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Interview   

Thunder : le bruit anglais qui fait du bien


L’objectif assumé du hard rock est simple : faire du bien, donner de l’énergie, permettre de s’évader et oublier les tracas du quotidien. Et tout ça, il faut reconnaître qu’on en a bien besoin en ce moment. C’est bien ce que propose toujours Thunder, sauf qu’après trente ans de carrière, si la forme reste gorgée d’ondes positives, le fond aborde des choses parfois un peu plus sérieuses. Forcément, on n’est pas le même à soixante ans qu’à vingt ans. All The Right Noises est ainsi le témoin d’un groupe qui a accepté de devenir adulte et de vieillir, sans pour autant oublier de vivre.

Sans non plus oublier ses racines : « Nous nous voyions comme étant la nouvelle génération de rock n’ roll anglais », se rappelle Luke Morley. La fibre British reste une composante essentielle du son de Thunder. Il est d’ailleurs intéressant d’entendre le guitariste comparer la scène de Los Angeles – en particulier celle de la fin des années 80 – au rock anglais, deux univers cousins mais aux approches finalement très différentes.

« Nous sommes des musiciens grisonnants, vieux et expérimentés, et s’il y a une chose que l’industrie musicale nous enseigne, c’est de gérer la déception [rires]. »

Radio Metal : Avec votre album précédent, Please Remain Seated, vous avez célébré les trente ans du groupe en réarrangeant d’anciennes chansons. Etait-ce une expérience nostalgique ou, au contraire, était-ce une manière pour vous d’offrir une perspective nouvelle sur ces chansons qui seraient plus en phase avec ce qu’est Thunder aujourd’hui ?

Luke Morley (guitare) : Du point de vue du groupe, ce qui était super avec Please Remain Seated était que nous avons regardé les chansons sous un angle complètement différent. Nous avons décidé que chacun irait de son côté, passerait notre discographie en revue, écouterait et choisirait quelques chansons qu’il aime beaucoup et qu’il aimerait revisiter ; il y a beaucoup de chansons, donc c’était un trop gros travail pour une seule personne. Certaines chansons étaient assez obscures, des faces B et des trucs qui ne sont pas sur les albums. Nous nous sommes réunis au studio et nous avons essayé d’aborder ça de manière assez spontanée. Nous nous sommes assis en cercle, nous avons pris nos guitares et nous avons jammé un petit peu. Occasionnellement, quelqu’un avait une idée de la direction à prendre avec une chanson, mais la plupart du temps, c’était véritablement spontané. Nous avons changé la tonalité de la chanson et essayé toutes sortes de choses jusqu’à ce que nous tombions sur quelque chose qui paraissait bien. Nous avons examiné les chansons de manière très différente et c’était plutôt sympa parce que nous nous sommes débarrassés de toute idée préconçue sur ce qu’était Thunder et nous avons regardé ça comme un simple groupe de musiciens posé dans une pièce. Les résultats étaient parfois très intéressants. C’était un album très agréable à réaliser. Certaines personnes diraient peut-être que c’était un peu indulgent, que nous étions un peu là à faire ce que nous voulions, mais je trouvais qu’après trente ans d’existence du groupe, c’était pertinent de revenir sur certaines chansons. Heureusement, je dirais que quatre-vingt-quinze pour cent de nos fans ont été d’accord avec nous. Certains se sont plaints parce que ce n’était pas du rock n’ roll bruyant, mais on ne peut pas satisfaire tout le monde, parfois il faut se faire plaisir soi-même.

Est-ce que cette expérience de replonger dans votre discographie passée et de retravailler ces anciennes chansons pour Please Remain Seated a eu le moindre impact sur votre approche du nouvel album All The Right Noises ?

