ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Therion : une productivité monstre


Quand Christofer Johnsson a un projet en tête, aussi faramineux soit-il, il s’y tient. C’était le cas de Beloveth Antichrist qui, malgré la sortie de l’album en 2018, n’a pas encore totalement atteint son achèvement, puisque la musique n’en représentait qu’une partie, le projet étant voué à prendre toute sa dimension sur les planches en tant que véritable pièce de théâtre musicale, et il se pourrait bien que ce soit pour bientôt… En attendant, le projet qui a accaparé Johnsson ces dernières années est celui de la trilogie Leviathan. Le premier volet étant sorti en janvier 2021, c’est désormais au tour du deuxième de voir le jour, en attendant le troisième – qui devrait davantage se démarquer musicalement – prévu pour dans un an.

C’est donc à l’occasion de la sortie de ce Leviathan II que nous avons retrouvé Christofer Johnsson au téléphone, afin de rentrer un peu plus dans les détails de sa nouvelle méthode de composition, qui lui permet à la fois d’être plus productif et plus serein dans sa vie, et d’évoquer quelques particularités de ce second volet, notamment la présence de morceaux originellement prévus pour… Alice Cooper ! Une bonne base pour dévier sur d’autres sujets : l’idée que la différence entre le metal moderne et la pop ne serait qu’une affaire de cosmétique, la mélancolie ou la difficulté de tourner en Europe en ces temps troublés.

« J’ai commencé à changer ma manière de composer, je peux davantage travailler comme les personnes normales. J’ai donc une vie très structurée et je préfère ainsi, car je peux travailler quand ça me convient plutôt que de devoir arrêter net ce que je suis en train de faire pour courir au studio enregistrer parce que je viens d’entendre une chanson. »

Radio Metal : Vous sortez la seconde partie de la trilogie des Leviathan. La dernière fois qu’on s’est parlé pour le premier volet, vous aviez déjà commencé à enregistrer le deuxième, et entre-temps, j’ai lu que le troisième était déjà enregistré aussi. Est-ce que ça signifie que les processus des trois albums se sont chevauchés ?

Christofer Johnsson (guitare) : Oui, ça a été un total méli-mélo. Nous avons enregistré un peu de telle chanson, un peu de telle autre, etc. Certains trucs que nous avons enregistrés lors de la session de Leviathan I se retrouvent sur Leviathan III, et ainsi de suite. Donc oui, c’était le chaos – un chaos organisé, je dirais. Nous avons d’abord enregistré et ensuite, nous avons décidé où la chanson devait atterrir. C’est pourquoi ça a bougé un peu. Il y a une chanson, par exemple, j’étais convaincu qu’elle serait sur Leviathan II, mais après avoir fait le mix, je me suis dit : « Non, ça devrait être sur Leviathan III. » Nous faisons toujours des changements durant les enregistrements et donc les choses bougent. « Litany Of The Fallen », en l’occurrence, aurait normalement dû apparaître sur Leviathan I, mais je n’avais pas vraiment fini l’arrangement et il fallait boucler l’enregistrement de l’album, donc j’ai pensé : « Ne précipitons pas la chanson. Laissons-lui le temps dont elle a besoin. On en prendra une autre pour Leviathan I. » Donc d’après le plan initial, « Eye Of Algol » aurait dû être sur Leviathan II et « Litany Of The Fallen » sur Leviathan I. Mais ce n’est pas très important. Globalement, nous voulons que les albums aient un son ou une saveur différente, mais si une chanson ou deux sont interchangées, ce n’est pas la fin du monde.

Le principal est que Leviathan III devrait être très différent des deux autres. Leviathan I et II sont plus proches l’un de l’autre, je dirais, ce sont tous les deux des albums à tubes. C’est juste que le second est un peu plus sombre. Leviathan III ne contient pas vraiment de tubes, pas de la même manière. Il contient des morceaux qui, je pense, seront très populaires, mais ce ne sont pas des tubes à proprement parler, c’est plus aventureux ; certains sont plus prog et d’autres sont plus… C’est dur à décrire sans faire écouter, mais on retrouve différents éléments musicaux ethno, par exemple. De nombreux fans qui préfèrent des chansons du type « Via Nocturna » et « Land Of Canaan » diront clairement que Leviathan III est le meilleur de la trilogie. Donc je prédis que ce sera globalement le moins populaire des trois, mais si on regarde les gens qui sont des fans très dévoués et écrivent beaucoup de commentaires sur internet, eux diront probablement que c’est le meilleur. Nous n’avons pas encore tout enregistré pour Leviathan III, mais presque tout, à l’exception du chant et de l’orgue Hammond sur deux chansons, et c’est tout. Ensuite, nous pourrons commencer à mixer.

Toutes les chansons de Leviathan II, qui sont censées reprendre un peu le style de Vovin, sont assez courtes. Il n’y a pas de morceau de huit minutes à la « Clavicula Nox », par exemple. Est-ce que ça signifie que tu as appris la concision avec le temps ou bien vous les avez réservés pour Leviathan III ?

Leviathan III contiendra de longues compositions, mais le II reste un album de tubes, or les tubes sont plus courts ; il y a des exceptions, mais normalement, les tubes doivent être plus courts. Enfin, il y a des chansons que je ne qualifierais pas de tubes, comme « Lucifuge Rofocale », c’est un peu trop bizarre pour ça, mais c’est un peu sombre, donc ça va bien dans cet album. Peut-être que « Midnight Star » est un peu plus long, c’est en deux parties. Mais en dehors de ça, tu as raison, ce sont des morceaux plus courts, qui vont droit au but. On apprend avec l’expérience comment les tubes sont faits et toute l’idée en faisant la série des Leviathan était de donner aux fans ce qu’ils veulent, et la majorité des fans veulent des tubes. En conséquence, il faut voir quel est le point commun des tubes. On peut voir différentes atmosphères et différents types d’accroches, et aussi que ce sont des chansons relativement directes, sans fioritures. Elles arrivent très vite aux parties principales, il n’y a pas d’intro. C’est généralement structuré en couplet-refrain, parfois avec un pont entre deux, mais c’est tout, il n’y a pas plein de parties différentes. Enfin, c’est ainsi que la majorité des chansons de heavy metal et de hard rock sont construites. C’est une manière classique d’écrire un morceau de metal. Peut-être que Therion a eu des compositions plus longues et plus de parties par le passé. Il y a des fans qui préfèrent ce côté du groupe, quand les chansons ne sont pas si prévisibles. Quand on entend le couplet ou le refrain d’un tube, on sait plus ou moins comment celui-ci sonne, alors que si on prend une chanson comme « Via Nocturna », on n’a absolument aucune idée à quoi va ressembler le morceau, car c’est plus comme un voyage musical.

