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Interview   

Tom Warrior : transformer la douleur en art


Le Requiem est un projet inédit dans la carrière pourtant très riche de Tom G. Warrior, et même, plus largement, dans l’histoire du metal : d’ampleur spectaculaire, il s’agit de l’aboutissement d’un processus créatif dont les bases ont été posées en 1987 dans le fameux Into The Pandemonium. Il a culminé en 2019 dans une performance unique au Roadburn, le célèbre festival hollandais : la pièce, composée de « Rex Irae » et de « Winter » de Celtic Frost ainsi que d’un nouveau morceau de plus de trente minutes, a été jouée par Triptykon et la trentaine de musiciens classiques du Metropole Orkest d’Hilversum devant un public nombreux et recueilli.

Nous avions eu l’année dernière l’occasion de parler avec Tom de la genèse de ce projet de longue haleine ainsi que de la performance elle-même. Cette fois-ci, c’est à l’occasion de la sortie de l’album live tiré du concert que nous avons échangé avec cet artiste prolifique. Occupé et apaisé, il est revenu avec nous sur les dernières étapes qui ont mené le Requiem, un projet dense en émotions, à son aboutissement, mais aussi sur son groupe Triumph Of Death, porteur quant à lui (et comme son nom ne l’indique pas !) de joie et de vie pour le musicien. Au passage, il en a profité pour entrouvrir les portes sur son cheminement créatif, des débuts solitaires de Celtic Frost en Suisse au véritable processus alchimique qu’il a affiné au cours des années, lui permettant de transmuter la douleur en art, et la noirceur en or…

« [La] présence [de Martin Eric Ain] me manque énormément depuis sa mort en octobre 2017, et lorsque j’ai terminé et joué le Requiem sur scène, je portais en permanence Martin en moi, évidemment. Ce qui me préoccupe le plus en ce moment, c’est ça : l’espoir que ça aurait plu à Martin et qu’il aurait approuvé la manière dont j’ai fait les choses. »

Radio Metal : La dernière fois que nous avons discuté, c’était quelques heures à peine après la performance du Requiem au Roadburn. Maintenant, avec un an de recul, comment a évolué ce que tu en penses ?

Tom Warrior (chant & guitare) : Le Requiem est un projet unique qui combine énormément de sentiments très personnels de nature très différente, c’est quelque chose de très complexe. Moi-même je ne sais toujours pas ce que j’en pense. Évidemment, je suis content que ces deux ans de travail sur ce projet touchent à leur fin – il y a eu l’écriture du Requiem, le travail sur les arrangements, les répétitions, le concert, l’écoute des enregistrements, le nettoyage de toutes les pistes, le mixage, la pochette, le concept pour l’album, et maintenant la dernière étape, la promotion… Ça fait beaucoup en deux ans ! En plus, tout cela a coïncidé avec des moments très difficiles dans ma vie privée, l’ensemble était très intense, et je n’ai sans doute pas encore pu prendre assez de recul pour vraiment prendre conscience de ce que ce projet signifie et de l’impact qu’il a sur l’ensemble de ma vie. C’est quelque chose que tu ne comprends que des années plus tard, ce qu’un album voulait dire pour toi. Mais évidemment, il y a certaines choses qui me viennent immédiatement à l’esprit : je pense à Martin [Eric Ain] et mon souhait d’avoir rendu justice à cette pièce. J’espère qu’il l’aurait appréciée s’il avait pu l’entendre. Je suis très fier de l’album et de son packaging. Dans l’ensemble, je suis très heureux de ce que nous avons fait jusqu’à maintenant et que tout se soit bien passé, sur scène et en dehors.

Le travail sur le Requiem a été un long processus mais la performance en elle-même était brève et intense. Pour l’album, il a vraiment fallu que tu t’y plonges à nouveau. Est-ce que tu y as découvert des choses dont tu n’avais pas conscience ? Est-ce que ça a fait évoluer ta manière de voir les choses ?

