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Interview   

Therion : court récit d’un obstiné


Comme quoi, tout se concrétise pour qui sait se montrer obstiné. Et l’obstination, Christopher Johnsson, guitariste et tête pensante de l’entité Therion, ça le connaît, lui qui a façonné une nouvelle forme de metal avec l’album Theli, contre vents et marrées au point d’y perdre à l’époque tout son équipage qui a quitté le navire, album devenu la réussite que l’on connait aujourd’hui. Toujours de l’obstination lorsqu’il a maintenu la prestation du groupe sur la croisière 70 000 Tons Of Metal lorsqu’il souffrait le martyr à cause d’une double hernie discale (épisode dont il nous parle en fin d’article avec beaucoup de franchise).

Aujourd’hui, cette obstination l’a amené à un projet faramineux d’opéra metal dont les origines remontent jusqu’à 2003 et dont il nous parlait déjà il y a cinq ans. Huit ans après le dernier album original de Therion, Sitra Ahra, voilà le groupe de retour avec le triple disque Beloveth Antichrist. Mais pour Johnsson ce n’est pas un album, mais uniquement un support à ce qui a été conçu avant tout comme une comédie musicale qu’il espère bien faire dépasser les frontières de son cercle de fans et vendre au grand public via une franchise.

Nous avons joint le musicien pour comprendre Beloveth Antichrist, autant sa conception que son concept – inspiré du Court Récit Sur l’Antéchrist de Vladimir Soloviov -, quel était son projet avec celui-ci et comment il comptait y parvenir.

« Je voudrais que ça devienne une franchise, je veux que ce soit joué partout, c’est ça mon but. […] J’ai en gros fait tout ce que je voulais faire avec Therion, je n’ai plus vraiment de projet ou de but à atteindre, c’est la dernière chose que je veux vraiment faire. Donc j’espère que ça fonctionnera. »

Radio Metal : Nous avons discuté pour la dernière fois il y a cinq ans, et à cette époque, tu nous avais déjà pas mal parlé de ce projet d’opéra metal. Beloved Antichrist est désormais sur le point de sortir : qu’est-ce qu’il s’est passé pendant ces cinq années ?

Christopher Johnsson (guitare) : Nous avons écrit quatre heures de musique, enregistré trois heures et demie, et le produit fini après quelques réductions fait trois heures et quatre minutes. Donc ça fait beaucoup de musique à écrire pour commencer, et ensuite nous avons travaillé le scénario, ce qui n’est pas si facile que ça. Si tu écris un opéra rock classique, si tu fais un album et que les paroles servent de scénario, tu peux faire tout ce que tu veux. Mais il s’agit d’une œuvre faite pour être mise en scène. Je pense que l’utilisation de la terminologie « opéra rock » peut être un peu trompeuse. Je me rends compte que beaucoup de gens ne la comprennent pas correctement. La bonne terminologie serait plutôt « une pièce musicale rock-metal avec du chant lyrique » – là les gens sauront de quoi nous parlons. C’est une pièce musicale, comme Jesus Christ Superstar. Les gens parlent du nouvel album par ci, et du nouvel album par-là, mais ce n’est pas un nouvel album. Si je mentionne Jesus Christ Superstar, personne ne va répondre « c’est un très bon album ! » Non, tout le monde pense à la performance live. Pareil si je parle du Fantôme De l’Opéra, personne n’en parlera en tant qu’album. Bien sûr, tu peux les acheter en CD ou en version audio, comme c’est le cas avec Beloved Antichrist, mais c’est un peu faire les choses à l’envers parce que nous sortons la version audio en premier ; c’est comme sortir la bande son d’abord et ensuite le film. Nous le faisons pour des raisons économiques, parce que nous n’avons pas l’argent pour la mise en scène. Et pour être honnête, nous n’avons pas les connaissances nécessaires non plus, il faut que nous trouvions des personnes qui peuvent s’en occuper pour nous parce que je n’ai aucune putain d’idée de comment on met en scène une pièce. Je peux imaginer ce que ça donne, mais je n’ai pas du tout les connaissances spécifiques à ça.

Cet opéra est une histoire inspirée de l’œuvre de Vladimir Soloviov, Court Récit Sur l’Antéchrist. Qu’est-ce qui t’a intéressé dans cette œuvre et t’a poussé à t’en servir comme base pour l’histoire racontée dans l’album ?

Au départ, je voulais écrire un opéra classique, je crois que je te l’avais dit lors de notre dernière interview. Ça devait être en 2003 ou quelque chose comme ça, je voulais écrire un opéra classique à ce moment-là. Je voulais le faire à partir de l’œuvre de Mikhail Bulgakov Le Maitre Et Marguerite, mais je me suis rendu compte que c’était impossible de transformer cette œuvre en opéra. L’histoire est trop fantastique, il faudrait faire quatre opéras, comme Le Seigneur Des Anneaux, ce n’est pas possible de raconter l’histoire en un seul opéra. Et puis c’est peut-être un peu trop risqué de s’attaquer à Bulgakov en tant qu’auteur d’opéra classique débutant, l’histoire est tellement incroyable. Je me suis dit qu’il me fallait quelque chose de plus court, et j’appréciais beaucoup les auteurs russes à cette époque, donc j’ai pensé au Court Récit Sur l’Antéchrist – c’était parfait ! C’est un récit court et qui parle de l’antéchrist qui est un sujet sombre. J’ai besoin d’un thème de ce genre, je ne peux pas écrire de la musique pour des petites histoires d’amour ou une comédie ; il faut que ce soit quelque chose de sombre. Ensuite, j’ai terminé l’opéra, j’ai écrit quelques moments forts, j’ai réussi à complètement terminer l’opéra, et j’ai décidé d’arranger la musique que j’avais autrement pour en faire du Therion plutôt qu’une version made in Therion de l’opéra. Et puis j’ai simplement décidé de conserver l’idée d’en faire une œuvre mise en scène et le concept.

Pendant le processus, nous avons enlevé la plupart des références directes à Soloviov. Il est évident que l’histoire que nous avons n’existerait pas sans le livre, et il y a trois ou quatre scènes ainsi que certains personnages qui sont directement tirés du livre, mais nous avons modifié le scénario : nous avons changé le début en remplaçant l’original par un autre scénario et un autre contexte temporel. Nous avons complètement réécrit la fin, et nous avons aussi fait beaucoup de changements : nous avons introduit des personnages féminins puisqu’il n’y a que des personnages masculins dans le livre. Nous avons rendu le rôle de certains personnages plus important et changé leur genre pour qu’il y ait des personnages féminins, il y avait trop de personnages masculins. Et là nous nous sommes rendu compte que beaucoup de scènes ne fonctionnaient plus à cause des changements, donc il a fallu modifier plus de scènes pour que le tout soit cohérent. En fin de compte, je dirais qu’à part quelques scènes directement tirées du livre, notre histoire est plus ou moins librement inspirée du livre. Si tu lis le livre puis que tu vois notre version mise en scène, ce ne sera pas la même chose du tout.

