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Interview   

Thierry Pilat : un nouveau regard pour la Halle Tony Garnier


Monument historique depuis 1975, la Halle Tony Garnier est bien plus qu’une salle de spectacles. Situé à Lyon, l’ancien abattoir est devenu un haut lieu de la culture lyonnaise avec une programmation de nombreux concerts et d’événements en tous genres. Mais « cet énorme bateau » comme l’évoque son directeur Thierry Pilat dans nos colonnes a besoin d’un coup de jeune pour continuer de fidéliser le public et l’amener à vivre de nouvelles expériences qui dépassent le simple cadre d’une salle de concert.

C’est d’ailleurs dans cette optique que l’équipe de la Halle Tony Garnier a eu l’idée de la Metal Immersion. Cet événement se déroulera dans le cadre de la tournée du Gros 4 qui passe par Lyon ce samedi 28 mai. Dès 14 heures, les portes de la Halle seront ouvertes pour que le public puisse rencontrer les acteurs de la scène culturelle lyonnaise. Une journée soutenue par le Hellfest et dont Thierry nous dévoile les grandes lignes ci-dessous tout en revenant sur son parcours et sur les différents projets qu’il a en tête pour la Halle.

« Je suis arrivé pour la réouverture de la Halle et une nouvelle période qui démarrait après le Covid-19. Il y avait une nouvelle municipalité qui voulait du neuf pour la salle, des choses à réinventer, des nouveaux formats à chercher, etc. – le genre de choses qui m’excite bien. »

Radio Metal : Tu as quel âge et quel était ton parcours avant la Halle Tony Garnier ?

Thierry Pilat : J’ai cinquante-sept ans. Quand j’étais jeune, j’étais musicien amateur, de rock, funk, un peu de tous azimuts… Puis j’ai commencé à organiser des concerts et à faire tourner des groupes inconnus. Après, à force de monter des concerts et des événements sur Lyon, j’ai fait le Ninkasi à Gerland – le Kao n’existait pas encore, donc j’ai quand même bien contribué à l’ouvrir. J’y suis resté huit ans et je faisais la programmation en gérant la salle. Après je suis parti au Fil de Saint-Etienne. J’y avais une salle de mille deux cents places où je n’étais que programmateur généraliste, dans un projet labellisé avec des financements – alors qu’au Ninkasi j’étais dans le privé sans financements, donc toutes les galères qui vont avec. J’avais un certain confort là-bas, j’y ai fait programmateur pendant huit ans, puis le directeur est parti et j’ai pris sa suite. Inévitablement, il fallait que je sorte de la programmation : j’ai démarré « à l’ancienne », et la révolution numérique, le hip-hop, les musiques électroniques, même si j’en ai toujours fait, ce n’était pas dans mes codes, dans le sens où ça allait trop vite. Les artistes qui montent, qui descendent, qui remontent, le buzz sur Internet, etc. J’étais plutôt dans le développement d’artiste où on fait ses preuves sur la scène. Je me suis dit qu’il valait mieux que quelqu’un de plus jeune prenne le relais de la programmation. Prendre la direction d’un équipement comme celui-là, ça m’allait bien, parce que j’aime bien avoir un projet global : faire autant de la diffusion des concerts que de monter de la médiation culturelle, des projets d’accompagnement… Car nous étions labellisés SMAC, donc nos trois missions, c’étaient diffusion, accompagnement d’artiste et médiation culturelle avec les gamins. Ma passion de la musique a toujours été là mais elle s’est transformée en passion de monter des projets un peu sexy, de faire des choses nouvelles, de développer le numérique, la captation vidéo dans la salle, etc.