Comme nous en avons parlé la dernière fois, depuis Beloveth Antichrist, ta façon de composer a beaucoup changé : tu as appris à écrire sur la base de scènes et tu n’es plus victime de ta muse, et c’est la méthode que tu as utilisée pour la série des Leviathan. Mais comment traduis-tu une scène que tu as créée dans ton esprit en musique ? As-tu une méthode pour ça ?

Il faut juste se poser avec une guitare ou un clavier et essayer de trouver quelque chose en phase avec l’atmosphère recherchée. On commence juste avec quelques accords, on expérimente avec jusqu’à tomber sur quelque chose d’intéressant et ensuite on continue à le développer. C’est diamétralement à l’opposé de la façon dont ça fonctionnait avant. Avant, j’entendais toujours plus ou moins une chanson complète dans ma tête. Mais j’ai aussi commencé à pas mal travailler dans ma tête, mais autrement. Quand nous faisons des démos, par exemple les premières démos des nouvelles chansons, je les écoute constamment jusqu’à ce qu’elles me restent tellement en tête que je peux les réarranger dans ma tête. Je peux les rejouer dans ma tête, je peux retirer du chant et voir comment ça sonnerait avec un autre chanteur, ou si je mettais un solo de guitare à la place, ou si on changeait les accords. Donc je travaille toujours beaucoup dans ma tête, mais d’une autre manière. Je ne compose plus tellement de musique spontanément, pour le meilleur et pour le pire. Je suis beaucoup plus productif maintenant. Nous faisons quand même trois albums en trois ans… Quelle était la dernière fois où Therion a fait ça ?

« Si Alice Cooper avait pris l’une de nos chansons pour l’un de ses albums, j’aurais emmené cet album dans ma tombe. Ça aurait été un grand accomplissement pour moi en tant qu’énorme fan. Mais les chansons n’ayant pas été utilisées, c’était quand même très bien, car ça voulait dire que nous avions trois très bons morceaux que nous n’aurions pas écrits autrement. »

Ceci étant dit, je n’ai pas de scène à proprement parler pour Leviathan, ce sont juste des chansons. Les scènes, c’était pour Beloveth Antichrist, car elles signifient que quelqu’un doit faire quelque chose sur les planches. Pour Beloveth Antichrist, j’ai dû adapter ma composition parce qu’il y a une pièce de théâtre associée qui se joue sur scène ; c’est une pièce de théâtre chantée. Donc, si on a une scène d’amour, par exemple, avec un gars et une fille, il faut utiliser spécifiquement ces voix parce que ce sont les deux seuls personnages de la scène et c’est une scène d’amour, donc il faut que ça convienne pour ça. Ou disons qu’une autre scène représente une guerre, il y a plein de soldats, donc on compose pour un chœur masculin, il faut que ce soit grandiloquent… Composer Beloveth Antichrist, c’était presque plus comme quand on compose de la musique de film. C’est une comédie musicale, comme Jesus Christ Superstar ou quelque chose comme ça.

D’ailleurs, as-tu des nouvelles sur la mise en scène de Beloveth Antichrist ?

En fait, j’ai de bonnes nouvelles : on dirait bien que nous avons une entreprise qui portera enfin Beloveth Antichrist sur scène en Europe. Nous étions sur le point de le faire au Mexique, mais ensuite le coronavirus est arrivé et tout a été annulé. Maintenant, il y a ce gars qui a pris contact avec moi, donc j’espère que nous pourrons le réaliser, car ça me donne l’impression d’un travail inachevé. Les gens peuvent aimer ou ne pas aimer la musique aujourd’hui, mais ils ne la comprendront pas tant qu’ils n’auront pas vu l’œuvre complète. En fait, le principal n’est pas la musique. Le principal, c’est la pièce de théâtre qui doit avoir lieu sur scène. Les chanteurs racontent une histoire et en font partie, et tout en faisant ça, ils la chantent et il y a la musique qui va avec. C’était très bizarre d’avoir fait cette BO pour une comédie musicale rock que personne n’a vue. Ensuite, nous étions très occupés avec les enregistrements de Leviathan, donc j’en ai eu marre, j’étais là : « Peu importe, je m’en occuperai un jour… » Puis ce tourneur m’a contacté et a dit : « J’aimerais le mettre en scène ! » C’est parfaitement synchro avec la finalisation de Leviathan III pour pouvoir commencer à préparer ça. Le timing n’aurait pas pu être meilleur.

Tu as déclaré qu’avant Beloveth Antichrist, tu « dépendais beaucoup de ce petit démon assis sur [ton] épaule et [te] chantant une chanson de temps en temps ». Est-ce que ce démon a complètement disparu de ton épaule ?

Oui, il a complètement disparu car je n’entends plus vraiment de musique spontanément. J’entends toujours des arrangements pour des morceaux que j’ai déjà écrits, mais j’écris plus à la demande maintenant. Je peux aller au studio et dire : « Ecrivons une chanson. » Toutes les chansons ne seront pas bonnes ; pour une bonne chanson, j’écris peut-être quatre ou cinq morceaux merdiques. Et parfois c’est bon, mais ça sonne trop comme quelque chose que j’ai déjà écrit, le riff sonne trop similaire ou c’est trop dans la même tonalité ou peu importe. C’est donc une manière de composer complètement différente. Je pense que si j’arrêtais maintenant, le petit démon reviendrait et recommencerait à me chanter des chansons, mais ça me va bien d’écrire comme ça, car je peux mieux planifier ma vie.