Pourquoi faire tous ces changements ? L’histoire d’origine n’était pas assez bonne ?

Comme je viens de te le dire, il n’y avait aucun personnage féminin dans l’histoire d’origine. Comment est-ce que tu peux faire un opéra sans chanteuse ? Ce serait très ennuyeux. Nous avions besoin de personnages féminins, de voix féminines dans l’intérêt de la musique et dans l’intérêt de l’histoire. En ce qui concerne le début… Je pense que le début rendrait bien en film, mais c’est impossible à faire correctement au théâtre. Comment est-ce que tu vas mettre en scène le début ? Ce serait fou, le décor, le nombre d’acteurs qu’il faudrait, ça ne fonctionnerait pas. Pour ce qui est de la fin, je n’aime pas la façon dont se termine le livre, c’est trop soudain. Tu as cette tension de dingue et une histoire passionnante et d’un seul coup, whoop, c’est fini. C’est comme s’il s’était retrouvé à cours de papier : « Ah, il ne me reste plus que deux lignes sur ma feuille, je dois finir l’histoire. » Je voulais une fin épique, une fin dramatique. Je trouve aussi que le début est étrange parce qu’il n’est pas connecté au reste de l’histoire, c’est comme si c’était deux histoires différentes. Tout le début, le contexte avec les guerres et toutes ces choses, ce n’est pas vraiment nécessaire pour l’histoire. Et ce n’est pas pertinent de nos jours.

Si tu te penches sur la géopolitique à l’époque à laquelle Soloviov a écrit le livre, tu vois que le monde Chrétien était sous le choc parce que des pays non chrétiens étaient en train de gagner en pouvoir et c’était une grande source de peur, le monde chrétien craignait la Chine puis le Japon. Il y a eu une rébellion en Chine qui était fortement anti-chrétienne, et avec le Japon attaquant la Russie – la guerre Russo-Japonaise n’avait pas encore éclaté au moment où Soloviov a écrit son livre mais ça a été le cas quelques années plus tard, ça approchait. Peut-être que ça renforçait la crédibilité de l’histoire, mais d’un point de vue contemporain, c’est juste bizarre que la Chine et le Japon s’associent pour prendre le contrôle de la Russie et envahir l’Europe. Ça pourrait faire un bon film, ce n’est pas gênant si ce n’est pas basé sur la réalité, mais ça semble un peu tiré par les cheveux aujourd’hui. Et en même temps, ce n’est quasiment pas présent dans le livre. Ça avait un certain sens à l’époque parce que dans les années 1800 les Etats-Unis étaient des colonies britanniques dont tout le monde se fichait, ce n’était pas un état puissant. L’Australie n’existe même pas dans le livre parce qu’à l’époque c’était juste une île bizarre où les Britanniques se débarrassaient de leurs prisonniers. Le monde a tellement changé géopolitiquement, nous avons voulu placer l’histoire dans un contexte différent.

« La meilleure solution est que tout le monde meurt, comme ça tout le monde est autant mécontent. Et en plus, nous avons une fin qui convient mieux à un opéra. »

Nous voulons préserver la technologie des années 1800, donc nous avons placé l’histoire dans un future uchronique, comme le steampunk. C’est le futur mais avec une technologie primitive. De cette façon nous pouvons conserver beaucoup d’éléments de l’histoire d’origine. Par exemple, s’il y a une scène de guerre : je voulais que ce soit comme à l’époque, un homme contre un autre homme avec un fusil, je ne voulais pas de ces conneries de guerres modernes, ce n’est pas du bon théâtre. En transposant l’histoire dans le futur, et en changeant le début… désormais l’histoire commence avec une tempête solaire qui détruit tout l’électronique. Si une véritable tempête solaire avait lieu aujourd’hui et que tu vivais aux USA, tu te dirais que tu es dans un des pires pays au monde parce que tu serais complètement déconnecté de la façon dont tu vivais. Personne ne saurait comment se procurer de la nourriture, on s’entretuerait pour avoir ce qu’il reste dans les magasins. Ça se produirait aussi en Europe et en Asie, mais je pense que les USA sont le pire pays, les gens sont des consommateurs totalement idiots là-bas. Bien sûr, il y a des personnes à la campagne qui savent chasser et cultiver des plantes, mais 95% de la population des USA mourrait s’il y avait une grosse tempête solaire, j’en suis persuadé à 100%.

Donc dans notre histoire, l’attention se concentre de nouveau sur l’Europe. On a des vieux bâtiments qui ont été construits à l’époque médiévale et dans lesquels ont pourrait habiter sans chauffage ou en se chauffant avec du bois ou je ne sais quoi. Petit à petit, le cœur de la civilisation se trouve de nouveau en Europe. Evidemment, il y a des survivants partout. L’Amérique du Sud retourne à l’époque précoloniale, l’Afrique retourne à l’époque précoloniale, pareil pour une grande partie de l’Asie. Peut-être que ça ne changerait pas grand-chose pour les fermiers au fond de la campagne chinoise, ils n’ont peut-être même pas l’électricité aujourd’hui, mais puisqu’ils ne font pas partie du réseau de communication… Par le passé, les gens communiquaient en se déplaçant à cheval, c’était limité. L’Europe a toujours été très compacte, avec beaucoup de grandes villes proches les unes des autres. Du coup, nous pouvons concentrer l’histoire sur l’Europe comme c’est le cas dans le livre sans que ce soit bizarre. Les raisons pour lesquelles nous avons fait des changements sont tellement nombreuses. Et une fois que tu commences, tu trouves d’autres choses que tu veux aussi changer. Je ne me rappelle même pas de tout. Nous avons commencé en 2012 et nous sommes prêts aujourd’hui.

