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Interview   

Therion à plein tube


Au vu de sa carrière avec Therion, on aurait pu croire que l’ambition de Christofer Johnsson était sans limites, en particulier après le triple album et opéra metal Beloved Antichrist destiné à être porté sur scène paru il y a deux ans. Mais il faut croire que le musicien qui, en trente ans, n’a cessé de surprendre voire d’innover est arrivé au bout de ses explorations. Il l’admet lui-même et c’est ainsi qu’il explique son nouveau projet, dont Leviathan n’est que le premier des trois chapitres à venir : composer exactement ce que les fans réclament, soit des « tubes » de Therion, en prenant ses anciens succès comme modèles, non pas pour les copier mais pour en extraire l’essence.

Loin de succomber à ce qu’il appelle le « syndrome d’Adrian Smith », contrairement à certains de ses anciens collègues, il est désormais heureux d’être un entertainer qui ne se soucie plus de l’originalité – après tout, l’innovation est-elle encore possible en 2020 ? Heureux aussi que les années de disette, à rester fidèle à ses principes quand personne ne croyait en lui et en ses idées folles, aient payé. Et quand le moral baisse et qu’il commence à douter de son choix de vie, il suffit qu’il se remémore ses débuts pour retrouver le sourire et prendre conscience de sa chance. C’est pour évoquer tout cela que nous avons longuement échangé avec Christofer Johnsson qui partage généreusement son expérience et son histoire.

« Pour être honnête, j’ai commencé à me désintéresser de l’originalité parce que, de toute façon, c’est presque impossible d’être original aujourd’hui. Je peux presque dire que je ne crois plus vraiment à l’originalité. »

Radio Metal : Beloved Antichrist était un énorme projet – probablement le plus ambitieux que tu aies fait. Je sais que tu avais l’ambition initiale de mettre en scène cet opéra pour le grand public. Quel bilan tires-tu de ce cycle ?

Christofer Johnsson (guitare) : Le mettre en scène n’était pas une idée annexe. Toute l’idée était qu’il devait être mis en scène et dans cette optique, nous devions d’abord l’enregistrer afin de pouvoir montrer la musique. Il a fallu que nous procédions à l’envers et que nous fassions d’abord la BO. Il n’y avait pas d’autre moyen parce que je suis connu dans la scène metal mais je ne suis personne dans la scène musicale de manière générale. Il faut un produit à montrer. Nous étions d’ailleurs sur le point de le mettre en scène à Mexico en mai cette année, mais à cause du chaos généré par le coronavirus, ça a été reporté et je ne sais pas quand ça va se faire. Je vais être occupé avec d’autres choses pendant pas mal de temps, donc il faudra le faire plus tard, mais ça sera mis en scène un jour. Autrement, je le verrais comme un gros échec, car ça m’a demandé énormément de travail, d’effort et de temps pour le créer. Le CD est un peu la BO d’un film : qui veut la BO d’un film si le film ne sort jamais ? Pense à Jesus Christ Superstar, on peut écouter le CD et l’apprécier, mais le principal, le véritable produit – Jesus Christ Superstar – est une prestation live.

Ce n’est qu’une question d’argent parce que, comme je l’ai dit, je ne suis personne dans la scène musicale grand public. Ceci est une très grosse production qui coûte cher. Si quelqu’un débarque de nulle part et dit : « Eh, j’ai cette super idée. Pourquoi ne pariez-vous pas un gros tas d’argent pour le mettre en scène ? », ça ne se fera pas. Si tu regardes Rock Of Ages, par exemple, qui est l’une des comédies musicales les plus célèbres de tous les temps, ça a commencé tout petit seulement à Los Angeles. Ensuite, c’est devenu très populaire à Los Angeles, ça s’est exporté dans d’autres villes, puis c’est passé à l’échelle nationale aux Etats-Unis et, plus tard, c’est devenu une grosse franchise partout dans le monde. C’est ainsi qu’il faut que ça commence. Il faut commencer quelque part, montrer à quelqu’un que le produit marche dans la réalité et qu’on peut gagner de l’argent grâce à lui. C’est ainsi qu’on attire les investisseurs. C’est une très grosse production et j’aimerais la mettre en scène indépendamment de Therion, mais je me rends compte que ça ne va pas être aussi facile. Il faut faire participer Therion la première fois que nous le faisons afin que les fans de Therion achètent des places. C’est la raison pour laquelle nous voulions le faire à Mexico parce que c’est là que nous avons le plus de fans. Si nous le faisons à Mexico, je peux garantir aux organisateurs que nous allons être complets sur plusieurs concerts. Même si c’est un gros bide auprès du grand public et que le reste la scène musicale trouve que c’est de la merde, que ce truc de metalleux ne sert à rien et est tout pourri, il y aura quand même suffisamment de fans de Therion pour au moins rentrer dans nos frais. Ainsi, il n’y a pas trop de risques pour un organisateur. Si le succès est au rendez-vous, si le grand public trouve que c’est super, alors ça sera plus intéressant de le mettre en scène indépendamment de Therion, avec d’autres musiciens et chanteurs. Ça a toujours été mon but de créer une version plus sombre de Jesus Christ Superstar, mais c’est extrêmement ambitieux. Si nous le mettons en scène pour une soirée et que nous le filmons pour un DVD, je serai content et je trouverai que ça valait totalement le coup. Et si le succès est encore plus grand, c’est un super bonus.

Le problème maintenant, c’est qu’il ne va plus y avoir de temps pour ça car nous sommes sur autre chose. Nous sommes sur l’album Leviathan et nous avons composé plus de quarante chansons. Nous avons été très productifs. Thomas Vikström et moi sommes devenus une équipe de composition très efficace. Je n’ai pas souvenir d’avoir été aussi productif par le passé. Chacune de ces quarante chansons n’est pas forcément un tube, mais je trouve qu’au moins trente-quatre ou trente-cinq de ces chansons sont suffisamment bonnes pour être sur un album, donc nous avons assez matière pour trois albums. Le plan maintenant est donc de faire une trilogie d’albums. Nous avons enregistré Leviathan et nous avons déjà commencé à enregistrer le prochain album. A cause de la situation avec le coronavirus, nous n’allons pas pouvoir tourner durant la première moitié de 2021, donc au lieu de rester assis chez nous à regarder Netflix, nous avons décidé de continuer en studio et d’enregistrer cette musique. Nous allons enregistrer au moins un album de plus et nous allons probablement commencer l’enregistrement du troisième ; peut-être que nous pourrons même le finir, je ne sais pas. Ça veut dire que nous aurons trois albums. Nous allons probablement tourner pour promouvoir Leviathan durant la seconde moitié de l’année prochaine, puis nous aurons un second album de prêt, donc nous le sortirons. Nous tournerons à nouveau et ensuite, nous sortirons le troisième album et repartirons en tournée. Therion sera occupé pendant les trois prochaines années, donc nous n’aurons pas le temps de mettre en scène Beloved Antichrist à Mexico dans l’immédiat parce que ça représenterait trop de travail.

Je pense que nous serions capables d’afficher complet pour au moins tout un weekend, et ça nécessite quand même beaucoup de préparation. Il ne s’agit pas juste de jouer de la musique, c’est une comédie musicale. Il faut construire les décors et penser à la logistique autour de ceux-ci, car ils ne se changent pas tout seuls. Il faut aussi trouver d’autres chanteurs… Il y a un million de choses ! C’est comme quand on fait un film, il ne suffit pas d’avoir une caméra et de filmer quelqu’un pour obtenir un film. C’est une production énorme qui coûte très cher, il faut trouver les bonnes personnes pour la mettre en place, car je n’ai jamais fait ça. Nous avons cet organisateur qui veut le faire – bien, c’est un bon début –, j’ai le produit, mais ensuite il faut savoir comment construire une organisation autour de ça pour le concrétiser. C’est comme quand on a une tournée normale, ça ne suffit pas de prendre sa guitare et de dire : « Allez les gars, on part en tournée ! » Nous avons une assez grosse production par rapport aux standards des groupes de rock. Il faut un bus ou réserver des vols et avoir des chambres d’hôtel suivant où on tourne. Il faut une équipe : ingénieur lumière, ingénieur du son, technicien guitare, technicien batterie, technicien retour, manageur de tournée, chauffeur de bus, etc. Il faut beaucoup de choses rien que pour jouer de la musique et ce n’est rien comparé à une comédie musicale, car c’est à la fois une pièce de théâtre et une production musicale dans la même soirée. En conséquence, il faut que je sois réaliste. Je ne peux pas juste caler ça quelque part dans le planning, il faut que ce soit une période où nous n’avons rien d’autre de prévu, surtout si on veut faire ça à Mexico.

Autant j’adore Mexico, et nous y avons notre plus grande communauté de fans, autant c’est l’Amérique latine. Ce n’est pas comme si on organisait quelque chose en Suisse, le chaos est naturel dans ces pays [petits rires]. Je suis sûr que ça peut se faire parce que nous travaillons habituellement avec les meilleurs là-bas et ils sont très bons selon les standards internationaux, mais il y aura évidemment de nouvelles personnes dans la production avec qui nous n’avons jamais travaillé. D’après mon expérience à travailler dans ces pays, il y aura beaucoup de chaos avant que les choses soient enfin comme il faut. Prendre moins que deux ou trois mois à ne rien faire d’autre serait complètement stupide. Si nous voulons le filmer et en faire un DVD et un Blu-Ray, c’est encore autre chose, c’est un troisième aspect. Je suis sûr que je mourrai un an plus tôt à cause de ces trois mois.

« Dans les années 90, nous étions constamment encensés pour avoir été incroyablement inventifs en débarquant avec du metal symphonique et les gens faisaient des affirmations absolument ridicules en disant que j’étais le Richard Wagner du metal, ce qui est totalement stupide. Si j’avais un pour cent du talent de Richard Wagner, je serais content, mais j’imagine que c’est facile d’impressionner les metalleux – les gens n’aimeront probablement pas lire ceci, désolé, mais c’est la vérité [petits rires]. »

Il y a eu du mouvement dans le groupe ces dernières années, le plus notable étant le départ de Linnea Vikström. Dans son communiqué annonçant son départ, elle a dit que « durant la dernière année, cette relation s’est mise à stagner pour devenir une routine ». Y a-t-il eu des moments où tu as toi-même ressenti cette routine dont elle parle ou bien, en tant que leader du groupe, ta position est forcément différente ?

