dans ta tête, mais ça valait le coup, avec le recul. C’est la quantité de travail qui était accablante, toute l’énergie mentale qu’il fallait y investir. Nous avions des chansons, et je savais… Nous savions qu’elles avaient du potentiel pour être géniales, mais certaines décisions peuvent faire ou briser une chanson. En l’occurrence, je me souviens de « Shed A Light », elle ne fonctionnait pas, le refrain n’allait pas, et ça partait dans cette section qui était… Tu écoutais quelque chose et pensais « ouais, c’est très bon, » et puis tout d’un coup il y avait autre chose et tu étais là « euh… ça ne va pas. Ça ne marche pas. » Et tu écoutais quelque chose : « Oh, ce solo de guitare ou cette mélodie que je fais, ce n’est pas assez bien. » Et ensuite tu penses : « Oh, quand ça va vers la fin, c’est censé être euphorique mais ça ne l’est pas assez, ça sonne un peu mou. » Et alors tu dois voir comment corriger ça. C’est ça qui est vraiment dur. Très souvent, je devais m’éloigner, vraiment y réfléchir, et revenir, et travailler. Et ça peut prendre… Pour celle-ci, il a fallu trois ou quatre itérations avant qu’elle soit comme il faut. Et lorsque ça fonctionne vraiment, tu penses : « Oui, ça y est ! Ca y est ! » Mais y parvenir, c’est parfois un peu comme gravir une montagne. Tu ne veux pas vraiment l’admettre parce que tu veux pouvoir dire « le processus créatif était tellement génial, ça se faisait tout seul et tout, » mais ce n’est pas toujours comme ça. Et pour certaines chansons, surtout « Shed A Light », c’était parce que nous savions que ça pouvait devenir une excellente chanson mais elle n’y était pas encore. Donc on ne peut pas la bazarder, il faut persévérer. Certaines chansons se sont faites au premier essai et c’était super. D’un coup, fini ! [Petits rires] Mais les pires chansons sont celles dont tu sais qu’elles pourraient être bien mais ce n’est pas encore ça. Et c’est assez dur de se vider la tête et oublier les idées qui n’étaient pas assez bonnes, les effacer de ta tête et ensuite aborder la chanson sous un autre angle. Donc ouais, c’est devenu très épuisant. Mais tout ça fait partie du processus et c’est ce que j’ai appris au fil des années, comment gérer ça et comment y arriver.

A l’époque de Your Wilderness, tu disais que cet album avait été fait sans beaucoup d’efforts, que tout avait été facile…

Ouais, c’était le cas. C’était naturel. Je ne sais pas si les auditeurs seront tous d’accord quand ils écouteront l’album, mais celui-ci sonne… On dirait qu’on peut entendre que la construction des morceaux a été beaucoup plus réfléchie et on peut vraiment s’immerger et aller en profondeur dans les chansons. Même si nous avons un peu simplifié l’instrumentation, je pense que c’est bien plus complexe et profond que l’album précédent. Mais il va falloir attendre pour voir ce que les gens en pensent.

Dans ces circonstances, à quel moment sais-tu quand un album est fini ? Ou dois-tu en fait te forcer à dire « stop » même s’il peut encore rester des choses à faire pour développer les chansons ?

Oui, c’est ça. C’est affreux [petits rires]. Je suis probablement la pire personne à cet égard, car lorsque tu finis un album, tu penses toujours « c’est fini » mais ensuite quelque chose ressortira. Tu corriges tout, « ouais, c’est bon, » et puis « oh non, mais cette partie de guitare n’est toujours pas tout à fait comme il faut, et il faut que ce soit un accord, mais pas attaqué au médiator, il faut que je le refasse, il faut que je le refasse. » Et tu rentres dans des marges d’amélioration très fines, jusqu’à la fin. La seule façon de dire qu’un album est vraiment fini est lorsqu’on arrive à la date butoir imposée par la maison de disque : « Il nous faut les masters maintenant, Bruce, autrement on ne pourra pas le mettre en place à temps. » « D’accord, voilà, » et ensuite tu le leur donnes, et tu penses : « Ok, c’est fini ! Il est parti, je ne peux plus y toucher. » [Petits rires]