L’un des personnages du livre que tu as gardé est bien sûr l’antéchrist. Outre le fait que ce soit un personnage sombre, qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

J’aime la description que Soloviov en fait : c’est un homme religieux qui parle à Dieu et qui se considère comme un second messie. Il pense que Jésus était aussi un messie mais plutôt une sorte de messie préparatoire… Seth, le personnage qui devient l’antéchrist, se voit comme un second vrai messie ; je suppose que c’est un peu inspiré du judaïsme qui ne considère pas Jésus comme le messie et est toujours dans l’attente d’un messie. Je suppose qu’il y a cette même idée, le vrai messie n’est pas encore arrivé. Seth communique directement avec Dieu mais il a un égo surdimensionné, comme je l’ai dit, il se considère comme un second messie, donc au bout d’un moment Dieu arrête de lui parler. Seth veut se suicider : il se jette du haut d’une falaise mais une force mystique le rattrape alors qu’il tombe, le ramène à terre et se met à lui parler. Cette force, c’est le diable. Le diable se demande pourquoi Seth s’est tourné vers Dieu et lui dit : « Je suis le véritable père, tu aurais dû te tourner vers moi. Je t’aime tel que tu es, tu n’as besoin de rien faire pour mériter mon amour. Si tu acceptes simplement mon pouvoir en toi, je t’aiderai à dominer le monde, mais tu n’as rien à faire en retour, tu n’as pas besoin de me remercier. » Seth accepte et devient l’antéchrist. C’est une chose que j’ai vraiment bien aimé, le fait que tu ne nais pas pour être l’antéchrist. Bien sûr le diable dit « tu es mon fils » mais en réalité Seth a le choix et il choisit d’absorber l’esprit diabolique et de devenir l’antéchrist.

Dès qu’il s’est transformé, Seth retourne chez lui et écrit un livre sur la politique, la philosophie et la religion. Ce livre contient les réponses à toutes les questions et devient le livre le plus important qui ai jamais été écrit. Ce livre va amener l’antéchrist à être élu leader du monde. Il fait beaucoup de bonnes choses. Il est à la fois un leader politique et religieux. Et il fait beaucoup de choses bien pour l’humanité, il donne beaucoup d’argent à l’église, il unit les églises… Puisque l’Europe est de nouveau le cœur de la civilisation, on retrouve le vieux conflit entre les églises catholique, protestante et orthodoxe, mais Seth les unit pour ne faire qu’une seule église. Il n’y a ni pollution, ni famine, il n’y a pas de guerre et il n’y a aucune maladie. La civilisation ne s’est jamais aussi bien portée. Nous exagérons un peu cet aspect dans notre histoire ; dans le livre, c’est suggéré, mais j’en ai fait un élément très important. Dans notre histoire, lorsque l’antéchrist est révélé, ce qui reste de l’humanité est divisée en deux camps. D’un côté, certains disent : « Il est le fils du diable, il doit à tout prix mourir. Peu importe ce qu’il a fait. Ces paroles ne sont que mensonges, il doit mourir. » Et de l’autre côté, les gens disent : « Dans toute l’histoire de l’humanité, notre vie n’a jamais été aussi belle, donc à qui la main qui nous offre ces cadeaux appartient n’est pas important. Si quelqu’un est capable de créer un monde aussi bon, peu importe qu’il soit le fils du diable, nous voulons que cet homme soit notre leader. »

Ça finit par mener à une guerre : les deux camps s’entretuent et tout le monde meurt. Et, à la fin, tout est perdu. Je trouve que c’est une fin digne d’un opéra, je la préfère à celle du livre. Je ne veux pas de fin heureuse, pour personne, ça doit être une tragédie et un désastre complet, typiquement opératique. Ça résout aussi un autre problème. Nous allons partir en tournée, ce sera une tournée classique donc nous ne jouerons que certaines chansons dans leur pure forme musicale, comme n’importe quelle autre chanson. Mais l’idée par la suite est de véritablement mettre en scène cet opéra, et pour ça il nous faudra un public plus large parce que ça demandera une production énorme, nous allons devoir rester au moins une semaine dans chaque ville que nous visiterons pour que ça fonctionne. Nous ne pouvons pas faire des concerts à guichet fermé pendant une semaine complète dans une ville seulement avec nos fans. Donc nous devons cibler un public beaucoup plus large, ce qui veut dire qu’il nous faut une histoire qui plaise à ce genre de public. Si à la fin de notre histoire, l’antéchrist gagne, nos fans vont adorer, mais le grand public pensera « ah, typique d’un putain de groupe de metal. Ils font une comédie musicale mais il faut qu’il y ait des conneries d’adoration du diable dedans. » Mais si nous faisons mourir l’antéchrist comme c’est le cas à la fin du livre, nos fans penseronst que nous sommes une bande de poules mouillées, donc bon… [Petits rires] Peu importe ce que tu fais, tu perds. Donc la meilleure solution est que tout le monde meurt, comme ça tout le monde est autant mécontent. Et en plus, nous avons une fin qui convient mieux à un opéra.

« D’habitude, nous sommes un troupeau de vaches, nous mangeons et nous déféquons, ‘oh, on a écrit une chanson.’ [Petits rires] […] Cette fois-ci, nous avons dû nous concentrer sur l’écriture des chansons et c’est quelque chose de nouveau pour nous parce qu’après tous les albums que nous avons écrits… qu’est-ce qui peut bien nous rester ? »

Il y a beaucoup de choses à prendre en considération. Egalement musicalement : tu ne peux pas te contenter d’écrire de la musique pour toute la durée de la pièce, il faut que la musique corresponde à chaque scène, c’est comme une musique de film. La musique doit être en adéquation avec ce qu’il se passe sur scène. S’il y a une scène romantique, tu dois avoir de la musique qui soit compatible. Une des scènes est un bal, et la musique est dansante, c’est presque de la musique dansante classique. Ensuite il y a une rébellion, les gens se battent dans la rue : il nous faut une chanson qui sonne de cette façon. Tu dois aussi varier les clés : tu ne peux pas faire trois heures et demie de musique seulement en Mi et La mineur comme les groupes de metal normaux font, ou je ne sais quel accord ils ont sur leurs guitares, mais je veux dire jouer en Mi et La avec les cordes à vide. J’ai beaucoup réfléchi aux tempos, et même aux mesures. Il y a quatre chansons en 3/4, c’est un peu comme une valse « pom po po pom po po ». Composer de la musique en 3/4 sans que ça sonne comme de la musique de cirque, c’est un challenge. En plus de ça, la musique doit être accessible ; si tu vas voir cet opéra rock, tu auras déjà écouté les CDs donc tu connaitras la musique, mais si ta mère va le voir, elle s’en fiche de qui est Therion, elle ne connait pas Therion et elle n’en a rien à faire. Pour elle, ce sera juste une sortie, un divertissement, comme aller au cinéma. Nous devons écrire de la musique qui soit accessible pour que les gens y adhèrent immédiatement, mais en même temps, la musique ne peut pas être trop simple non plus sinon nos fans ne l’aimeront pas, et nous voulons en être satisfaits. C’est un équilibre très, très, très fragile entre différents éléments pour empêcher le navire de couler.