Jouer avec un orchestre, écrire pour cet orchestre, travailler avec tous ces musiciens très doués, dont le talent dépasse de loin le mien, m’a vraiment ouvert les yeux – c’est toujours le cas. C’est évidemment une expérience qui a changé ma vie : tu apprends en permanence, parfois de petites choses, parfois des grandes… Il y a tellement d’éléments qui sont différents du monde du rock dans celui de la musique classique : leur manière de communiquer, de répéter, de percevoir le rythme, par exemple, tout ça est complètement différent de la manière dont nous, en tant que groupe de rock, nous le concevions. Ça a marqué un tournant dans ma vie. D’un autre côté, évidemment, en tant qu’auteur-interprète, j’étais aussi en terrain connu car je travaille avec des musiciens classiques depuis le milieu des années 1990. C’était familier, mais complètement nouveau à la fois en raison de l’échelle du projet, du fait que nous avons travaillé cette fois avec un orchestre en entier. Il y a eu beaucoup de moments radicalement différents de ce que je connaissais qui ont élargi mes horizons en tant que musicien, absolument.

L’atmosphère dans la salle et le caractère unique de la performance ont joué dans son intensité. Comment avez-vous retranscrit ça sur l’album ? Vous incluez les applaudissements à la fin des deuxième et troisième titres, par exemple…

Je crois que la différence entre la performance et l’album final n’est pas si profonde. Je crois que ç’aurait été plus compliqué s’il s’était agi d’un concert de heavy metal normal, où il y a beaucoup de saleté et de sauvagerie qu’il est toujours difficile de capturer sur un live. Mais comme dans ce cas, il s’agissait d’une performance orchestrale, et que l’orchestre était composé de professionnels très expérimentés qui donnent toujours le meilleur d’eux-mêmes, pratiquement à un niveau de studio, l’enregistrement final n’est pas très différent du concert, ce qui est très bien. Je pense que ce que tu peux entendre sur l’album est très proche de ce que tu as pu entendre le jour du concert, sans les éléments visuels évidemment. Mais musicalement, la performance de tous ces musiciens était d’une telle qualité, était si proche de la perfection, que nous n’avons pas eu grand-chose à faire, nous n’avons rien changé.

Vous avez choisi d’enregistrer la performance live plutôt que d’en faire une version studio : est-ce seulement pour des raisons logistiques ou par volonté d’immortaliser l’événement ? Ça faisait partie du projet dès son début ?

Oui, nous le savions depuis le début. Vu la complexité du projet d’un point de vue logistique et financier, comme tu le dis, nous savions que nous ne pourrions pas répéter l’expérience à l’infini. Nous savions que ce serait sans doute la seule fois que nous le jouerions. Peut-être que nous trouverons un autre festival qui pourra mettre toute la production sur pied une fois de plus, mais j’en doute. Ça a demandé tellement de travail… Nous savions que ce serait sans doute une performance unique, et nous savions depuis le début que nous l’enregistrerions. Ça a été un moment historique pour nous comme pour le Roadburn, et nous avons voulu capturer ça. On ne sait jamais ce que le futur nous réserve, mais même si nous devions jouer le Requiem cent fois de plus, c’était la première performance et c’était un moment complètement unique.

« Ce qui est « heavy », c’est un sentiment, une atmosphère, ce n’est pas nécessairement un son. […] Ce qui est « heavy », pour moi, c’est l’obscurité, une obscurité profonde. […] « Heavy », ça n’a pas toujours à être une question de volume ou de puissance de frappe ou de quoi que ce soit de ce genre. Ça peut aussi être subtil. »

Si je ne me trompe pas, vous avez utilisé les enregistrements de la performance du Roadburn, mais aussi des répétitions, non ?