La spontanéité de Please Remain Seated a clairement rendu l’enregistrement d’All The Right Noises un peu plus flexible. Les chansons ont toutes été composées avant d’entrer en studio mais il y avait une plus grande liberté durant le processus d’enregistrement. La manière dont nous enregistrons est intéressante car nous avons développé au fil des années une méthode qui marche bien pour nous. Plutôt que de composer toutes les chansons et ensuite aller au studio pour les enregistrer, j’ai maintenant tendance à composer six, sept ou huit chansons, puis nous allons en studio, enregistrons ces chansons, repartons, et ensuite revenons trois mois plus tard pour enregistrer le lot de chansons suivant, et alors nous voyons où nous en sommes. Si nous avons besoin d’une troisième session, nous y retournons et enregistrons à nouveau. Parfois c’est le cas, parfois pas, mais le fait d’avoir une pause au milieu du processus est très important car, étant celui qui compose les chansons et en tant que producteur, ça me permet de prendre du recul et d’avoir un regard objectif sur ce que nous avons fait.

De même, nous aimons enregistrer de façon résidentielle, et le studio Rockfied où nous avons fait les derniers albums est assez important pour le processus. Il est situé dans une ferme au pays de Galles, il a été construit dans les années 60 et énormément de grands albums ont été faits là-bas, comme des albums de Black Sabbath, de Led Zeppelin et même d’Oasis. Ce lieu a une histoire et c’est très relax : si tu renverses une tasse de café ou un verre de vin, tout le monde s’en fiche. Il faut parfois taper au marteau sur du matériel pour que ça fonctionne mais c’est assez cool car il y a ce charme rustique typiquement British. Les gens qui gèrent le studio sont aussi très sympas. Ça nous permet de nous éloigner de chez nous pour bien nous concentrer sur une certaine période. Nous vivons là-bas pendant que nous travaillons et c’est très important aussi, tout le monde est très focalisé sur ce qu’il fait, en étant déconnecté du quotidien.

Pour revenir à ta question, indubitablement, chaque fois que nous enregistrons, nous essayons d’apprendre quelque chose du processus et d’en tirer profit sur l’album suivant. Please Remain Seated, d’une certaine façon, nous a libérés. Non seulement ça, mais il y avait beaucoup d’énergie et de passion lorsque nous avons fait All The Right Noises, car l’enregistrement de Please Remain Seated… Enfin, même quand nous avons fait la tournée : nous avons tourné seulement au Royaume-Uni et nous avons joué assis, ce qui était un peu étrange. C’était super amusant et tout le monde a aimé mais je pense qu’une fois cela fini, nous avons ressenti le besoin de revenir avec un album de rock entraînant, et une approche contemporaine de Thunder.

« La musique américaine est jouée avec plus de technique, mais parfois, pour moi, il lui manque de cet engagement total qu’a la musique britannique. »

Toutes les chansons sur All The Right Noises ont été composées et enregistrées avant le Covid-19, donc vous avez dû attendre un an pour sortir cet album. Ce n’était pas frustrant ?

C’était horriblement frustrant. Evidemment, quand on termine un album, on veut que tout le monde l’entende. Mais nous sommes des musiciens grisonnants, vieux et expérimentés, et s’il y a une chose que l’industrie musicale nous enseigne, c’est de gérer la déception [rires]. Nous ne pouvons rien y faire et il y a des choses bien plus importantes en jeu que notre sortie d’album, donc il faut faire avec. C’était extrêmement frustrant mais ça ne sert à rien de ressasser, il faut aller de l’avant et l’album sort enfin. C’est excitant parce que nous parlons au gens comme toi et nous essayons de faire passer le mot.

Musicalement, c’est un album contenant beaucoup d’ondes positives. Penses-tu que c’est le genre de musique dont les gens ont besoin aujourd’hui pour traverser cette période difficile ?