La dernière fois que nous avons parlé, tu m’avais dit ceci : « Je prévois d’utiliser le public mainstream pour ça. Il existe un certain public mainstream qui va voir des comédies musicales : Cats, Jesus Christ Superstar, des choses comme ça. Ce serait génial si on pouvait puiser dans ce public. Nous allons écrire l’opéra rock pour nos fans et pour nous-mêmes, mais nous allons utiliser le public mainstream pour le financer. […] Espérons que ça marche. On se reparle dans cinq ans pour voir comment ça se sera passé ! » Nous voilà cinq ans plus tard. Est-ce que tu penses toujours que le grand public sera réceptif et intéressé par ce projet ?

J’espère. Je veux faire une version courte, je voudrais enlever peut-être encore une demie heure des chansons les plus heavy pour que ça convienne mieux au grand public. Ce serait une perte de temps et d’énergie énorme si l’opéra n’est pas mis en scène. Bien sûr nous pouvons faire quelques concerts spéciaux pour nos fans, ce serait extrêmement cher et les billets de concerts seraient chers, mais nous ne pourrions faire ça que dans quelques villes. Peut être deux concerts en Amérique Latine, deux en Europe et les gens devront voyager pour y assister. Mais j’aimerais en faire une franchise. Si tu parles de Jesus Christ Superstar, si tu vas voir une représentation, tu ne vas pas te dire « il est passé où Ian Gillian ? » juste parce qu’il chantait sur la version CD de 1970. Peu importe qui a fait l’original. Ce genre de public ne connait pas Therion et ils n’en n’ont rien à foutre. Ils veulent simplement un bon divertissement pour la soirée. Je suis totalement partant pour essayer d’en faire quelque chose qui se vendra le mieux possible parce que c’est comme réaliser un film. Tu veux que le film soit diffusé dans les cinémas, tu veux que les gens voient ton film. C’est une comédie musicale rock avec chant lyrique, ça a été écrit pour la scène. D’une certaine manière, on peut dire que c’est plutôt mon projet personnel : j’ai écrit 80% de la musique et il s’agit de mon concept. Mais j’avais besoin du groupe pour m’aider à écrire les 20% restants parce que c’est le genre de choses qui m’étaient très difficiles à écrire. Et puisque j’ai un groupe avec des chanteurs et chanteuses d’envergure internationale, des musiciens, et un contrat d’enregistrement pour financer le projet, évidemment, j’ai utilisé Therion pour réaliser ce projet. Mais personnellement, je voudrais que ça devienne une franchise, je veux que ce soit joué partout, c’est ça mon but. Nous devons encore attendre de voir si ce sera un succès ou non. Peut être que nous ne ferons que quatre ou cinq concerts avec Therion et qu’après le projet sera oublié, qui sait ? Je dois au moins essayer. J’ai en gros fait tout ce que je voulais faire avec Therion, je n’ai plus vraiment de projet ou de but à atteindre, c’est la dernière chose que je veux vraiment faire. Donc j’espère que ça fonctionnera.

Comment est-ce que tu vas faire ça ? La dernière fois, tu nous as aussi dit qu’il « ne faut pas oublier que dans le monde du metal [vous êtes] un grand nom. [vous êtes] connus, [vous avez] un statut et une crédibilité. Mais dans le monde de la variété, [vous n’êtes] personne ! » Comment vas-tu faire pour toucher ce public mainstream ? Comment vas-tu réussir à passer la barrière ?

Si tu fais assez bien les choses, tu as toujours une chance. Rock Of Ages a commencé tout petit à Los Angeles et est devenu un phénomène mondial. Et Lloyd Webber était totalement inconnu avant de faire Jesus Christ Superstar. C’est tout à fait possible mais ce n’est pas facile. Nous avons un avantage : nous sommes quelqu’un dans le monde du metal. Si je contactais un promoteur qui fait des comédies musicales et que j’étais un total inconnu, je ne serais rien de plus qu’un mec venant de Suède qui a composé un peu de musique. Maintenant au moins, j’ai quelque chose à offrir, je peux dire : « Ok, nous pouvons au moins garantir que notre premier concert sera complet grâce à nos fans. » Ils ont une garantie. Si tu as un nom, même si la personne ne sait pas qui je suis, si je vais la voir et que je présente mon idée, la personne pourra au moins regarder qui je suis sur internet : « Ok, vous avez une page wikipédia dans plusieurs langues, et le groupe en a une dans quinze langues. Je suppose que je vous crois quand vous me dites que vous pouvez vendre le premier concert. » Tu as de quoi marchander. Même si je ne suis personne dans le milieu des comédies musicales, j’ai déjà au moins un pied dans la pièce pour faire en sorte que quelqu’un m’écoute. C’est comme quand tu es un groupe inconnu et que tu envoies ta demo à une grosse maison de disque. Les gens importants de la maison de disque n’ont pas le temps d’écouter tout ce qui leur est envoyé. Il y aura ce mec qui travaille, je ne sais pas, dans l’entrepôt peut-être, qui va l’écouter, et si tu es très bon, ce mec-là dira peut-être « mec, tout le monde doit écouter ça. » Mais on ne peut jamais savoir. Peut-être que le mec n’aime tout simplement pas ta musique. Par contre si tu connais le patron de la maison de disque, tu peux dire : « Ecoute mon CD s’il te plait. » Et là les bonnes personnes l’écouteront. Ça ne veut pas dire qu’ils te signeront, peut-être que t’es nul, mais si tu as du talent et que tu mérites de signer un contrat, alors tu l’as donné aux bonnes personnes. J’ai au moins ce genre d’avantage. Je peux entrer dans la pièce et dire « Oui, je viens d’un milieu différent, mais dans ce milieu, je suis quelqu’un, donc tu devrais au moins prendre le temps d’écouter ma musique avant de dire non. »