Linnéa Vikström n’a jamais été un membre permanent, c’était une chanteuse embauchée. C’était un petit peu différent avec elle parce que c’est la fille de Thomas et c’est une amie très proche, mais en général, les chanteurs embauchés en ont marre au bout d’un moment parce que ce n’est pas leur projet. Tout le monde veut avoir son propre groupe. C’est une super compositrice et chanteuse, et elle a fondé son propre groupe. Elle n’a pas vendu grand-chose parce que c’est très dur d’établir de nouveaux groupes, d’autant qu’elle n’a pas envie de tourner, donc ça complique encore les choses, mais tout le monde veut avoir son propre groupe, en particulier quand on est compositeur et qu’on compose beaucoup.

Il y a aussi quelque chose qu’on appelle généralement le syndrome d’Adrian Smith. Comment Adrian Smith a-t-il pu quitter Iron Maiden au sommet de leur carrière ? Ils venaient de faire Seventh Son Of A Seventh Son, ils avaient connu leurs meilleurs scores dans les classements, ils avaient fait la plus grande tournée de leur carrière et un album qui a eu beaucoup de succès. Pourtant, Adrian Smith était là : « Hmm, peut-être que je devrais quitter Iron Maiden et faire mon propre projet que personne n’a envie d’acheter ou d’entendre. » Combien de personnes connais-tu qui ont l’album solo d’Adrian Smith ? Je n’en connais aucune. Je suis un énorme fan d’Iron Maiden et je ne l’ai pas acheté. On a ces rêves de tournée, de voir le monde, de faire des albums et tout, et une fois qu’on a fait tout ça plusieurs fois, ça devient normal. Si tu as été pauvre toute ta vie et que tout d’un coup tu gagnes de l’argent, au début, tu es là : « Ouah ! » mais après cinq ans tu t’y habitues. Si tu n’as jamais volé en première classe, c’est extraordinaire quand tu le fais pour la première fois, mais si tu voles en première classe à chaque fois pendant cinq ou dix ans, ça revient juste à prendre l’avion, ça n’a plus rien de spécial. C’est arrivé à plein de gens, et c’est la raison pour laquelle j’ai appelé ça le syndrome d’Adrian Smith, parce que c’est le meilleur exemple, mais j’ai vu ça chez plein d’autres musiciens.

C’est comme Sami Karppinen, notre ancien batteur, c’est ce qui lui est arrivé et il a dit : « Je ne ressens plus rien. C’était super palpitant de me rendre à plein d’endroits, mais c’est maintenant devenu la routine. On joue soir après soir et on a vu tous les pays, tournée après tournée. » J’ai aussi remarqué ça avec le line-up que nous avions avec les frères Niemann. Je ne dirais pas qu’ils avaient le syndrome mais ils ont commencé à prendre les choses pour acquises. Ils ont commencé à penser que ce serait plus facile pour eux de faire leur propre truc parce qu’ils avaient joué dans un groupe connu, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Regarde Mats Levén et son propre projet solo Skyblood ; ça faisait vingt ans qu’il travaillait sur un album solo, à composer des chansons. Il a joué avec Yngwie Malmsteen, Therion, Candlemass, on peut citer un tas de noms, mais crois-tu que tous les fans de Therion, de Malmsteen et de Candlemass faisaient la queue pour l’acheter ? Non, c’est un flop total, personne ne l’a acheté. Ce n’est pas un mauvais album, mais… Quand t’es dans un groupe qui a du succès, tu rentres dans une bulle, une réalité différente où tu commences à considérer les choses comme acquises. Tu gagnes de l’argent, tu voyages partout dans le monde, tu loges dans des hôtels cinq étoiles et des gens s’occupent des choses pour toi. Si tu regardes sur internet, il y a des milliers de personnes qui écrivent des commentaires positifs sur toi. C’est facile de croire en ces choses, d’oublier d’où on vient et de tout prendre pour acquis.

On peut aussi le voir avec Sabaton qui est vraiment devenu un énorme groupe. Thobbe [Englund], leur ancien guitariste, a également exprimé sa lassitude : tu sors de ton lit, tu fais les balances, tu attends le concert, tu fais le concert et tu continues encore et encore. Vu comme c’est dur aujourd’hui d’établir un nouveau groupe pour jouer dans les grandes salles, ce que Sabaton et Ghost ont accompli est presque impossible aujourd’hui. Je ne connais pas d’autre groupe ayant fait ça récemment. Faire partie d’un tel groupe est une chance unique dans une vie de et malgré tout, le gars quitte le groupe. Il avait même un salaire mensuel. La plupart des musiciens sont des handicapés financiers, ils ne savent pas gérer l’argent. Tu leur donnes un gros paquet d’argent après la tournée, ils le dépenseront et seront fauchés avant le début de la tournée suivante. Sabaton gère ça de manière très intelligente, ils payent les membres avec des salaires mensuels pour qu’ils aient toujours de l’argent. Quand ils ne tournent pas, ils peuvent se poser chez eux pendant trois mois et ils percevront toujours un salaire à ne rien faire. C’est quelque chose que j’ai remarqué chez les musiciens, mais je n’ai pas envie de dire que ça ne concerne que les musiciens. En général, je pense que ce sont les gens qui viennent de milieux pauvres, s’ils gagnent à la loterie et reçoivent de l’argent, ils oublient facilement d’où ils viennent et considèrent l’argent comme acquis. Si on vient d’un pays pauvre et que tout d’un coup on déménage dans un pays riche, on se dit qu’il y aura toujours des aides sociales et ainsi de suite.

Tu es revenu du cycle de Beloved Antichrist en te sentant très vide. Que se passait-il dans ta tête à ce moment-là ?

Il ne se passait rien dans ma tête, et c’était le gros problème ! A chaque fois que je faisais un nouvel album, j’avais toujours une vague vision de l’album suivant. A chaque fois que nous finissions le mix d’un album, je savais toujours ce que j’allais faire ensuite. Après Beloved Antichrist, je n’en avais aucune idée. Le temps est passé, nous avons fait toutes les tournées et un an après, je ne savais toujours pas du tout ce que nous devions faire. J’ai eu une conversation téléphonique avec Thomas Vikström à ce sujet et nous avons parlé de Therion, nous en avons conclu que Therion a toujours fait ce que Therion voulait faire. Nous n’avions jamais fait l’album que le label voulait que nous fassions ou que les fans nous disaient de faire. Nous avons toujours uniquement pris en compte ce que nous voulions faire. La seule chose que nous n’avions jamais faite était de prendre en compte les souhaits de quelqu’un d’autre. Nous nous sommes dit que ce serait un défi et complètement nouveau pour Therion.

« J’ai l’impression d’avoir dit ce que j’avais à dire musicalement. A partir de maintenant, je peux me contenter de faire partie de cette époque où, au lieu de faire des choses révolutionnaires, on ne fait qu’améliorer les choses déjà existantes. Je peux continuer à écrire des tubes et à contenter les gens. »

Avant Beloved Antichrist, j’étais incapable de composer de la musique à la demande. Je composais de la musique et elle était ce qu’elle était ; c’est comme un jour il pleut, le lendemain il fait beau, on ne peut rien y faire. Avec Beloved Antichrist, j’ai dû me forcer à composer de la musique dans une certaine direction parce qu’il y avait des scènes et une action qui se déroulait. Quand il y a une scène d’amour, il faut une musique qui corresponde à ça, on ne peut pas faire de blast beat et du growl death metal. Il faut composer de la musique adaptée à chaque scène ; quand on a un monologue intimiste, il faut une musique totalement différente de celle d’une scène dramatique. C’est comme une musique de film, il faut soutenir ce qui se déroule dans la mise en scène. J’ai donc finalement appris à composer de la musique dans différents styles pour pouvoir faire des choses sur commande. Je me suis dit que ce serait peut-être une bonne idée d’utiliser cette nouvelle compétence pour écrire un album traditionnel de tubes de Therion. C’était un défi car nous ne l’avions jamais fait, et ce serait inattendu parce que les gens s’attendent toujours à ce que nous fassions des choses de dingue.

Pour être honnête, j’ai aussi commencé à me désintéresser de l’originalité parce que, de toute façon, c’est presque impossible d’être original aujourd’hui. Je peux presque dire que je ne crois plus vraiment à l’originalité. Si tu regardes la scène metal des dix dernières années, peux-tu me citer un seul groupe qui se soit formé dans ces dix années et qui soit totalement novateur ? Evidemment, tu peux mettre une trompette dans tes fesses et en jouer la tête à l’envers et dire que personne n’a fait ça avant, mais simplement parce que tu peux faire un numéro de cirque bizarre, ça ne veut pas dire que tu as créé quelque chose d’original. Il y a des groupes comme Mr. Bungle qui ont fait des choses complètement dingues, par exemple. Le dernier groupe vraiment original que j’ai entendu était Diablo Swing Orchestra et je crois qu’ils ont commencé il y a quinze ans. Je ne suis pas en train de dire que la scène n’est pas bonne. Il y a plein de nouveaux groupes qui sont bons et de vieux groupes qui font encore de bons albums ; il y a plein de bonnes chansons qui sont composées. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne produit plus rien de véritablement original. Historiquement, si tu remontes à Jimi Hendrix, en l’occurrence, d’une certaine manière, il a été l’initiateur de cette révolution qui est devenue le hard rock et plus tard le metal. Puis il y a eu la première vague de groupes de hard rock, comme Deep Purple, Led Zeppelin, Black Sabbath, etc. qui a défini le son des années 70. Puis il y a eu le punk, le heavy metal, le thrash metal, le death metal, le black metal, et dans les années 90, le metal symphonique et le metal gothique, et puis le folk metal, le metal prog et ça s’est plus ou moins arrêté là. Peut-être qu’il y a encore des chansons originales qui sont écrites ici et là, et je suis sûr que Therion et d’autres groupes vont écrire quelques autres chansons originales, mais il n’y a plus de révolution musicale.