En effet. Pour être certains d’avoir suffisamment de matière, nous avons aussi enregistré certains passages des répétitions au cas où il y aurait eu un problème majeur durant le concert, mais ça n’a pas été le cas, et nous n’avons pas eu besoin de ces autres enregistrements. Nous voulions vraiment nous assurer que nous aurions la matière pour un album live complet au cas où quelque chose arriverait. Certains des enregistrements de ces répétitions sont vraiment très bien, ils étaient live aussi, nous les avons joués dans les conditions du concert, la seule différence était que le public était très réduit : notre équipe et quelques visiteurs. C’était un live aussi, mais dans un autre contexte. Comme certains passages étaient fantastiques, nous avons décidé de les utiliser comme bonus sur certaines éditions de l’album. Ces répétitions étaient très bonnes aussi.

V. Santura nous a dit : « Au début, c’était très dur de gérer toutes ces prises et la tonne de pistes qu’il y avait, mais ça prenait petit à petit de l’ampleur avec chaque étape du travail que nous faisions sur le mix et la post-production. C’était un travail presque addictif. » Est-ce que tu as eu la même impression ? Comment as-tu ressenti ce processus ?

Victor et moi avons travaillé sur de nombreuses productions, et sur beaucoup ensemble, mais la nature de celle-ci en a fait quelque chose de complètement unique, même avec nos expériences cumulées. C’était la première fois que nous nous attelions à une production orchestrale. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de travail de détail qui n’était pas toujours passionnant. Par exemple, lorsque nous avons enregistré, il y avait vingt-cinq ou trente musiciens qui jouaient, et à chaque fois, toute leur performance était enregistrée. Mais ces gens ne jouaient pas en permanence, par conséquent il y avait beaucoup de bruits de fond – lorsqu’ils posaient leurs instruments, qu’ils respiraient, qu’ils toussaient, bougeaient sur leur chaise… Rien que le fait d’écouter toutes ces pistes, de chaque instrument et de chaque micro, et d’en nettoyer les bruits de fond, ça a été une masse de travail infinie – et lorsque ça a été fait, nous n’avions pas encore commencé le mixage ! Ça a été une montagne de travail, mais c’est vrai qu’au fur et à mesure que nous avancions, la beauté de la pièce s’est révélée. Ça a été un plaisir de faire ce travail.

La dernière fois, nous avions parlé du sentiment d’achèvement que ce projet te donnait. Maintenant que l’album est terminé, je suppose que ce sentiment est plus fort encore. Comment te sens-tu de ce point de vue-là ? Tu disais qu’il te faudrait des semaines pour digérer cette expérience…

… Oui, et comme je te le disais au début, ces quelques semaines sont en fait toujours en cours ! L’idée qui m’accompagne le plus souvent en ce moment c’est mon souvenir de Martin Eric Ain, et mon espoir qu’il aurait aimé la manière dont nous avons terminé et joué le Requiem, la manière dont il sort, la pochette, etc. Même s’il n’était pas impliqué dans le projet en tant que compositeur, il a été mon partenaire créatif et idéologique dans Celtic Frost tout au long des années 80 puis des années 2000. J’écrivais la musique mais nous en discutions chaque détail : sa présentation, les arrangements, les concepts, nous faisions tout ça ensemble. Sa présence me manque énormément depuis sa mort en octobre 2017, et lorsque j’ai terminé et joué le Requiem sur scène, je portais en permanence Martin en moi, évidemment. Ce qui me préoccupe le plus en ce moment, c’est ça : l’espoir que ça aurait plu à Martin et qu’il aurait approuvé la manière dont j’ai fait les choses. J’y pense souvent. Lorsque j’ai vu la version terminée de l’album, le livre, le résultat est vraiment beau… Martin aimait particulièrement les objets finis comme ça, et j’espère que je lui ai rendu justice.

V. Santura nous a aussi dit : « C’est ce qui était incroyable : il y a plein de parties où on n’a que de la batterie, peut-être de la basse, et puis l’orchestre, et pourtant ça sonne quand même heavy. » Est-ce que tu as eu le même sentiment ? Qu’est-ce que ça veut dire, « heavy », pour toi ?