De même, lorsque je vivais en Suède, j’étais très isolé. Nous vivions au milieu d’une forêt dans une énorme maison, avec un énorme studio – j’y vivais avec ma petite amie et mon fils. Je pouvais sauter le dîner et rester au studio toute la nuit parce que j’avais une inspiration et je voulais travailler dessus avant qu’elle ne disparaisse. C’était comme un rêve : tu te réveilles, tu as eu ce merveilleux rêve et si tu ne le notes pas, tu l’oublieras à tout jamais. Mais maintenant, depuis que j’ai déménagé ici à Gozo, à Malte, et que j’ai commencé à changer ma manière de composer, je peux davantage travailler comme les personnes normales. Nous avons des animaux de ferme ici, donc je me lève le matin, je m’occupe de nos ânes, puis je prends le petit déjeuner, je lis les nouvelles, les dernières conneries sur internet, peu importe ce qui s’est passé dans le monde, ensuite je peux aller au studio, travailler quelques heures, ma petite amie me dit que c’est l’heure de dîner, je m’arrête, je vais manger, puis je peux choisir si je veux revenir et travailler le soir ou si je veux arrêter pour aujourd’hui et faire autre chose, et plus tard dans la soirée, nous faisons toujours une marche d’une heure. J’ai donc une vie très structurée et je préfère ainsi, car je peux travailler quand ça me convient plutôt que de devoir arrêter net ce que je suis en train de faire pour courir au studio enregistrer parce que je viens d’entendre une chanson.

« Si j’avais l’occasion d’écrire des morceaux pour un groupe de heavy metal, ce serait l’idéal ; si Accept, Judas Preist ou ce genre de groupe voulait des chansons pour leur prochain album, ça serait la chose la plus facile qui soit pour moi, car c’est le type de riff que j’écris constamment. »

Tu as mentionné tout à l’heure « Litany Of The Fallen ». D’après la bio promotionnelle, cette chanson fait office de pont entre les trois parties. A-t-elle été délibérément conçue ainsi ? Voulais-tu créer un lien entre les trois albums ?

Non, c’est juste ce que ça a donné après qu’elle a été écrite. Je suppose que j’ai essayé d’écrire un tube et j’ai commencé avec un thème, genre le premier riff. D’abord, j’ai commencé au piano et j’avais seulement composé ça, et ensuite j’ai changé pour de l’orgue. Puis j’ai écrit le couplet et je l’ai envoyé à Thomas [Vikström]. Il a dit : « Oh, c’est très bien. Tu devrais continuer là-dessus. » Puis j’ai écrit le refrain, mais je n’aimais pas tellement les harmonies vocales que j’avais faites. J’ai donc dit à Thomas qu’il devait en écrire de meilleures. C’est ce qu’il a fait. Donc oui, l’idée était juste d’écrire un tube comme le reste. Mais je me souviens, quand j’étais assis au piano, c’était au pire moment du confinement et tout était complètement bizarre. Genre tu vivais ta vie normale et tout d’un coup, tu n’avais plus le droit de sortir sans un masque. Ils avaient fermé l’aéroport, donc on ne pouvait pas quitter le pays. On n’avait même pas le droit de rencontrer des gens comme on voulait. Ils avaient instauré une règle, on ne pouvait réunir que trois personnes en même temps, donc on ne pouvait même pas inviter des gens chez soi. C’est passé directement du monde libre à même pire que l’Union soviétique, d’une certaine façon. Donc le titre de travail de « Litany Of The Fallen » était « Corona Circus » [petits rires].

On retrouve des signatures rythmiques irrégulières. C’est d’abord en trois-quatre, genre un, deux, trois, un, deux, trois, un, deux, trois, comme une valse ou de la musique de cirque. Mais ensuite c’est trois temps plus cinq temps, mais le fait d’ajouter cette mesure en cinq temps fait que ça sonne plus normal et écoutable. C’est donc la raison pour laquelle les gens ne pensent pas tellement au fait qu’en réalité c’est assez prog. Donc, d’une certaine façon, ça irait mieux dans Leviathan III car c’est plutôt prog, mais parce que ça ne sonne pas prog pour les gens qui n’ont pas l’oreille entraînée et parce que c’est un tube assez direct – surtout le refrain –, ça va mieux dans Leviathan I, si ce n’est que le couplet est assez sombre. Il utilise un vieil accord jazz. Je ne sais même pas comment ça s’appelle, car je ne suis pas calé en théorie musicale. Tout le monde appelle ça l’accord de Jimi Hendrix, car c’est lui qui l’a popularisé, il l’a rendu célèbre avec « Purple Haze ». Puis il y a eu un petit nombre de musiciens qui l’ont utilisé, comme le vieux Deep Purple des années 60. C’est grosso modo un accord des années 60 et du début des années 70. Donc, je l’ai utilisé et j’ai utilisé des accords suspendus qui sont bien plus sombres. Donc les couplets, c’est clairement du Leviathan II.

« Pazuzu » est une chanson que tu as originellement composée pour un autre artiste, mais « n’ayant pas eu de réponse positive sur son acceptation, [tu as] décidé de la réécrire pour Therion ». Composes-tu souvent pour d’autres artistes ?