Je peux voir un parallèle avec la science aussi. Il y avait toutes ces grandes inventions avant, il y a l’électricité qui a été inventée, le moteur à explosion, les avions, la radio, la télévision, le téléphone et l’ordinateur ; tout ça a été le fondement de tout ce qui est venu après. Après l’ordinateur, je ne sais pas ce qui a été inventé de révolutionnaire. Il s’agit plus de tout améliorer, d’aller plus vite, de faire plus petit, et de combiner les choses de manière très intelligente. Dans le fond, quand on fait une recherche sur un iPhone, ce qu’on utilise, en gros, c’est la technologie radio combinée à la télévision, le téléphone et un ordinateur, ce n’est rien de révolutionnaire. Quand l’iPhone est arrivé, c’était une révolution par leur manière de penser, par la façon dont ils l’ont conçu, mais ce n’était pas une nouvelle invention en tant que telle. Ce n’était que d’anciennes technologies qui ont été améliorées au fil des années. C’est aussi ce que je pense de la musique, on continue de faire des choses intéressantes. Il y aura de nouveaux groupes comme Ghost, par exemple. Ghost ne fait rien de vraiment nouveau, ils ont juste pris les vieilles astuces d’Alice Cooper et de Kiss et en ont fait une nouvelle variante, ce qui est très cool. La musique n’est pas originale, mais elle est très bonne. J’adore Ghost, ils ont des chansons fantastiques et leur identité visuelle est vraiment bonne. Ils méritent chaque atome de succès qu’ils ont, je suis un grand fan, mais ils n’ont rien fait de complètement neuf. Alors que quand Kiss ou Alice Cooper ont décidé de proposer leur spectacle à l’époque, personne n’avait jamais rien vu de tel. On produit encore plein de trucs de qualité, mais il n’y a pas de révolution musicale. Ça me démotive un peu d’essayer d’être original. Je n’ai jamais intentionnellement cherché à être original, ça se faisait tout seul, mais maintenant ça me paraît moins important. Quand on faisait quelque chose d’original dans le temps, c’était davantage apprécié pour cette originalité, d’une certaine manière. Alors qu’aujourd’hui, ce sont juste des chansons.

Je peux te donner un autre exemple pour t’expliquer pourquoi je ressens ça. Prends Jimi Hendrix que j’ai mentionné. C’était probablement le plus grand innovateur de l’histoire du hard rock. Il a tout commencé. Si tu parlais à la première génération de groupes de hard rock, comme Black Sabbath, Deep Purple, Led Zeppelin ou des groupes qui sont arrivés un petit peu plus tard comme Judas Priest, ils te diraient que quand ils ont entendu ce que Jimi Hendrix a fait en 1967, il a absolument tout changé. C’était une révolution totale pour le jeu de guitare, la composition et le son. Maintenant, si tu demandais à un metalleux ou une metalleuse de seize ans son avis concernant Jimi Hendrix, tout d’abord, il y a un risque considérable que cette personne n’ait jamais entendu parler de Jimi Hendrix, ce qui en soi est très triste, mais si cette personne connaît vraiment Jimi Hendrix, elle dira probablement que c’est un vieux gars qui est mort et a écrit quelques classiques du rock, comme « Foxy Lady » et « Purple Haze ». Le plus grand innovateur de tous les temps est réduit à un gars qui a écrit quelques classiques du rock. C’est ce qui arrive avec tout. Il y a plein de groupes qui étaient vraiment révolutionnaires quand ils ont débuté, et ensuite, le temps les a rattrapés. Si tu veux faire un parallèle avec Therion, nous ne sommes évidemment pas au même niveau d’innovation que Jimi Hendrix, mais dans notre plus petit monde, dans les années 90, nous étions constamment encensés pour avoir été incroyablement inventifs en débarquant avec du metal symphonique et les gens faisaient des affirmations absolument ridicules en disant que j’étais le Richard Wagner du metal, ce qui est totalement stupide. Si j’avais un pour cent du talent de Richard Wagner, je serais content, mais j’imagine que c’est facile d’impressionner les metalleux – les gens n’aimeront probablement pas lire ceci, désolé, mais c’est la vérité [petits rires]. Avec le temps, ce que je fais est également réduit à « Christofer Johnsson, le gars qui a écrit quelques classiques du metal symphonique ».

Le temps nous rattrape, ce n’est plus possible d’être cet aventurier musical qui fait des choses que personne n’a entendues auparavant. Ça fait que je suis très à l’aise en devenant un entertainer plutôt qu’un aventurier musical. Je suis rassasié, mon estomac est plein, le reste du temps je peux me contenter du dessert, je n’ai plus faim. Nous avons fait ceci pendant trente-trois ans, nous avons fait seize albums, certains étaient des triples ou des doubles. Nous avons fait une quantité démentielle de musique et j’en ai composé la majorité. J’ai l’impression d’avoir dit ce que j’avais à dire musicalement. A partir de maintenant, je peux me contenter de faire partie de cette époque où, au lieu de faire des choses révolutionnaires, on ne fait qu’améliorer les choses déjà existantes. Je peux continuer à écrire des tubes et à contenter les gens. Ça peut être amusant pour moi de faire ça et de jouer cette musique.

« Le metal est comme un sandwich et c’est ton sandwich, tu peux mettre tout ce que tu veux dans ton sandwich. Si tu veux mettre de la crème glacée et du ketchup entre deux tranches de pain, ça peut être répugnant, mais tu peux le faire parce que c’est ton putain de sandwich. C’est un peu ce que je ressentais avec Therion. »

Dans le dossier de presse, c’est mentionné que « Therion a souvent été en avance sur son temps et qu’avec le recul, on lui a donné raison ». Y a-t-il eu des moments où tu t’es senti incompris à cause de certains choix artistiques que tu as faits ?

Tout le temps au début. AC/DC joue du rock très direct. S’ils se mettaient à utiliser un soprano ou un orgue dans leur prochain album, tout le monde serait là : « C’est quoi ce bordel ? Ce n’est pas AC/DC ! » C’est très conservateur. Quand nous avons commencé, à l’époque du death metal, c’était aussi très conservateur. Si vous écoutez notre premier album aujourd’hui, vous vous direz que c’est du death metal assez direct mais à l’époque, nous étions considérés comme étant assez étranges. L’une des chansons était en partie influencée par Jimi Hendrix. Nous avons utilisé du clavier sur deux chansons, ce qui était un péché mortel pour un groupe de death metal. De même, notre batteur n’écoutait pas du tout de death metal. Nous étions dans la même classe à l’école et nous vivions dans une toute petite banlieue où il n’y avait pas beaucoup de musiciens. Je l’ai presque forcé à être dans mon groupe et il n’aimait pas le death metal. Il a trouvé que c’était sympa de jouer un temps avec moi mais il n’aimait pas la musique, donc il avait une approche très différente de celle-ci. Quand je jouais un riff, il pensait complètement différemment d’un batteur d’un groupe de death metal, ce qui a participé à notre originalité.

Quand nous avons fait le second album, nous avions du chant clair et du chant féminin, ce qui était assez inédit. Nous avions des influences moyen-orientales dans une chanson et encore plus de claviers. Crois-le ou non, plein de gens nous ont traités de putains de poseurs parce que nous utilisions des claviers à l’époque. C’était bien avant que les claviers soient devenus cool dans les groupes de black metal. Nous avons toujours été en avance sur notre temps. Quand nous avons fait le troisième album, nous avons utilisé des influences heavy metal, en mélangeant le death metal et le heavy metal des années 80, bien avant qu’In Flames n’en fasse leur carrière. Plein de gens ont trouvé ça bizarre d’utiliser toutes ces influences moyen-orientales. Je me souviens que certaines personnes appelaient ça « de la musique de chameau » ou « de la musique de kebab », et ils étaient là : « Qui veut de cette connerie arabe bizarre ? » D’ailleurs ce n’est pas arabe, c’est perse, ce qui fait une grosse différence, car dans la musique arabe, il y a des quarts de ton, ça sonne très différent. Nous avons utilisé des gammes perses. Il y avait des influences symphoniques sur cet album aussi. J’avais l’impression que nous étions un peu trop en avance. Ces albums auraient été mieux appréciés quelques années plus tard mais à chaque fois que nous sortons quelque chose de nouveau, on dirait que les gens se secouent la tête et se demandent ce que c’est.

Je peux faire un parallèle avec Into The Pandemonium de Celtic Frost, qui à l’époque était ma grande référence. J’étais un énorme fan de Celtic Frost. Nous avons pris le nom Therion à l’album To Mega Therion. Quand j’ai entendu Into The Pandemonium, les portes se sont ouvertes dans mon esprit. J’écoute plein de choses de dingue mais quand j’ai entendu cet album, c’est là que j’ai réalisé qu’on pouvait faire ça avec la musique extrême. Le metal est comme un sandwich et c’est ton sandwich, tu peux mettre tout ce que tu veux dans ton sandwich. Si tu veux mettre de la crème glacée et du ketchup entre deux tranches de pain, ça peut être répugnant, mais tu peux le faire parce que c’est ton putain de sandwich. C’est un peu ce que je ressentais avec Therion. J’ai fait un sandwich tellement bizarre que très peu de gens voulaient manger avec moi. Mais quelques années plus tard, les gens ont trouvé que c’était cool. Je lis rarement les commentaires sur internet, mais à chaque fois que je sors quelque chose de nouveau, je regarde un peu et à un moment donné, les gens disaient : « Therion devrait revenir au vieux style death metal et faire un autre Beyond Sanctorum. » Si seulement ils savaient ce que les gens disaient à l’époque… Qui aurait cru qu’on nous demanderait de revenir aux albums fous que nous faisions à l’époque ?

Nous étions aussi en avance sur notre temps avec le metal symphonique quand nous avons fait Lepaca Kliffoth, et la majorité des chansons de Theli étaient déjà écrites avant. J’aurais pu faire Theli au moins un ou un an et demi plus tôt mais nous n’avions pas le budget pour le faire. Quand nous avons fait Theli, c’était la toute première fois que nous étions sur le bon timing. Si Theli était sorti deux ans auparavant, ça aurait été un autre album de Therion bizarre que personne n’aurait voulu écouter, mais pile à ce moment-là, les gens en avaient marre du death metal car la scène était saturée de groupes qui faisaient des albums, ça ne progressait plus. Ça faisait plusieurs années que le thrash metal devenait ennuyeux. Ceux qui à l’origine aimaient le grunge commençaient à en avoir marre du grunge et le black metal commençait aussi à devenir ennuyeux. D’ailleurs, le black metal a également évolué avec des groupes comme Dimmu Borgir et continue d’évoluer. Quand Theli est sorti, les gens réclamaient quelque chose de neuf. Amorphis venait de faire Tales From The Thousand Lakes juste avant et a aussi connu un succès retentissant. Moonspell a fait Irreligious qui a aussi eu beaucoup de succès, Tiamat a fait Wildhoney et plus tard, Hammerfall est arrivé et les gens se sont moqués de Nuclear Blast pour les avoir signés car c’était du heavy metal des années 80 ridicule. Mais les gens voulaient de la nouveauté et, en même temps, ils voulaient ressentir de la nostalgie. C’est la raison pour laquelle il y a eu ce grand mouvement et c’est là que Therion est passé d’un groupe que personne ne comprenait à un groupe qui contribuait à définir la tendance musicale.