Mais tu es quand même content du résultat…

Heureusement oui, parce que la pire chose est lorsque tu le réécoutes après l’avoir mis de côté pendant quelques semaines, c’est assez terrifiant. Mais heureusement, lorsque je l’ai écouté, c’était « oh super ! » En fait, j’ai même envoyé un message au reste du groupe et j’ai dit que je l’ai vraiment apprécié du début à la fin ; à aucun moment j’étais genre « euh… », parce que c’est le pire des sentiments de penser « oh, pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Oh, ce passage… pourquoi a-t-on pris la décision de laisser ce passage ou faire ceci ? » Il y a toujours cette pensée horrible. Ça ne me l’a pas fait avec cet album. Ça pourrait me le faire dans un an, ou autre, mais pas pour l’instant.

Les quatre membres ont enregistré l’album chacun dans son propre studio, loin les uns des autres. Je suppose que c’était plus confortable pour chacun de vous, mais n’aviez-vous pas peur de manquer d’une vraie atmosphère de groupe ?

Il y a un peu de ça. Je veux dire, le fait que, surtout Jon, Steve et moi, nous nous connaissons depuis si longtemps… Je connais Jon depuis près de trente ans. Je l’ai connu parce que j’ai rejoint un groupe avec lui, et c’était, genre… Bon, pas tout à fait trente ans mais c’était quand j’étais adolescent. Donc, nous sommes très à l’aise quand nous parlons. Mais idéalement, il faudrait avoir beaucoup de temps et être ensemble, organiser une grange quelque part et y composer l’album. Ce serait sympa à faire. Mais tout le monde a une famille et autre, Gavin a King Crimson, Steve gère son business de mastering, donc c’est dur. C’est dur de faire un album et réunir tout le monde. Mais non, je suis d’accord. Dans un monde idéal, on serait tout en sueur dans une pièce quelque part, à se saouler [rires].

« Si on passe plus de temps à être humain les uns envers les autres, plutôt que d’être désespérément connecté avec tout ce que tout le monde fait, et avoir une opinion à propos de ça – très souvent une opinion horrible et méchante -, si on se débarrasse de ça, tout va mieux. On ne voudrait pas complètement se déconnecter, je pense juste qu’on a besoin de reconsidérer ce qu’on fait, en tant que société, en tant que personnes. »

Tu as déclaré que « globalement, le titre reflète la désintégration des relations et la déconstruction de notre tissu social. » Est-ce une inquiétude particulière que tu as aujourd’hui ? As-tu ressenti que ta vie était vraiment influencée par ça dernièrement ?

Pas ma vie mais tout le monde autour de moi a eu un impact négatif… Les cinq dernières années, surtout, ont été assez perturbantes. Enfin, je ne veux pas dire que le monde est sur le point de prendre fin, mais je pense que les choses ont changé assez drastiquement, et la politique mondiale a beaucoup changé, surtout au Royaume-Uni avec ce qu’il se passe, c’est tellement divisé, et la moitié du pays est dévastée qu’on quitte l’Europe, y compris moi et tous ceux que je connais. Tu regardes la politique en cours aux Etats-Unis… Donc cette direction où on se recroqueville sur nous-même que nous font prendre les politiciens déborde jusqu’en Europe aussi. C’est très « moi, moi, moi, moi, moi… » La société que nous sommes en train de devenir est très narcissique, surtout lorsque les gens sont obsédés par l’approbation des autres sur internet. Et ça s’est produit avec les groupes, les gens sont obsédés par leur nombre de followers, et si tu sors quelque chose, il faut avoir des likes. Tu te réveilles le matin : « IL FAUT que je vois des commentaires sympas de la part d’étrangers au sujet de ce tweet que j’ai publié. » Je crois que quelqu’un a dit qu’en fait, tu reçois une injection de dopamine en voyant ça. Et si tu ne l’a pas, alors c’est « oh mon Dieu… » Et c’est pareil avec… Je vois des enfants grandir là-dedans, avec Instagram et le « c’est moi, c’est moi, c’est moi, il faut que vous m’aimiez, il faut que vous aimiez ce que je fais… » au quotidien.