J’espère ! J’espère que nous pourrons éclairer un petit peu la vie des gens. Il y a toujours une part d’évasion dans le bon rock n’ roll. Il permet aux gens d’oublier les soucis de la journée en les emmenant ailleurs grâce à la musique, dans un univers où ils peuvent s’amuser. Surtout aujourd’hui, en confinement et avec la pandémie, la musique a vraiment gagné en valeur car les gens ont réalisé à quel point ils avaient besoin de s’évader. Si cet album peut aider les gens, c’est super. Il a beaucoup d’énergie et il est assez divertissant. Seul le temps pourra vraiment répondre à cette question. J’espère que tu as raison et que les gens pourront éprouver du plaisir à écouter de cette musique en ces temps obscurs.

D’un autre côté, thématiquement, certaines de ces chansons paraissent d’autant plus éloquentes quand on les écoute dans le contexte actuel…

En effet, c’est intéressant que certaines paroles soient pertinentes à la lumière de la situation avec le Covid-19, même si les chansons ont toutes été écrites avant le Covid-19. Il y a une chanson dans l’album qui s’appelle « Destruction » et qui parle de santé mentale et de dépression, or c’est quelque chose que beaucoup de gens ont dû gérer au cours de l’année passée. Les mots ont un sens différent selon les gens, et ce que j’avais en tête quand j’étais en train d’écrire était très spécifique, mais c’est ce qui est super avec la musique, les gens interpréteront les textes et les appliqueront à leur vie. Il y a des chansons assez sombres dans l’album. Il y a par exemple une chanson qui est écrite en se mettant dans la peau de Donald Trump et une autre sur la montée du populisme. Il y a des choses sombres mais intéressantes par rapport au monde dans lequel on vit actuellement, et ça crée un mélange intéressant d’associer ça à de la musique très positive. Quand je regarde aujourd’hui, les chansons ont toujours le même sens pour moi et elles sont toujours pertinentes un an plus tard, donc peut-être que le monde n’a pas beaucoup bougé durant l’année passée. Evidemment, la pandémie a empêché beaucoup de choses d’avancer. Tout semble être un peu sur pause, à attendre que ce truc s’en aille.

Vous allez effectivement sur un terrain politique dans certaines chansons, que ce soit cette chanson écrite en se mettant dans la peau de Donald Trump mais aussi une sur le Brexit. Comme tu l’as dit, les chansons peuvent être interprétées de diverses façons, mais quels étaient votre intention et votre message originels sur ces chansons en particulier ?

« Force Of Nature » est la chanson où j’ai essayé de rentrer dans la tête de Trump – ce qui n’est pas rien – et de voir le monde comme il le voit. C’était une chanson intéressante à écrire parce que j’avais des pages et des pages de textes, donc j’ai dû réduire pour que ça rentre. En tant que compositeur-parolier, c’est bien de se donner des défis comme ça et de regarder le monde sous des angles légèrement étranges. La première chanson de l’album, « Last One Out Turn Off The Lights », parle de mon sentiment par rapport au Brexit qui, selon moi, est un désastre total. Le pire, de mon point de vue, c’est le fait que jusqu’au Brexit, nous pouvions traverser les frontières en Europe et ça semblait se faire sans accroc. Nous pouvions, particulièrement les musiciens, nous sentir européens et avoir l’impression de faire partie de tout ce mélange de cultures et de déclinaisons de toutes sortes de choses. Le problème quand on vit dans une nation située sur une petite île comme L’Angleterre, c’est que les gens ont tendance à être très renfermés. Plein de gens se méfient du reste du monde, même au vingt et unième siècle – je sais que c’est dur à croire. Je pense qu’une des grandes choses par rapport à l’UE, c’est qu’elle encourage tout le monde à se sentir européen, à franchir les frontières, à chercher à savoir et à s’impliquer dans des choses. C’est une responsabilité collective pour tous ces pays et c’est une très bonne chose. Selon moi, le Brexit nous a renvoyés cinquante ans en arrière et ça me fait un peu honte d’être anglais, mais nous avons un idiot qui gouverne le pays, alors que peut-on faire ? Tout ce qu’on peut faire, c’est écrire une chanson dessus.