Avec ce nouvel album, Leviathan, votre objectif était de faire un album de tubes ou de classiques de Therion. Mais qu’est-ce qu’un tube ? Qu’est-ce qui fait qu’un tube est un tube ? Car Therion est assez loin de l’idée qu’on se fait de la pop, qui est le domaine dans lequel ce terme est généralement employé…

Quand nous parlons de tube, nous parlons des chansons les plus populaires de Therion, mais nombre de nos chansons sont aussi des genres de chansons pop avec des guitares heavy, en gros. « Birth Of Venus » est une chanson pop, « Son Of The Staves Of Time » est une chanson de hard rock mélodique qui aurait pu être faite par un groupe d’AOR. C’est vraiment une question d’arrangements et c’est quelque chose que j’ai démontré avec l’album Les Fleurs Du Mal. Si je peux prendre une chanson pop d’une artiste française des années 60 et la transformer en chanson metal à la Therion, alors j’ai clairement démontré que ce n’était pas toujours qu’une question de composition mais que c’était aussi à la manière dont on habille la chanson. Nous avons également repris « Summer Night City » d’ABBA il y a deux décennies. C’est l’une de nos chansons les plus populaires. Les gens sont un peu plus ouverts d’esprit aujourd’hui mais à l’époque, ils étaient là : « ABBA, vous êtes sérieux ?! Le putain de groupe de disco des années 70 ? » Pour moi, une bonne chanson est une bonne chanson et il y a plein de musiques pop que j’adore. Je suis un énorme fan d’ABBA ainsi que des Beatles. Pour moi, un tube peut aussi bien être une chanson qui plaît à un large public qu’une chanson très populaire de Therion telle que « The Rise Of Sodom And Gomorrah » ou « To Mega Therion ».

« Un moment donné, les gens disaient : ‘Therion devrait revenir au vieux style death metal et faire un autre Beyond Sanctorum.’ Si seulement ils savaient ce que les gens disaient à l’époque… »

Quand nous avons dit que nous allions faire un album de tubes de Therion, nous nous sommes posé la question que tu viens de poser : qu’est-ce qui fait qu’une chanson est plus populaire qu’une autre ? Nous ne voulions pas copier nos chansons, mais nous voulions comprendre la quintessence, l’énergie et la magie qui ont rendu telle et telle chanson si populaire. Ces chansons pouvaient sonner très différemment – « Son Of The Staves Of Time » est une chanson très commerciale mais « To Mega Therion » et « The Rise Of Sodom And Godommorah » ne sont pas très commerciales – et pourtant, elles sont devenues les plus populaires. Donc je me suis demandé ce qu’elles avaient en commun ou quelles étaient les caractéristiques spécifiques qui les rendaient si populaires. Analyser « Son Of The Staves Of Time », « Son Of The Sun » ou « Birth Of Venus », c’est facile parce que ce sont des chansons très simples avec de bonnes mélodies, il s’agit juste de composer une bonne chanson pop, d’avoir des guitares heavy et quelques autres arrangements. Mais si on veut composer une chanson comme « The Rise Of Sodom And Gomorrah » ou « To Mega Therion », l’analyse est plus complexe. Nous ne voulons pas faire de l’analyse musicale théorique parce que je ne crois pas qu’on puisse trouver la vérité de cette manière. Il faut essayer de trouver cette étincelle secrète et voir si les chansons les plus populaires ont quelque chose en commun et ensuite essayer de s’approprier le feeling pour écrire de nouvelles chansons.

Crois-tu qu’on puisse consciemment créer un tube ? N’y a-t-il pas une part de mystère ou de chance pour obtenir un tube ?

Je ne pense pas. Je veux dire qu’il y a des gens comme Max Martin et Desmond Child qui sont des compositeurs professionnels. Si j’ai bien compris, ça coûte un million de dollars pour obtenir une chanson de Desmond Child qui est garantie de devenir un tube. Quand Alice Cooper a voulu faire son retour dans les années 80, il aurait pu faire appel à n’importe qui sur la planète pour composer des chansons, mais il a voulu Desmond Child, pas juste pour le single mais tout l’album. Il a fait Trash, qui est son album qui s’est le plus vendu. Kiss a également demandé de l’aide à Desmond Child pour composer des tubes à la fin des années 70 quand ils ne composaient pas suffisamment de bonnes chansons eux-mêmes. Je crois clairement qu’on peut trouver une formule, mais quand on trouve effectivement une formule, c’est généralement pour des chansons pop. Si tu veux composer un autre « Livin’ On A Prayer » ou un autre « The Final Countdown », tu peux utiliser cette formule et créer un genre de tube. En revanche, ce n’est pas si facile que ça de faire un énorme tube, on ne peut pas composer un nouveau « Smoke On The Water » ou « Highway To Hell » si facilement. Il faut avoir quelque chose d’unique et quelqu’un avec beaucoup de talent qui est dans un état d’esprit particulier, comme quand AC/DC a fait Back In Black. Je ne pense pas que cet album aurait été aussi bon s’ils n’avaient pas été en deuil ; ils étaient complètement dévastés et ils essayaient de se sortir du chagrin à l’aide de la musique. J’arrive à entendre la mélancolie et la tristesse dans une chanson comme « Hells Bells », on n’avait jamais entendu ça de cette manière dans leurs chansons avant. Même « You Shook Me All Night Long », qui est une chanson assez pop, a un côté un peu triste.

Pour revenir à la question, quand on écrit une chanson comme « To Mega Therion », ça arrive tout seul. Toute ma vie, j’ai composé des chansons spontanément. Je ne pense pas pouvoir composer un nouveau « To Mega Therion » ou un nouveau « The Rise Of Sodom And Gommorah » de façon aussi spontanée, mais je pense que nous pouvons composer des chansons qui sont, au moins, du même niveau que nos chansons les plus populaires – comme « Lemuria » par exemple, c’est juste trois accords, en gros. Il s’agit de trouver le bon feeling, la bonne mélodie, et de jouer le bon accord au bon moment. A mon avis, « Die Wellen Der Zeit » est pratiquement du même niveau que « Lemuria », mais évidemment, c’est aux fans d’en juger. D’un autre côté, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de la nostalgie, parce que peu importe ce qu’on fait, les gens se référeront toujours à nos vieux albums. Je suis pareil, j’ai grandi avec certains albums, donc peu importe ce qu’Accept fera, même si Udo [Dirkschneider] revient, ça ne sera jamais aussi important à mes yeux que Restless and Wild et Balls To The Wall. C’est ce qui, selon moi, marque la transition de l’enfance à l’âge adulte. Si je devais vivre sur une île déserte et que je ne pouvais emporter que cinq albums avec moi, ces deux albums d’Accept seraient ceux que je prendrais. Les gens qui, à l’époque, étaient jeunes quand ils ont allumé leur chaîne hifi et ont entendu pour la première fois « To Mega Therion » sortir des enceintes n’avaient jamais rien entendu de tel. Peut-être qu’il y a de jeunes gens aujourd’hui qui ont découvert Therion et qui préfèrent ce que nous faisons maintenant, et trouvent que « To Mega Therion » est une chanson accrocheuse mais ne voient pas ce qu’elle a de si spécial. Alors que pour les gens qui étaient là à l’époque, c’est impossible de créer quelque chose de plus fort que la nostalgie. On est tous comme ça, moi y compris.

Quels seraient les plus gros tubes de Therion dont tu t’es servi de référence pour cet album ?

Je me rends compte que ça dépend de la période parce que ce que les gens veulent aujourd’hui n’est pas toujours pareil que ce qu’ils voulaient il y a vingt ans. C’est comme des tendances qui vont et viennent. « The Rise Of Sodom And Gomorah » et « To Mega Therion » ont toujours fait partie des plus gros tubes, « Lemuria », « Birth Of Venus » et « Son Of The Staves Of time » ont toujours été populaires, puis après ça, ça avait tendance à varier. En l’occurrence, « Typhon » était très populaire quand nous avons sorti ces albums mais plus tellement maintenant ; « Invocation Of Naamah » devait être sur toutes les setlists pendant de nombreuses années mais maintenant nous avons une autre génération qui n’est plus de cet avis. « Cults Of The Shadow » a toujours été une des chansons les plus populaires. Puis ça dépend à qui on demande, parce qu’il y a les fans de Therion plus occasionnels – ceux qui écoutent peut-être sur Spotify – et il y a les fans absolus qui achètent tout. Les fans absolus ont tendance à préférer les chansons plus audacieuses et expérimentales, en particulier les longues compositions comme « Land Of Canaan », « Via Nocturna » et « Adulruna Rediviva ». Si tu demandes à quelqu’un qui possède tous les albums de Therion et qui a vu le groupe cinq ou dix fois en concert, il est possible que l’une de ces chansons soit sa préférée. Quelqu’un qui nous a vus lors d’un festival, qui possède deux ou trois albums de Therion et qui écoute Spotify aime peut-être plus les tubes plus évidents.