Mais il y a aussi le fait que les choses se jouent sous le regard du public, pas seulement à la télé ou dans les journaux, c’est partout. Certaines familles battent de l’aile, il y a des photos de leurs enfants ou des gens qui prennent part aux disputes dans les commentaires. Ce qui explique pourquoi il y a tant de conflits, des conflits métaphoriques dans les textes de l’album, où ça parle d’ouvrir le feu. On ne peut pas juste ouvrir le feu sur tout le monde. « Not Naming Any Names » parle du fait qu’on peut viser n’importe qui sur notre clavier ou téléphone depuis n’importe où dans le monde, et ça devient vraiment déprimant. Quand j’avais écrit la moitié des textes de l’album, je me suis dit « oh bon sang, ce n’est pas très réjouissant… » C’est donc un album vraiment lugubre. Enfin, « Shed A Light » a de la lumière. A la fin de l’album, ça dit qu’on n’a pas besoin de tout ça, parce que vous m’avez moi, dans le sens que vous avez l’interaction humaine, vous pouvez passer plus de temps avec vos congénères humains. Car je vois des gens, et il y a des familles qui se décomposent, ils sont tellement éloignés les uns des autres, car ils sont envahis par ce truc qu’ils ont dans leur main, ça créé un tel schisme dans leur vie, et j’ai pensé : « C’est fini, j’en ai assez ! » Et j’espère que plein de gens réagiront contre ça maintenant, en en voyant les effets. Je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose en soi. Je trouve que c’est bien que nous soyons connectés, je peux voir des photos de mes neveux et nièces en vacances, c’est sympa, mais ça devient bien plus que ça. Donc ouais, je suis inquiet du type de monde dans lequel mes enfants vont grandir. Donc, naturellement, ça allait ressortir sur la page et dans la musique. La toxicité est un bon terme. C’est devenu un environnement vraiment toxique et, je ne sais pas… Je suis la politique Européenne et la politique française, et vous avez vos propres problèmes, mais rien de comparable à ce qui se passe au Royaume-Uni. C’est déprimant.

Nous sommes plus que jamais connectés mais il semblerait à la fois que les gens sont de plus en plus déconnectés les uns des autres. Comment expliquer ce paradoxe ? Penses-tu que trop de connexions tue la communication ?

Absolument. Une surcharge totale. C’est dans les nouvelles britanniques aujourd’hui, ils disaient qu’on a une assistance téléphonique pour les enfants ici et ils ont vu une augmentation massive d’appels d’enfants qui se sentent seuls. Et la solitude, je trouve, est un truc très moderne. Les gens ne devraient pas être isolés, tout seuls, c’est une pensée horrible. Donc si on passe plus de temps à être humain les uns envers les autres, plutôt que d’être désespérément connectés avec tout ce que tout le monde fait, et avoir une opinion à propos de ça – très souvent une opinion horrible et méchante -, si on se débarrasse de ça, tout va mieux. On ne voudrait pas complètement se déconnecter, je pense juste qu’on a besoin de reconsidérer ce qu’on fait, en tant que société, en tant que personnes. Pour autant, je n’ai pas envie de faire la morale, je n’ai pas envie de faire du forcing sur les gens, c’est juste mon opinion.

Sur la pochette de Dissolution, on peut voir un visage féminin, mais légèrement déstructuré. Comment lies-tu ça à la thématique de l’album ?