« Ce qui me tient vraiment à cœur aujourd’hui, ce sont probablement des choses qui concernent le monde, la manière dont les gens vivent et ce que l’on vit au quotidien, alors qu’en 1989, tout ce qui m’intéressait était de savoir qui était cette fille canon au bar [petits rires]. »

En dehors de la politique, comme tu l’as mentionné, l’album évoque aussi la santé mentale et la dépression. Est-ce quelque chose que tu as toi-même vécu ?

Heureusement non, mais je connais des gens qui vivent ça et c’est très difficile. C’est l’une de ces conditions que j’ai la chance de ne pas avoir connues. Dieu merci. Mais c’est quelque chose qu’il faut comprendre et qui est généralement mis sous le tapis. Les gens n’en parlent pas vraiment comme étant un sérieux problème, mais c’est un sérieux problème pour plein de gens. Surtout aujourd’hui, à cause de ce qu’on a vécu l’an passé, les gens se sentent isolés, coupés du monde et comme ne faisant partie de rien. En tant que créatures sociales – c’est ce que sont les êtres humains – c’est une situation très dangereuse. Je regarde cette problématique et je me dis que c’est un peu notre devoir de faire attention aux uns et aux autres et pas simplement de se soucier de ses propres problèmes. Certaines personnes traversent des choses très sombres, il faut faire attention aux gens.

La vie de musicien peut être dure pour l’esprit – on a vu tant de musiciens déprimer ou faire des burn-out. Comment préserves-tu ta santé mentale dans ce business ?

Le vin rouge ! [Rires] Faire de l’exercice. Ne pas rester posé sans rien faire et s’inquiéter. Sortir et faire des choses.

Sur une note plus positive, la chanson « Going To Sin City » est inspirée de la première fois où vous êtes allés à Los Angeles à la fin des années 80. Vous êtes basés à Londres, qui est évidemment une ville très différente. Du coup, comment était votre première fois à Los Angeles ?

Danny et moi sommes allés à New York pendant une semaine, c’était super, et ensuite nous sommes allés à Los Angeles pendant une semaine. Nous n’étions jamais allés aux Etats-Unis avant ça, donc c’était intéressant de voir ce qui s’y passait. A los Angeles, il y avait toute une scène rock, alors qu’à l’époque, en Angleterre, il n’y avait presque pas de rock. Le fait d’aller là-bas et de voir Sunset Boulevard le soir, c’était extraordinaire. Il y avait plein de clubs de rock, tout le monde avait l’air glamour et androgyne, on ne pouvait pas faire la différence entre les garçons et les filles tellement tout le monde avait de la laque dans les cheveux et du maquillage. C’était une sacrée scène mais il y avait une énergie, c’était un authentique mouvement rock. Certains groupes n’étaient pas géniaux, mais certains l’étaient ; Guns N’ Roses se démarquait parmi les groupes qui ont percé à cette période. C’était un très vrai bon groupe de rock n’ roll, je les ai trouvés très inspirants. La manière dont ils attaquaient la musique a eu un effet sur nous. C’était intéressant d’assimiler tout ça, de voir le glamour et le côté androgyne qui faisait que les garçons ressemblaient aux filles – en fait, tout le monde se ressemblait. Ça n’allait jamais marcher pour nous parce que nous étions bien plus du genre à porter des jeans et T-shirts, mais c’était intéressant à voir. J’ai toujours gardé cette image en tête de cet endroit fou où tout le monde écoutait à fond du rock, faisait des fêtes de dingue et avait l’air glamour. La chanson capture cette semaine passée ensemble à Los Angeles.

Londres a aussi toujours été une ville très musicale et importante pour le rock. Comment comparerais-tu Los Angeles et Londres en termes de hard rock ?