Non. Je vais te raconter l’histoire. Thomas Vikström m’a appelé un jour, nous avons parlé de trucs et puis il a dit : « Tu ne devineras pas ce que je suis en train de faire en ce moment. » J’étais là : « Non. Quoi ? Dis-moi ! » « Je suis en train de composer pour Alice Cooper ! » J’étais là : « Quoi ? Tu déconnes ! » Nous sommes tous les deux d’énormes fans d’Alice Cooper et de ces morceaux des années 70. Il s’avère qu’il avait été invité dans une sorte d’équipe de composition par un gars qui avait des relations. Il voulait donc écrire des chansons et les offrir à Alice Cooper après, car ce contact avait fait fuiter l’info comme quoi son prochain album serait un album rétro, l’album Detroit Stories. Nous nous disions que du Alice Cooper rétro, c’était à fond ce que nous voulions. J’ai écouté certains trucs qu’ils avaient écrits et c’était bien. Evidemment, c’est bien quand Thomas est impliqué, mais en toute honnêteté, je trouvais qui si c’était sur un nouvel album, en tant que fan, je n’aurais pas chanté Hallelujah en entendant ça. C’était bien, mais ça pouvait être meilleur. Normalement, je ne suis pas du genre à m’imposer, mais j’étais comme quand quelqu’un essaye de fermer la porte et que tu mets ta jambe pour l’en empêcher [petits rires]. Donc j’étais là : « Thomas, toi et moi allons écrire de meilleures chansons ensemble. » Je me suis donc invité là-dedans. Nous avons écrit quelques morceaux et ils étaient clairement meilleurs. Mais je ne sais pas si nous avons manqué le train niveau timing, nous n’avons pas eu de retour. Nous avons donc envoyé les chansons au producteur Bob Ezrin. Thomas connaît l’un des guitaristes d’Alice Cooper aussi, donc il lui a envoyé les chansons. Je ne sais pas si Alice Cooper a pu entendre les chansons au final ou si elles ont été rejetées, mais peu importe, elles n’ont pas été utilisées, on ne nous les a pas demandées.

Je trouvais les chansons trop bonnes pour ne rien en faire. Enfin, c’était tout bénéf, car si Alice Cooper avait pris l’une de nos chansons pour l’un de ses albums, j’aurais emmené cet album dans ma tombe. Ça aurait été un grand accomplissement pour moi en tant qu’énorme fan. Mais les chansons n’ayant pas été utilisées, c’était quand même très bien, car ça voulait dire que nous avions trois très bons morceaux que nous n’aurions pas écrits autrement. L’un d’entre eux est très rock n’ roll, plus dans la veine d’un « No More Mr. Nice Guy » et ça n’irait pas du tout à Therion. Mais les deux autres conviennent très bien. « Alchemy Of The Soul » est l’un d’entre eux, et l’autre est « Pazuzu ». Mais « Pazuzu » a été écrit spécifiquement pour Alice Cooper, et je n’arrivais pas à m’enlever sa voix de ma tête avec les lignes de chant d’origine et je n’arrivais pas à bien les arranger pour que ça fasse du Therion. J’ai donc décidé de réécrire toutes les lignes de chant de « Pazuzu ». Ça sonne donc assez différent dans la version Therion, mais ça reste une bonne chanson. Mais si vous êtes guitariste et que vous analysez je jeu de guitare, vous verrez que ce n’est pas du metal, c’est du rock des années 70. Evidemment, nous l’avons réenregistré avec un son metal et nous avons essayé de jouer de façon un peu plus metal, mais la structure, la façon dont les accords sont joués et tout, c’est du rock des années 70, ce n’est pas du metal. C’est donc une chanson très bizarre pour du Therion à cet égard.

« Plus on se rapproche de l’époque contemporaine, moins la guitare a d’importance. Elle est juste là pour faire du bruit. Elle est là pour rendre la musique heavy de façon à ce que le metalleux puisse dire : ‘Oh, c’est un morceau de metal’ mais en réalité, il écoute une chanson pop avec des guitares. »

Vous n’avez donc jamais de nouvelles d’eux, même plus tard ?

Non, rien, mais ce n’est pas grave. Comme je l’ai dit, nous avons écrit trois super chansons, dont deux que nous avons utilisées avec Therion. Je ne sais pas quoi faire de la troisième. Si nous faisons un autre album de Luciferian Light Orchestra, peut-être qu’on peut la mettre là-dedans. Ce qui est drôle, c’est que j’ai joué ces chansons à certaines personnes sans leur dire ce que c’était. Je leur ai fait écouter les démos et je n’ai pas dit : « Ce sont nos nouvelles chansons, qu’est-ce que tu en penses ? » car quand on dit ça, les gens essayent d’être positifs. Je leur ai donc fait écouter ça sans rien dire et ils ont tous dit que c’était super, et au sujet de cette chanson que nous n’avons finalement pas du tout utilisée, un gars a dit : « Ça sonne comme la meilleure chanson que Kiss aurait jamais écrite. » On devrait donc clairement en faire quelque chose. Nous avons essayé de contacter des artistes pour leur offrir nos compositions, car nous sommes très productifs maintenant, mais il faut que ce soit des artistes que nous admirons vraiment et puis, je ne sais pas, tous les artistes ne sont pas ouverts à l’idée de faire appel à des compositeurs extérieurs. Alice Cooper a toujours fait ça, sauf les toutes premières années, donc pour lui c’est normal, mais peut-être que pour d’autres artistes que nous avons contactés – je ne dirai pas qui – c’est un peu délicat de voir quelqu’un débarquer et dire : « Eh, on peut t’écrire un tube ! » Mais on verra, l’offre tient toujours s’ils veulent.

Dès que je prends une guitare et que je me pose pour gratouiller, la plupart des chansons que j’écris sonnent fondamentalement très heavy metal classique des années 80, et ensuite il faut que je les réarrange. Enfin, il y avait de grosses racines heavy années 80 dans Therion, mais il faut que je les adapte pour que ça colle au son du groupe. Si j’avais l’occasion d’écrire des morceaux pour un groupe de heavy metal, ce serait l’idéal ; si Accept, Judas Preist ou ce genre de groupe voulait des chansons pour leur prochain album, ça serait la chose la plus facile qui soit pour moi, car c’est le type de riff que j’écris constamment.