Si tu regardes sur Spotify, la chanson la plus populaire et la plus streamée est – tiens-toi bien – « Mon Amour, Mon Ami », autant récemment que sur toute notre carrière, elle en est à près de deux virgule huit millions de streams ! Qui l’eût cru ? « The Rise Of Sodom And Gomorrah » est la seconde chanson la plus populaire, puis il y a « Lemuria », « Birth Of Venus », « Son Of The Staves Of Time », la reprise de « Summer Night City », « La Maritza » de Les Fleurs Du Mal – une autre surprise, je vois ça là maintenant – et puis « To Mega Therion ». Mais bien sûr, on ne peut pas juste regarder Spotify car la plupart de nos fans sont assez vieux, ils n’utilisent pas Spotify. Ils ont acheté les CD à l’époque et ils écoutent encore les CD aujourd’hui. Si tu demandais aux vieux fans des années 90, ils diraient probablement que Les Fleurs Du Mal ne mériterait pas d’être classé aussi haut. Je n’écoute pas Spotify ; là par exemple, je viens d’acheter le nouvel album d’AC/DC. Jamais je ne me poserais pour écouter Spotify, et ma copine est pareille. En conséquence, ce n’est pas représentatif ; c’est représentatif d’une certaine partie de la vieille génération qui est passée sur Spotify et Apple Music, et de la plus jeune génération qui a grandi avec ça.

« Quand nous avons fait Theli, c’était la toute première fois que nous étions sur le bon timing. Si Theli était sorti deux ans auparavant, ça aurait été un autre album de Therion bizarre que personne n’aurait voulu écouter. »

Pour saisir l’essence de vos chansons les plus populaires, tu as dû étudier tes propres œuvres. As-tu fait des découvertes en replongeant dedans et en disséquant tes propres tubes ?

J’ai découvert que nous avons plusieurs types de chansons. Il y a les chansons grandiloquentes comme « Blood Of Kingu » – une autre chanson populaire – et « To Mega Therion », et ensuite il y a les tubes plus pop que j’ai déjà mentionnés. Puis les chansons très sombres et mélancoliques sont aussi très populaires. Vovin, qui est l’album de Therion le plus populaire, contient beaucoup de chansons de ce style. A peu près la moitié de l’album, ce sont des ballades ou des chansons très lentes et mélancoliques comme « Raven Of Dispersion », qui a longtemps été l’une de nos chansons les plus populaires, « Draconian Trilogy » et « Clavicula Nox ». « Lemuria » est une chanson très directe mais elle est aussi très sombre et mélancolique. Nous avons écrit de nombreuses chansons comme ça. Avec les trois albums que nous avons faits, nous avons décidé de les diviser en styles au lieu de tout mélanger. Leviathan est plus focalisé sur les chansons très grandiloquentes et simples, un peu comme un album de tubes symphoniques et épiques. Leviathan II, que nous allons sortir dans environ un an, est plus focalisé sur la partie sombre et mélancolique de Therion, et le troisième sera plus focalisé sur les trucs fous, audacieux, expérimentaux et progressifs.

J’imagine que le troisième sera le plus populaire auprès des fans absolus, mais ce sera probablement le moins populaire globalement. Je ne sais pas lequel sera le plus populaire entre Leviathan I et II, c’est dur à dire. Le plus évident serait de dire Leviathan I parce que c’est le plus tubesque, mais d’un autre côté, Vovin est de loin notre album qui s’est le plus vendu et la moitié de cet album est très lent et mélancolique. Ce sont de très bonnes compositions mais ce ne sont pas des tubes à proprement parler, excepté « Birth Of Venus ». « Wine Of Aluqah » est aussi une des chansons les plus populaires et peut-être qu’elle a un côté tubesque, mais même celle-ci, je ne sais pas si je dirais que c’est tube, c’est une chanson populaire. Les gens étaient d’ailleurs surpris que Vovin se soit mieux vendu que Theli, car Theli était un album plus rentre-dedans. Vovin a aussi considérablement plus de succès auprès de la jeune génération. Si je regarde les streams sur Spotify, Vovin a presque deux fois plus de streams que Theli.

Les albums de Therion sont toujours de grosses productions, impliquant plein de gens. Du coup, quel a été l’impact des restrictions causées par la crise du Covid-19 sur cet album ?

Une manière complètement différente d’enregistrer ! Je ne pouvais même pas réunir un chœur ou un orchestre à cause des restrictions. Nous ne pouvions pas être plus de trois personnes en même temps – ça ne fait pas un véritable chœur – il y avait l’ingénieur du son, moi et une personne du chœur. Nous avons dû sortir des sentiers battus. Nous avons décidé de tout enregistrer à distance. Ça a été enregistré dans neuf pays : Suède, Malte, Argentine, Etats-Unis, Angleterre, Allemagne, Espagne et Finlande. Nous avons enregistré les batteries en Suède, la moitié des parties a été faite par Snowy Shaw et l’autre moitié par Björn Höglund d’Easy Action. Nous avons enregistré les chœurs en Israël parce qu’ils n’avaient pas de restrictions là-bas pendant un moment et j’ai des contacts là-bas avec Noa Gruman de Scardust – le groupe qui a fait notre première partie quand nous avons joué là-bas. J’allais lui demander de chanter en tant qu’invitée et il s’avère qu’elle a lancé le Hellscore, un chœur classique constitué de personnes qui aiment le metal, ils sont très bons pour enregistrer du metal et c’était l’occasion parfaite de les essayer. J’ai enregistré des choses ici à Malte où je vis – j’ai déménagé de Suède en novembre dernier. Des guitares additionnelles ont été enregistrées en Argentine où vit notre guitariste, Lori [Lewis] a enregistré son chant aux Etats-Unis, les orchestrations et le chant de Chiara [Malvestiti] ont été enregistrés en Angleterre et le violon solo a été enregistré en Allemagne. Thomas Vikström et Rosalia [Sairem] vivent en Espagne, et Marco Hietala de Nightwish, en tant qu’invité, a chanté en Finlande. Tout le monde a dû enregistrer où il vit à cause des restrictions sur les vols.

Mats Levén chante sur une chanson aussi, n’est-ce pas ?

Oui, mais il a enregistré en Suède. Il y a aussi une chanteuse allemande qui a enregistré en Allemagne, elle est très peu connue, elle s’appelle Taida [Nazraić]. Il y a une histoire assez sympa derrière ça, d’ailleurs. J’ai entendu ma copine qui écoutait de la musique et je lui ai demandé qui chantait. Elle m’a dit que c’était une amie à elle qui a un petit groupe dont je ne me rappelle même pas le nom et dont personne n’a entendu parler (The Loudest Silence, NDLR). Je me suis dit que sa voix pourrait être celle qui me manquait dans ma réserve de voix, car j’ai un vaste panel de voix auquel j’ai accès avec des caractères très différents. S’il me faut un certain caractère, j’ai généralement le chanteur qui peut me l’apporter, mais je n’avais pas ce type de voix, donc le fait que je l’ai entendue par pur hasard était intéressant. Nous avions aussi un joueur d’orgue Hammond en Suède qui a été invité sur l’album. Le reste, nous l’avons enregistré nous-mêmes.

Le fait d’enregistrer à distance a à la fois des avantages et des inconvénients. L’inconvénient évident est que ça coûte cher et on gâche beaucoup de ressources, car si nous sommes posés en studio et que j’enregistre du chant et que ça ne va pas dans la direction que je veux, je vais immédiatement le dire et nous essaierons autre chose ; nous perdrons peut-être dix minutes ou, dans le pire des cas, une heure. Alors qu’en enregistrant à distance, la seule chose que je pouvais faire était d’envoyer une démo et quelques instruments. Quand ils ne comprenaient pas ce que je voulais faire, ils passaient beaucoup de temps, d’énergie et d’effort à enregistrer quelque chose qui ne convenait pas. Alors j’étais obligé de leur dire de réserver le studio une nouvelle fois, d’y retourner et de le refaire. Nous avons d’ailleurs enregistré toutes les batteries avec Snowy Shaw d’abord mais je n’ai pas voulu en utiliser la moitié parce que ce n’était pas au niveau ou le style que nous voulions. Ensuite, nous avons dû tout réenregistrer avec Björn Höglund. Ça coûte cher de payer le studio et tout le monde pour qu’ils bossent sur quelque chose qui finalement n’est pas utilisé et qu’il faut ensuite refaire. Si j’avais été sur place quand le batteur enregistrait, j’aurais tout de suite remarqué si la chanson allait fonctionner ou pas.

« Nous avons vendu plus d’albums parce qu[e Nightwish a] touché un public plus mainstream qui s’est intéressé au metal symphonique. […] C’est la meilleure chose qui pouvait arriver à Therion. »

Le bon côté des choses, c’est qu’une fois la batterie, la basse et la guitare rythmique enregistrées, on peut enregistrer plein de choses en simultané dans différents pays. On peut faire chanter plusieurs chanteurs et les enregistrer en même temps, enregistrer en parallèle les violons en Allemagne, les parties d’orgue en Suède, les orchestrations en Angleterre et les guitares additionnelles en Argentine. Je pense que je vais continuer à travailler comme ça pour le prochain album parce que maintenant je sais les erreurs de communication que j’ai commises la première fois, donc je ne crois pas que nous serons obligés de faire autant de réenregistrements la prochaine fois. C’est aussi intéressant parce que ça permet à l’interprète, que ce soit un chanteur ou un batteur, de mettre un peu plus de ses propres idées dans la musique. Si je suis là avec eux, ils vont attendre des instructions et seront un peu moins confiants, alors que s’ils travaillent seuls, ils feront ce qu’ils pensent être le mieux. Il y avait d’ailleurs quelques idées qui n’étaient pas ce que j’avais en tête mais étaient très bonnes, donc nous avons décidé de les conserver. Ça ajoute d’autres points de vue parce qu’il y a plein de gens différents impliqués et si tout le monde contribue un petit peu aux arrangements, la musique se retrouve enrichie de diverses personnalités. Si tu as un très bon batteur, je pense qu’il faut le laisser être lui-même et ne pas lui donner trop de directions. Si tu dois dire au batteur exactement comment il doit jouer le rythme, ça veut dire que tu n’as pas la bonne personne. Un bon batteur, c’est en partie quelqu’un qui a de bonnes idées sur la manière de jouer.

Il me semblait que Sami Karppinen était revenu dans le groupe. Il n’a pas enregistré de batterie sur l’album ?