Si tu regardes la musique britannique des années 70, des groupes comme Led Zeppelin, Rolling Stones, Thin Lizzy, Bad Company et tous les groupes que nous écoutions en grandissant, c’est super, c’est bourré d’émotion et c’est organique, mais ce n’était pas vraiment parfait. Il y avait un côté un peu irrégulier et ça faisait partie du charme. Alors que la musique américaine, qui est tout aussi fantastique à sa manière, a tendance à être un peu plus lustrée, plus développée et peut-être légèrement plus homogène, à certains égards, mais c’est compréhensible parce que c’est un très grand pays. C’était assez difficile de se faire une place sur la radio FM qui existait dans les années 70 et 80 en Amérique, il y avait tellement de groupes qui sortaient des albums. La société américaine aime que les choses soient bien finies, complètes et parfaitement formées. Je pense que ça se transfère sur la musique aussi. Si tu regardes le punk rock comme étant quelque chose qui a émergé de Londres au milieu des années 70, ces gosses avaient l’air assez sauvages, ils avaient des cheveux en pointes, ils crachaient et tout aux concerts, il y avait un côté très « de la rue »… Il n’y avait pas de punk en Amérique. Quand ça a été le cas, c’était beaucoup plus cosmétique, c’était une mode d’avoir un blouson à fermeture Eclair et un T-shirt déchiré. Ça n’a jamais été un truc « vrai » pour les Américains parce que ça ne pouvait pas l’être, ça venait d’un mouvement sociétal en Angleterre. On pourrait dire la même chose du grunge mais dans l’autre sens. Le grunge est arrivé probablement en réaction à toutes ces radios FM des années 70 et 80 qui jouaient plein de musique insipide. Le grunge était un peu le punk des Etats-Unis. Ça n’est pas vraiment arrivé jusqu’au Royaume-Uni parce que personne ne comprenait vraiment le concept d’avoir un tas de radios rock insipides, nous n’avions pas ça ici. Je pense que la musique américaine est authentiquement plus impeccable alors que la musique britannique sonne normalement un peu plus grossière mais avec une vraie passion. La musique américaine est jouée avec plus de technique, mais parfois, pour moi, il lui manque de cet engagement total qu’a la musique britannique.

Tu disais que le fait d’aller à Los Angeles a eu un effet sur vous. Penses-tu que ça a donné, durant les premières années de Thunder – que vous avez créé après ce voyage –, un côté un petit peu hybride entre les influences de Los Angeles et de Londres ?

Plein de groupes de rock américain venaient de Los Angeles à l’époque : Guns N’ Roses, Poison, Mötley Crue… Certains de ces groupes sont très bons, surtout Guns N’ Roses, et ont passé l’épreuve du temps, mais nous ne nous sommes jamais sentis comme eux. Nous n’avions pas de maquillage, nous avions une approche très jeans et T-shirt, comme je disais. Nous voulions presque que la musique parle d’elle-même. Nous ne voulions pas détourner l’attention des gens en ayant une grosse touffe de cheveux ; même si c’était assez intéressant car lorsque nous avons signé chez Geffen à Los Angeles, la première chose qu’ils ont faite quand nous sommes venus pour une session photos, c’était d’essayer de nous faire faire tous ces trucs, nous permanenter les cheveux et nous mettre du maquillage, et nous avons essayé de résister. Au final, ce qui en est ressorti était un peu un compromis. Mais nous ne nous sommes jamais vraiment vus comme ces groupes. Sans vouloir paraître arrogants, nous nous voyions comme étant la nouvelle génération de rock n’ roll anglais. Le côté British était important dans ce que nous faisions, nous ne voulions pas que ce soit trop propre, nous voulions que ce soit authentique, vrai et organique, nous voulions pouvoir emmener ces chansons sur scène et les développer encore plus.

« Danny en particulier gère le groupe aujourd’hui et moi j’écris les chansons et je m’occupe de la musique et de la production. C’est un peu comme s’il était le business et moi l’art, mais c’est aussi le chanteur, ne l’oublions pas. Nous nous complétons, c’est le secret de notre relation. »

Thunder s’est formé en 1989, donc pile à une période transitionnelle pour le rock. Quelle était la place de Thunder au milieu de cette transition ? Comment avez-vous vécu cette période ?