Pour moi, c’est une histoire de perception. Je perçois ce qui est « heavy » de manières différentes. Ce qui est « heavy », c’est un sentiment, une atmosphère, ce n’est pas nécessairement un son. J’ai approché le Requiem, tout comme beaucoup de la musique que je compose, comme une peinture : je peins avec des riffs ou des tonalités de guitare. J’envisage toujours ma musique visuellement. Ce qui est « heavy », pour moi, c’est l’obscurité, une obscurité profonde. Comme Victor le dit, un seul instrument qui joue alors que trente personnes sont sur scène, ça peut être heavy ; ce qui est heavy, c’est la nature profonde du son que cet instrument crée. « Heavy », ça n’a pas toujours à être une question de volume ou de puissance de frappe ou de quoi que ce soit de ce genre. Ça peut aussi être subtil.

« En tant que musicien, on a de la chance parce qu’on peut transformer quelque chose de difficile ou de tragique en quelque chose de beau, même si c’est un processus douloureux. Si ce qui ressort de ces expériences, de ces réflexions sur ces questions, c’est une pièce de musique de quarante-cinq minutes de musique, alors en fin de compte, ça en a valu la peine. »

L’album est très introspectif, méditatif, presque. Est-ce qu’on peut le voir comme le fruit de tes propres méditations sur le temps qui passe et la mort au fil des années ?

Bien sûr. C’est une pièce très personnelle… Il faut que je fasse attention, ici. Je ne suis que Tom Warrior, je n’ai rien à voir avec ces compositeurs de musique classique géniaux, et tout ce que je suis en train de t’expliquer, il faut le prendre avec cette idée en tête. Je ne me prends pas trop au sérieux. Je te le dis en toute honnêteté : je ne crois pas être une personne très talentueuse, je me contente juste de faire ce que je fais. Ça n’a pas nécessairement de grande signification. Maintenant que ce point est clarifié : évidemment, cette pièce est profondément personnelle. Elle l’a été depuis le début, elle a toujours reflété mes idées et mes sentiments au sujet de la mort, et aussi, en partie, ceux de Martin. C’est un sujet que nous abordions sans cesse avec Celtic Frost, et pas de manière superficielle. Nous étions fascinés par la mort dans toutes ses formes, par son rôle dans l’histoire, la religion, l’occultisme, la philosophie ; la mort est toujours un thème majeur, ce qui se ressent dans les paroles et la musique du Requiem. Mais en plus, lorsque je finissais de l’écrire, mon couple de l’époque a traversé une crise importante, ce qui a été très dur à vivre, et je pense que ce genre d’émotions se retrouve dans certains passages du Requiem, que je le veuille ou non. En tant que musicien, on a de la chance parce qu’on peut transformer quelque chose de difficile ou de tragique en quelque chose de beau, même si c’est un processus douloureux. Si ce qui ressort de ces expériences, de ces réflexions sur ces questions, c’est une pièce de musique de quarante-cinq minutes de musique, alors en fin de compte, ça en a valu la peine. Quoi qu’il en soit du reste, ça reste quelque chose de beau. Je n’ai pas besoin de t’expliquer ce que sont les tourments, ce que c’est que de traverser une cascade d’événements tragiques, et ce qu’il faut pour y survivre. La musique peut être un soutien précieux, dans ces moments. Évidemment, ce n’est pas un remède magique non plus, mais ça peut profondément aider.

… Et tout ça, tu le transformes en quelque chose de beau.

Oui. Que ce soit un texte, un morceau de musique, une peinture ou une sculpture, tant que tu peux t’exprimer d’une manière ou d’une autre, tu peux te confronter à certaines de tes émotions et les gérer.

L’artwork est celui qui était projeté lors de la performance de « Grave Eternal », si je me souviens bien. Tu travaillais de manière très étroite avec H.R. Giger ; est-ce que ça a aussi été le cas avec Daniele Valeriani ?