Comme je l’ai dit, Snowy Shaw a fait la moitié et Björn Höglund l’autre moitié ; Sami était censé jouer mais il a fait le choix de redevenir technicien batterie. Quand il a eu son syndrome d’Adrian Smith en 2003, il a dit qu’il allait faire son propre truc et gagner sa vie en tant que technicien batterie. Sami est un gars intelligent, il comprend que s’il fait son propre projet, il ne pourra pas gagner beaucoup d’argent. Ça ne lui a pas posé de problème de réaliser ça, mais il a dit : « Je vais être technicien batterie à la place et alors je pourrai tourner juste pour le boulot. » Si t’es un bon technicien batterie, tu peux même gagner plus que dans ton groupe. Quand le groupe a terminé sa tournée, tu rentres à la maison et tu fais une pause pour faire un nouvel album, mais en tant que technicien batterie, tu termines avec un groupe et tu repars presque immédiatement avec un autre groupe, donc tu peux gagner beaucoup d’argent si t’es bon. Au final, Sami a commencé à travailler pour Therion en tant que technicien batterie [petits rires] et est devenu le meilleur technicien batterie que nous ayons jamais eu. Il a été notre technicien batterie pendant longtemps et ensuite il est revenu derrière l’instrument lors de la tournée en Russie lorsque notre ancien batteur Johan Koleberg ne pouvait l’assurer. J’ai trouvé ça sympa de rejouer avec Sami et avec le temps, Johan Koleberg a rejoint Hammerfall. Nous avons essayé quelques batteurs mais ils n’étaient pas très bons. Sami s’est dit que c’était une bonne occasion de réintégrer le groupe et nous étions contents qu’il revienne, mais il ne s’était jamais totalement remis de son syndrome d’Adrian Smith.

Lors de la première tournée, c’était super mais ensuite c’est revenu comme avant et il s’est demandé s’il devait continuer en tant que musicien ou s’il devait bosser comme technicien batterie, et il a commencé à beaucoup travailler entre les tournées. C’est le technicien batterie et claviers d’Opeth et il est tellement bon qu’ils se sentent complètement perdus sans lui. Vous seriez surpris du nombre de groupes qui sont totalement dépendants de leurs techniciens, car ce sont de très bons musiciens, compositeurs et performeurs mais ils ne sont pas tellement bons sur la partie technique. Quand Sami a dit à Opeth qu’il envisageait d’arrêter d’être technicien batterie pour se consacrer au groupe, ils ont paniqué et lui ont offert de doubler son salaire s’il se rendait toujours disponible – sachant qu’il gagnait déjà beaucoup d’argent ! Il savait qu’il allait y avoir de plus en plus de conflits d’emploi du temps, que nous nous retrouverions à jouer quelque part tandis qu’Opeth jouerait ailleurs. C’était très dur de concilier les deux. Durant les festivals d’été que nous avons faits avant ça, c’était très dur de tout faire. C’était une question de temps avant qu’ils jouent quelque part pendant que nous jouions ailleurs sur la même date. Quand ils ont doublé son salaire, il ne pouvait pas refuser et voilà, il n’est plus dans le groupe.

Nous nous sommes dit qu’il pourrait au moins jouer sur l’album, mais il a pensé qu’il allait être trop stressé parce qu’ils allaient avoir une tournée et ainsi de suite. Donc nous avons fait appel à Snowy Shaw, nous le connaissions depuis de nombreuses années et nous pensions qu’il allait faire ça bien, mais il s’est avéré qu’il était trop inconstant, ce n’est pas un très bon batteur en matière de groove. C’est un fantastique batteur quand il s’agit des arrangements et des idées – il a des idées géniales et a un jeu très original –, c’est la raison pour laquelle c’est devenu un batteur populaire, mais il y a beaucoup de chansons dans l’album qui reposent sur le groove, pour lesquelles c’est plus important d’être un batteur groovy et constant. Prenons par exemple Dave Holland qui a joué avec Judas Priest, on le considérait comme un batteur très ennuyeux avec un jeu très simple, mais il était très constant et c’est la raison pour laquelle Judas Priest groovait autant à l’époque. Parfois, c’est ce qu’on veut. Ou prend quelqu’un comme Cozy Powell : un batteur très groovy. Il est aussi un petit peu technique, mais Rainbow n’aurait pas du tout sonné comme ils sonnaient sur Rainbow Rising et ce genre d’album sans Cozy Powell.

« Tuonela » est un morceau un petit peu à part dans l’album et est de toute évidence inspiré par la culture et la scène finlandaises. Non seulement on y retrouve Marco Hietala mais en plus, vous n’avez jamais été aussi près de sonner comme Nightwish. Etait-ce un clin d’œil délibéré ?

J’avais écrit une chanson que je trouvais trop commerciale mais les autres gars dans le groupe ont dit : « T’es stupide ! C’est une chanson de Therion, il faut la mettre dans l’album, il suffit de la réarranger. » J’ai réappris ma propre leçon, car j’avais oublié que j’étais capable de réarranger des chansons de pop française. Rien n’est trop commercial, on peut toujours le réarranger. Après l’avoir fait, ça sonnait comme un tube typique de Therion. Quand nous avons fait la démo, Thomas Vikström chantait le couplet et le refrain, mais j’ai pensé que nous avions besoin d’un chant plus heavy, de quelqu’un qui était capable de chanter avec de la mélodie mais qui avait aussi une voix plus rugueuse. Je trouvais que la voix de Thomas Vikström était trop lisse. Ma première idée était [David] Wayne de Metal Church mais malheureusement, il est mort il y a plusieurs années, donc ça allait être très difficile de lui demander de chanter sur l’album. J’ai commencé à réfléchir à qui était en vie parmi les personnes que je connaissais et qui avait ce type de voix – un super chanteur mélodique mais un peu plus rugueux. Alors j’ai pensé à Marco, pas à cause de Nightwish en fait, mais parce que j’écoutais son précédent groupe Tarot dans les années 80. Quand j’étais gamin, j’écoutais Follow Me Into Madness et Spell Of Iron et je l’ai toujours considéré comme l’un des meilleurs chanteurs metal scandinaves dans les années 80. Il a d’ailleurs bien préservé sa voix, même s’il est bien plus vieux maintenant ; je trouve qu’il chante super bien dans Nightwish. Evidemment, Nightwish est un groupe fantastique, mais c’était pour sa voix rugueuse que je l’ai voulu, ça ne faisait aucune différence qu’il fasse partie ou pas de Nightwish. Quand je pense à sa voix, pour moi, c’est le chanteur de Tarot et le bassiste de Nigthwish – même s’il chante un peu dans Nightwish. « Tuonela » était un thème finlandais, ça colle aussi mieux à Marco puisqu’il est finlandais.

« Je préférais faire l’album que j’aimerais acheter, même si j’étais le seul. »

Peut-être que ce thème finlandais participe à cette impression, ce rapprochement avec Nightwish…

Amorphis a fait un album qui s’appelle Tuonela. Quand je pense à Tuonela, je pense plus à Amorphis. C’est un truc typiquement finlandais. Le compositeur classique Sibelius a fait « Le Cygne De Tuonela », c’est probablement la première chose à laquelle je pense quand j’entends le mot Tuonela. Therion a écrit sur des mythologies venant du monde entier. C’est plus logique que nous chantions à propos du royaume des morts finlandais qu’Aži Dahāka, qui est un personnage mythologique perse dont personne n’a entendu parler dans le monde occidental. Nous chantons « Ten Courts Of Diyu », qui sont les dix niveaux de l’enfer dans la mythologie chinoise, et nous chantons à propos de Tezcatlipoca dans « El Primer Sol », qui est l’adversaire de Quetzalcoatl dans les mythologies aztèque et toltèque. « Nocturnal Light » parle de la déesse babylonienne Inana, « Die Wellen der Zeit » parle de l’ancienne déesse germanique Nerthus, « The Leaf On The Oak Of Far » parle de du culte celtique de Camulus… Nous chantons à propos de divinités, d’ésotérisme, de traditions occultes et de mythologies provenant de partout dans le monde.

Nightwish et Therion sont deux des plus grands groupes metal influencés par la musique classique. Quel est ton sentiment sur leur approche de ce mélange entre metal et classique ?

Je les trouve super. Tuomas Holopainen est un compositeur extraordinaire et ils sont devenus énormes. Au tout début, ils étaient influencés par Therion, mais ils sont vite devenus un groupe bien plus gros, ils ont des albums de platine et ont fait complet dans des salles de hockey sur glace de dix mille places. C’était très bon pour nous parce qu’ils ont fait en sorte que le metal symphonique devienne beaucoup plus gros, et ça a débordé sur nous. Nous avons vendu plus d’albums parce qu’ils ont touché un public plus mainstream qui s’est intéressé au metal symphonique. Même si nous sommes devenus un groupe connu, nous faisions quand même de la musique bizarre, tandis que Nightwish faisait de la musique plus accessible et radiophonique. Ça a attiré plein d’auditeurs qui n’auraient normalement pas écouté Therion. Des groupes comme Epica ont aussi eu une grosse carrière. A partir du moment où les auditeurs s’intéressent au metal symphonique, ils découvrent au moins les tubes de Therion, les chansons les plus faciles à écouter. Ils ne vont probablement pas acheter chaque album de Therion, mais ils vont au moins acheter Vovin, Lemuria et Sirius B qui ont des chansons plus directes. Pour moi, c’était absolument génial, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver à Therion.

Dans le refrain de la première chanson « The Leaf On The Oak Of Far », on retrouve une vocalisation similaire à une présente dans « The Rise Of Sodom And Gomorrah ». Les deux chansons n’ont pas grand-chose à voir, mais était-ce une référence consciente, comme un œuf de Pâques ?

Non, ça doit être un accident. Nous n’avons jamais fait d’œuf de Pâques ou quoi que ce soit de ce genre. On peut faire un parallèle entre « Aži Dahāka », qui est une chanson avec un rythme rapide et des gammes perses, et « Wine Of Aluqah », mais je ne pense pas qu’elles sonnent pareil. Elles sont juste dans la même catégorie de chansons. Plein de fans qui ont entendu le morceau éponyme ont dit que « Leviathan » sonne dans la veine de Lemuria/Sirius B et je suis complètement d’accord, elle aurait pu être sur ces albums. On peut les catégoriser mais il n’y a pas de lien direct avec d’autres chansons en particulier.

Leviathan fait référence au monstre marin géant du mythe judéo-chrétien. Cet album est-il votre Léviathan ? Qu’est-ce que cette créature mythologique t’inspire ?