Jusqu’à ce qu’arrive le Covid-19 qui a bien cassé la dynamique. Pendant le Covid, un peu comme tout le monde, j’avais l’impression de devoir presque recommencer à zéro. C’était quand même lourd de relancer la machine à Saint-Etienne. Quand j’ai vu l’annonce de la Halle, je me suis dit que finalement, ça me correspondait bien. Et comme je savais que la municipalité voulait développer le projet autour de la Halle, j’ai postulé. Je me suis entendu avec la ville qui m’a choisi. Me voici arrivé à la Halle au mois d’avril 2021, ça fait donc un an ! La Halle était fermée quand je suis arrivé, ça faisait plus d’un an qu’il n’y avait plus eu de concert et plus de chiffre d’affaires. J’ai vraiment une expérience de gestion de salle, à travailler à la saison. J’avais fait le Ninkasi, six cents places, le Fil, mille deux cents places. Je suis arrivé pour la réouverture de la Halle et une nouvelle période qui démarrait après le Covid-19. Il y avait une nouvelle municipalité qui voulait du neuf pour la salle, des choses à réinventer, des nouveaux formats à chercher, etc. – le genre de choses qui m’excite bien – et une équipe qui n’avait pas bossé pendant presque deux ans, avec les finances qui n’étaient plus là parce qu’il n’y avait plus de chiffre d’affaires… Tout était à refaire pour le relancement ! [Rires]

A partir de quand as-tu compris que tu pouvais faire de la musique ton métier ?

Au tout début, j’étais donc musicien amateur, en vadrouille tous les week-ends avec mes groupes à jouer dans les bars, les MJC et les festivals à la campagne. Quand j’ai fini mes études, j’ai bossé dans la publicité, l’imprimerie, le transport. Je n’étais pas parti pour être pro. A l’époque, ce n’était pas évident de se lancer là-dedans. D’ailleurs, au début, j’ai refoulé l’idée d’en faire mon métier, car je ne pensais pas que j’allais gagner ma vie avec. De 88 à 95, j’ai fait des groupes amateurs, et c’était la galère [rires]. A un moment donné, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire, et ça m’a toujours poursuivi, même quand je faisais mes études. Je développais tellement de trucs à côté, notamment mon association, qu’à la fin je n’avais même plus le temps de bosser pour mon patron ! J’étais tout le temps en train d’essayer de monter des dates, des concerts, à vivre la nuit, etc. A un moment donné, je me suis dit que ce n’était plus possible. A l’époque, mon patron m’avait demandé ce que je voulais faire, je lui ai dit que je voulais qu’on me laisse tranquille [rires].

Ça s’est imposé à moi. C’était une passion qui m’a pris tout mon temps. Je me suis lancé dans le truc. Quand tu quittes ton boulot et que tu te retrouves d’un seul coup sans salaire, c’est la misère, mais petit à petit, ça s’est construit. Ce que je voulais faire, c’était surtout manager d’artiste, mais comme j’étais basé à Lyon c’était compliqué. Et quand tu commences à organiser un concert, tu finis par en organiser toutes les semaines, et c’était le plus facile pour faire rentrer de l’argent, mais toujours en prenant des risques. J’ai toujours eu un truc pour les salles, parce que je trouve que c’est là que tout se passe. Il y a ce côté besogneux où tu es là toute la saison à fond, et puis l’été, tu t’arrêtes parce qu’il faut s’arrêter à un moment donné, sinon tu ne tiens pas… Quand j’en vois qui enchaînent sans arrêt, je me dis : « Ouais, quand même ! » Ça m’a toujours plu de travailler dans la longueur, de monter de la production, d’aller chercher des publications, d’essayer de développer de nouvelles soirées, la proximité avec le public, etc. Chose que j’essaye de faire ici maintenant, mais puissance douze.

« L’idée serait de faire la jonction entre toutes les grosses tournées de variété et autre, et développer davantage le lieu de vie pour que le public ait un autre rapport avec la salle, qu’il se dise : ‘Je vais voir des têtes d’affiche, mais je peux aussi y retourner.' »

Quelle est ta vision de la Halle Tony Garnier ?