Je suis ami avec Daniele depuis longtemps et j’adore son travail. Plusieurs de ses œuvres m’ont toujours semblé pouvoir coller parfaitement à Triptykon après le triptyque de Giger – la dernière partie de ce triptyque est prête à être utilisée pour le prochain album studio, elle est dans nos archives et elle est superbe. Lorsque j’ai vu son « Blood Angel », la peinture en question, une fois qu’il l’a terminée, bien avant qu’il soit question du Requiem, je lui ai immédiatement demandé si je pouvais en acheter les droits parce que je la trouvais magnifique. Je lui ai dit que je l’utiliserais pour Triptykon et il a été très content de l’arrangement que nous avons trouvé. Quand nous avons commencé à mettre sur pied le projet du Requiem, j’ai dit à Daniele : « Écoute, à mon avis, le “Blood Angel” serait parfait pour le Requiem. À mes yeux, il représente parfaitement la musique et son sujet. » Donc nous nous sommes mis d’accord pour l’utiliser dès maintenant et pour garder la dernière pochette de Giger pour le prochain album studio de Triptykon. Pour le Requiem, nous avons décidé de faire quelque chose d’un peu différent car c’est un live. Et je crois que c’était la bonne décision : le résultat est formidable. C’est une si belle peinture. Et Daniele en a créé une autre pour l’intérieur de la pochette, qui est aussi utilisée en couverture du livre, donc il a fait deux œuvres pour le Requiem, et elles sont toutes les deux vraiment frappantes.

L’année dernière, tu as joué des chansons de Hellhammer en live avec un groupe que tu as appelé Triumph Of Death : si le Requiem était une manière de revisiter ton passé, c’en est une autre. C’était comment de revisiter ces chansons et cette époque ?

Je suis toujours en contact avec mon passé. Je suis bien sûr quelqu’un qui vit dans le présent ; pour moi, c’est très important d’être dans un groupe qui existe ici et maintenant, qui est toujours pertinent et actif. C’est pour cette raison que j’ai fondé Triptykon au lieu de faire des tournées du genre « anciens tubes ». Triptykon est un groupe actif, qui crée toujours, qui sort de nouveaux albums avec des passages parfois très expérimentaux. Mais à côté de ça, dans ma vie privée, je suis un fan d’histoire depuis que je suis adolescent. J’adore l’histoire ; ici, chez moi, je suis entouré de centaines de livres d’histoire. Ça me fascine, et évidemment, ça inclut aussi ma propre histoire. Tout le chemin que j’ai derrière moi, que nous avons tracé avec Celtic Frost, Triptykon, et même avant ces projets, parce qu’ils sont une partie de ma vie, et parce que pour moi, ce n’est pas que du passé, ce sont des chansons que j’aime toujours. Mais évidemment, tout ça est devenu un peu plus intense au moment où je travaillais sur le Requiem et sur Triumph Of Death. Je dois dire cependant que le projet Triumph of Death est complètement différent. Il n’y a pas de pression, pas d’enjeux financiers, pas de maison de disque, pas d’attaché de presse, pas de publicité… Le seul objectif de Triumph Of Death, c’est de s’amuser, d’aller sur scène et de prendre son pied avec le public à jouer du proto-metal extrême un peu punk. Il n’y a pas de grand concept là derrière, c’est juste de la musique comme elle doit être – comme elle était à l’époque. Même si ça me tient très à cœur, il n’y a pas nécessairement de grand concept philosophique derrière tout ça. Le but, c’est juste qu’on se lâche sur scène et qu’on prenne notre pied sans la pression commerciale que j’ai avec Triptykon, par exemple.

« Nous n’avions personne à copier, il fallait que nous fassions tout nous-mêmes, et si ça nous semblait être un inconvénient à l’époque, en vieillissant, nous avons compris que c’était en fait un avantage : ça nous a permis de sonner complètement différemment. Nous avons créé notre propre monde, notre propre style, notre propre imagerie, et maintenant, je sais qu’en fait, c’était une force. Nous croyions que c’était une faiblesse, mais ce n’est pas vrai. »

Qu’est-ce que tu as pensé de ces concerts ?