En plus de ça, Thomas Vickström a participé à Rock Of Ages, à la comédie musicale Abba, à la comédie musicale Queen, il a fait History Of Rock en Espagne et en Suède. Et notre guitariste Christian Vidal a aussi participé à quelques comédies musicales en Espagne, donc nous avons quelques contacts. Ils se sont fait un nom là-bas, donc je me dis que ce serait peut-être bien si Thomas Vickström essayait de vendre notre opéra à ces gens parce qu’ils diraient : « Hey Thomas ! Comment ça va ? » « On a fait cinq saisons à guichet fermé ensemble. Et maintenant nous avons notre propre comédie musicale. » De cette façon nous aurons ce genre de contact dont tu as besoin pour faire en sorte que quelqu’un s’intéresse vraiment à ce que tu as. En fin de compte, s’ils disent que c’est trop long, ou trop compliqué ou trop sombre ou qu’ils n’aiment pas la musique ou le scénario, ils ne le feront pas de toute façon. Personne ne te donne quoi que ce soit gratuitement simplement parce que tu as quelque chose, parce que tu as des contacts. Au final, tu seras jugé sur ton travail. Mais s’ils se disent « ça pourrait marcher, mais on n’est pas sûr, » là, ça peut faire toute la différence parce que nous pourrons dire : « Après tout nous sommes Therion, nous remplirons notre premier concert. » Ça leur apportera une sorte de garantie. Dans l’ensemble, je suis plutôt optimiste. Je pense que nous avons une histoire et de la musique de qualité, donc je me dis qu’il y a de bonnes chances que nous y arrivions.

« La musique a toujours évolué grâce aux gens qui prennent des risques et qui suivent leur propre voie. Si tu as une carrière et que tu n’es pas prêt à la risquer avec chaque nouvel album que tu sors, alors tu ne la mérite pas. »

Tu as mentionné plus tôt le fait que la musique doit être accessible. Est-ce que ça veut dire que tu t’es volontairement imposé des limites pour l’écriture de la musique ?

Non je ne pense pas, nous nous sommes plutôt concentrés dans une direction. C’est comme si tu dressais un cadre : tu dois faire quelque chose de très bonne qualité dans les limites de ce cadre mais ça ne veut pas dire que c’est mauvais, c’est juste que… tu ne peux pas peindre avec n’importe quelle couleur. Tu peux peindre ce que tu veux, mais sans utiliser de bleu – c’est plutôt comme ça. Peut être que tu peux dire que c’est restrictif ; personnellement, je dirais que c’est un défi. D’habitude, nous sommes un troupeau de vaches, nous mangeons et nous déféquons, « oh, on a écrit une chanson. » [Petits rires] Nous ne planifions rien, nous ne réfléchissons pas à l’avance, nous nous contentons de sortir une chanson, et « oh, c’est une bonne chanson, on va l’enregistrer ! » « Cool, on a assez de chansons d’enregistrées, on peut sortir un CD ! » Nous faisons comme ça d’habitude. Nous avions un peu réfléchi pour Gothic Kabbalah, nous avons essayé de faire quelque chose d’un peu prog. Mais sinon, pour tous nos autres albums, nous avons fait ce que nous avions envie de faire, et ça a donné ce que ça devait donner.

Cette fois-ci, nous avons dû nous concentrer sur l’écriture des chansons et c’est quelque chose de nouveau pour nous parce qu’après tous les albums que nous avons écrits… qu’est-ce qui peut bien nous rester ? Nous avons trouvé un nouvel angle, une nouvelle approche, et je pense que ça a stimulé notre créativité, nous avons dû nous botter les fesses. « Bon, on a cette scène, c’est une scène romantique, ils sont assis sous les étoiles » – tu dois composer une musique qui colle à cette scène. En plus c’est un dialogue, donc tu dois écrire pour deux voix seulement, il n’y a pas de chœur ; un homme, un ténor, et une soprano puisqu’il n’y a que deux personnes dans cette scène. Tu dois écrire de la musique pour ces deux personnages assis sous ces foutues étoiles, la musique doit refléter l’atmosphère. Il faut aussi que la durée de la musique soit la bonne pour que les personnages puissent dire ce qu’ils ont à dire. Normalement, je te dirais que ça ne peut pas fonctionner de cette façon. Je fais ce que je veux. Et c’est une des raisons pour lesquelles ça a pris autant de temps : je ne travaille pas comme ça normalement. J’ai dû me forcer à travailler de cette façon. Peut-être que nous aurions écrit des trucs intéressants que nous n’avons pas écrits à cause de ce cadre que nous nous sommes imposé, mais d’un autre côté, je pense que nous avons dans l’ensemble écrit quelque chose de plus intéressant grâce à ce cadre.

Même si le cadre est restrictif, il est aussi très différent de ce que nous avons l’habitude de faire. Prends une chanson comme « The Palace Ball » : nous n’aurions pas écrit ce genre de musique. Ce n’est pas du tout du Therion. Mais pourtant nous l’avons fait. Et c’est intéressant parce que ça a été écrit dans un certain contexte. Il y a beaucoup de chansons comme ça, comme « Shoot Them Down » : ça ressemble à du Motörhead avec du chant lyrique. C’est un mélange assez intéressant. Je n’écrirais pas quelque chose comme ça normalement. Ou alors… comment elle s’appelle… parfois j’oublie le nom des scènes parce que les titres sont venus bien après. Nous parlions des scènes en disant « Acte III, chapitre 25, scène I » pendant deux ou trois ans. La chanson s’appelle « Burning The Palace » ; ça sonne comme un mix entre du black metal, Voivod et une valse [petits rires]. Je n’aurais jamais écrit ça si ça avait été dans un contexte autre que celui-là. Maintenant je peux vraiment imaginer le palais en train de brûler ; j’ai pris la guitare barytone et j’ai essayé de ressentir la scène et, juste comme ça, j’ai écrit la musique. Ça a vraiment réveillé ma créativité. Nous faisons ça depuis trente ans, nous avons sorti tellement d’albums. Parfois il suffit d’un bon coup de pied pour garder le feu et la passion en vie. Je pense que c’est comme ça que ça devait se passer.

Il y a trois CDs pour trois heures de musique, divisée en 46 chansons. Nous n’avons jamais rien vu de tel, et ça demande un certain investissement pour écouter l’opéra. Est-ce que tu penses que ça a un sens de faire un tel album à cette époque où les gens restent de moins en moins longtemps concentrés sur une chose ? C’est une œuvre qui est longue, même pour une comédie musicale, il me semble que Jesus Christ Superstar ne faisait que 80 minutes.