Peut-être que tu seras le nouveau Desmond Child…

Le Desmond Child du pauvre. Je ne prends pas un million de dollars par chanson. Nous sommes beaucoup moins chers ! Et peut-être que je ne serais pas capable d’écrire un hit international comme il le faisait, mais nous pouvons écrire de bien meilleures chansons que ce que certains groupes ont sur leurs albums. Il y a un groupe avec qui j’ai parlé, j’ai dit : « Pourquoi ne retirez-vous pas la moins bonne chanson de l’album ? Ecoutez tout l’album, vous avez fait dix morceaux. Retirez celui qui a le moins de chances de plaire et on écrira un tube à la place. » C’est ainsi que Judas Priest fonctionnait dans les années 80. Ils avaient un compositeur extérieur pour seulement une chanson sur chaque album. Parfois ils faisaient une reprise et parfois ils prenaient un compositeur. Je ne me souviens plus qui l’a fait, mais un gars a composé « (Take These) Chains » pour Screaming For Vengeance, et « Some Heads Are Gonna Roll » pour Defenders Of The Faith. Je trouve ça assez intelligent. Au lieu de faire un autre morceau à la « Pain And Pleasure », qui est correct, ils le retirent et font écrire un autre tube à la place. Peut-être que « (Take These) Chains » n’est pas la meilleure chanson de Judas Priest de tous les temps, mais elle est meilleure que « Pain And Pleasure ».

La chanson « Pazuzu » a été enregistrée en deux versions, une dans le style classique de Therion et l’autre façon AOR. Ce n’est pas la première fois que vous faites des versions alternatives de chansons, même si c’était généralement avec des chants alternatifs, mais dirais-tu qu’une bonne chanson reste une bonne chanson peu importe la forme ou l’arrangement qu’on lui donne ?

Oui. C’est ce que j’ai voulu prouver avec Les Fleurs Du Mal. J’ai pris de vieilles et obscures chansons de variété que vos parents avaient à peine envie d’écouter pour en faire des chansons de metal. Les Fleurs Du Mal a été écouté, je crois, quatorze millions de fois sur les plateformes de streaming. C’est l’album de Therion le plus écouté. Ça faisait donc partie de ce projet artistique, le fait de montrer que la musique est universelle et que c’est surtout une question d’arrangements. Si on regarde dans l’autre sens, je ne veux mentionner aucun groupe, mais la plupart des groupes de metal mélodiques aujourd’hui font des putains de chansons pop mais avec des guitares. On pourrait facilement réarranger ces chansons pour en faire de la pop européenne des années 90, il suffit de retirer les guitares et d’y mettre un peu de claviers à la place. Je veux dire, prends Limahl, « Never Ending Story », ça aurait pu être écrit aujourd’hui par un groupe de metal, il suffit d’ajouter des guitares. Si on compare Iron Maiden, The Number Of The Beast, à une grande partie de ces groupes de metal moderne, on entend la différence entre le vrai metal et ce metal moderne. Le vrai metal avait des riffs de guitare ; c’est ce qui définit le metal, on écrivait des riffs de guitare. Aujourd’hui, la guitare ne fait que jouer des accords ou parfois des rythmiques. Les gens n’écrivent plus de riffs. Si on prend ces chansons pop des années 60, comme celles présentes sur Les Fleurs Du Mal, ou une chanson de metal moderne, je dirais que c’est le même type de composition. La différence n’est pas énorme. C’est plus une question d’arrangements. On change la cosmétique.

« Je traîne pas mal dans la scène occulte et on y trouve énormément de personnes brisées qui se sentent très mal, mais qui sont généralement très intelligentes, car elles n’acceptent pas que le médecin leur dise simplement : ‘Voilà un bocal de pilules.’ Elles essayent vraiment d’explorer les secrets de l’âme, et c’est pourquoi elles sont attachées à l’occulte, pour essayer de comprendre les choses par elles-mêmes. »

Regrettes-tu que le metal moderne soit plus pauvre en riffs ?

Au moins le chant est super ; ils font de super mélodies de chant, mais je trouve que la guitare est devenue un instrument assez ennuyeux. Si on regarde l’évolution de la basse et de la guitare… Dans les années 70, la basse faisait beaucoup de choses, c’était un instrument amusant à jouer, et ensuite, dans les années 80, elle a commencé à juste remplir la fréquence, pour être simplement derrière la guitare et jouer une note, avec peut-être quelques petits écarts, mais elle reste principalement dans le fond. Dans les années 90, la basse a complètement disparu dans la production sonore. Evidemment, on l’entend, si on la retire, on se rend compte qu’elle remplit une fonction très importante, mais le bassiste n’est qu’un rouage dans la machine. Dans les années 70, c’était vraiment un instrument qu’on pouvait entendre beaucoup plus. La guitare – qui a vécu sa plus grande période dans les années 80 avec tous les guitar heroes et tout, et où le riff était très important – a en grande partie disparu dans l’ennui à partir des années 90. Dans les années 90, il y avait encore de bons riffs qui étaient écrits, mais plus on se rapproche de l’époque contemporaine, moins la guitare a d’importance. Elle est juste là pour faire du bruit. Elle est là pour rendre la musique heavy de façon à ce que le metalleux puisse dire : « Oh, c’est un morceau de metal » mais en réalité, il écoute une chanson pop avec des guitares.