J’ai adoré ! J’adore ça, vraiment, et à deux niveaux. D’abord, parce que comme je le disais, tu montes sur scène, tu te libères de toute cette énergie et tu te lies immédiatement avec le public, il y a vraiment un échange qui se crée, c’est fantastique. C’est vraiment beau de pouvoir échanger ce feeling proto-metal des années 80 avec un public moderne qui a vraiment envie d’en faire l’expérience. Et puis dans un second temps, il y a le fait que nous nous sommes vraiment rapprochés dans Triumph of Death ; avec le nouveau line-up, nous sommes vraiment des amis très proches maintenant. C’est un plaisir immense d’être sur scène avec ces gens et de jouer cette musique. Quand nous échangeons des regards, il y a un sentiment d’amitié, de bonheur, de proximité qui est vraiment fantastique.

Toujours selon V. Santura, ta manière d’aborder la musique est unique, et tu es très doué pour penser en dehors des sentiers battus. Comment fais-tu pour continuer à le faire après des décennies de carrière ?

En réalité, c’est très facile, et tu penses sans doute que je rigole, mais pas du tout : je pense que si je suis en dehors des sentiers battus, c’est tout simplement parce que je n’arrive pas à être dans les clous. C’est très intéressant, d’ailleurs. Victor par exemple est un musicien excellent, il a eu une vraie formation. Il est des millions de fois meilleur que moi à la guitare : je n’ai jamais étudié la musique, je suis autodidacte, et mes talents de musicien sont très limités. Vraiment. Donc pour avoir une chance dans la scène musicale malgré ces limitations, il a fallu que je trouve d’autres manières de rendre ma musique intéressante – il a fallu que je sorte des sentiers battus, comme tu dis. Je n’avais pas vraiment suffisamment confiance en moi pour rester dans ces sentiers battus et pouvoir y réussir professionnellement, donc j’ai été forcé – Martin aussi, d’ailleurs – de trouver des façons originales de rendre notre musique inhabituelle, unique. Ça n’a pas changé. Quand je fais quelque chose, c’est souvent en dehors des sentiers battus, parce que je suis incapable de faire les choses comme il faudrait. C’est la voie que j’ai choisie dans la vie.

Pour cette raison sans doute, tu es peut-être le père du metal extrême moderne, mais ta musique est difficile à définir. Le Requiem par exemple n’est ni du rock ou du metal, ni de la musique classique. Est-ce qu’il résume bien ta carrière, de ce point de vue-là ?

Je ne sais pas trop, je pense que c’est n’est pas à moi de le dire – c’est plutôt à toi ou au public. Je suis d’accord cela dit, c’est vrai que ma musique est difficile à décrire. Parfois, lorsqu’ils chroniquent les albums, les magazines les classent dans des catégories, doom metal ou black metal, et évidemment, ça ne décrit pas du tout ce qu’est Triptykon ou Celtic Frost. Les racines de Triptykon, c’est Celtic Frost, et Celtic Frost existait avant même que la scène metal extrême ne soit née, le black metal n’existait pas du tout à l’époque. Nous ne faisions que jouer la musique qui était en nous, et cette musique contenait du metal, du doom, de la new wave, de la musique classique, du rock, même de la musique de hippie, de la musique électronique… Et on retrouve tout ça encore chez Triptykon. Si on me demandait de décrire ma musique, je dirais simplement que c’est du Celtic Frost, parce que c’est exactement ce que c’est. Celtic Frost avait son propre style et Triptykon poursuit dans cette direction. Essayer de mettre ça dans une seule case, c’est voué à l’échec.

Il est évident maintenant que ta singularité a été une force, toute ta carrière le prouve. Mais est-ce que tu penses que ça a pu te compliquer la vie par moments ?