Nous n’y avons pas trop réfléchi. Avant que Thunder ne débute, trois d’entre nous étions dans un groupe qui s’appelait Terraplane, qui a fait deux albums pour CBS/Sony Music et rien ne s’est passé pour nous. C’était probablement parce que nous étions pris dans un entre-deux bizarre, entre la pop et le rock. Le label sur lequel nous avons signé, Epic Records, était vraiment un label de pop. Ils avaient Wham et ce genre de groupe, et nous ne collions pas avec ça. Ils ne savaient pas trop quoi faire avec nous et nous étions jeunes et influençables. Notre manageur à l’époque voulait faire plaisir à la maison de disques, donc l’argent continuait d’affluer [petits rires]. Dans notre tête, nous n’avions pas établi une identité avec laquelle nous étions à l’aise, alors qu’au départ de Thunder, nous savions clairement ce que nous voulions faire, quel genre d’album nous voulions faire, quel genre de groupe nous voulions être et la manière dont nous voulions être perçus. Comme je l’ai dit, c’est du pur hard rock British. Il se peut que c’était une période de transition pour le rock, mais nous en étions à un point après notre expérience avec notre groupe précédent où nous nous sommes dit : « On emmerde ce que tout le monde dit. On va faire ce qu’on veut faire. On va faire la musique qu’on veut faire. Et si on échoue, alors on échouera, mais au moins on échouera en faisant quelque chose en lequel on croit. » Voilà comment nous avons abordé ça, nous ne regardions pas ce que les autres faisaient, nous essayions juste de nous concentrer sur ce que nous étions en train de faire pour le faire aussi bien que nous le pouvions. Au fil des quelques années suivantes au Royaume-Uni, quand il y a eu l’explosion de la britpop, de la dance, etc., nous avions évidement conscience de ce qui était en train de se passer autour de nous mais nous avons essayé de rester sur la musique en laquelle nous croyions. Trente ans plus tard, on peut dire que ça a fonctionné, car nous sommes encore là. Il faut rester fidèle à qui on est et à ce qu’on est. Laissons le reste du monde faire ce qu’il veut.

Comment comparerais-tu le Thunder de la fin des années 80/début des années 90 et l’actuel ?

Nous avons moins de cheveux, nous sommes plus vieux ! [Rires] Quand nous avons commencé le groupe et que nous avions tous la vingtaine, la vie était très différente. Le regard qu’on a sur la vie à cet âge-là est très différent. Ce qui t’intéresse, c’est surtout de faire la fête, de boire trop et de courir après les filles ; tu es un jeune homme, donc tu penses comme un jeune homme. L’année dernière, la plupart d’entre nous avons passé la barre des soixante ans. Le monde a l’air complètement différent maintenant. Nous avons des préoccupations différentes et nous avons des familles. En tant qu’êtres humains, ça doit se refléter dans notre travail. Si tu regardes les chansons dans le nouvel album, il est clair que c’est le cas et les thèmes que nous évoquons dans les chansons sont plus matures – je déteste le mot « mature », mais peut-être plus adultes. En tant que personne qui écrit les chansons, je pense que ce qui me tient vraiment à cœur aujourd’hui, ce sont probablement des choses qui concernent le monde, la manière dont les gens vivent et ce que l’on vit au quotidien, alors qu’en 1989, tout ce qui m’intéressait était de savoir qui était cette fille canon au bar [petits rires]. C’est juste un monde différent et j’apprécie assez le changement. C’est extraordinaire de se dire que nous sommes un groupe depuis trente ans, à faire des albums et des concerts. Je me sens très privilégié d’avoir pu faire ça, de bien gagner ma vie et de parcourir le monde. Faire de la musique, c’est merveilleux.