L’idée de faire un album intitulé Leviathan remonte à 1999 juste quand nous avions fini d’enregistrer Deggial. J’avais une vision de l’album suivant et je me suis dit que nous devrions l’appeler Leviathan et faire qu’il soit grandiloquent. Mais ensuite, j’ai composé deux chansons qui partaient dans une tout autre direction et nous avons décidé de faire Secret Of The Runes. Ensuite, j’ai un peu oublié cette idée, nous avons fait Lemuria et Sirius B et nous sommes partis sur quelque chose de complètement différent. Quand je repensais au bon vieux temps, pour essayer de me remettre dans l’esprit des anciennes chansons, je me suis soudainement souvenu que nous étions censés faire un album intitulé Leviathan à l’époque. C’est un vieux concept. Toute l’idée du titre était simplement de prendre quelque chose qui sonne très puissant et grandiloquent et de faire un album très puissant et grandiloquent. Il n’y a jamais eu un sens ésotérique plus profond. A l’époque, nous étions à fond dans les titres d’albums ayant rapport aux serpents ou aux dragons, comme Vovin et Theli qui signifient « dragon », respectivement en énochien et en hébreu. C’est donc un titre qui rappelle le Therion des années 90.

Le problème lorsqu’un artiste fait des tubes, c’est qu’il finit par devenir « prisonnier » de ces tubes, car les gens réclament systématiquement ces chansons en live et ils veulent des choses similaires sur les albums suivants. Du coup, n’est-ce pas un risque pour Therion de faire un tel album aujourd’hui – d’autant plus une trilogie d’albums dans cet esprit ? N’as-tu pas peur de donner de mauvaises habitudes à ton public ?

Comme je l’ai dit, ça me va d’être un entertainer, nous avons fait toutes les aventures que nous voulions faire. De toute façon, en concert, c’est différent, il faut jouer ce qu’exige le public. Quand on dépasse un certain niveau de ventes et qu’on a un très bon contrat, comme celui que nous avons avec Nuclear Blast, on est couvert économiquement. J’ai une garantie de cinq albums pour le futur avec un certain budget, donc je peux faire l’album que je veux, tant que les ventes ne sont pas mauvaises au point de donner envie au label de nous laisser tomber. Quand on a une grosse discographie, on a de grosses rentrées d’argent grâce aux anciens albums. Si les ventes fluctuent, ça n’a pas tellement d’importance. Evidemment, ils préfèrent avoir un album qui se vent très bien, mais si ça se vent moins, on leur rapporte quand même de l’argent. Je peux donc faire ce que je veux. Si l’album se vend moitié moins que le précédent, qu’il en soit ainsi, au moins j’ai fait l’album que j’ai voulu faire. Mais quand tu tournes, c’est complètement différent parce qu’il y a les coûts de production. Le bus de tournée coûte autant si on attire dix ou dix mille personnes. Il faut payer l’équipe, le matériel, les frais de voyage et le salaire de tout le monde dans le groupe ; en conséquence, il faut attirer des gens. Et si tu veux attirer des gens, tu dois jouer ce que les gens veulent entendre. Je ne peux pas juste jouer mes chansons préférées et des chansons que personne n’a envie d’entendre, sinon seules cinquante personnes viendront et ça ne fonctionnerait pas. Il faut toujours jouer les tubes en live.

« Nous ne pouvions pas nous payer à manger lorsque nous faisions des concerts, donc nous buvions de l’eau du robinet pour nous remplir l’estomac car c’était la seule chose qui était gratuite. »

Ce n’est pas comme si je trouvais amusant de rejouer « Son Of The Sun », je trouve que c’est une chanson vraiment ennuyeuse à jouer [petits rires], mais les gens veulent l’entendre, donc nous la jouons. Il y a pire dans la vie que de jouer « Son Of The Sun », je pourrais travailler dans un supermarché. On peut toujours incorporer d’autres chansons. Il y a un paquet de chansons qu’on est obligé de jouer et on joue toujours de nouvelles chansons quand on a un nouvel album. Ensuite, on peut s’assurer d’avoir quelques chansons qu’on n’a pas jouées depuis longtemps voire au moins une chanson qu’on n’a jamais jouée en concert. Les fans retrouveront à chaque fois les tubes qu’ils veulent entendre et quelque chose de nouveau qui fait que ça vaut le coup de revenir. En toute franchise, je ne sortirais pas ces chansons si je ne les aimais pas. Nous avons essayé de faire un album de tubes, mais si j’avais composé une chanson en pensant que ça allait être tube mais que je la détestais, je ne la sortirais jamais. Tout ce que nous sortons a ma validation, je ne sortirai jamais rien dont je ne sois pas à cent pour cent content. « Tuonela » est un tube typique, je vais probablement en avoir vraiment marre de la jouer en concert au bout d’un moment. « Son Of The Staves Of Time » est également l’une des chansons les plus ennuyeuses à jouer parce qu’elle a été écrite par un chanteur, c’est une super chanson mais le jeu de guitare ne varie pas d’un bout à l’autre.

Ce qui peut être considéré comme le premier EP de Therion, Time Shall Tell, est sorti il y a trente ans, vite suivi du premier album Of Darkness. A l’époque, Therion était un groupe très différent, très ancré dans le death metal. Est-ce que le jeune Christofer aurait imaginé à l’époque ce que le groupe allait devenir plus tard ? Avais-tu déjà cette vision dans un coin de la tête ?

Non. J’avais toujours une vision de l’album suivant, mais je ne savais jamais ce qui se passerait au-delà de ça. Time Shall Tell est en fait notre troisième cassette démo qui est sortie en vinyle, c’était limité à mille exemplaires. Puis ça a été vendu en version pirate – mille exemplaires de plus – par les mêmes personnes qui avaient vendu la version légale. On ne peut pas différencier les versions légales et pirates. A l’époque, notre seule ambition était d’obtenir un contrat avec une maison de disques et de faire un album. Une fois que nous avons fait ça, nous avons commencé à rêver de faire une tournée et de jouer à l’étranger. Après ça, notre rêve était de pouvoir vivre de notre musique. Nous avions toujours de petits souhaits, en y allant étape par étape. Nous n’avons jamais rêvé de devenir un gros groupe qui joue dans des arènes, qui changerait la scène musicale ou qui serait super original. Je ne suis qu’un gars issu d’une banlieue de Stockholm, j’avais des goûts musicaux très éclectiques et quand j’ai découvert le death metal, j’ai apporté avec moi plein d’autres influences.

Je n’ai jamais été un pur death metalleux. J’aimais le death metal, mais j’étais plus un heavy metalleux. J’ai grandi avec le heavy metal et mes groupes préférés étaient toujours des groupes de heavy metal des années 80. D’abord je me suis intéressé au thrash metal et ensuite au death metal. Peu de temps après, j’ai commencé à m’intéresser de plus en plus à la scène des années 70 et aux groupes symphoniques des années 70. Into The Pandemonium de Celtic Frost était un peu le pont entre ce que je faisais à l’époque et ces groupes que j’écoutais. Tom Warrior écoutait aussi des groupes des années 70. Into The Pandemonium a même été enregistré dans le studio du gars d’Eloy, le groupe allemand de krautrock symphonique. Je dois remercier Tom Warrior pour m’avoir ouvert les yeux. A partir du moment où tu commences à faire ça et à y prendre goût, tu continues sur cette voie. Je me suis toujours vu comme un étrange outsider que personne ne pouvait vraiment comprendre. Nous aurions pu copier Entombed, Morbid Angel, Carcass ou Death, qui étaient les groupes les plus célèbres à l’époque, et essayer de nous faire un nom dans la scène death metal, mais j’ai toujours écrit de la musique pour moi-même. Je préférais ne vendre que cinq mille exemplaires, comme nous l’avons fait avec notre premier album, et pouvoir écouter plus tard mon album et me dire qu’il est vraiment cool. Je préférais faire l’album que j’aimerais acheter, même si j’étais le seul. En conséquence, toutes ces années à être un groupe bizarre ne nous ont menés nulle part. Theli était notre cinquième album, donc ça nous a pris neuf ans de dur labeur avant d’avoir enfin un peu de succès.

C’étaient des années très difficiles. Être en mesure de payer les factures et de manger, c’est sympa, or je galèrais tous les mois. J’ai eu ma première voiture en 1997, que j’ai payée sept cents euros, je ne pouvais pas y mettre plus. Après Theli, j’ai pu au moins me payer une voiture merdique et pas chère mais avant ça, je vivais dans un appartement de vingt-neuf mètres carrés et mon budget nourriture était de cinquante euros par mois. Je me souviens que LIDL, le supermarché le moins cher qui existe, n’était pas encore installé en Suède à l’époque. Il y avait deux versions suédoises de LIDL qui étaient en compétition. Il y en avait toujours un qui disait : « Venez nous voir ! Vous pouvez acheter des spaghettis pour presque rien » et ils nous appâtaient pour venir acheter des spaghettis à pas cher, dans l’idée que peut-être on achèterait d’autres trucs. L’autre disait : « Venez dans notre magasin et achetez du ketchup pour presque rien » pour la même raison. Donc j’allais dans les deux magasins muni d’un stylo et d’un papier et je notais les prix, et ensuite je revenais et j’achetais les produits les moins chers. C’était la seule manière de survivre en tant que musicien. L’appartement de vingt-neuf mètres carrés se trouvait dans un ghetto ; aujourd’hui, c’est un coupe-gorge, comme certaines banlieues de Paris ou de Marseille – un endroit où tu n’as pas envie que ta copine se promène seule la nuit. C’était vraiment un mauvais quartier avec les loyers les plus bas possible. Je n’avais même pas d’argent pour utiliser les transports publics, donc je m’immisçais illégalement pour pouvoir me rendre en ville.

C’est très dur d’être un artiste avec des principes. Evidemment, ça aurait été très tentant d’essayer de changer la musique, de faire quelque chose que, pour une fois, la maison de disques pouvait vendre, mais ça a payé sur le long terme. Tôt ou tard on est récompensé pour tout le travail fourni. C’est incroyable les choses que nous avons faites en tournée… Je me souviens que nous ne pouvions pas nous payer à manger lorsque nous faisions des concerts, donc nous buvions de l’eau du robinet pour nous remplir l’estomac car c’était la seule chose qui était gratuite. C’étaient de petits concerts et les organisateurs ne pouvaient pas nous payer un hôtel, donc nous dormions à même le sol comme des chiens, même pas sur un matelas, juste sur le sol des coulisses et nous buvions de l’eau du robinet. Nous avons fait une tournée en Suède en 1993 et nous avons fait sept concerts d’affilée sans prendre de douche, dans de petites salles pleines de transpiration, donc vous pouvez imaginer notre odeur et l’allure que nous avions au septième concert !