Au début, avec Martin, nous trouvions que ça nous compliquait clairement la vie. Tout le monde suivait les mêmes formules, et puis nous venions de Suisse, il n’y avait pas de scène, nous n’avions pas de camarade avec qui échanger, il n’y avait pas de salle où nous aurions pu aller voir d’autres groupes, discuter avec eux, etc. C’était très différent que de grandir à Londres ou à New York. Nous étions en dehors de tout ça, nous devions tout inventer nous-mêmes et nous nous sentions très isolés. Ça nous semblait clairement être un handicap. En réalité, là encore ça nous a forcés à créer des choses qui nous étaient propres. Nous n’avions personne à copier, il fallait que nous fassions tout nous-mêmes, et si ça nous semblait être un inconvénient à l’époque, en vieillissant, nous avons compris que c’était en fait un avantage : ça nous a permis de sonner complètement différemment. Nous avons créé notre propre monde, notre propre style, notre propre imagerie, et maintenant, je sais qu’en fait, c’était une force. Nous croyions que c’était une faiblesse, mais ce n’est pas vrai. C’est toujours bien d’être soi-même, même en dehors de la musique. Parfois, ça demande plus d’efforts ou de courage, mais vivre une vie en fonction de ses propres idées, c’est toujours mieux que de suivre la masse. Nous avons bien vu où ça mène, quand les gens se rassemblent pour se suivre les uns les autres, c’est arrivé bien des fois au cours de l’histoire…

« C’est toujours bien d’être soi-même, même en dehors de la musique. Parfois, ça demande plus d’efforts ou de courage, mais vivre une vie en fonction de ses propres idées, c’est toujours mieux que de suivre la masse. Nous avons bien vu où ça mène, quand les gens se rassemblent pour se suivre les uns les autres, c’est arrivé bien des fois au cours de l’histoire… »

De nos jours, je ne sais pas s’il est encore possible d’avoir ce sentiment d’isolement : même au milieu de nulle part, on a accès à toute la musique du monde. Tu crois que ça rend plus difficile de créer quelque chose de complètement frais et inédit ?

En tant que fan, c’est plus simple de trouver de la musique qui est vraiment unique parce qu’on a maintenant accès à tout. Tant que tu cherches, tu trouveras toujours quelque chose de différent. En revanche, en effet, ça rend plus difficile de créer quelque chose d’unique. De nos jours, tous les jeunes musiciens grandissent en pouvant déjà tout entendre. Ça rend plus difficile de sortir de ce qui se fait déjà et de trouver sa propre identité. Ils grandissent avec tant d’influences, tant de perturbations que je me demande comme ils font pour trouver qui ils sont. Lorsque tu fondes un groupe, de nos jours, et que tu développes ta propre manière de jouer, tu es constamment exposé à de la musique à gauche et à droite, c’est une cascade continuelle. Tu n’as pas de répit, pas de moment de silence complet pour réussir à déterminer qui tu es. Cela dit, je dis ça parce que je viens d’une autre génération qui a connu des moments de silence… Mais en réalité, c’est ainsi qu’est le monde, et mon opinion ne veut pas dire que c’est bien ou mal, j’observe, rien de plus. Je suis sûr que les gens des années 30-40 trouvaient très bizarre le monde dans lequel je grandissais. Mais le monde change constamment et la manière dont les choses se passent maintenant est aussi légitime que la manière dont elles se passaient quand j’étais jeune. Le monde continue de tourner, et l’époque est différente. Nous ne retournerons pas en arrière.

L’année dernière, le prochain album de Triptykon était encore « in progress ». Le projet a été complètement mis sur pause depuis ? Vous travaillez dessus en ce moment ?

Ça fait même plus longtemps que ça. En 2017, quand Walter [Hoeijmakers] du Roadburn est entré en contact avec moi pour me demander de finir le Requiem, nous avions déjà commencé à travailler sur le nouveau Triptykon, mais évidemment, ça a été impossible de mener ces deux projets de front, donc nous avons mis le travail sur l’album studio en pause pendant près de deux ans. Mais on commence à en voir le bout, et une fois que le live sera sorti dans les semaines qui arrivent, nous nous concentrerons vraiment sur le nouvel album studio de Triptykon. Il est très en retard et nous voulons vraiment nous concentrer dessus autant que possible cette année. Nous voulons vraiment le terminer et le sortir.