Mais je n’ai rien contre ça, car j’aime bien les chansons pop. Je veux dire que je suis un énorme fan d’Abba et des vieux trucs d’A-ha. Si c’est une bonne chanson, ça reste une bonne chanson. Nous avons quand même repris « Summer Night City » d’Abba, et je tombe sur des fans qui ne connaissent pas bien Abba, et ils croyaient que c’était notre chanson, que je l’avais écrite, ce qui est un grand compliment, je dois dire, car c’est une composition fantastique, j’aurais aimé l’avoir écrite. Mais on dirait que la frontière entre de nombreux styles ont complètement disparus au sein du metal. La plupart des groupes de heavy metal aujourd’hui ont ce son de guitare moderne, ça me rappelle plus le son thrash metal, c’est plus granuleux, et à la fois, la frontière entre la pop et le rock s’est aussi volatilisée. Donc tout a commencé à davantage se mélanger, ce qui, je suppose, est une évolution naturelle, car depuis les dix ou quinze dernières années, il n’y a plus eu de musique originale inventée. Peut-être que je suis passé à côté de quelque chose, mais la dernière fois que je me souviens avoir entendu un nouveau groupe de metal qui a fait quelque chose que je n’avais jamais entendu avant, c’était Diablo Swing Orchestra, et c’était quand ? Vers 2007, il me semble. Au moins depuis la dernière décennie, avec le metal, il s’agit plus d’essayer d’écrire une bonne chanson et il est très peu question d’originalité.

Si tu regardes les productions sonores, en l’occurrence, tout le monde sonne presque pareil de nos jours. Tout le monde a une bonne production, mais ils sonnent tous un peu similaires. Si on regarde dans les années 80, le heavy metal en l’occurrence, et qu’on écoute un album de Saxon, un d’Iron Maiden, un de Judas Priest, un d’Accept, ils ont des sons de guitare complètement différents, des sons de batterie complètement différents, des caractères de voix très différents, ou met W.AS.P., Motörhead ou Manowar, ils avaient tous des saveurs différentes. On peut tout de suite entendre grâce à la production du son que c’est Manowar, par exemple. Aujourd’hui tout sonne pratiquement pareil en termes de production. Il y a plein de bons chanteurs, mais ils ont aussi moins de personnalité, ils ont tendance à se ressembler. Quand tu entends Bruce Dickinson, tu te dis : « Oh, c’est Bruce Dickinson. » Ça s’entend immédiatement. Il y a un tas de bons chanteurs parmi les jeunes groupes actuels avec lesquels tu dois te demander : « Est-ce que c’est ce gars ? » car ils sonnent comme plein d’autres chanteurs.

L’idée de Leviathan II est, en grande partie, de se concentrer sur la mélancholie, à l’instar de Vovin. D’où venait – et vient toujours – cette mélancolie ? Te considères-tu comme quelqu’un de très mélancolique ?

Non, je suis très heureux. J’ai cinquante ans et je suis très privilégié. Je suis propriétaire d’une maison sans emprunt. J’ai une petite amie qui est dix-sept ans plus jeune que moi. J’ai un fils intelligent qui réussit très bien à l’école. Je suis très heureux et aussi loin de la mélancolie qu’on peut l’être. Mais quand on crée de l’art, c’est comme… Quand on est le réalisateur d’un film et qu’on fait un film d’horreur, on n’a pas besoin d’être soi-même un psychopathe pour faire une histoire là-dessus. Et j’aime la musique mélancolique, donc il s’agit juste de saisir cette atmosphère et d’essayer de créer quelque chose dans cette veine.

Cependant, il y a une chanson qui est particulière, il s’agit de « Lunar Colored Fields ». Avec celle-ci, j’ai essayé de mettre en musique la tristesse que de nombreuses personnes ressentent aujourd’hui dans la société. Il faudrait d’abord que je dise que je suis complètement contre le type d’artiste prétentieux qui pense pouvoir sauver le monde avec de la musique ou je ne sais quoi, en se disant : « Je vais écrire cette chanson pour rendre tout le monde heureux. » Ce sont des conneries prétentieuses ; c’est juste de la musique. Ceci étant dit, j’ai essayé de mettre en musique la tristesse que j’ai vue chez tellement de personnes. Ça fait cinq ou six personnes que j’ai rencontrées dans ma vie et qui se sont suicidées, ça fait beaucoup. Quand on est jeune, on pense qu’on ne rencontrera jamais, dans toute sa vie, de personnes qui se suicideront. Ce n’était pas des gens très proches de moi mais que je connaissais un petit peu ou, au moins, que j’ai croisée une poignée de fois, et il y a facilement plus de dix personnes qui me viennent en tête et qui ont avalé ou avalent des antidépresseurs. J’ai donc un peu une expérience empirique par le biais d’autres gens autour de moi et j’ai essayé de mettre en musique cette tristesse qu’ils portent en eux.

« Quand on a des coûts aussi élevés que nous, la marge est très mince. Si on perd, disons, deux ou trois concerts en Allemagne, ça veut dire que toute la tournée est foutue niveau budget. Ce n’est même pas une question de ne pas être payé, c’est une question de devoir payer des dettes après la tournée. »

Je ne sais pas, peut-être que quelqu’un qui ne se sent pas bien, en sachant que cette chanson est pour lui, pourra se sentir un peu mieux, mais comme je l’ai dit, je ne crois pas à cette connerie de : « Oh, je vais écrire de la musique pour changer le monde. » Mais oui, les couplets sont écrits comme une tentative de saisir la tristesse, tandis qu’avec le pont, j’ai essayé de mettre en musique le désespoir que certaines personnes ont décrit, genre : « C’est vraiment ça la vie ? » En l’occurrence, l’une des personnes que je connais et qui avale des pilules est une brillante universitaire, elle a un magnifique fils, elle a une super relation amoureuse, elle a un bon job avec de l’argent, elle a tout ce dont elle a besoin, mais elle a quand même cette tristesse, quelque chose ne va pas à un niveau biochimique. C’est quelque chose dans la biochimie du corps qui ne fonctionne pas comme il le devrait. En conséquence, ça crée chez elle de la mélancolie et de la tristesse, même si c’est une personne rationnelle, qu’elle sait que rien ne va mal et qu’elle se demande : « Pourquoi suis-je triste ? Tout devrait aller parfaitement bien. » C’est donc ce désespoir que j’ai essayé de mettre dans le pont. Ensuite, je ne sais pas si on peut appeler ça un refrain, mais ce qu’on entend après le pont, c’est un peu une sorte d’encouragement, c’est mon petit hommage à ces gens qui se sentent mal et se lèvent quand même tous les matins pour faire en sorte que leur journée se passe bien, même s’ils ont peut-être envie de sauter devant un train.