« Certains jours, je me sens vieux, usé et presque trop gros pour mes costumes de scène, et je ne sais pas pendant encore combien de temps je vais pouvoir continuer à faire ces conneries. Mais ensuite, je monte sur scène, je suis un peu aigri le temps d’une moitié de chanson, avant que je réalise la joie des gens. […] Oui, je n’ai pas dormi. Oui, je grossis. Oui, je suis fatigué et usé. Mais j’ai toujours une vie bien meilleure que tout ce que j’aurais pu rêver. »

Est-ce que ce jeune Christofer est encore là quelque part au fond de toi ?

Je n’espère pas parce que j’étais très naïf à l’époque. Ceci dit, j’éprouve le même plaisir quand je compose de la musique. Therion est mon premier groupe, ce qui est assez remarquable, car habituellement, tout le monde commence avec un groupe merdique qui ne fonctionne pas et ensuite part dans un autre groupe. On a généralement plusieurs groupes avant d’enfin tomber sur un qui soit suffisamment bon. Mais Therion était mon premier groupe, ça faisait trois mois que je jouais de la basse quand j’ai formé le groupe – nous nous appelions Blitzkrieg mais c’était le même groupe – avec un gars de mon école et un autre gars d’une autre école qui était juste un ami d’un ami. Nous ne savions pas jouer de nos instruments, sauf le batteur qui savait un peu jouer. Le guitariste jouait de la guitare depuis un an, c’était un pur novice, et moi je jouais de la basse depuis trois mois, j’étais un pur novice aussi. Nous avons très vite appris à jouer ensemble. Je me souviens de la joie que ça m’a procuré de composer ma première chanson et quand les autres gars l’ont jouée, quelque chose qui était mon idée, c’était un grand moment. J’éprouve toujours la même joie aujourd’hui ! Parfois j’y pense quand nous sommes sur scène et que nous jouons une vieille chanson. En Amérique latine, où nous pouvons jouer devant des milliers de personnes, c’est vraiment remarquable. Il y a toutes ces personnes qui ont répété pour jouer mes idées et il y a des milliers de gens qui ont payé pour venir voir et entendre ces idées, surtout quand c’est quelque chose que j’ai fait il y a vingt ans. Parfois, je pense à ça, à quel point c’est bizarre, d’une certaine façon, et à la chance que j’ai de pouvoir avoir une idée sympa et que d’autres gens me payent pour me permettre de vivre de ces idées et de les répandre. C’est vraiment le meilleur boulot du monde, c’est un privilège.

Parfois, je dois admettre – car j’ai quarante-huit ans, je n’ai plus vingt ans – qu’on ne dort pas suffisamment, surtout en Amérique latine. On fait un concert tard le soir, donc on finit à minuit, ils nous conduisent à l’hôtel, on prend une douche, et dans le meilleur des cas, on est au lit à une heure du matin et ensuite, on reçoit un appel de la réception à six heures du matin parce qu’on doit prendre le premier vol. Ça veut dire que dans le meilleur des cas on a cinq heures de sommeil avant de faire un autre concert de deux heures sur scène et ensuite cinq nouvelles heures de sommeil. Ça continue comme ça jour après jour, on ne dort jamais assez. Parfois ce n’est que trois heures, parfois deux heures et on est très fatigué. Donc quand on a une journée de pause, on ne se dit pas : « Oh, on a une journée de libre au Pérou, allons voir quelque chose ! » Non, t’as juste envie de dormir, donc tu ne sors pas de l’hôtel, tu restes allongé toute la journée dans ton lit. On prend du poids en tournée, surtout quand on est végétarien, car on n’arrive jamais à manger varié. En gros, je mange des pâtes tous les jours parce que c’est la seule nourriture végétarienne à laquelle ils pensent. Peu importe si tu vends des milliers de places, trouver de la nourriture pour végétarien, c’est trop compliqué. Je fais toujours attention d’être en bonne forme avant la tournée. Mais si la tournée est longue – celle de Beloved Antichrist, par exemple, a durée quatre mois et demi – et que je mange plein de merdes pendant la tournée – j’ai aussi tendance à manger beaucoup de bonbons avant de monter sur scène pour faire le plein d’énergie –, j’engraisse !

Certains jours, je me sens vieux, usé et presque trop gros pour mes costumes de scène, et je ne sais pas pendant encore combien de temps je vais pouvoir continuer à faire ces conneries. Mais ensuite, je monte sur scène, je suis un peu aigri le temps d’une moitié de chanson, avant que je réalise la joie des gens. Ils sont tellement contents de me voir là et d’écouter ma musique, et mon dialogue intérieur ressemble à : « Tu sais quoi, Christofer ? Tu pourrais travailler dans un putain de supermarché à la place. Qu’est-ce que tu en dis ? » Alors je retrouve le sourire comme si j’étais la personne la plus chanceuse du monde. Oui, je n’ai pas dormi. Oui, je grossis. Oui, je suis fatigué et usé. Mais j’ai toujours une vie bien meilleure que tout ce que j’aurais pu rêver. Je me suis battu toutes ces années, à boire de l’eau du robinet, à dormir par terre, à faire des albums dont personne ne voulait. De quoi je me plains ? Maintenant, quand je compose une chanson, je me sens heureux, c’est comme si je planais, comme si j’avais pris de la drogue. Je suis heureux toute la journée quand je compose une très bonne chanson. Quand nous faisons un très bon concert, c’est toujours aussi spécial. Je ne pourrai jamais avoir le syndrome d’Adrian Smith. Pour moi, chaque concert est une victoire ou une bénédiction.

Vu que ce premier EP s’intitulait Time Shall Tell (l’avenir le dira, NDLR) : qu’est-ce que t’a appris l’avenir, au final ?

Je ne sais pas… Que j’ai beaucoup de chance ! [Rires] Pour moi, depuis Theli, tout a changé pour le meilleur. Si je devais donner les trois plus grands moments de ma carrière, le premier serait Theli. Tout d’un coup, nous avions des budgets pour enregistrer ce que nous voulions ; tout d’un coup, j’ai commencé à recevoir de l’argent pour me payer à manger comme une personne normale ; tout d’un coup, nous avions un peu de reconnaissance. Même si j’étais content artistiquement de faire ce que je voulais, c’est mieux, bien sûr, quand les gens disent que ce qu’on fait est bon plutôt que de trouver que c’est bizarre, c’était un gros changement. L’autre chose était quand nous avons joué au Dynamo Open Air et que nous avons été en tête d’affiche de la Tent Stage devant au moins trente mille personnes. Maintenant, on a plein de gros festivals metal, le Wacken Open Air étant le plus gros, mais à l’époque, il n’y en avait pas tant que ça. Quand on jouait au Dynamo, c’était comme si on obtenait un diplôme disant que notre groupe était important. C’était le rêve de tous les groupes, c’était comme le Woodstock du metal. Puis, en avril 2018, à l’occasion de la fête nationale de la journée des cosmonautes, une partie de notre concert a été filmée et retransmise dans l’espace parce qu’un de leur cosmonautes, Anton Chkaplerov, était un metalleux. Je me souviens dans les années 80, quand nous étions gamins, le metal était plus une sorte de sous-culture, les gens disaient que ces mecs aux longs cheveux qui écoutaient du metal étaient stupides et ne servaient à rien, qu’ils n’avaient aucun avenir, qu’ils allaient juste porter des caisses dans un entrepôt, etc. Evidemment, ils avaient tort, et ils disaient sans doute la même chose des gens qui écoutaient Elvis et les Beatles dans le temps. Aujourd’hui, on voit des gens qui gèrent de grosses entreprises et qui écoutent du metal. Ce n’est pas exceptionnel mais être un cosmonaute et aller dans l’espace était le plus grand rêve que n’importe qui pouvait avoir dans les années 80. Rien que de se dire qu’ils retransmettent un concert de metal pour un cosmonaute metalleux était une révélation pour moi. Le fait qu’ils aient choisi Therion, c’est totalement irréel !

Pour revenir à Time Shall Tell, je ne me souviens même plus de quoi traitaient les paroles. J’ai écrit ça quand j’avais seize ans dans les années 80. Le premier album de Therion est sorti en 1991 mais il a été enregistré en 1990. Toutes les chansons ont été écrites dans les années 80 parce que quand nous étions en train d’enregistrer le premier album, j’avais déjà commencé à composer les chansons de Beyond Sanctorum, qui, je trouvais, prenait une autre direction, avec plus de claviers et ainsi de suite. Nous avons enregistré les vieilles chansons d’abord pour le premier album de Therion et ensuite nous avons gardé les autres chansons pour Beyond Sanctorum. Le premier album représente en fait comment Therion sonnait dans les années 80. J’avais entre quinze et dix-sept ans quand toutes ces chansons ont été composées. Je pense que les paroles étaient très mauvaises parce que mon anglais était très mauvais. Il fallait que j’utilise le dictionnaire pour traduire un tas de mots, donc je ne sais pas à quel point mes paroles avaient véritablement du sens. C’est comme quand on correspond avec un fan mexicain qui ne parle pas anglais et qui utilise Google Traduction, on ne comprend pas ce qu’il essaye de dire. Si tu écris des paroles, qui sont censées être poétiques, et que tu utilises un dictionnaire parce que tu ne comprends pas l’anglais, il est clair que ça ne va pas être très bon.

Interview réalisée par téléphone les 27 novembre 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Mina Karadzic.

Site officiel de Therion : www.therion.se

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  • Vins a raison vous avez fait un boulot (interview restranscription) de dingue!!Je suis pas fan du groupe mais il s’est laché.Bravo à tous…Vous méritez plus de vue!!

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  • Encore une interview folle! Merci pour ce boulot de dingue que vous faites sans relâche !!

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  • « Si tu regardes la scène metal des dix dernières années, peux-tu me citer un seul groupe qui se soit formé dans ces dix années et qui soit totalement novateur ? »
    Bah, y’a Amarant…**PAN**

    [Reply]

    Pat

    Bien qu’étant sur la route depuis plus d’une décennie, Gojira est dans le top des innovateurs et en constante mutation.

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    Folsom @Le Plan, Ris-Orangis, France - 17/04/2021
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