Puisque ce sera joué, il y aura deux entractes comme pour un opéra. Comme je l’ai dit, je veux faire une version courte, de deux heures et demie peut-être, à destination du grand public. Je vais enlever plus d’une demi-heure. Là, c’est comme la version du réalisateur. Si nous faisons une représentation spéciale avec Therion pour les fans, à ce moment-là nous jouerons la version longue. Ou alors si l’opéra devient extrêmement populaire, nous pourrons le vendre une deuxième fois en version longue pour ceux qui veulent le revoir. Mais c’est vrai que nous sommes dans cette ère de la playlist Spotify où les gens n’écoutent même plus les albums en entier. Cependant, je pense que les fans de Therion ont une passion pour le grandiose, l’épique et le spectaculaire, donc ça ne nous touche pas autant que cela touche la musique en général. Et même si les fans de Therion étaient concernés, qui en a quelque chose à foutre ? Tu ne peux pas essayer de faire plaisir à tout le monde. Tout le monde va essayer de savoir dans quel sens le vent souffle, dans quelle direction la scène musicale va évoluer. Je pense que la musique a toujours évolué grâce aux gens qui prennent des risques et qui suivent leur propre voie. Si tu as une carrière et que tu n’es pas prêt à la risquer avec chaque nouvel album que tu sors, alors tu ne la mérite pas – voilà ce que je pense. Il y a des hauts et des bas, mais tu dois toujours faire ce en quoi tu crois.

Est-ce que la maison de disque n’était pas réticente à sortir cet album ? Ils avaient déjà refusé de sortir Les Fleurs Du Mal, qui était pourtant moins risqué…

C’était surtout à cause d’une histoire de droits d’auteurs. Il y avait des lois françaises sur les droits d’auteur et il nous fallait une autorisation écrite de chaque personne impliquée dans l’écriture des chansons pour pouvoir en faire une reprise. La solution que j’ai trouvée était de ne pas sortir cet album en Europe ; j’en ai fait la promotion aux Etats-Unis, donc officiellement il n’est sorti que là-bas et toutes les copies distribuées à travers l’Europe ont été importées des Etats-Unis. La maison de disque ne voulait pas faire ça, ils ont dit « Si tu ne peux pas promouvoir l’album et faire les choses normalement, nous ne sortirons pas l’album. Soit, tu le fais toi-même, soit tu réussis à obtenir les autorisations pour les reprises. » En plus de ça, les Allemands et les Français n’ont jamais été très compréhensifs envers la culture de l’autre pays. Si Rammstein avait envoyé une demo à une maison de disque française avant d’être signé, la maison de disque française se serait dit : « Oula… On dirait Adolf Hitler qui fait du metal, ça va pas être possible. » [Rires] De la même manière, si tu dis « faisons un album de reprise de chansons françaises », leur réaction sera « un album de reprises françaises… Ok… » Le fait que ce soit un album de reprises françaises n’aide pas, mais si j’avais obtenu les autorisations, la maison de disque aurait sorti l’album, il n’y a pas de doute là-dessus.

« Nous avons continué à croire en nous et finalement, notre cinquième album, Theli, en lequel personne ne croyait, c’est vendu ! J’étais le seul à encore être là. J’ai été récompensé pour avoir fait ce en quoi je croyais. »

C’est vrai que j’ai tout exagéré pour en faire une bonne histoire, pour que les gens en parlent : « L’album bizarre que même la maison de disque ne voulait pas sortir. » C’est de la promotion ; c’était un projet artistique et je voulais tester mes théories sur comment promouvoir et comment tirer avantage des idiots qui critiquent tout sur internet. Je n’ai pas dépensé un seul euro pour la publicité. J’ai vendu 17000 exemplaires avec mon propre label pour sa première sortie, je n’avais même pas de distribution digne de ce nom partout. Et ça sans acheter la moindre pub. Nous avons juste sorti l’album comme ça. 17000 exemplaires de notre putain d’album de reprises ! Qui plus est d’un album de reprises de chansons françaises parmi toutes les chansons (en français dans la VO, NDT) et schlagers des années 60 et 70. Réussir à vendre 17000 exemplaires soi-même sans aucune promotion… Je crois que les gens ne se rendent pas compte à quel point c’est remarquable. C’est sûr que si tu t’appelles Metallica, tu peux mettre ce que tu veux sur ton album et tu en vendras sûrement des millions d’exemplaires, mais par rapport au nombre d’albums que nous vendons normalement, 17000 exemplaires est très, très élevé. Et puis si tu fais un album de reprises sur lequel tu reprends les chansons préférées d’Iron Maiden, Judas Priest, peut-être que dans ce cas là les gens seront plus susceptibles d’acheter ton album. Si tu fais des reprises de chansons que les gens ne connaissent pas, c’est très compliqué à vendre. Et pour réussir à vendre quelque chose en français en dehors de la France… Nous n’avons pas facilité les choses, mais j’ai reçu beaucoup de bonne promotion grâce à la sensation que ça a créée. Et c’est ce que je voulais pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire du groupe, je voulais faire quelque chose de fou, typique de Therion, quelque chose d’inattendu et d’étrange.

Pour ce qui est de la mise en scène, la dernière fois que nous avons parlé tu nous as dit que vous aviez aussi besoin de vous « pencher sur les chorégraphies, le décor, les costumes… » Est-ce que tout ce travail a été réalisé en parallèle de la musique et des textes ?