Il y a le fait que c’est un lieu historique, il a une histoire, des racines, il faut savoir d’où il vient, et il a un look incroyable, il est connu de tout le monde. Il appartient aux Lyonnais, à la ville de Lyon, puisque c’est un lieu public – on est dans une gestion publique et non privée – et depuis plus de vingt ans, toute la variété et toutes les grosses tournées passent là, donc pour moi, c’est lieu populaire. Mon prédécesseur l’avait vraiment développé pour les producteurs privés et cette façon de faire ne bougera pas parce que c’est comme ça que le mécanisme économique marche. Il n’y a pas de subventions ici : c’est un site public qui se gère comme s’il était privé. Il n’est pas question que nous arrêtions ça, car c’est la seule salle à Lyon de cette catégorie pour accueillir de telles tournées, mais ça reste un lieu populaire. J’ai toujours été dans des petites salles, à aller chercher les gens, tandis que cette fois, on touche le grand public, et pour moi ça a une vraie valeur. Ma philosophie est de me dire qu’on est un milieu de culture populaire – pas au sens péjoratif, au contraire – et que toutes les cultures ont le droit d’exister et d’être vues, y compris la variété française et internationale. Il y a des publics qui viennent voire un ou deux concerts dans l’année et qui vont peu ailleurs, et justement, c’est super intéressant pour moi. L’idée serait de faire la jonction entre toutes les grosses tournées de variété et autre, et développer davantage le lieu de vie pour que le public ait un autre rapport avec la salle, qu’il se dise : « Je vais voir des têtes d’affiche, mais je peux aussi y retourner. »

Car un des enjeux du nouveau projet est de rendre le lieu plus accessible, plus ouvert, que les gens puissent se réapproprier davantage, qu’il y ait une plus grande proximité avec le public, qu’on ait des temps où l’accès est gratuit, que ça vienne changer l’état d’esprit du lieu. Jusqu’à présent, si tu n’achetais pas ta place pour aller voir la tête d’affiche, c’était un lieu très fermé, mais c’est le problème de tous les lieux cultuels : ce sont des lieux censés être ouverts, tout le monde fait des efforts pour que ça le soit, mais ça reste souvent des boîtes hermétiques et ce sont toujours les mêmes gens qui viennent. C’est le syndrome de la culture chez nous. Et puis, un lieu culturel doit correspondre à son époque et aux comportements culturels des gens. On voit bien qu’on a changé de génération. Je vois dans les études que les jeunes vont, certes, toujours en festival, mais moins en salle parce qu’ils sont hyperconnectés, ils peuvent écouter plein de trucs en restant dans leur canapé. C’est une évolution dont il faut tenir compte. Je ne dis pas que c’est moins bien ou mieux, mais j’essaye de valoriser la rencontre entre les gens. Il faut que ça sente un peu la sueur [rires].

Penses-tu que ces deux dernières années ont altéré les mentalités, qu’il va falloir convaincre à nouveau les gens d’aller voir des concerts ?

Oui. Nous avions déjà un peu le même syndrome avant la crise. C’est-à-dire que sur toute la population française, il y en a peut-être seulement vingt à trente pour cent qui vont voir des spectacles au sens large, que ce soit du théâtre, de la musique, etc. et soixante-dix à quatre-vingts pour cent qui ne sortent pas et ne consomment pas de spectacle vivant. Ils ont le droit, c’est sûr, mais c’est dommage, parce c’est un vecteur de vie sociale et de lien. Moi qui ai toujours été là-dedans, c’est ce que j’ai envie de défendre, ces grandes réunions et croisements de publics différents. En tant qu’organisateurs d’événements et gestionnaires d’équipements culturels, c’est ce que nous recherchons. La culture a une grande importance dans l’équilibre de la société, elle a un vrai rôle à jouer – tout comme le sport et d’autres domaines. Quand j’arrive dans une salle comme la Halle, à la base, ces questions ne se sont jamais posées ici : on accueille des tournées, les musiciens repartent, on contribue à l’économie du spectacle, le public prend, il est content, il rentre chez lui et basta. Il faut se bouger et toujours se remettre en question dans notre job. On ne peut pas prédire l’avenir, mais on peut appréhender des choses, coller au présent, à l’actualité, faire bouger, donner les moyens aux gens d’évoluer, de changer de mentalité, d’être plus ouverts. C’est ce vers quoi on doit aller. A la Halle, ça se traduit par des moments de gratuité, comme nous le faisons pour le Gros 4 avec le Métal Immersion.