Les deux gars qui ont fait la pochette, nous avons longuement parlé au téléphone, ils m’ont demandé de quoi parlaient les chansons et je leur ai donné des premiers mix pour qu’ils écoutent. Donc ils savaient que ça avait à voir avec l’influence négative de la technologie, donc ils ont fait ce visage qui se désintègre et se déforme. Si tu regardes dans le livret, il y a d’autres illustrations là-dedans qui se développent à mesure que tu l’ouvres. Ils avaient une méthode pour désintégrer cette image, en l’alimentant avec de l’audio. C’est donc sympa d’avoir une pochette pertinente.

L’album contient une longue chanson de onze minutes intitulée « White Mist ». Vous avez toujours eu de longues chansons par le passé, mais ce qu’on peut remarquer est que celle-ci est balisée par des mélodies fortes qui l’empêchent de perdre l’auditeur, comme un guide. Penses-tu que tu as fait évoluer ton approche des longues chansons progressives, ou même de la composition en général, surtout depuis que vous avez fait Magnolia, qui avait des chansons délibérément concises et était un album plus immédiat ?

Ouais, je me souviens quand nous avons fait « White Mist », c’est là que la production avec nous quatre devient vraiment importante, parce que très souvent, j’aurais une idée et je vais m’emballer un peu, et il se peut que ça devienne trop long et tout de suite les gens disent « ça devient ennuyeux. A partir de là je m’ennuie. » Dès que ceci arrive, tu essayes de le rendre plus intéressant ou de couper des passages. Donc je me souviens, « White Mist », j’étais très fier de la façon dont ça évoluait. Ce n’était jamais prévu que ce soit une chanson de onze minutes [petits rires]. En fait, c’était censé être une première moitié de chanson, mais ensuite ça s’est enchaîné à la seconde section, puis ça ramenait à la première section mais différemment à la fin, et ça, c’est ce que j’adorais dans la musique progressive, quand c’était bien fait. Car tu arrives à la fin du voyage et tu penses : « Oh wow, on est revenu au début, mais on y est pas, on est à la fin, » et ça forme un tout. Donc je pense qu’en ayant passé presque toute ma vie d’adulte à composer, à essayer d’écrire des chansons, je me suis amélioré. Si tu es vraiment tout le temps en train d’analyser, et que tu regardes tes travaux passés, avec le recul, tu sais ce qui a marché et ce qui n’a pas marché, tu ne répètes pas ces erreurs. Bref, c’était l’idée.

« On voit le succès qu[e Steven Wilson] a eu, il est passé à la télévision populaire française, et il a fait salle comble à la Heineken Arena d’Amsterdam, plus de cinq mille personnes. Tant mieux pour lui ! Je suis très content, car il a les couilles de dire : ‘Non, je vais faire ce que je veux.’ Et ça a marché pour lui, comme toujours ! »

D’un autre côté, Dissolution est plus proche de Your Wilderness, se concentrant plus sur l’atmosphère, par rapport à Magnolia. Penses-tu qu’avec Your Wilderness et maintenant Dissolution vous ayez trouvé la « formule », pour ainsi dire, qui colle le mieux au groupe ?

Je le pense, ouais. Je pense qu’avec Magnolia, nous étions probablement en train d’essayer d’aller dans une direction qui n’était pas naturelle. Avec Your Wilderness, j’ai dit que c’était un album facile, je pense que c’est parce que je n’y ai pas énormément réfléchi, je l’ai laissé se faire. Je suppose que c’est une bonne chose parce que ça lui a permis d’être moins forcé. Donc avec cet album, j’ai vraiment beaucoup réfléchi mais nous savions ce qui marchait et nous savions aussi comment nous fonctionnions ensemble, donc il y a des passages où on peut avoir des sections plus longues, plus évolutives. Et il est certain que ça aide d’avoir Gavin qui apporte un élément rythmique unique et intéressant à ces sections, alors qu’avec un batteur ordinaire, on pourrait perdre l’attention et l’intérêt assez rapidement. Je pense que l’apport de Gavin mène aussi Jon et Steve à faire plus. Voilà comment on peut faire en sorte que ces sections fonctionnent et ne perdent pas l’auditeur. L’idée de ne pas perdre l’auditeur est très importante. Il faut comprendre qu’on ne peut pas perdre l’auditeur, que ce soit en devenant ennuyeux ou en devenant trop complexe sans raison ou partir sur encore un solo de guitare, ce genre de choses.