Non, nous n’avons pas encore commencé. L’enregistrement de cet album a représenté une telle masse de travail. Et à présent nous devons faire la tournée qui comprend 85 concerts, c’est assez énorme. Nous allons faire cette tournée qui est une tournée normale pendant laquelle nous allons jouer quelques nouvelles chansons mais aussi des classiques, comme ça les gens qui ne veulent pas d’un opéra rock mais juste d’une tournée classique pour accompagner un nouvel album auront ce qu’ils veulent. Ensuite nous jouons dans un festival, puis nous faisons une pause pendant l’été et une fois l’automne venue nous allons essayer de mettre ça au point. Mon rêve serait qu’un promoteur de comédies musicales s’intéresse à ce que nous faisons et dise : « Wow, oui on veut mettre ça en place, » parce qu’ils disposent déjà d’une équipe qui sait faire toutes ces choses-là. Si je dois tout faire par moi-même… je ne sais même pas combien ça coûte. Nous allons avoir besoin d’investisseurs parce que ce genre de projet demande beaucoup d’argent. Et la première chose qu’un investisseur va demander c’est : « Est-ce qu’on peut réduire le coût ? De combien d’argent tu as besoin et pour quoi ? » Et je n’ai pas les réponses à ces questions. Je n’ai aucune idée de ce dont j’ai besoin, et je sais encore moins combien ça peut coûter. Il faut que je me renseigne sur toutes ces choses, je ne sais pas comment on met en scène. Je sais ce que je ne sais pas, mais il y a peut-être des choses dont j’ai besoin et je ne sais même pas que j’en ai besoin. Donc c’est un projet qui va possiblement prendre un peu de temps à se réaliser. Mon rêve serait que quelqu’un avec de l’expérience me dise : « Ok, ce sera notre prochain projet. » Ce serait génial. Ça va être mon objectif principal : essayer de prendre un raccourci et le faire faire par quelqu’un d’autre au lieu d’y passer beaucoup de temps et de tout apprendre. Je pense également à en faire une franchise. Comme je l’ai dit, ce n’est pas obligatoire que ce soit Therion qui joue l’opéra ; ce n’est même pas obligé qu’un groupe le joue parce que personne n’a besoin de voir un guitariste, un batteur ou un bassiste quand tu as tout ça. Ça pourrait être de la musique en playback avec des chanteurs et chanteuses sur scène. Ça réduirait le projet à une taille plus humaine, et nous pourrions nous produire dans des villes de taille moyenne plutôt que seulement dans des grandes villes. Nous ou ceux qui joueronst l’opéra. Je serais plus qu’heureux d’avoir quelqu’un d’autre pour le mettre en scène – comme ça je pourrais assister à la première et ensuite rentrer chez moi.

Tu as parlé du fait que tu avais besoin de toujours te réinventer, et tu as pris comme exemple Theli, l’album qui vous a fait percer, en disant que « l’album avait été fortement critiqué par beaucoup d’anciens fans » et que « même la moitié des gens du groupe le détestaient à l’époque. » Est-ce que c’est important pour toi de toujours aller au bout de tes idées et ta vision des choses même si personne autour de toi n’y croit et que cela implique de nager à contrecourant ?

Oui, absolument. Tu dois faire ce en quoi tu crois. Nous avons sorti quatre albums avant de connaitre le succès avec Theli et personne ne croyait en nous, nous avons eu des promesses rompues, des tournées qui ne se sont jamais réalisées, ou alors nous avons fait des tournées mais c’était complètement merdique, nous n’avons jamais vendu d’album. Nous avons continué à croire en nous et finalement, notre cinquième album, Theli, en lequel personne ne croyait, c’est vendu ! J’étais le seul à encore être là. J’ai été récompensé pour avoir fait ce en quoi je croyais. Ça m’a enseigné une leçon : fait ce que tu veux faire, et si tu le fais assez bien, tôt ou tard, des choses positives se passeront. Si tu regardes le catalogue d’albums de Therion, les gens ne préfèrent pas les mêmes albums, et peut-être même que certaines personnes n’aiment pas certains albums, mais au moins il constitue un voyage musical intéressant. Nous avons fait seize albums si tu comptes celui-là, le nouveau, comme un album, et ils sont tous différents. Je pense que c’est important en tant qu’artiste. Et c’est aussi la raison pour laquelle c’est toujours fun, ça n’est jamais devenu un job, du genre « faisons un nouvel album pour pouvoir payer les factures. » C’est agréable de toujours avoir cette passion après plus de trente ans, la même passion que lorsque tu as enregistré ta première demo.

Qu’est-ce que les membres du groupe à l’époque de Theli en ont pensé plus tard, après que l’album ait rencontré un tel succès ?

Le guitariste, Jonas [Mellberg], aimait bien l’album après coup, c’est juste qu’il ne l’avait pas compris à l’époque. Donc il pense que c’est un bon album. Le bassiste… je crois qu’il le déteste toujours. Il n’aime pas l’opéra, il pense que c’est de la merde ; comment tu peux aimer Therion si tu détestes le chant lyrique ?

Tu as eu de graves problèmes de santé, deux hernies discales au niveau du cou qui ont rendu les choses compliquées pour toi pour jouer sur scène, et tu n’étais pas certain de l’avenir. Comment ça va maintenant au niveau santé ?

J’ai échappé à la chirurgie, ce dont je suis ravi, mais j’ai eu de la kinésithérapie pendant neuf mois, presque un an même ; ça a vraiment porté ses fruits, je vais beaucoup mieux. J’en suis très content, mais je ne pourrais plus jamais headbanguer et je ne peux rien porter de lourd. Les choses ne seront jamais à 100% remises, on ne peut guérir que jusqu’à un certain point. Certains jours, je me sens complètement normal, j’oublie même que j’ai un souci, et d’autres jours je peux ressentir quelques problèmes, mais le plus important est de se rappeler de continuer à s’entrainer et à faire de la kinésithérapie. Et tout ira bien.

« Nous avons dormi sur le sol comme des chiens, sans couverture, sans oreiller, sans rien. Parfois, nous devions boire de l’eau pour ne plus sentir la sensation de faim parce que nous n’avions pas de nourriture, aucun de nous n’avait d’argent, même pas pour acheter un sandwich. Nous avons vraiment vécu des moments très difficiles, nous avons énormément travaillé pour amener le groupe là ou il est aujourd’hui. »

Est-ce que ça impacte ton jeu sur scène ?

Oui, parce que même si je n’avais plus l’habitude de headbanguer comme un dingue comme à l’époque où nous faisions du death metal, tu as tendance à garder le rythme avec ta tête, tu joues avec ton corps entier. Et d’un seul coup, il faut que je garde mon corps plus raide, comme Dave Murray d’Iron Maiden. C’était étrange quand nous avons joué en festivals en août. Ça va me prendre un peu de temps pour que je m’y habitue. J’avais l’impression de répéter sur scène. Je veux dire, évidemment que c’est cool d’être sur scène et de jouer, mais je n’ai pas ressenti l’adrénaline comme j’en avais l’habitude parce que je devais penser à la position de mon corps. J’avais l’impression de répéter avec mes habits de scène devant un public. Il va sûrement me falloir quelques semaines avant que je m’y fasse. Au tout début, quand nous n’étions qu’un groupe de metal, nous devions nous entraîner à headbanguer dans la salle de répétition, pour apprendre à jouer et headbanguer en même temps. Maintenant il faut que j’apprenne à jouer sans headbanguer [petits rires]. Ca va prendre un peu de temps. En août, c’était un peu compliqué à la fin du set, mais je vais beaucoup mieux donc je ne suis pas inquiet pour la tournée, ce ne sera pas un problème pour jouer. Simplement parvenir à retrouver l’étincelle, l’adrénaline du fait d’être sur scène, et de m’habituer à être un peu plus raide sans y penser. En février de l’année dernière, je ne pouvais pas utiliser ma main droite pour manger, je ne pouvais pas tenir un médiator pendant plus d’une demi-chanson. Donc passer de cette situation à être capable de faire une tournée ça revient à gagner la loterie. Je n’ai pas à me plaindre, je suis vraiment très heureux d’avoir guéri comme je l’ai fait.