Ces moments de gratuité, c’est ton idée ?

Oui. Dans le projet, il y aura toujours la programmation qui vient des producteurs privés, des tournées, etc., mais il y aura peut-être aussi des événements sur lesquels on peut greffer d’autres choses, travailler en collaboration, etc. Par le mot « projet », il y a trois axes. Le premier, c’est ce que nous avons toujours fait, c’est-à-dire accueillir des tournées, bosser pour les producteurs, avoir une diversité de la programmation, etc. Nous n’avons pas de regard sur cette dernière : je peux faire du metal, du hip-hop, du spectacle de chevaux ou de magie, je n’ai pas de jugement de valeur par rapport à ça. Le deuxième axe, c’est que le lieu qui appartient à la ville et fait partie de son dispositif culturel soit plus ouvert pour les acteurs culturels locaux. Ça veut dire être dans la collaboration – la coproduction – parce qu’il faut quand même envoyer du lourd et faire de grosses jauges. Il s’agit d’être un élément actif de la dynamique locale et de travailler plus en réseau avec les acteurs locaux – chose que j’ai toujours faite. Le troisième axe, c’est plus le public et cette ouverture sur des temps de gratuité sur des événements. Nous combinons ces gratuités avec des événements qu’on peut coproduire avec des acteurs locaux. Quand Mediatone à Lyon – que je connais depuis leurs débuts, avec qui j’ai fait pas mal de choses par le passé et qui est un vrai acteur associatif du territoire – me dit qu’ils vont faire le Gros 4, je leur dis que oui, on pourrait peut-être lancer quelque chose, avec cette idée de salon-forum-rencontre que j’avais formulée quand j’avais postulé pour ce poste. Nous allons nous permettre de trouver un modèle de coproduction avec eux, parce que nous y rajoutons quelque chose de pas rentable, qui va peser dans le budget, mais qui a du sens dans le projet. Ça justifie que nous aidons et coproduisions. Nous ne voulons pas coproduire pour coproduire, mais pour faire de nouvelles choses. Sur ce modèle-là, on peut imaginer que demain nous fassions un Rap Immersion.

L’idée de découvrir des cultures me plaît beaucoup. Pour l’instant, nous faisons ça avec nos petits moyens, et puis nous n’avons pas encore d’expérience et de savoir-faire par rapport à ça. Donc nous faisons ça un peu à la cool. Pour le Metal Immersion, il y a plein de gens passionnés, donc ça se fait tranquille, mais il est vrai qu’à terme j’aimerais étoffer la proposition, avec de l’expo, des rencontres, des conférences… Mais l’idée d’explorer des cultures me plaît beaucoup, et puis par exemple, mieux comprendre pourquoi dans le metal, certains sont extrêmes, d’autres sont progressifs, etc. D’abord parce que je n’ai jamais trouvé la réponse ! [Rires] C’est vrai dans toutes les musiques : si tu prends le rap, la techno ou autre, c’est encore plus clivé.