Je traîne pas mal dans la scène occulte et on y trouve énormément de personnes brisées qui se sentent très mal, mais qui sont généralement très intelligentes, car elles n’acceptent pas que le médecin leur dise simplement : « Voilà un bocal de pilules. » Elles essayent vraiment d’explorer les secrets de l’âme, et c’est pourquoi elles sont attachées à l’occulte, pour essayer de comprendre les choses par elles-mêmes. Ce sont généralement des personnes très brillantes, mais qui portent cette tristesse en elles. De même, dans l’industrie musicale, il y a tant de gens qui ont des problèmes mentaux. Par exemple, les TDAH, c’est très courant parmi les musiciens. Je connais un musicien qui a le syndrome d’Asperger. Plein de musiciens sont sujets aux dépressions et ils se sentent mieux en étant créatifs. Je suppose que j’ai beaucoup plus croisé ce type de personnes à cause de l’environnement au sein duquel j’évolue que la plupart des gens en temps normal.

Il y a deux personnes qui se sont tuées et qui m’ont beaucoup touché, surtout une qui était une amie de ma copine et que nous avions invitée plusieurs fois chez nous quand nous vivions en Suède, elle venait pour dîner, prendre quelques verres, etc. Un jour, nous avons appris par le biais de son petit ami qu’elle s’était gazée dans la voiture, en reliant le pot d’échappement à l’habitacle de la voiture. Je me souviens d’une fois, il y avait une fille back metalleuse avec qui j’avais un ami commun, nous étions dans un pub à nous saouler il y a de nombreuses années. Quand le pub a fermé, elle a dit : « Allez, on va chez moi. » Nous y sommes allés, nous avons continué à nous saouler et elle a fait des pâtes au ketchup. Nous étions assis par terre à écouter du Bathory et à manger des pâtes au ketchup. Je me souviens qu’il y avait de la tristesse en elle et elle avait mis du tissu noir sur tous les murs et avait couvert les fenêtres et tout. Tout était entièrement noir. Je ne sais pas combien temps après ça c’était, deux ou trois ans peut-être, mais j’ai appris qu’elle avait acheté un flingue et qu’elle s’était tiré une balle. Ça t’affecte. J’ai rencontré des musiciens qui se sont tués… Donc je ne sais pas si je suis parvenu à bien saisir musicalement comment ces gens se sentaient, mais au moins ça valait la peine d’essayer.

Evidemment, cette trilogie d’albums est très ancrée dans la mythologie, qui est un sujet de recherche très vaste. Avec le temps, ton intérêt pour la mythologie a-t-il égalé celui pour la musique ?

Non, ce n’est pas au même niveau que la musique, mais c’est sûr que c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Enfin, je ne pourrais pas vivre sans musique, mais si je ne pouvais plus lire un livre pour le restant de mes jours, ce serait ennuyeux, mais je survivrais.

Vous n’avez pas eu l’occasion de faire beaucoup de concerts depuis octobre 2019. Je crois que vous en avez fait seulement deux en trois ans : l’un en 2021 lors du Maximum Rock Festival en Roumanie et l’autre récemment au Hellfest. Vous deviez partir en tournée européenne à partir du mois de novembre, mais ça a finalement été annulé…

Nous avons décidé d’annuler la tournée ou de la repousser pour plusieurs raisons, mais la raison de base est que nous avions d’énormes problèmes avec notre tourneur. Ils ont totalement gâché mon Hellfest. C’était déjà une tournée très risquée. Aujourd’hui, le prix de la location d’un tour bus pendant un mois est scandaleusement élevé. Nous avions une offre à soixante-trois mille euros. Ça incluait deux conducteurs à cause du planning – ça veut dire qu’avec un seul, on peut avoir un peu moins cher que ça – mais quand même, on peut acheter un bus à ce prix-là ! Quand j’ai vu pour la première fois le budget au début de l’année, je me suis dit : « C’est très risqué. Ça ne va pas marcher. » Mais parce que nous avions un nouveau tourneur et que j’avais déjà rejeté plusieurs offres pour de plus grandes tournées avec d’autres groupes, j’ai pensé : « D’accord, quel intérêt de signer avec un nouveau tourneur si c’est pour refuser de tourner ? » Je me suis donc dit : « Essayons ça. » J’ai parlé aux autres gars et ils étaient aussi totalement partants. Nous avons donc limité drastiquement tout ce qui relevait du luxe. Nous avons économisé autant que nous pouvions sur la production pour que ça fonctionne avec le budget. Au lieu d’avoir un tour bus à nous, nous l’aurions partagé avec le groupe de première partie. Ça va, pas de problème. Personne n’a une attitude de rock star dans le groupe, donc nous pouvons faire ça. Nous nous sommes débrouillés pour que le budget fonctionne, mais c’était vraiment très limite. Puis, quand j’en suis arrivé au point où je ne pouvais pas faire confiance au tourneur, je me suis vraiment dit : « Non, on ne peut pas faire ça. C’est trop risqué. »

« En tant qu’artiste il faut environ deux semaines de tournée pour que ce qui est amusant devienne un boulot. C’est vraiment le meilleur boulot sur terre, et j’adore mon job, mais quand même, […] au bout d’un moment, ça commence à t’user et tu n’es plus qu’un robot quand tu joues sur scène, car t’es constamment fatigué. »