L’histoire du groupe s’est construite autour de ta collaboration et ton amitié avec Danny Bowes. Comment décrirais-tu votre lien et comment celui-ci s’est-il développé au fil des années ?

Evidemment, nous sommes toujours amis, c’est extrêmement important. Les amitiés peuvent parfois être difficiles mais nous n’avons jamais eu de problème avec ça, nous nous sommes toujours très bien entendus, nous rions des mêmes choses, nous partageons notre expérience de la vie et, encore plus important, la musique. Nous nous sommes rencontrés quand nous avions onze ans, nous étions à l’école ensemble, nous avons vécu plein de choses, l’adolescence et ainsi de suite. Nous avons beaucoup de passé commun, ce qui est important. Il est très bon pour tout ce dans quoi je ne suis pas bon et je suis bon dans tout ce dans quoi il n’est pas bon, donc notre relation a évolué de manière symbiotique. Danny en particulier gère le groupe aujourd’hui et moi j’écris les chansons et je m’occupe de la musique et de la production. C’est un peu comme s’il était le business et moi l’art, mais c’est aussi le chanteur, ne l’oublions pas. Nous nous complétons, c’est le secret de notre relation. Nous sommes aussi des personnes très différentes. Il est beaucoup plus pratique et moi je suis beaucoup plus ce qu’on peut appeler un rêveur, je suis un peu plus artistique, mais nous avons suffisamment de points communs pour parler ouvertement des choses, donc ça fonctionne. Il y a aussi un genre de télépathie qui se développe au fil des années quand on connaît incroyablement bien quelqu’un. Parfois, quand nous sommes assis en meeting, il y a des choses que nous ne sommes pas obligés de dire car nous savons exactement comment l’autre va réagir. C’est très utile dans ce business parce que ça peut être très frustrant et éprouvant.

« Quand j’étais gamin, les gens avaient le droit de faire des erreurs, de faire des choses de travers, personne ne te jugeait parce que tu étais jeune et stupide. »

Pour revenir à l’album, tu as déclaré qu’une des chansons était un peu l’opposé de « My Generation » des Who…

C’est la chanson « Young Man ». Il s’agit de regarder le monde avec les yeux d’un homme de soixante ans. A bien regarder, c’est très difficile pour les jeunes. Quand j’étais gamin, les gens avaient le droit de faire des erreurs, de faire des choses de travers, personne ne te jugeait parce que tu étais jeune et stupide. Alors que maintenant, les jeunes subissent énormément de pression parce que tout est disponible sur Facebook, Tweeter ou Instagram. Tout tourne constamment autour de leur look, de leur apparence, du regard des autres, etc. D’autres gens peuvent dire ce qu’ils veulent sur toi en ligne, des gens que tu n’as jamais rencontrés font des commentaires sur toi. Je n’avais pas à gérer tout ça étant gamin. La chanson dit d’ailleurs : « Je n’aimerais pas être jeune. » Je suis content d’avoir été jeune quand je l’ai été parce que le monde semblait beaucoup moins compliqué. Je plains vraiment les jeunes parce qu’ils ont énormément de choses contre lesquelles lutter et à se soucier dont les gens de mon âge n’avaient pas à se soucier. Les téléphones à caméra portent une lourde responsabilité !

« My Generation » des Who est sorti en 1965 et représentait une rébellion juvénile. Tu n’avais que cinq ans quand cette chanson est sortie, mais t’es-tu reconnu à un moment donné dans le message de cette chanson ?

Bien sûr, j’étais un énorme fan des Who. J’ai découvert les Who à l’envers. Je suis tombé amoureux de Quadrophenia et après ça, j’ai découvert toute leur discographie. J’ai écouté « My Generation » quand j’étais adolescent et je m’y suis complètement identifié. J’ai vu une interview de Pete Townsend récemment, lors de laquelle quelqu’un lui a demandé : « Est-ce que tu étais sérieux quand tu as dit ‘j’espère mourir avant de devenir vieux’ ? » Il a répondu : « De toute évidence, non, car je suis vieux ! » [Rires]. Quand on est jeune, on ne pense jamais à l’âge, mais quand on vieillit, on est là : « Bordel, c’est passé vite ! » J’ai soixante ans et au fil du temps, j’ai perdu quelques amis qui n’ont pas eu la chance d’aller aussi loin. Comme un sage l’a dit une fois : « Vieillir est un privilège qui n’est pas accordé à tout le monde », donc il faut en profiter.