« Je vois dans les études que les jeunes vont, certes, toujours en festival, mais moins en salle parce qu’ils sont hyperconnectés, ils peuvent écouter plein de trucs en restant dans leur canapé. C’est une évolution dont il faut tenir compte. »

Ce que tu veux faire peut rappeler ce que fait Jean-Michel Aulas dans le football avec le Groupama Stadium : aujourd’hui, ça devient un lieu où il faut que les gens viennent avant le match pour pouvoir « consommer ». C’est-ce qui permet de fidéliser : ça te permet de dire aux gens que ça ne se résume pas qu’au concert qui a lieu à 19 heures…

Oui. En plus, je crois beaucoup aux formats en journée, parce que j’ai trop fait les nuits ! [Rires] En tout cas, je trouve que c’est quelque chose qui devrait permettre de toucher d’autres gens : des gamins, des vieux, toutes sortes de personnes. Même sur les musiques électroniques, avec les projets que nous essayons de voir avec les structures du coin… Bon, ils me tannent pour finir à 6 heures du matin. Je ne veux pas faire ça, d’abord parce que ça engendre plein de questions, mais je leur dis que justement, je veux tester de nouvelles choses. Les Nuits Sonores sont à fond sur les journées et je pense que ce n’est pas pour rien. Il faut changer les habitudes, mais aussi peut-être répondre à des freins dans certains publics. Proposer ce genre de chose peut ouvrir davantage. Donc voilà à quoi ressemble le projet. Après, c’est sûr qu’en proportion, l’idée est d’arriver à monter deux ou trois événements par an, plus des petites choses qui se greffent sur des soirées. Nous n’avons pas les moyens par rapport à un équipement hyper lourd et je n’ai pas de budget artistique et de financement pour faire plus. Et puis nous n’avons pas encore dans l’équipe tout le savoir-faire pour ça. Je pense que d’ici un an ou deux nous allons pouvoir dégainer des trucs gratuits, exploiter le parvis l’après-midi bien plus facilement, faire des expos, etc. Pour l’instant, il faut mettre en route.

Est-ce que tu penses par exemple à des tremplins pour des artistes émergents ou des groupes locaux ?

Pour l’instant, niveau format, il faut quand même prévoir deux mille à trois mille spectateurs ; il faut qu’il y ait une certaine dimension. Pour l’émergence, nous pourrions imaginer mettre une petite scène l’après-midi, mais c’est sûr que ce ne sera pas la vocation première du lieu, c’est sûr. Il y a d’autres salles à faire avant de jouer à la Halle, mais on peut y contribuer avec elles. En discutant avec les uns et les autres, nous avons imaginé faire des expositions partagées dans différents lieux, pourquoi pas coproduire de plus petits événements dans d’autres salles, etc. Il y a plein de choses comme ça qui sont en gestation. Tout ne va pas se faire, mais il y a pas mal d’ébullition et de lieux avec une nouvelle génération de direction ou de programmateurs. Je pense au gars des Subsistances qui gère son lieu vraiment différemment de ce qui se faisait par le passé, beaucoup plus ouvert, en brassant plus, en étant moins élitiste, etc. Toute l’équipe de CCO qui va basculer de l’autre côté du périphérique à Villeurbanne, c’est un énorme projet. Ils travaillent toujours en collectif. Même les théâtres, comme les Célestins : j’y suis allé l’autre jour, un truc de dingue ! Il n’y avait que des jeunes dans la salle et un spectacle hors du commun, pas du tout classique, complètement barré, dans le bon sens du terme. Je me dis que ça fait beaucoup d’envies et d’énergies nouvelles. On sent qu’il y a moins cette culture de chapelle et que ça va permettre de faire des choses ensemble. Nous, tout seuls, nous ne pouvons rien faire. Nous sommes un énorme bateau qui marche sur du chiffre d’affaires et des ressources propres, et c’est vraiment en construisant avec les autres que nous pouvons faire des choses.

Etant spécialiste en musique et mélomane, tu dois savoir que la Halle n’est pas la salle qui vient en premier en termes de son quand tu discutes avec des spectateurs. Ils te diront que ce n’est pas une salle de concert faite à la base pour les concerts, puisque c’est un ancien abattoir. Est-ce quelque chose que tu as en tête, que l’on peut corriger ou qui est une idée reçue ?