Comme si ce n’était pas suffisant, le gouvernement allemand a eu l’idée d’instaurer un décret sur le port du masque cet hiver. Non seulement je refuse de faire des concerts avec un putain de masque, et à mon avis, personne n’a envie de voir ça et personne n’a envie d’aller à un concert avec un masque, donc il était déjà plus que probable que nous aurions dû annuler à cause de ça, mais s’ils prenaient cette mesure – ils ont dit qu’ils le feraient – ça voulait aussi dire qu’on n’était pas loin non plus d’être soumis à des règles de distanciation sociale, et là, ça aurait tué les concerts. Et comme si ce n’était toujours pas suffisant, on subit actuellement une crise de l’énergie, ce qui signifie que le prix du tour bus, soixante-trois mille euros, aurait pu, au final, ne pas être suffisant. Si le prix du diesel continue à monter au point que la société de nightliner risque de perdre de l’argent, ils allaient dire : « Ecoutez, on ne peut pas vous donner le bus ou alors il faut que vous payiez plus cher. » Donc au final, il aurait peut-être fallu que je paye soixante-huit euros à la place pour ne pas perdre le bus deux semaines avant la tournée. De même, si l’Allemagne est en train de parler de rationner l’électricité, que les gens ne peuvent même pas se chauffer comme il faut à la maison, que de grosses entreprises risquent de ne pas pouvoir obtenir l’énergie nécessaire à leurs activités et vont peut-être s’arrêter et devoir virer des gens, je ne pense pas qu’ils donneront la permission à quelqu’un de faire des concerts, car ça consomme beaucoup d’énergie ; les lumières et le système de sonorisation pompent vraiment beaucoup d’énergie.

Quand on a des coûts aussi élevés que nous, la marge est très mince. Ça veut dire que même si on est très bien payé pour les concerts, on a des coûts qui peuvent aller jusqu’à quatre-vingt-dix pour cent de ce qu’on gagne, à notre niveau en tout cas. Si un concert est annulé, on ne perd pas seulement un petit bénéfice, on a encore tous les coûts pour le bus, les locations de matériel, les vols… Il faut payer la moitié des salaires de l’équipe les jours sans concert. Peut-être qu’on aurait encore quatre-vingt pour cent des coûts. Si on perd, disons, deux ou trois concerts en Allemagne, ça veut dire que toute la tournée est foutue niveau budget. Ce n’est même pas une question de ne pas être payé, c’est une question de devoir payer des dettes après la tournée. C’est donc simplement trop risqué.

Ça ne te pèse pas de ne toujours pas pouvoir tourner après tout ce temps ?

Nous allons tourner en Amérique latine, donc ça va aller. Je crois que nous avons seize concerts rien qu’au Mexique qui sont déjà confirmés et qui vont bientôt être annoncés. Et après le Mexique, nous descendrons en Amérique du Sud où nous allons faire au moins vingt concerts. Pour moi, ça n’a pas tellement d’importance, artistiquement, où je joue. S’il y a une scène, que je joue mes chansons, qu’il y a un public, je passe un bon moment. En tant qu’artiste il faut environ deux semaines de tournée pour que ce qui est amusant devienne un boulot. C’est vraiment le meilleur boulot sur terre, et j’adore mon job, mais quand même, tu commences à entrer dans une sorte de routine de tournée. Ce n’est pas tant le fait de jouer, car c’est toujours plaisant d’être sur scène, mais c’est tout ce qu’il y a autour. Les deux premières semaines, tu es à nouveau sur la route, tu es avec tes collèges qui sont aussi tes amis, tu t’éclates et ça t’avait manqué, donc c’est super d’être dans le tour bus ou de prendre l’avion. Mais au bout de deux semaines, ça commence à t’user car tu n’as aucune intimité dans un tour bus. Tu as un petit lit avec un rideau, c’est ton seul endroit privé. Il y a donc tout le temps du monde autour de toi. Dans certaines salles, tu peux te retrouver avec une toilette pour vingt personnes. Ce n’est pas très grave si ce n’est qu’un jour, mais si c’est tous les jours pendant un mois et demi, deux mois, trois mois…

En Amérique latine, on a des hôtels à la place, car on prend l’avion la plupart du temps. A ce moment-là, on a le droit à de l’intimité car on a sa chambre d’hôtel, mais en contrepartie, il faut se lever tôt le matin pour prendre son vol, donc on dort très peu. Tu fais un concert, tu sors de scène vers minuit, ensuite tu dois te lever à cinq heures du matin pour aller à l’aéroport prendre le premier vol. Ça va si c’est une seule nuit où tu dors cinq heures, pas de problème, mais ça n’arrête pas et le manque de sommeil s’accumule. Si tu dors cinq ou six heures toutes les nuits pendant toute une semaine, c’est comme si t’étais dans une bulle, tu n’es pas vraiment là. Donc au début, ça va, mais au bout d’un moment, ça commence à t’user et tu n’es plus qu’un robot quand tu joues sur scène, car t’es constamment fatigué. Ensuite, tu as un jour de pause et ça veut dire qu’au lieu de sortir pour aller visiter quelque chose – car tu es dans une ville exotique quelque part où il peut y avoir des trucs à voir –, tu es trop fatigué, donc tu dors pratiquement toute la journée. Tu rattrapes ton sommeil, tu rattrapes tes e-mails, tu appelles ta famille, etc. Donc oui, si je peux tourner deux semaines, ça n’a pas d’importance où c’est, car alors j’ai mon expérience dorée. Tant que je peux tourner deux semaines, ça me va parfaitement. Au-delà de ça, c’est bien pour mes finances et c’est amusant de faire plus de concerts, et bien sûr, nous nous soucions des fans partout, nous aimerions jouer dans autant d’endroits que possible, mais au bout du compte, si ce n’est pas possible, les deux semaines satisfont mes besoins. Et honnêtement, de toute façon, jouer live, c’est totalement secondaire pour moi. Le plus important pour moi, c’est d’écrire et de créer de la musique. C’est pour ça que je vis. Ensuite, j’aime bien l’enregistrer et la jouer en concert, mais ce qui compte le plus pour moi, c’est la composition, et je fais ça chez moi.

Interview réalisée par téléphone le 14 septembre 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Mina Karadzic.

Site officiel de Therion : www.therion.se

Acheter l’album Leviathan II.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Arch Enemy @ Lyon
    Slider
  • 1/3