Tu as mentionné cette célèbre phrase de Pete Townsend dans « My Generation » – « I hope I die before I get old » –, or sur le nouvel album, vous avez une chanson qui s’appelle « Don’t Forget To Live Before You Die » (n’oublie pas de vivre avant de mourir, NDT). Ça aussi c’est presque le point de vue inverse… ou peut-être pas !

Oui, mais « Don’t Forget To Live Before You Die » parle aussi des gens de nos jours qui sont très soucieux de manger les bonnes choses, de ne pas boire et de faire de l’exercice, de ne pas faire ci et ne pas faire ça. On peut passer à côté d’une grande partie de sa vie quand on est comme ça. Parfois, tu dois le faire le truc, quitte à faire une erreur ; il faut y aller et essayer des choses plutôt que d’avoir peur du monde. L’idée de la chanson, c’est vraiment d’embrasser la vie et ne pas trop se soucier des conséquences. On ne vit qu’une fois. C’est clairement quelque chose que je dois me rappeler parfois. Il est naturel d’être un peu plus prudent quand on vieillit. C’est bien de se rappeler qu’il se passe plein de choses là-dehors. Tu dois sortir, regarder et essayer des choses.

Tu dis que tu étais un énorme fan des Who, d’autant qu’ils sont aussi originaires de Londres : quel impact ce groupe a-t-il eu sur toi ?

Les Who étaient une énorme influence. C’est un groupe fantastique en concert. Pete Townsend est absolument l’un de mes héros à plusieurs niveaux. D’abord, parce qu’il est parvenu à écrire tout seul Tommy, Quadrophenia, Who’s Next et toutes ces fantastiques chansons des années 60, c’est un sacré accomplissement. Ensuite, en tant que performeur, je le trouve visuellement très captivant. Si tu as vu les films des Who du début des années 70, l’allure qu’ils avaient sur scène et sa posture, la manière dont il traitait sa guitare ainsi que l’engagement et la passion qu’il mettait dans sa prestation, c’est vraiment quelque chose. Quand nous avons fondé Thunder, c’était l’une des choses que nous voulions faire, nous voulions avoir cette même passion et ce même engagement dans ce que nous faisions.

Pour finir, la sculpture qui apparaît sur la pochette d’All The Right Noises est située à Lancashire. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

Quand nous avons trouvé le titre de l’album, qui est donc All The Right Noises, la question suivante était : comment peut-on représenter ça visuellement ? Je suis simplement allé sur Google et j’ai recherché « instruments musicaux bizarres », donc des trucs qui faisaient du bruit et qui sont étranges, et j’ai obtenu cette étrange sculpture. Elle est constituée de tuyaux, comme un tas de flûtes soudées les unes aux autres. Ça fait peut-être trois ou quatre mètres de hauteur, c’est assez imposant. C’est juché sur une colline avec cette petite ville en contrebas dans le Lancashire et ça fait des bruits étranges. Je me suis dit que c’était un objet qui avait l’air fantastique. J’ai trouvé ça cool que ce soit au sommet d’une colline dans le nord de l’Angleterre – un coin vraiment pas glamour. Visuellement, c’est une forme inhabituelle et ça ressemble à un genre d’extraterrestre étrange qui regarde la ville en dessous. Il y avait un lien, que je ne peux même pas vraiment analyser, en dehors du fait que ça fait du bruit. J’adore juste le look de cette sculpture.

Interview réalisée par téléphone le 18 février 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Thunder : www.thunderonline.com

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