J’avais un peu le même a priori en arrivant ici. Je me souvenais de concerts anciens où c’était dur au niveau du son. En reprenant au mois de septembre, nous avons recommencé les concerts. Il n’y avait que de la variété française, donc pas des trucs super forts, mais il y en avait quand même deux ou trois qui envoyaient pas mal, et sans dire que nous avions une qualité hi-fi, ça ne m’a pas perturbé. J’ai quasiment fait tous les concerts, il n’y en a aucun où je me suis dit que c’était de la bouillie sonore. Je pense qu’il y a eu une grosse évolution. Ici, nous n’avons pas de matériel, son ou lumière. Ce sont les producteurs qui arrivent, nous installons la scène, eux installent leur son, leurs lumières, leur vidéo, leur show. Ils viennent avec leurs systèmes son qui sont adaptés pour du Zénith, pour des grosses capacités. Tout ce matériel a énormément évolué. Peut-être aussi qu’il y a moins de sonorisateurs sourds [rires]. En tout cas, les mecs savent mieux gérer. Avec les systèmes aujourd’hui, tu peux vraiment diriger le son ; même celui qui est tout au fond dans les gradins, tu peux lui envoyer du son.

La Halle a été refaite d’abord en 1988, puis 1999-2000. Nous sommes donc maintenant sur la rénovation d’il y a un peu plus de vingt ans. Pour moi, un des enjeux majeurs, c’est le confort du public, et l’acoustique en fait partie. Je pense qu’on peut l’améliorer de façon que ce soit moins aléatoire : éviter qu’une tournée arrive avec un super ingé son et du super matos, et la tournée d’après, le matos ou l’ingé son sont moins bons, et que ce soit trop aléatoire. Il faut plus de confort pour que les ingénieurs du son puissent bosser plus facilement. Améliorer le confort du public, ça passe donc dans l’acoustique, mais aussi par les gradins, tout le hall d’entrée, l’accueil du public, les bars, les vestiaires, tous les services qu’on peut proposer. La ville est d’accord avec moi, mais c’est un gros chantier. Nous bossons dessus, mais nous n’en sommes qu’aux prémices. Mais oui, nous prévoyons une nouvelle génération de gradins qui permettrait plus de proximité entre le public et la scène. Autre gros enjeu pour nous : la modularité, le fait de pouvoir passer d’une jauge moyenne à une grosse jauge, d’une jauge debout à assis, quasiment du jour au lendemain. Nous avons une telle demande sur le calendrier que nous devons améliorer ça de façon à pouvoir plus facilement bouger la scène, démonter et remonter les gradins, etc. Ce sont tous les investissements que nous devons faire sur le bâtiment.

« Quand Mediatone à Lyon me dit qu’ils vont faire le Gros 4, je leur dis que oui, on pourrait peut-être lancer quelque chose, avec cette idée de salon-forum-rencontre que j’avais formulée quand j’avais postulé pour ce poste. »

Ça permettra aussi de prolonger l’offre actuelle de la salle et peut-être de se dissocier de ce qui peut se passer au Groupama Stadium et à la future LDLC Arena qui vise très gros artistes. Tu ne vois pas ça comme une concurrence ?

Bien sûr, je vois l’Arena comme un concurrent direct, puisqu’ils seront sur les mêmes jauges que nous, ils pourront faire seize mille places. En même temps, tout nous différencie : ils sont en périphérie de Lyon, nous sommes intra-muros ; ils sont flambants neufs et high-tech, nous avons besoin d’une modernisation et de nous remettre au goût du jour, même si nous ne serons pas aussi high-tech qu’eux ; ils ont une gestion privée, nous avons une gestion publique. J’ai des atouts : j’ai un bâtiment patrimonial, je suis dans la ville, j’ai une gestion publique – le chiffre d’affaires de la Halle devient de l’argent public – et à la différence de Jean-Michel Aulas, je n’ai pas d’actionnaires à renflouer. Finalement, nous remplissions une mission de service public. C’est un gros avantage. Et puis nous faisons en majorité du concert mais également du salon, et eux du sport. Donc oui c’est un concurrent, oui nous allons nous battre, et oui ils vont forcément prendre des parts de marché – ils vont notamment mettre le paquet sur les grosses capacités à quinze mille spectateurs ; nous n’en faisons pas énormément, mais nous en faisons quand même – mais la concurrence ne m’a jamais trop fait peur. Au contraire, je trouve ça plutôt stimulant. Ça va nous permettre de mieux positionner et différencier nos équipements et le travail de fond que nous allons faire sur le public qui ne pourra pas être le même là-bas.