Et donc comment le sais-tu ? Ecoutes-tu ce que d’autres gens ont à dire au sujet des chansons pendant le processus ?

J’écoute les gars, vraiment. Je veux dire, que nous étions vraiment tous les quatre à faire ça. Et Steve est particulièrement bon, le claviériste. Il est vraiment plus noir et blanc pour ce qui est de dire : « C’est super, c’est pourri, Bruce… » Ce que j’apprécie, c’est très rafraichissant. Dès qu’il pense « non, ce n’est pas bon, » il me le dit tout de suite : « Bruce, je m’ennuie. » Ça marche bien. On ne tergiverse pas.

Ta patte artistique a souvent été comparée à celle de Steven Wilson. Qu’est-ce que tu penses de l’incroyable succès qu’il a rencontré avec son dernier album influencé par la pop, To The Bone ?

Je le trouve brillant ! J’ai ouvert pour Steven il y a quelques années aux Etats-Unis, c’était juste un set acoustique tout seul, et il m’a dit : « Le nouvel album est déjà fini, Bruce. Oh, je ne sais pas comment les fans vont réagir. » Car il a dit qu’il était parti dans une direction beaucoup plus commerciale et pop, car il a toujours voulu écrire un album de pop. Donc lorsqu’il est sorti et j’ai vu les réactions négatives de ses fans, j’ai pensé : « Oh bon sang, qu’est-ce qu’il se passe, comment ce… ? » et « Permanating », quand c’est sorti [petits rires], j’ai pensé : « Qu’est-ce que Steven est en train de faire ? Un instant il fait Hand. Cannot. Erase. ou The Raven That Refused To Sing, et maintenant il fait un morceau pop à la ABBA ! » Mais on voit le succès qu’il a eu, il est passé à la télévision populaire française, et il a fait salle comble à la Heineken Arena d’Amsterdam, plus de cinq mille personnes. Tant mieux pour lui ! Je suis très content, car il a les couilles de dire : « Non, je vais faire ce que je veux. » Et ça a marché pour lui, comme toujours !

Est-ce que ça te donne de l’espoir pour toi aussi, vu que ton groupe a aussi du potentiel avec des chansons très mélodiques influencées par la pop ?

Ouais, c’est ça le truc. Lorsque les gens font la comparaison depuis les années 90 avec Steven Wilson, le truc principal ce sont les influences et le désir d’avoir un côté plus mélodique et accessible dans la musique auquel les gens peuvent s’identifier. Comme tu l’as dit, ils sont là-dehors, n’est-ce pas ? Les gens qui veulent ce genre de musique existent. Donc ouais, ça donne vraiment de l’espoir.

As-tu des nouvelles à nous donner au sujet de ton autre projet Wisdom Of Crowds ?

J’ai parlé à Jonas [Renkse] la semaine dernière, car c’est un fan de football, donc nous parlions de la Suède, de la coupe du monde et tout. Je crois avoir posté une photo sur Facebook, ironiquement. Je portais un t-shirt de Wisdom Of Crowds et Jonas m’a envoyé un texto : « Sympa le t-shirt Bruce ! Ouais, faut qu’on fasse un autre album ! » Nous disons constamment qu’il faut que nous fassions un autre album, tous les ans… En ce moment, je suis occupé, lui il fait un album de Bloodbath, et puis il finit un autre album de Katatonia, mais nous devons en faire un parce que ça a vraiment bien marché et nous nous entendons à merveille. Tout ce qu’il a à faire est de venir à mon studio pendant quelques semaines [petits rires]. Donc un jour, il y aura un second album.

Interview réalisée en face à face le 3 juillet 2018 par Claire Vienne.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt & Claire Vienne.
Transcription : Raphaëlle Pérez.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de The Pineappel Thief : www.pineapplethief.com

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