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Metalanalyse   

Tomahawk : les grands chamans du rock bizarre


Restée endormie depuis la sortie d’Anonymous en juin 2007, la dream-team de Tomahawk s’est réveillée. Cinq années et demi d’absence et voilà que surgit le successeur : Oddfellows.

Vers fin 2011 et la remise en service du groupe, Trevor Dunn, bassiste émérite qui a notamment officié dans Mr Bungle et dans Fantômas aux côtés de Mike Patton (voix/claviers) et qui est donc loin d’être un simple étranger greffé à la bande, rejoint le groupe en remplacement de Kevin Rutmanis. Les idées qui ont germé dans le cerveau de Duane Denison, guitariste et moteur principal de la composition pour Tomahawk, ont eu tout le loisir de mûrir. Enfin le groupe s’est rapproché pour enregistrer ce quatrième opus. Et avec de telles pointures – ne pas oublier John Stanier derrière les fûts) -, l’attente fut grande… et justifiée.

Anonymous, le précédent album, a été une parenthèse amérindienne dans la discographie ramassée de Tomahawk. Très unifié autour de sa thématique tribale, cet opus jouait sur la répétition des rythmes, des thèmes mélodiques et des atmosphères associées à cet univers amérindien. Mais pour le groupe, « Oddfellows reprend le cours des choses là où s’était arrêté Mit Gas », leur deuxième album (2003), comme le déclare Duane Denison à The Skinny début janvier 2013 : faire du rock. Et un rock « plus concis » et « direct, dans la veine d’écriture qui prévalait sur les deux premiers albums », précise Trevor Dunn à Pop-break. Sans doute emballé dans le processus, Duane évoque même pour Vice l’idée directrice d’une « pop directe, élémentaire et riche, comme les Beach Boys ». Le résultat, reconnaît-il, a donné quelque chose d’un peu différent, « d’aussi sombre et bizarre que le reste ».

Et pour preuve le premier morceau de ce quatrième album : « Oddfellows » construit une atmosphère aussi hypnotique qu’une danse tribale d’Anonymous, une farandole dissonante et délirante qui donne le premier ton. Le clip (ci-dessus) de ce morceau adoube cet univers mental délirant : les images subliminales qui s’interposent entre les images du groupe jouant sur scène, les déformations des visages, la superposition des vision hallucinées, les transformations physiques des musiciens qui se dotent d’excroissances imaginaires et de masques inhumains. L’identité de « Oddfellows » est très forte mais n’est pas surprenante étant donné le passif des musiciens de Tomahawk : la thématique est maîtrisée.

Ce qui est intéressant, c’est de sentir l’effet de ce premier morceau sur la suite de l’album. Le titre suivant, « Stone Letters », est un morceau plus rock, plus direct, moins fou et qui incarne vraisemblablement l’intention exprimée plus haut par Tomahawk sur cet opus. Des morceaux calmes, « A Thousand Eyes » et « I.O.U. », alternent avec les chansons plus catchy « White Hats/Black Hats » et « Stone Letters ». Pas une seconde de répit n’est laissée entre ces morceaux. Mais le premier titre « Oddfellows » teinte l’ambiance en faisant soupçonner derrière les différentes atmosphères une instabilité mentale. Et c’est « Rise Up Dirty Waters », puis « The Quiet Few », qui renouent franchement avec la schizophrénie musicale si caractéristique de ces musiciens : l’ambiance jazzy sur le doux chabada de la batterie, puis le développement funky et l’explosion rugueuse de Patton au chant.

Si Oddfellows « reprend le cours des choses là où s’était arrêté Mit Gas », il n’est pas un simple héritier qui aurait sauté une génération. Notamment au niveau du son : Duane Denison précisait encore à The Skinny que Mike Patton et lui « avaient parlé auparavant de faire un album qui sonne vraiment plus ‘live’, même s’il y a des tonnes d’overdubs sur les parties vocales ». Voilà qui explique sans doute pourquoi Oddfellows possède ce son organique plus proche du chaud Anonymous que du plus rugueux Mit Gas.

La fabrique d’Oddfellows cache une dynamique un peu particulière. Comme l’explique le groupe lui-même en interview pour Spin fin janvier, la dispersion géographique et les projets personnels de chacun des membres du groupe sont deux facteurs qui expliquent en partie le grand écart temporel entre deux albums. C’est sous l’impulsion répétée de Duane Denison que le groupe se rejoint finalement pour enregistrer à Nashville, lieu de résidence du guitariste et compositeur principal : « Les choses vont un peu plus lentement ici […]. Alors quand les gars débarquent ici, on a l’impression que l’on peut prendre son temps et laisser mûrir les idées un peu plus longtemps. En quelque sorte, on est à distance des grands médias ici, donc on n’est pas sous le microscope à longueur de journée. »

Ce n’est donc pas un hasard si après cinq années et demi de réflexion et de maturation, Oddfellows apparaît comme un album très équilibré : la structure compte des atmosphères diversifiées et des rythmes variés. Oddfellows canalise une créativité riche et maîtrisée. Un peu folle parfois, mais c’est en quelque sorte une marque de fabrique. Avec ces musiciens très productifs, l’inspiration reste au rendez-vous et laisse l’écueil de la répétition bien au large. Les performances sont ainsi denses en qualité, quitte à s’enchaîner parfois sans laisser le temps de souffler – passant du dérangé « The Quiet Few » aux plages vocales empilées et planantes de « I Can Almost See Them » puis à la rythmique crue de rock garage de « South Paw ». Pourtant Oddfellows respire. Lucide et réfléchi, c’est un album sur lequel s’épanouissent le potentiel et l’expérience de Tomahawk.

Album Oddfellows, sorti le 29 janvier 2013 chez Ipecac Recordings



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  • Elsassgromit dit :

    Super album, super chronique. C’est marrant parce que j’ai écouté l’album avant de lire la chronique (d’ailleurs c’est ce que je fait de plus en plus car j’aime lire les chroniques mais pas le fait qu’elles puissent influencer mon écoute) et je me faisais un certains nombres de réflexions mises par écrit ici. Dès la première écoute j’ai également été saisis par cette « atmosphère d’instabilité mentale » dont parle la chronique. Mike Patton a tout du chanteur schizophrène dont chaque personnalité serai une de ses voix, du moins c’est la manière dont je le ressent quand j’écoute Oddfellows.
    Catchy sans être simple, varié sans être incohérent et surtout groovy à souhait j’ai pris mon pied avec ce nouveau Tomahawk. Vivement le festival de Dour que je puisse voir ça en live !

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