Est-ce que tu sais déjà à quoi il ressemblera ?

Il ressemblera à du Triptykon [rires]. En ce moment, il ressemble à un mélange très bizarre de Hellhammer et de Pink Floyd. Ce que j’ai sur mon ordinateur en ce moment, c’est d’un côté très ambient, très flottant, et de l’autre, incroyablement sombre. Je ne sais pas de quelle manière ça va se développer. Il y a aussi des chansons à la Hellhammer, presque de nature primitive, un peu punk… Je ne sais pas ce que nous garderons de tout ça en fin de compte, mais il sera très sombre et éclectique. Cela dit, la plupart de mes disques sont comme ça, non ? [Petit rire]

D’autres performances du Requiem ont été évoquées à un moment mais je suppose que vu les circonstances, ça a été remis en question. Qu’est-ce qu’il en est ?

Oui, il y avait un endroit où peut-être qu’il y avait une salle où nous aurions pu donner une deuxième et dernière performance du Requiem, mais en ce moment, c’est complètement sur pause. Personne ne sait quels festivals vont survivre, et s’ils survivent, quels festivals seront en mesure d’avoir le budget pour un tel projet… Même en dehors du Requiem, tous les concerts que nous avions programmés avec Triptykon et Triumph Of Death – certaines dates avaient été annoncées et d’autres pas encore – ont été annulés et/ou reportés à l’année prochaine. Donc nous attendons de voir quand nous pourrons revenir sur scène, et une fois que ce sera déterminé, nous pourrons nous remettre à faire des projets. Nous sommes paralysés pour le moment, comme tous les autres groupes.

Est-ce que c’est bon pour la créativité, au moins ?

Oui, d’une certaine manière, tout à fait. Mais d’un autre côté, il y avait beaucoup de concerts très importants pour nous prévus cette année : nous devions jouer en Australie avec à la fois Triptykon et Triumph Of Death, et Triumph Of Death devait jouer au Canada, et en Finlande, nous avions vraiment hâte d’y aller, et c’est vraiment douloureux que tout ça soit en suspens pour le moment… Nous ne savons pas quand la situation retournera à la « normale », nous ne savons pas si nous aurons toujours une équipe… Notre équipe dépend des heures qu’ils font lorsqu’ils travaillent avec nous. L’agence de concert avec qui nous travaillons est géniale, mais je ne sais pas combien de temps ils vont tenir sans l’argent des concerts… Ce sont des gens fantastiques, je serais vraiment très triste si tout ça devait s’écrouler… À bien des niveaux, nous devons nous contenter d’attendre et de voir ce qui va se passer lorsque nous sortirons de cette stase…

Pour finir sur quelque chose de plus léger : en 2017, BMG a ressorti tout le catalogue de Celtic Frost, à l’exception de Cold Lake. Tu détestes toujours autant cet album ?

C’est une merde ! [Rires] C’est une abomination. C’est le fond du fond. À une époque où il est crucial de prendre soin de l’environnement, ce serait gâcher des ressources précieuses de ressortir cet album. Après trente-neuf ans de carrière comme musicien, j’ai la chance d’avoir suffisamment de bons albums pour ne pas avoir besoin de celui-là [rires]. Nous avons suffisamment de musique comme ça : Cold Lake ne fait même plus partie de mon catalogue, je peux me contenter de l’ignorer. C’est tout ce qu’il mérite : qu’on l’ignore.

Interview réalisée par téléphone le 12 mai 2020 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Chloé Perrin.
Photos : Henryk Michaluk (1) & Ester Segarra (2, 3, 5, 6).

Site officiel de Triptykon : www.triptykon.net.

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  • très bonne interview. Tom est toujours prêt à se livrer quand on lui pose des questions ouvertes . fallait le faire de terminer sur Cold Lake ! 🙂

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