Si une prod a le choix entre l’Arena et la Halle pour la même capacité de seize mille spectateurs, est-ce le relationnel qui fera la différence ?

Non, les producteurs vont regarder la date sur le planning, c’est hyper important – trouver une date c’est le nerf de la guerre aujourd’hui, surtout après deux ans de crise sanitaire. Si en 2024, l’Arena arrive, je vais dire que je n’ai plus de place pour tel truc, donc ils iront là-bas. Il y a aussi le prix, je pense que forcément, la Halle sera moins chère à louer que l’Arena, même si je dis ça sans le savoir exactement, mais les fois où nous nous sommes vus pour discuter avec les gens de l’OL, ils avaient l’air d’accord avec moi. Ils investissent quarante millions d’euros, derrière il faut que ça paye un peu, c’est normal. Il y a vraisemblablement des formats qui iront mieux là-bas qu’ici, et inversement. Après, c’est sûr que quand il y aura un chouette concert international rare et qu’il n’aura pas lieu là mais là-bas, je serais dégoûté, mais c’est la vie ! Peut-être qu’effectivement nous ferons moins de jauges à quinze mille places, mais de toute façon les grosses capacités ne sont pas tellement le nerf de la guerre. Ici, nous faisons du trois mille, du cinq mille, du six mille. Je pense que, finalement, le noyau dur, c’est entre huit et douze mille spectateurs, où tout le monde gagne bien sa vie et où tu peux faire de beaux spectacles et créer des plus-values.

Pour l’instant, je suis encore dans une réflexion par rapport à ça : est-ce que nous devons faire toutes les jauges ou bien faut-il se concentrer sur certains formats ? Effectivement, il est dit dans la presse que la métropole de Lyon demande à l’Arena de ne pas faire de concerts de moins de six mille places – ce qui veut dire qu’ils seraient sur les plus gros formats. Après, il y a beaucoup de spectacles à moins de six mille, mais nous ferons toujours du dix ou douze mille, et c’est peut-être là-dessus que nous nous battrons le plus. On verra bien comment les choses évoluent. Il y a eu des choix politiques par rapport à ça, je suis arrivé après et je dois faire avec. Avoir le monopole de la grande capacité à Lyon, ça a été un atout jusqu’à maintenant mais ça ne le sera plus. C’est peut-être dans la logique des choses. Encore une fois, ça nous permettra de mieux affirmer nos positionnements et peut-être de rebondir différemment, d’évoluer, de ne pas rester figés, d’avoir une nouvelle notoriété qui va se développer… Je suis super optimiste ! [Rires] Comme nous allons faire des choses différentes, ça va nous laisser peut-être plus d’opportunités de faire vivre le lieu autrement. Tout change, on est dans l’après-Covid-19, en plus maintenant il y a la guerre, on est dans une ville écolo, nous n’avons plus le monopole de la salle à seize mille… Il faut bien se bouger les fesses pour voir plus loin ! [Rires]

Interview réalisée en face à face le 28 mars 2022 par Amaury Blanc.
Retranscription : Maxime Tabuteau.

Site officiel de la Halle Tony Garnier : www.halle-tony-garnier.com
Evenement Facebook Metal Immersion : facebook.com/events



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