Quand tu as été diagnostiqué, tu as réussi à maintenir le concert au 70 000 Tons Of Metal alors que tu souffrais et que tu étais coincé sur un bateau de croisière pendant quatre jours. Beaucoup de groupes ont annulé des concerts pour moins que ça ! Pourquoi est-ce que c’était si important pour toi de ne surtout pas annuler ?

Il y a peut-être quelques raisons héroïques qui font bien imprimées dans un magazine, et d’autres raisons moins héroïques. Une de ces raisons est que j’aurais perdu énormément d’argent parce que nous avions déjà réservé les billets d’avion, donc nous aurions perdu quelque chose comme dix mille euros en faisant ça. Je suis peut-être un musicien à succès mais pas non plus au point de pouvoir dire : « Tiens, j’ai dix mille euros dans la poche, pas de problème. » Ça représente beaucoup d’argent pour moi aussi. En particulier durant cette période pendant laquelle j’étais malade et je ne savais pas ce que j’allais gagner par la suite. Nous étions en plein travail, à finir un opéra rock, et nous n’avions pas eu de revenus pendant plusieurs années, donc j’avais vraiment besoin de cet argent. C’est une des raisons. A la fois pour gagner de l’argent et ne pas en perdre avec les billets d’avion.

L’autre chose c’est que je me suis tellement battu pour nous faire connaitre avec le groupe. Nous avons dormi sur le sol comme des chiens, sans couverture, sans oreiller, sans rien. Parfois, nous devions boire de l’eau pour ne plus sentir la sensation de faim parce que nous n’avions pas de nourriture, aucun de nous n’avait d’argent, même pas pour acheter un sandwich. Nous avons vraiment vécu des moments très difficiles, nous avons énormément travaillé pour amener le groupe là ou il est aujourd’hui, et jouer au 70 000 Tons Of Metal, ça revient à recevoir un diplôme qui te dit « Mec, t’as réussi. Tu joues sur un bateau de luxe dans les Caraïbes et on te paye pour le faire. » Il n’y a rien de mieux. Si tu as joué au Dynamo, au Wacken et au 70 000 Tons Of Metal, tu pourras dire à tes petits-enfants : « Ouais, j’étais un musicien à succès. J’étais quelqu’un, » pour ce que ça peut valoir. Emotionnellement, annuler 70 000 Tons Of Metal, ça revient à étrangler des chiots ou quelque chose du genre. Tu peux annuler un concert, mais tu n’annules pas ton putain de concert au 70 000 Tons Of Metal. Jamais, sous aucun prétexte. Je me suis toujours battu. Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Rester chez moi à me sentir misérable et perdre de l’argent, en regardant les autres groupes qui jouent là-bas sur YouTube ? Ça ne me ressemble pas. Si mes bras et mes jambes sont toujours attachés au reste de mon corps, je continue. Une fois, au Mexique, j’ai eu une très mauvaise intoxication alimentaire – je crois que c’était un des deux seuls concerts que nous ayons jamais annulé en trente ans à cause de moi. J’étais tellement malade que je ne pouvais même pas rester assis, je m’évanouissais. J’avais des aiguilles dans le bras, des docteurs autour de moi, la totale – j’étais vraiment méga malade. Le groupe s’est dit : « Ok, la tournée est finie pour nous. » Mais le lendemain, je pouvais marcher et je pouvais tenir une guitare, donc j’ai joué le concert. Nous sommes comme ça. C’est vrai que nous venons d’un milieu de classe moyenne stable, nous n’avons pas grandi dans des favelas au Brésil sans nourriture, donc nous avions une certaine sécurité, nous pouvions retourner à nos vies stables, mais en tant que groupe d’un pays de l’ouest et qui fait des choses que personne ne ferait aujourd’hui, ça a été extrêmement compliqué et nous avons dû nous battre. Une fois, je m’en rappelle c’était en 1992, j’ai dormi par terre sous un tapis.

Je suppose que tu apprécies plus la vie maintenant qu’elle est devenue un peu plus confortable ?

Oui, notre situation est plutôt bonne maintenant. Quand nous avons rencontré le succès avec Theli, les choses se sont améliorées, mais ce n’était pas encore ça. Et quand nous avons fait une tournée pour Vovin, plutôt que de faire une tournée en tête d’affiche, nous avons fait une tournée avec d’autres groupes et nous avions le créneau du milieu avec Moonspell ; nous n’étions pas très bien traités sur cette tournée, nous avions plus de confort mais nous étions loin de vivre dans le luxe. C’est seulement avec l’album Deggial que nous avons fait notre première tournée en tant que tête d’affiche, quand nous pouvions vraiment choisir ce que nous voulions ; nous gagnions de l’argent donc nous pouvions dire je veux tel bus de tournée. Sauf que notre manager de l’époque était très radin, et il nous donnait toujours des bus merdiques. Donc je dirais que nous avons pu faire des tournées dans le confort à partir de ces dix dernières années.

Interview réalisée par téléphone le 10 janvier 2018 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Lison Carlier.

Site officiel de Therion : www.megatherion.com.

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  • Excellente interview et très complète!
    Je suis allé les voir hier à Manchester. Un superbe concert! Grosse énergie et très bon son. Les morceaux du nouvel album/opéra passent très bien avec le reste de leurs anciens albums. On a eu le droit à un peu de tous les albums.
    De plus, ils sont très accessibles et passent un moment au stand après le concert pour signer des albums, prendre des photos ou même juste discuter (ce que je préfère!).

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  • Asp Explorer dit :

    Ils passent à Paris dans deux semaines. Je dis ça…

    [Reply]

  • Très bonne interview, bravo RM!
    J’aime beaucoup cet homme, et ses réponses me confortent dans l’idée que c’est un mec très humble et qui a les pieds sur terre.
    Je souhaite vraiment qu’il réussisse son projet de franchiser son opéra!

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